CONDUITE DE LA COUE A L'OCCASION DE CE COMBAT
Les exigences de la politique étaient trop conformes aux démonstrations que l'enthousiasme, excité par la nouvelle de ce combat aussi glorieux qu'inattendu, inspirait à la cour, pour qu'elle ne s'empressât point de donner une nouvelle énergie aux armées navales, en décernant des honneurs et des récompenses à tous ceux qui, par leur courage ou leur habileté, avaient concouru à ce beau succès. M. de la Clocheterie reçut un brevet de capitaine de vaisseau, grade dont le séparaient plusieurs degrés hiérarchiques ; M. de la Roche de Kerandraon fut décoré de la croix de Saint-Louis; M. Borner t, nommé lieutenant de frégate pour cette campagne seulement, fut créé lieutenant en pied. Des témoignages de la satisfaction royale furent également donnés à tous les officiers et gardes de la marine. Mademoiselle Gréhan, sœur de l'officier de ce nom, tué dans l'action, reçut une pension sur les fonds des Invalides, ainsi que les veuves et les enfans des marins qui avaient succombé dans le combat.
Mais ce qui releva encore toutes ces faveurs, ce fut la belle et longue lettre qu'à cette époque de fierté monarchique, le ministre adressa à M. de la Clocheterie.
Cette lettre, loin d'être empreinte de la sécheresse ministérielle en vogue alors, respire trop la bienveillance et l'effusion, pour que nous n'en donnions point ici le texte. Elle était datée de Versailles, le 23 juin.
c M. le comte d'Orvilliers m'a envoyé, Monsieur, le récit que vous lui avez adressé du combat que vous avez soutenu le 17 de ce mois, contre une frégate anglaise de 28 canons, à la suite de l'insulte qu'elle avait dû faire au pavillon du roi. Votre récit a été mis sous les yeux de S. M. ; elle me charge expressément de vous témoigner combien elle est satisfaite de la fermeté et de la valeur avec lesquelles vous avez défendu la frégate et soutenu l'honneur de son pavillon. Il ne lui a pas échappé que la frégate anglaise, combattant à vue de son escadre, avait sur vous, par cette circonstance, un avantage de position qui
ajoutait à sa force, et qu'il ne fallait pas moins que la bravoure et l'intrépidité dont vous avez donné l'exemple à vos officiers et à votre équipage, pour parvenir à obliger à la fuite un ennemi qui se sentait appuyé et qui était assuré de pouvoir, à tout événement, se réfugier sous le canon de son escadre,
» S. M. a vu avec intérêt le détail dans lequel vous êtes entré ; elle a bien voulu me marquer le regret de la perte de M. de Gréhan, dont elle connaissait le mérite, et de celle de tous les braves gens qui combattaient sous vos ordres.
» Elle a été très -satisfaite du courage qu'a montré M. de la Roche de Kerandraon, en remontant sur le pont aussitôt qu'on a eu mis le premier appareil à son bras, qui avait été cassé après une heure et demie de combat.
> Elle a pareillement été satisfaite de la fermeté de M. Rouvet, qui, quoique blessé trèsgrièvement, n'a pas voulu quitter son poste pour s'aller faire panser.
> Je ne doute pas que vous mettiez tout en usage pour retirer votre frégate du mouillage que vousavezété forcé de prendre. C'est le théâtre de votre gloire, et je suis assuré que la Belle- Poule, sous votre commandement, ne démentira jamais la célébrité que votre valeur vient de lui acquérir.
» J'ai l'honneur d'être, etc. t Cette lettre était en outre suivie d'un postscriptum de la propre main du ministre. Les phrases courtes et hachées dont il est composé annoncent la foule des idées et des sentimens d'un homme transporté de joie : c Le roi est parfaitement content de vous; votre combat vous fait honneur; il est de bon exemple; votre bravoure sera toujours de même ; je vous procurerai les moyens de l'exercer. Vous avez bien justifié le choix que j'ai fait de vous pour commander ; votre réputation l'avait décidé; et aujourd'hui vos actions parleront pour vous.
9 Vous avez été bien secondé par votre étatmajor et votre équipage. S. M. en est aussi trèssatisfaite, et je vous charge de leur transmettre cette satisfaction et mon estime.
> Le roi a perdu un bon officier dans la personne de M. de Gréhan, je le regreite comme tel, et partage votre douleur sur sa perte. »