DRAMES DE MER
JncenHt toi QfroHm*.
Il était boit heures du soir. Assis sons le vestibule de la chambre, je contemplais, avec une admiration mêlée d'un peu de frayeur, cet orage uni venait d'éclater sur notre navire, quand un éclair embrasa rhorison; il était accompagné d'un roulement dans Pair. Un bruit épouvantable précéda la foudre qui vint frapper /# Goitand, et tua sur le coup deux matelots occupés sur le gaillard d'avant, le courus à la chambre pour m'assurer des effets de cette terrible explosion, et j'entrevis le lieutenant qui était dans rentrepont s'écrier de toutes ses forces : Le feu est dans h cale/ le feu est en bael L'étincelle électrique avait pénétré dans la cargaison, et l'avait enflammée. Cette nouvelle fut répandue en une seconde. La confusion, les gémissemens, le désordre qui en furent la suite, amenèrent des scènes de désespoir plus horribles, peut-être, que le danger qui nous menaçait. Momens affreux qui restent profondément gravés dans notre mémoire, et dont le souvenir nous poursuit long-temps après que le péril a cessé.
Tout le monde était sur le pont. On apporta des seilles; les pompes furent gréées de manière à donner en abondance de l'eau pour jeter sur la fournaise. Les passagers, l'équipage, tout ce qu'il y avait à bord de bras disponibles fat mis à l'œuvre pour le salut commun. Vains efforts, peine inutile : la cargaison était composée en partie de spiritueux, et les moyens pour arrêter les progrès de fincendie semblaient lui donner plus de développement et d'intensité. Enfin le navire devait s'engloutir, et s'engloutir prochainement. Il n'était au pouvoir <F aucune force humaine de le soustraire à cette catastrophe : h flamme et la famée en sortaient comme d'un volcan, et l'horreur de ce spectacle s'augmentait encore par les éclats de ta foudre qui grondait sur nos tètes, et qui jetaient des débris çà et là autour de nous. 0 nuit épouvantable ! quel pinceau pourrait te peindre ! quelle langue a des mots pour exprimer de telles angoisses ! Une planche, déjà brûlante sous nos pieds, nous sépare d'une fournaise ardente; de tous côtés des abîmes sans fond, une atmosphère empoisonnée de soufre; les coups redoublés du tonnerre, des éclairs fréquens, et la terre î la terre au loin ! Nul secours possible dans un si pressant danger.
Les pompes furent abandonnées; on courut aux embarcations. Le canot était suspendu sur un des côtés du bâtiment* mais nous l'eussions infailliblement perdu, si un des passagers n'avait
menacé le charpentier de lui brûler la cervelle. Cet homme, étourdi par la frayeur, avait apporté une hache pour couper les palans et le laisser tomber sur l'eau. Restait la yole; mais il y avait de grandes difficultés à surmonter pour la mettra à la mer, parce qu'elle était placée la quille en Pair sur la grande chaloupe, pour servir d'abri aux Animaux virans qui étaient parqués (bus cette embarcation. On fit d'inutiles efforts pour la déplacer; vainement on coupa les saisines pour la faire chavirer an roulis. Déjà le feu avait gagné la chaloupe, et les flammes sortaient par la grande écou tille me une rapidité effrayante. 11 n'y avait plus à délibérer : quelques minutes de retard pouvaient compromettre l'existence de toutes les personnes qui se trouvaient à bord. En ce moment un fort roulis détacha la yole, qui partit sans qu'on sut comment, et se trouva lancée à la nier avec «ne violence qui surprit tous les matelots. Malgré cet heureux accident, le capitaine me donna la triste assurance que les deux embarcations seraient insuffisantes pour recevoir les passagers et l'équipage. Dans toute autre circonstance on n'eût osé le tenter ; mais alors H! Deux passagères furent descendues dans h yole; elles furent suivies par un grand nombre de compagnons d'infortune, et je m'y jetai moi-même. Elle était si chargée, qu'elle coula à fleur d'eau. Le capitaine et le reste de l'équipage ae précipitèrent dans le canot. Le second capitaine, M. André, qui mérite iei une mention honorable, resta courageusement à bord du GeHemd, indiquant avec un sang-froid admirable le meilleur arrangement possible dans les embarcations.
Ce brave marin non» fit passer une foule d'ob* jets qui pouvaient nous être très-utiles dans le périlleux voyage que nous allions entreprendre. 11 retira de l'habitacle deux compas (boussole); ensuite il nous envoya quelques chandelles, une bouteille de vm, une nappe, on couteau; il chercha aussi à nous procurer du biscuit; mais l'meendie avait fait de tels progrès, et les flammes dévo raient si rapidement le corps du navire, qui M. André en fat immédiatement devenu la proie s'il eût persisté dans sa généreuse et téméraire résolution.
Travailler aux pompes, mettre ks embarcations à la mer, réunir, pour les sauver, toutes les personnes du bord, les déposer dans les canots et dans la yole, tout cela s'était fait en quelques minutes ; car il y avait à peine une demi - heure que la foudre nous avait frappés!
La pluie tombait par torrens ; les éclairs qui sillonnaient la nue éblouissaient par intervalle, et nous laissaient ensuite dans la plus affreuse obscurité; mais ces ténèbres momentanées ne durèrent pas long-temps : les flammes qui s'échappaient du navire ne tardèrent pas à répandre leur clarté reugeêtre sur les eaux de la mer; de longs >t9 dm feu, mêlés avee ém tfUfWttm
de fumée, sortaient par les écoutilles, et la fuite, la fuite la plus prompte pouvait seule nous soustraire à l'effroyable sort qui semblait nous être réservé; car il y avait des poudres à bord du Goéland, et l'explosion qu'elles devaient causer ne pouvait tarder de couvrir la mer de ses débris calcinés. Mais notre yole n'avait pas de gouvernail; trois avirons seulement avaient été jetés dans le canot; un bout de corde nous fut envoyé de cette embarcation, qui voulut bien nous prendre à la remorque, et, à l'aide de quelques espares trouvées dans le fond de la chaloupe, nous parvînmes à faire un peu de chemin, et à nous éloigner du théâtre de l'incendie.
Notre position était encore affreuse ; mais le cœur de l'homme est tellement disposé à s'ouvrir à l'espérance, que la plus faible diminution du péril qui le menace lui cause une sensation de joie inexprimable. La mer était très-calme, et c'est dans ce calme que gisait l'espoir du salut ; la brise la plus légère aurait coulé bas nos frêles embarcations chargées d'un nombre d'hommes bien supérieur à celui qu'elles eussent pu supporter à la moindre agitation des flots. Après une heure de navigation, nous tombâmes dans un courant qui nous remit dans les eaux du navire en feu; le canot s'en approcha de si près qu'une de ses voiles s'enflamma subitement avant qu'on eût eu le temps de l'amener : ainsi cet effroyable incendie nous poursuivait jusque dans nos derniers retranchemens. Je ne connais pas de situation comparable à celle de malheureux naufragés poussés par une force irrésistible sur un élément qui va les dévorer, et luttant vainement avec des efforts inouis contre cette puissance infernale. J'ai vu dans les vastes forêts du Brésil un oiseau chassé par un orage se réfugier sur les branches d'un palmier qu'un énorme serpent enveloppait de ses replis, depuis la racine jusqu'au tronc : l'oiseau tremblant aperçoit le reptile dont les yeux brillent comme l'escarboucle : il cherche à fuir; il déploie ses ailes: il vole, décrit d'abord un grand çercle autour de son ennemi dont la gueule haletante s'est ouverte pour l'eugloutir; puis, après avoir tourné long-temps sans pouvoir suivre dans son vol une ligne droite qui le tirerait de peine, le cercle devient de plus en plus petit, jusqu'à ce que, vaincirpar une force attractive, l'oiseau tombe enfin, et devient la proie du monstre.
Quelques coups d'aviron nous éloignaient de cinq ou six brasses; mais le courant nous reportait aussitôt avec une rapidité désespérante sur le Gcëland enflammé.
Vers dix heures du soir, nous vîmes tomber et s'éteindre dans les eaux de la mer une colonne ardente; c'était le grand-mât. Les côtés du navire vous parurent brûlés jusqu'à sa flottaison. Le spectacle de cet incendie était majestueux et ad-' mirable pour qui l'eût vu d'un peu plus loin et
d'un autre lieu que le bord d'un abîme. Il y avait sur le Goéland des moutons, des chèvres, des chiens et d'autres animaux : à mesure que le feu gagnait leur dernière retraite, on entendait des hurlemens et des beuglemens affreux ; l'instinct de leur conservation, qui rarement les abandonne, ne les porta point à se jeter à l'eau : un chien seul courait çà et là sur le pont ; mais il semblait plutôt chercher son maître que penser à s'échapper.
Le silence le plus profond régnait à bord de nos embarcations. Malgré l'horreur de sa position, nul ne se plaignait, nul ne semblait effrayé de sa destinée dans ces momens solennels où il se trouvait si près de l'éternité I
Des yeux dirigés vers le ciel, des mains suppliantes, des lèvres entr'ouvertes d'où s'élançait la prière, — prière fervente qui fut exaucée, — tel était le tableau que nous offrions aux regards de la Providence. Un mouvement qui se fit sur les eaux nous éloigna, sans le secours de l'aviron, du Goéland.
La pluie cessa; la mer, restée calme, n'était plus attristée dans ses abîmes par l'horrible lueur des éclairs. Il y avait quarante-huit personnes dans les deux canots ; toutes, à l'exception de deux dames qui, je dois le dire, montrèrent une grande force d'âme, prirent à leur tour les avirons et les pagayes. Après plusieurs heures de travail, l'eau qui était entrée dans les canots diminua considérablement ; les deux passagères étaient continuellement occupées à les vider; elles se servaient pour cela de leurs chapeaux.
Le Goëland se consuma graduellement : nous le vîmes brûler toute la nuit. Au point du jour, on distinguait toujours une colonne de fumée qui s'élevait au-dessus des eaux ; mais elle devint si faible qu'elle finit par échapper à l'œil le plus pénétrant.
Point d'explosion. Qu'étaient devenues les poudres? Voilà ce que les matelots ne pouvait comprendre ; et malgré la science du capitaine et des officiers du navire, on ne put trouver la solution du problème.
Lorsque le soleil se leva, nous aperçûmes trèsdistinctement la terre devant nous; cette vue remplit nos cœurs de joie, ranima notre courage abattu, et donna à nos membres engourdis une nouvelle vigueur.
11 y avait près de nous quelque chose de plus rassurant que la terre : c'était une goélette anglaise qui suivait la même route que nous avions prise; elle ne tarda pas à nous joindre, nous reçut à son bord, et nous conduisit à Calcutta, lieu de sa destination, où nous débarquâmes le 21 août 1829.
{Journal de bord du Goëland.)