ADOLPHE À ALBERT
Dresde, 21 septembre.
Tr n'est plus temps que vous veniez ici, monsieur; votre sœur a quitté Dresde aujourd’hui même a la pointe du jour, et tous les gens de l'hôtel ignorent quel chemin elle a pris.
‘ Le domestique que j'avais envoyé lui porter ma lettre ce matin, est revenu me donner cette nouvelle ; je ne pouvais la croire : j'avais laissé votre sœur dans un tel état de faiblesse, qu'il
“me semblait imposssible qu’elle eût la force de se mettre eu route. Je me suis transporté sur lechamp à son hôtel pour prendre des informatidns; toutes celles qu’on a pu me donner se réduisent à ceci : Une femme a veillé toute la vuit auprès d’elle ; à quatre heures elle a ouvert sés rideaux , et a ordonné qu’on allât lui chercher des chevaux tandis qu’elle passerait sa robe et se préparait à partir; on a voulu lui représenter qu’elle était malade et hors d'état dé soutenir le mouvement de la voiture; mais elle n’a rien voulu entendre; il a fallu obéir: avant de monter dans sa chaise, elle a pris une
tasse de thé avec un peu de lait et une rôtie dont elle a laissé la moitié; tous les gens de l'hôtel ont été généreusement payés, et à six heures elle était hors de Dresde. Je ne vous cache point que je suis extrêmement inquiet de l’état de cette malheureuse et intéressante femme : son corps est abattu, sans doute, mais son âme est dans un tel üésordre, que je n’envisage point sans éffroi les résolutions désespérées qu’elle pourra prendre. Je n’écris point à Ernest, ma parcle m'y condamne : il m’en fera uu crime un jour, j'en suis sûr; mais je crois que c’en serait un plus réel de trahir la volonté d'Amélie et ma promesse. D'ailleurs, que feraitif de plus que vous, et que je ne sois prêt à en: treprendre pour retrouver et sauver cette infortunée ? Je vais passer tout le jour à parcourir … les environs de Dresde pour savoir de quel côté elle est allée, et demain je vous ferai part de ce que j'aurai appris.
Continuation du journal d'Amélie.
23 septambre.
| Marnrenanr, je n'ai plus rien à apprendre; » | tout est éclairci, et ma misère va finir.
__ Adolphe a voulu me tromper aussi. Madame
de Woldemar avait cédé, disait-il : elle, céder! et l'univers n’était pas changé! Mais que pouvais-je attendre de l’ami d'Ernest, si ce n’est le mensonge ? J’ai été à Woldemar; je voulais me cacher chez Guillaume, voir Ernest, et expirer à ses yeux sur la tombe de mon père; mais Ernest était absentÿet Guillaume n’y était plus : ils l'ont ie bon, ce respectable Guil- Jaume , dont les cheveux avaient blanchi à leur service ; ils l'ont chassé parce qu'il m'aimait, et Ernest ne l’a pas défendu!
En voyant le château désert, cet homme inconnu qui venait m'ouvrir la porte extérieure, cette famille nouvelle qui habitait la demeure de Guillaume, et ma figure étrangère à tous ceux qui m'entouraient, j'ai cru sentir un com-
* mencement de mort, et en mettent le pied sur le seuil de la porte, j'ai été frappée de l'idée qe je ne la repasserais que dans un cercueil.
Le rouveau régisseur s’est informé avec politesse de ce que je désirais. Je voulais voir le comte Ernest. — Il est parti pour Vienne, depuis quinze jours, avec sa mère. À cette nouvelle, il m'a semblé qu'il ne me restait rien à demander ; mais je n’avais plus de force; je me suis assise sur un banc de pierre. En jetant les yeux autour de moi, je me suis vue entourée de tous les témoins muets des jeux de mon en-
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fance : ce grand orme qui me couvrait de ses rameaux, cette volière où je nourrissais des colombes, tout me rappelait un souvenir; ct moi, j'étais oubliée! Ah! qu’il est douloureux de revenir au lieu qui nous vit naïître, sans y être accueillie d’un sourire et d’un regard d’affection | .
Toute la famille du régisseur s'était réunie, et me regardait avec curiosité, en attendant que j'expliquasse ce que je voulais. À la fin la femme a rompu le silence : Madame connait donc le comte Ernest, m’a-t-elle demandé ?
Oui, lui ai-je répondu en levant les yeux:on . m'a assuré qu'il avait été malade. —Très-malade, il a pensé mourir. En vérité? ai-je dit avec autant d’effroi que si j'avais eu quelque chose à craindre encore. Et quelle maladie avaii-117— I étäit comme fou; il ne connaissait personne: on disait que cela venait du chagrin d’être brouillé avec sa mère. —Et pourquoi l’était-il? . — Nous n'en savons rien, a interrompu le régisseur.…. Oh! moi je le sais bien, mon père, a repris une jeune fille en souriant. Eh bien! mon enfant, venez me fe dire, ai-je ajouté en la prenant par la main. — Eh bien! madame, c’est que madame la baronne voulait marier son fils à sa fantaisie, et que lui voulait se marier à la sienne. Vous êtes une sotte, a réparti le père;
Fr
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car vous savez bien qu'ils sont partis de la meilleure intelligence du monde, et qu'avant son départ madame la baronne nous a annoncé que c'était pour conclure le mariage de son fils avec la princesse de B***.
À ces mots, J'ai regardé le ciei en silence, sans plaintes ni larmes, et le défiant de pouvoir augmenter mon infortune , lorsque la jeune fille a ajouté : Et moi, je suis sûre qu'il ne reviendra que marié avec mademoiselle Blanche. Si vous saviez comme ils s’aimaient! Depuis qu'il était malade, elle ne quittait pas le château, et il n’était malade que parce que sa mère ne voulait pas la lui donner pour femme; elle la veillé plusieurs nuits; et chaque fois qu’on m’envoyait porter quelque chose chez monsieur le comte, je la trouvais dans sa chambre, elle le regardait d’un air si aimable et si doux! oh! ils seraient bien heureux ensemble. Cela se peut, a dit le père d’un ton sec; mais si madame la baronne en a ordonné autrement, il faudra bien obéir, et monsieur le comte tout le premier.
Je n’en ai pas enteudu davantage ; une sueur froide m’a glacée; je suis restée quelques heures sans connaissance.... Cependant je ne croyais pas précisément ce qu'on me disait; je ne croyais pas qu'Ernest fût amoureux de Blanche; mais peut-être avait-il séduit le cœur de cette
faible créature comme il avait séduit le mien : peut-êire, à cette heure même, Albert gémissait-il, comme sa sœur, victime d’une làchetrahison. Je ne reprochaiïs point au ciel le malheur qui m’accablait; je ne l'avais que trop mérité : mais le vertueux Albert, de quoi le punissait-il? En revenant à moi, je me suis retrouvée, dans la cour, l’objet de la froide pitié de tous ces étrangers, qui croyaient me secourir en me rendant à la vie. Je me suis hâtée de m'éloigner d'eux, emportant avec moi l'espérance qu’un jour viendrait où l'on ne me réveillerait plus. Dis, Ernest, de tous les malheurs qu'on m'annonce , auquel faut-il croire ? et quel est le moins affreux ? Je n’ai point oublié que Blanche mandait à Albert qu’elle se fla'tait de te plaire, et d’exciter de vifs regrets dans ton cœur...... Mais non, je ne puis le croire ; quelque grande que soit ma faute, elle n’a point mérité un tel châtiment... C’est bien assez d’avoir perdu ton amour ; Oui, je J'ai perdu, etje ne dois pointm’en plaindre, puisque je t'avais donné le droit de me mépriser ; oui, je l'ai perdu, car tu es à Vienne avec ta mère sans que j'en sache rien; sans que depuis trois mois tu aies songé à m'écrire une seule ligne ; tu voyages avec ta mère, tu dors eñ paix , tu souris peut-être , tandis que tu me sais plongée &ans des douleurs sans mesure et sans 3. 8
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terme. Quoi! pas un mot de pitié apres tant d'amour! Que ne me disais-tu seulement : Je suis Ernest. Ne savais-tu pas qu’il me suffisait de ce nom pour me faire renoncer à toi? Pourquoi m’obliger avenir chercher moi-méme mon arrêt ? pourquoi m’exposer à périr misérablement loin de tous les miens? pourquoi te rendre coupable d’un plus grand crime que celui dent Dieu me punit aujourd'hui ? Tu te rassures par l’idée que ma folle passion ne me quittant qu'avec lawie, je n'exhalerai point mon dernier soupir sans promoncer ton pardon; mais penses-tu que linnocent orphelin auquel tu m'as arrackée te pardonne aussi? Que répondras-tu- quand il viendra te demander ce que tu as fait de sa mére ? Et cette autre créature que. tu auras assassinée avec moi, tu n'en auras donc été le père que pour en être le bourreau? Oh! que je suis épouvantée de ton avenir! C’est sur tei que je pleure; car enfin, j'en suis sûre, tu as aimé Amélie, et tu ne verras pas Sun œil sec ses infortunes et son tombeau; oui, quand la pierre sous laquelle je dormirai frappera tes regards, tu ne peuseras point sans larmes que clest la l'asile où tu as precipité, avant le temps, celle qui avait sauvé ta vie, et qui t'avait donné la sienne. Puisse alors, du moins, le souvenir de ce que j'ai souffert éveiller dans ton cœur un
JOURNAL. 87 repentir si vif , si profond , qu'il expie ton parjure aux yeux du suprême juge ! À ce moment, songe qu'Amélie intercédera pour toi auprès.de lui. Ernest! Ernest! celle qui t'a tant aimé ne voudra jamais ton éternel malheur.
Je n’ai point oublié que tu as voulu fuir avec moi, que tu m'as proposé de nous ensevelir ensemble dans un coin ignoré de l'univers ; je t’étais donc chère alors ? Ah! comme ce souvenir me rattacherait a l'espérance, si je ne sentais pas qu'une créature déshonorée est indigne du bonheur et de toi, et que tu n'aurais pu lélever au rang de ton épouse sans rougir aux yeux du monde et aux tiens! Hélas! malgré les apparences qui t’accusent, et tous les faits réunis contre toi, il me semble que, si j'étais innocente, je ne te croirais pas infidèle; mais J'ai mérité que tu le sois, et ma faute me répond de mon infortune.… N'importe, un doute s’est élevé dans mon cœur, et mon sort demeurera encore suspendu. Je veux aller à Vienne; je veux te voir, te parler, et recevoir mon arrêt de ta bouche. Ah ! fût-il celui de la mort, je ne m’en plaindrai point ! je serai pres de toi; j'entendraiï ta voix; mes mains toucheront les tiennes; il ne sera pas amer alors de mourir.
Continuation du journal. :
1°" octobre, neuf heures du matin:
ARRIVÉE à une chaumière près de la ville, je viens d’y descendre; j'ai renvoyé mon posüllon et mes chevaux ; j'y laisserai ma voiture et mes habits; j'en emprunterai un; je me vétirai des haïllons de la misère; il n’y a plus qu'eux qui doivent couvrir celle qui porte la honte dans son sein.
Vienne, le méme jour, à minuit.
N’ayanT plus que bien peu d’argent, je suis entrée dans une misérable auberge d’un faubourg de Vienne, adossée à une église tombée en ruine; je suis épuisée de fatigue et ne puis trouver de sommeil. Hélas! il n’y a de sommeil que pour l'innocence , les coupables ne dorment plus; mon esprit troublé enfante mille projets, tous pour parvenir à le voir... Oui, Ernest ; je te verrai, J'irai jusqu’au lieu que tu habites; déguisée comme je le suis, tes yeux mêmes me méconnaïîtront.
Le 2 octobre, au matin.
JE suis sortie pour aller chez lui, mais ce grand jour m'a effrayce; il me semblait que toutes les personnes auxquelles je m’adressais poar savoir mon chemin allaient me reconuai-
vw
JOURNAL. : €9 tre ; je craignais de rencontrer Ernest lui-même au milieu de la rue; sa mère aurait pu passer : mon frère aussi est a Vienne... Ah! mon malheureux frère! s’il avait reconnu sa sœur sous ce honteux déguisement, de quei coup mortel il-eût été frappé ! Je suis revenue me cacher jusqu’à la nuit: les criminels doivent fuir la fumicre, et ne marcher que dans les Lérebres.
Le 3 octobre, au matin.
JE J'ai vu; c’était bien lui : s’il eût été seul, je me serais jetée dans ses bras ; mais il conduisait deux femmes , sa mère et une jeune personne... sans doute celle qu'il va épouser, du moins ce n’était pas Blanche; et, hors le malheur de la lui voir aimer, il me semble à présent que tous les autres ne me feront pas mourir désespérée. Assise sur une borne, a la porte de Vhôtel , la tête couverte d’un vieux capuchon de taffetas noir, je le regardais aider ces femmes à monter en voiture... Cependant il les a quittées pour s'approcher de moi, et, me prenant sans doute pour une mendiante, il m’a présenté quelque monnaie : tout mon corps tremblait si fort qu’il s'en est aperçu. Ma bonne, a-t-il dit, avec cet accent de bonté que je connais si bien, vous paraissez malade ; prenez ceci pour vous faire soigner. Et, au lieu de sa monnaie,
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il m'a offert quatre ducats. Un nuage était sur ma vue; une sueur froide coulait sur tous mes membres ; je ne pouvais ni penser ni remuer.
Ernest, s'est écrié la baronne, que faites-vous ? nous vous attendons. Il a posé son argent sur nes genoux. J'ai senti... oui, j'ai senti la pression de sa main, J'ai fait un mouvement pour la saisir, J'ai ouvert les lèvres pour lui dire : Me reconnais-tu ? mais une immobile stupeur m’enchainait, Il s’est éloigné de moi, il s’est retourné pour me regarder encore : je ne distinguais pas ses traits, mais j ai cru l’entendre soupirer. La baronne l’a appelé une seconde fois avec impatience : alors il est monté dans la voiture, et les chevaux l’ont rapidement emporté... J'ai suivi la voiture de l'œil aussi long-temps que je lai pu... Quand j'ai cessé de la voir, je suis tombée à genoux sur le pavé, j'ai collé mon visage contre la pierre où j'étais assise, en l’entourant de mes deux bras. De combien de larmes je lai baignée! Je ne pouvais m’arracher de ce lieu où je l'avais vu... Quelques passants se sont rassemblés autour de moi; j'ai senti qu’il fallait me retirer. Je me suis levée pour retourner dans mon réduit; mais dans le désordre de mes idées, je n’ai pas retrouvé mon chemin. J’ai erré dans cétte vaste cité de rue en rue, n’osant demander ma route à personne, et craignant d’être
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suspecte en prenant une voilure avec le miscrable habit que je portais. Un vent impétueux agitait la lumière des réverbères ; ka pluie tombait par torrents, mais je ne sentais ni le vent, ni la pluie. Peu à peu les rues sont devenues. désertes; je me suis trouvée seule : je ne rencontrais plus que quelques hommes de mauvaise mine qui venaient m'examiner avec une atiention insultante. La frayeur m'a saisie; et, désespérant de découvrir mon habitation avant le jour, je me suis jetée dans la première église que j'ai vue. À l'exception d’une petite chapelle où finissaient quelques cierges, et où plusieurs personnes du peuple semblaient adresser des prières , le reste était dans une profonde ebscurité. Je me suis retirée vers le chœur, qui m'a paru être le lieu le plus sombre et le plus reculé ; la je me suis couchée par terre , sur un tombeau sans doute, mais je n’ai pas peur des tombeaux ; tout ce qui est insensible et mort me, fait envie; je voudrais être cette pierre insensible, ce monument glacé, cette ruine qui s’écroule; je voudrais n'avoir jamais existé... Oh! qu'il est affreux, en quittant la vie, de voir l'ignominie dont on s’est couvert rejaillir sur ceux qu’on aima, et d’avoir perdu le droit de
demander des larmes à un ami, à un frère, à
un enfant !..... S'ils en versent sur mon sort, çe
sera des larmes de honte... Ah! que ne puis-je, comme ces froides pierres, ne vivre dans aucun souvenir, .et être morte dans tous les cœurs, comme je voudrais l'être pour l'éternité !.... Au milieu de ces réflexions, j'ai senti que le poids de la vie n’étouffait ; je me suis levée : Non, non , ai-je dit, c'en est trop je ne veux plus voir la terre des vivants, ni aucun homme; je veux mourir... Adieu, Ernest, adieu! je cours m'ensevelir dans l'éternel oubli de ce mondeet de toi! J'ai voulu sortir de l’église pour exécuter mon funeste dessein; les portes étaient fermées ; tes ciérgcs de la chapelle étaient éteints ; J'étais seule dans ce vaste édifice : il m’a semblé qne la main de Dieu me retenait ; alors je sais revenue sur mes pas, mais avec un esprit plus tranqüille. Tout, autour de moi, était silencieux et sombre comme dans la vaHée de :a mort. Je marchais lentement sans pouvoir former aucune idée distincte, lorsque tout à coup j'ai entendu un bruit de cloche. Un moment
après, derrière la grille qui sépare l’église du
chœur intérieur, des voix de femmes ont frappé mes oreilles ; ces saints cantiques , cette musique religieuse , m'ont jetée dans une espèce d’extase : je croyais avoir quitté la terre et être appelée au concert des anges. Il m'a semblé voir lexciel ouvert, et Ernest à mes côtés; il me sou-
riaitavec amour : Ma bien-aimée , me disait-il, notre hymen fut décidé sur la terre; mais elle. n'était pas digne de voir notre félicité, et c’est ici qu'elle doit s'accomplir. Il m’a pressée sur son sein ; nos âmes se sont confondues ; elles sont tombées ensemble dans des torrents de délices qui se succédaient sans fin; des voix divines ont répété : Toujours ! toujours! et les voûtes célestes, retentissant de tous côtés, ont répondu : Toujours\ toujours !
La musique à cessé, et la vision enchanteresse a disparu; mais le bien qu’elle m'avait fait est resté après elle; j'ai pu pleurer ct prier. Jai remercié Dieu de m'avoir envoyé sur la terre le châtiment de ma faute : heurcux qui a assez souffert dans ce monde pour être sûr, au moment de la mort, que son expiation estfinie! je l'ai imploré pour mon fils ; innocente victime qui ne recevra plus les caresses d’une mère!
pour Albert, dont les vertus n'avaient pas mérilé une sœur comme moi; pour toi, Ernest, l’auteur de tous mes maux, mais que j'aimerai jusqu’à ma dernière heure comme a celle où je me donnai à toi. Ah! puisse ce Dieu de miséricorde , ton Juge et le mien, te croire assez puni par les peines que j'ai endurées! puisset-1l prolonger mes tourments s'ils doivent servir à racheter les tiens! et puisse-t-il, Ô toi qui
td
94 AMÉLIE MANSFIELD, à :
fus l'idole de mon cœur, te pardonner comme
je te pardonne! : |
Continuation du journal.
Le méme jour, à trois heures.
JE suis bien sûre a présent que mon sort sera fixé sans retour avant que le jour reparaisse : toutes mes mesures sont prises; je parlerai ce soir à Ernest. À
Ce matin, quand je suis rentrée, mouillée et en désordre , dans mon misérable réduit, j'ai vu que mon absence pendant la nuit, mon déguisement et ma Jeunesse avaient excité d'indignes soupçons dans l'esprit de mon hôtesse. Ma fille, m'a-t-elle dit, je ne sais d’où vous venez; mais je vous avertis que je ne reçois chez moi que d’honnèêtes gens. Hélas! ai-je pensé, je ne dois donc pas y rester. Ainsi, a-t-elle continuée, st vous ne menez pas une vie plus régulière, et que vous passiez encore une nuit dehors, vous voudrez bien chercher un autre appartement.
Je suis montée sans lui répondre dans ce qu’elle appelait un appartement, consistant en une seule chambre avec un ht sans rideaux, deux chaises de paille déchirées, et une petite table vermoulue , devant laquelle je me suis assise pour écrire ces mois :
« L'infortunée qui a reçu hier,de vous l’au-
À. o UR NAL: 92 «mône à la porte de votre maison, dans la- « quelle on ne l’aurait pas laissée entrer, est « celle qui vous avait donné sa vie, et dout « vous aviez juré d'être l'époux : si vous voulez « la voir encore, suivez la femme qui vous re- « mettra ce billet. »
J'y ai mis l'adresse, Je l'ai cacheté; puis appelant mon hôtesse, je lui ai dit : Peut-être quitterai-je votre maison demain ; en attendant si vous voulez gagner ce ducat (et J'ai jeté sur la table un de ceux que m'avait donnés Ernest ), allez sur le Graben (1), demandez l'hôtel de ia baronne de Woïdemar, priez un domestique de vous introduire chez le comte Ernest. Dès que vous serez avec lui, donnez-lui cette lettre ; mais je vous recommande expressément , et comme la condition formelle de votre salaire, de ne la confier à qui que ce soit : ne la donnez qu'à lui, et faites ce qu'il vous dira.
Une somme si forte, et qui paraissait être au-dessus de mes moyens pour une commission si facile, le nom etgle titre de la personne chez qui je l'envoyais, ont excité sa surprise... et elle m'a protesté avec un ton respectueux que mes ordres allaient être exécutés... Elle est partie ; tout mon sang refoule vers moñ
Le EM
(1) La plus belle et !a mieux habitée des rues de Vienne.
re, ra
cœur : Ô mon Dieu! encore"une heure de vie pour que je le voie.
Six heüres,
ELLE me rapporte ma lettre. Ernest était sorti; les domestiques ne savent pas quand il rentrera ; tous sont occupés. On prépare une fête que la baronne donne cette nuit à la famille du prince de B*** : il y aura concert, feu d’arüifice, illumination et bal masqué; tout le monde sera reçu.... Eh bien! il m'y verra; je vais acheter ce qui m'est nécessaire pour un déguisement, que sans l’aumône d’Érnest je n'aurais pas pu payer.