Amélie Mansfield
JE vais vous revoir, Blanche ; et je sens, en m'approchant de vous, diminuer le regret d’avoir quitté ma sœur; cependant, comme je ne veux point me parer à vos yeux d’un sacfifice que je n'ai point fait, je vous avoue que, malgré la vive ct profonde tendresse qui m'appelle toujours où vous é’es, j'aurais moins écouté sa voix que celle du devoir qui me prescrivait de ne-point abandonner ma sœur, si cette tendre ‘amie, tout en larmes, ne m'avait demandé à deux genoux , au rom du repos de toute sa vic, âe ne point hasarder mon bonheur. Albert, me Free id elle avec cet accent pcnétrant qui est son plus grand charme, et qui veus sied si bien, Blanche, quand vous daignez l'employer, Aïbert, dans l'état où je suis, la seule consolation qui me reste sur la terre cest de te voir heureux : si un délai de ta part indisposait 1°: parentsdeBlanche d 1.
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ou Ja Jivrait elle-même à un nouveau goût, en vain je demanderais au ciel la force de vivre pour toi; ïl ne me la donnerait pas, Albert... Promets-moi donc de partir, mon frère, de partir sur-le-champ. Et, en parlant ainsi, elle élevait vers moi ses mains suppliantes. J’ai vu que sa conscience était oppressée du mal que mon séjour en Suisse pouvait me faire, que mon départ lui rendrait la tranquillité, et je ne dissimule pas qu’en me décidant à revenir auprès de la femme qui m’est si chère, dans l'espérance de recevoir une main qui doit faire les délices de ma vie, c’est aux prières de ma sœur que j'ai cédé. Je vous connais assez, Blanche , pour étre sûr que cet aveu ne vous blessera pas; je n’en dirais pas autant des paroles échappées à ma sœur sur Le nouveau goût auquel VOUS pourriez vous livrer : il se peut qu’un pareil soupçon révolte votre fierté; cependant, mon amie, considérez que ce n’est pas moi qui l'ai dit, ni qui l'ai craint, etqu'Amélie, quivous connaît moirs et qui m'aime avec excès, a pu, sans vous Offenser, se livrer à des alarmes exagérées ; il faut peut-être vous avoir observée avec tout l’intérêt d’un cœur qui vous est aussi dévoué que le mien, pour être sûr qu'il est des bornes que vous ne passerez point, et que jamais vous ne vous livrerez aux amusements d’une innocente
coquetterie aux dépens de la foi, du devoir et de h vertu; vous vous rappellerezque je vous ai dit souvent que, s’il était pardonnable de céder quelquefois à ce penchant, l'habitude en était dangereuse, parce qu’en s’y abandonnant sans cesse, il tournait en besoin, et qu'il était plus aise de le vaincre que de le modérer. Mais le temps des remontrances est passé, Blanche; et, puisque vous m'aimez toujours, je ne vous dois que des actions de grâces : de tous lestorts que vous pourrez avoir, il n’y a que celui de Findifférence que je ne vous pardonnerais pas; soyez innocente de celui-là, 6 ma Blanche! et vous ne serez coupable d’aucun autre. Répondez-moi quelques mots, je vous comjure, à Prague , où je serai forcé de m’arrêter trois jours.
VRAI RAA
BLANCHE A ALBERT
Du château de Woldemar, g aout.
J'ai reçu votre lettre dans la maison de douleur que j'habite depuis l'accident de ma tante, et je vous assure qu'ayant sous les yeux l’effrayant spectacle de délire d'Ernest, et l’état
8 AMÉLIE MANSVYIELD, misérable où peut entrainer l'impctuosité des passions, je n'ai pu qu’applaudir à l'empire que vous avez sur les vôires, et a la sagesse e de votre attachement pour moi.
J'aurais bien quelque chose à répondre aux remontrances que vous me faites, tout en disant que vous n'en faites pas; mais, pour entamer cette discussion, J'attendrai que vous soyez ici, afin que, pouvant vous justifier plus tôt, je puisse vous pardonner plus vite.
Je n’en veux point à Amélie, car assurément je dois excuser plus que personne une erreur qui ne vient que de vous trop aimer.
Vous verrez Ernest, sans doute vousen aurez pitié : sa tête est aussi malade que son corps; une fièvre lente le corsume, et sa raison sembie Fabandonner par moments. J'ai été surprise de l'impression que lni a causée la nouvelle de votre arrivée; car enfin il ne vous connait pas, et depuis huit jours c'est la seule idée qui ait paru lui faire impression : à l'instant même où il l'a apprise, l'agitation a remplacé l'immobilité; et, au lieu du morne silence qu'il garüait , il répète souvent : Albert arrive, je le verrai; oui, j° le verrai, je lui parlerai.
Quel que soit le motif de cette bizarre fantaisie, vous y céderez assurément ; quand l’humanitc ne VOUS enstsea es l'amitié vous
sh
LETTRE LX3XI. 9 en ferait la loi, car Ernest parle d'Amélie avec intérêt; le souvenir qu'il en conserve est d'un cœur sensible, et je vous assure qu'il ne la voit pas des mêmes yeux que sa mère. Je crois encore que la sensibilité que vous savez mettre dans la raison, et l’onction avec laquelle vous prêchez la sagesse, feront plus d’effet sur l'âme “Ernest que l’inflexible rigorisme de son ami. Je dispute souvent avec Adciphe, et, dussiezvous me gronder encore, je Vous avouerai que je ne vois point sans plaisir que Je suis la seule à laquelle 1l cède : quand on aime un peu la domination, on se plait à captiver ce qui résiste, et a vo faible pour soi ce qui est fort contre tout le reste; cependant, Albert, soyez sûr que Je m’enorgucillis peu de ces légers triomphes, et que ie plaisir de vous les sacrifier est leur plus grand prix à mes yeux:
Adolphe n’est point aimable comme Ernest; il étonne et ne touche point : lors même que je ne vous aimerais pas, peut-être aurais-je pu l’écouter, maïs jamais lui répondre.
Je pars demain pour Dresde, afin que vous m'y trouviez à votre arrvée; j'ai mille choses particulières a vous dire, ct ici je suis entourée de trop de témoims pour espérer vous voir à mon aise : vous savez bien que, quand un autre est la avec vous, je suis avec vous comme avec
un autre, et cet arrangement ne fait pas le mien, ni le vôtre, j'espère.
LETTRE LXXXIL.