‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 72 sur 123 · COMBAT DE LA BELLE-POULE · texte numérisé non relu

COMBAT DE LA BELLE-POULE

Le eombat de la Be/le-Pùule excit* Un enthousiasme d'autant plus grand à fa cour de Versailles et dans toute la France, que ce n'était pas seulement une des affaires les pins brillantes qu'eût soutenues depuis long-temps fa marine française, cette action glorieuse, à l'ouverture d'une campagne, était encore un événement qui pouvait en influencer tous les résultats par l'exaltation qu'il devait communiquer au courage de nos marins, et 1a défiance qu'il pouvait jeter sur les vaisseaux anglais. Nous afvons donc cru que la narration de ee combat farte par un homme de cette époque, qui, sahs être employé activement (fans le corps de la marine, s'était cependant trouvé à même de rassembler toutes les circonstances, de Consulter tons les récits, et de peser tous les rapports pour en extraire la vérité, ne pouvait manquer d'avoir un haut intérêt. La voici :

Depuis long-temps on détachait de Brest des frégates et autres bâtimens légers qui allaient à Touvert de h Manche, chargés de reconnaître tes

fôfèes qtfi pfttfrftfeitf tàrtit 6e§ poH» ffAtiglé» terre, qui rentraient an bout de huit jours envi fort, rendaient compte de ce qu'Us avaient vu, et étaient à l'instant remplacée par d'autres. Ou veinait d'apprendre tout récemment que nos rivaux, Meu en arrière sur les secours à envoyer en Amérique, voulaient nous primer par leur eètUdtè d'Observation, et que l'amiral Keppel éttit I k mer h h tête d'une armée navale considérable, en y comprenant la pornon uesunee a suivre Tescàdre du eèmte (TEstaing, Nous tf étions pas àans inquiétude sur trois de noS frégates et ttfMJfgMlpti n'étaient pas renires, et bientôt noué ipjttttés qu'ils étaient tombés an pouvoir de l'enfle Mi, à l'exceptiez de ta Betk-Pbutè, dont le càpHàiûe s'est couvert de gloire. C'est M. de faCI&Aétérie, d'un htm fort ordinaire, mate désormais immortel. Cet officier, simple lieutenant de vaisseau, n'annonçait pas les grandes qualités qu'il a déployées (jëttè occaskm. Defla montré de toutes les espèces, dignité, prftfateé, fermeté, bratonre, intelligence, adréàae, intrépidité.

Le 17 juin au marin, M. delà Cl^KèfeHèar^Int eu connaissance de l'armée navale âdgfafèe, s*r d'ailleurs de l'excellence de fa marché de sa frégate, voulut l'observer mieux, et remplir ses ordres. II atait avec lui le lougre h CoUreur; il s'avstoça avec précaution, et ne tarda pas à être chassé vigoureusement par nne frégate et un cuttet de même force à peu près; il se contenta <f étiter de tomber dans FeseadreN ennemie, et se laissa joindre au bout de quelques heures par l'Aréthuse: c'est le nom de sa rivale; il ne voulait pas avoir l'air de fuir ; il se crut en état de s'y mesurer, si c'était nécessaire.' Le capitaine Marshall, qui fa commandait, la* proposa dé vetiîr parler à son général ; c'est uri fe&ge dé la mer, même eu temps de pai*, (fie le vai&eau lé plM gros faase mettre en panne l'autre, et foblige à cette espèce de soumission, éUité de fa première loi, de fa loi du plus fort. Eu tout autre teittps, peut-être, Jf . de la Clodieterie se fût-il conformé à fa règle; mais dans une circonstance aussi critique, il crut devoir soutenir l'honneur du pavillon; d'ailleurs, il se voyait trop loin des Anglais pour appréhender d'être enveloppé. Il répondit fièrement qu'il n'avait (Tordre à recevoir que du roi son maître, qu'il n'en ferait rie*, et cép^Udant se tira en même temps de b position fâcheuse o* l'avait adroitement mis le capitaine Marshall en fe prenant par la hafnche à portée du pistolet ; celui-ci, non moins fier, lui envoya un coup de canon, auquel le Français répondit pat toute sa bordée. Lé combat, ainsi engagé d'Une façoto très-meurtrière, dura plusieurs heures et tourna enfin audésavantage de l'Aréthuse absolument maltraitée dans ses mûfs, dans ses voiles et dansses agrès, eti sorte qu'il fallut lui envoyer du secours et fa remorquer. Alors M. de la Clocheterie, hors d'état de soutenir un second combat trop inégal, porta précipitarittnent vers la

terre et mouilla au milieu des roches à Abervrach, petit havre de la côte non loin de Brest, où, après s'être moqué de deux vaisseaux de ligne anglais, qui l'ont conservé quelque temps, il est rentré aux acclamations de la rade. M. le duc de Chartres s'est transporté à l'instant à bord, a embrassé M. de la Clocheterie, a complimenté tout l'état-major, ainsi que l'équipage extrêmement sensible à cet honneur, et encore plus à une bourse de louis qu'il a distribués.

L'action a été des plus sanglantes ; on compte quarante morts à bowl de la Belle-Poule, et oinquante-sept blessés.

Le capitaine a une contusion à la té te, et une autre à la cuisse. M. de Saint-Marsault, lieutenant de vaisseau, son second, a été tué.

M. de la Roche de Kerandraon, enseigne, ayant eu le bras cassé au commencement de l'action, s'est fait mettre un premier appareil sur sa blessure et est venu reprendre son poste.

On loue beaucoup M. de Gapellis, enseigne de vaisseau, qui a montré la plus grande bravoure, et a surtout animé les matelots. 11 n'est pas jusqu'à MM. Basterot et Chevalier de la Galernerie, gardes de la marine, dont on vante la bonne conduite au-dessus de leur âge.

Mais on ne parle guère des officiers auxiliaires. On doit cependant leur rendre une justice que leur accorde le capitaine plus généreux; c'est qu'ils ont beaucoup servi à faire les manœuvres que les autres n'entendent pas aussi bien ; c'est que MM. Damard et Sébire ont parfaitement secondé le chevalier de Capellis, qui commandait la batterie; c'est que M. Bouvet, blessé grièvement, n'a pas voulu quitter le pont pour se faire panser, et pendant que M. de la Clocheterie dirigeait plus spécialement le combat, il faisait exécuter les évolutions rapides et hardies auxquelles la frégate a dû son succès et son salut. Publiez cela, monsieur, sur les toits; vérité désagréable à messieurs de la marine, qu'ils taisent soigneusement et dont ils voudraient effacer jusqu'au souvenir.

La fin de cette lettre révèle toute la rivalité haineuse que la noblesse ressentait alors pour les marins que leur bravoure et leur expérience nautique portaient si rarement et si difficilement dans le cadre des officiers. Les gentilshommes courageux, il est vrai de ce courage militaire que la nature donne à tous les Français, mais d'une parfaite incapacité maritime,ne pouvaient pardonner à ceux que, dans leur dédain aristocratique, ils nommaient officiers de fortune, des connaissances qu'ils n'avaient pu acquérir ni dans les théories et les traités, et encore moins dans les boudoirs et les antichambres. Leur ressentiment éclata surtout à l'occasion de la bienveillance que le roi témoigna pour M. Bouvet. Nous ne pouvons nous empêcher de citer les réflexions que fait à ce sujet m écrivain anglais.

c A la bonne heure que le monarque s'informe

de la santé de ses officiers; mais d'une espèce de matelot renforcé, c'est faire descendre trop bas la majesté royale, c'est la familiariser, c'est l'avilir...

> Voilà de ces propos qu'on ne pourrait croire, même en les entendant pour la première fois, et à moins de connaître le génie de la marine française. Pour moi, qui viens de voir de près ces messieurs, je n'en doute pas, et je vous certifie qu'ils en sont très-capables. »

Page 1