‹ Amélie Mansfield (volume 2)Chapitre 12 sur 28 · ADOLPHE A ALBERT · texte numérisé non relu

ADOLPHE A ALBERT

Dresde, 20 septembre.

M oxsreur le comte, elle ne m’a pas faitjurer de me taire avec vous, ainsi je puis, sans manquer à la probité, vous apprendre que votre infortunée sœur est ici.

Hier, sur les cinq heures du soir, on m’apporte un billet d'une écriture tremblante et déguisée, par lequel on me prie de me rendre sur-le-champ à l'hôtel du Cygne pour une af-

LETTRE XCVI. 73 faire importante. J'ésitais, parce que je trou- ‘ ais dans cette invitation une. sorte de mystere qui me répugnait ; mais le domestique de l'hôtel m’ayant dit que la jeune dame était très faible, très malade, etinsistait absolument pour me parler le soir même, je me suis décidé à le suivre. On wa introduit dans une chambre haute assez mal éclairée ; une fcmme, les mains jointes , la tête penchée sur sa poitrine ct dans Fattitude d’une profonde méditation, était a genoux sur une chaise basse près de la fenêtre, le dos tourné vers la porte. Madame, lui dit le domestique en entrant, voilà la personne que vous avez demandée. C’est bon, répondit-elle sans changer de position; retirez-vous. Le domestique sortit. À peine l’eût-elle entendu fermer la porte qu’elle se leva brusquement, vint à moi, me regarda, jeta un grand cri, et, frappant ses mains l’une contre l’autre, tomba sur le parquet en répétant à plusieurs reprises : Ce n’est pas lui, Ô mon Dieu! ce n’est pas lui!

Ma surprise égalait à peine mon embarras :

l'extérieur noble et décent de cette femme ne permettait aucune idée défavorable, et ses traits si beaux, sa douleur si touchante, commandaient impérieusement le respect et la pitié. J'hésitais à lui parler, je craignais de proférer des mots qui la blessassent ; à la £n j'ai dit : Si

c'est Adolphe de Reinsberg qu vous demandez, madame.... Eh bien, mousieur, a-telle interrompu en soulevant sa tête et me regardant d’un air égaré, si c’est Adolphe de Reinsberg ? — Vous le voyez devant vous, madame ; c’est moi quime nomme ainsi. Vous êtes Adolphe, a-telle repris en me fixant encore, vous êtes Adolphe ? et lui, qui est-il donc ?=—Qui? madame; de qui me parlez-vous ? De qui je parle ?.... Ah! monsieur , a-t-elle ajouté avec véhémence, au nom du ciel, que ce ne soit pas votre ami! nommez un autre que votre ami; je puis tout supporter, excepté ce nom-la..... Ces phrases extraordinairesÿ prononcées avec un accent qui l'était encore plus, ont fait naître mes soupçons : j'ai regardé plus attentivement cette jeune personne : sa coiffure était en désordre, ses cheveux couvraient son cou et une partie de sa taille, sa figure peignait le trouble, la crainte, la douleur; la sensibilité de son regard, et sa singulière beauté, m'ont fait penser qu'il n'y avait qu'elle au monde qui eût pu allumer la terrible passion d'Ernest : reculant de quelques pas, j'ai dit à mon tour : C’est elle! non, ce ne peut étre autre qu'Amélie! À ce nom, elle s’est écriée avec l’accent de la terreur : Il m’a nommée, il me connaît. Il n’y a plus de doute, mon sort est accompli, je meurs de la main d'Ernest!

Non, madame, vous outragez mon ami; votre vie lui est plus précieuse que la sienne même, il est rempli de respect, d'amour... N’achevez pas, a-t-elle interrompu dans un inexprimable désordre ; ne profanez pas ainsi le respect, l'amour, en les placant dans l’âme de ce perfide. 11 me respecte, lui! qui a pu tromper avec tant de bassesse et d’artifice un cœur innocent qui se livrait à lui tout entier! Dira-t-il qu'il fut entrainé malgré ses combats ? qu'un irrésistible amour triompha de ses efforts? Non, il ne lui restera pas même cette excuse. Âu moment où il me vit, il savait qui j'étais, et quel invincible obstacle s'élevait entre nous; il le savait s1 bien, que, pour pouvoir m'enlacer dans ses piéges, il me cacha son nom, qui m'aurait si bien défendue contre lui. Qu'il m’ait armee après, cela est possible; je veux bien croire encore qu’on ne parvient pas à feindre la passion qu’il a montrée; mais qu'il ait voulu me tromper quand rien ne l’y excitait, qu'il ait voulu me tromper de sang-froid, quand il voyait clairement que | ma ruine serait la suite inévitable de ses artifices, c’est ce que le malheureux ne peut se nier à lui-même, c’est cé que sa conscience lui répétera à toutes les heures de sa vie jusqu’à la la dernière... Monsieur, a-t-elle continué en ime saisissant le bras, ne me parlez jamais de

l'amour de votre ami : la haine de sa mère m'a fait moins de mal.

Je conviens, lui ai-je dit, qu'Ernest a été bien faible, bien coupable; mais par quels tourments n’a-t-il pas expié ses torts! vos maux. mêmes n’ont pas égalé les siens. Je ai vu prêt ‘à perdre la raison, la vie; et si sa mére n'avait éu pitié de lui, si elle n’avait cédé..., Sa mère a cédé! a-t-elle interrompu avec un cri de surprise, comme si le ciel s’était ouvert tout à coup devant elle. — Oui, madame, elle s’est engagée à vous nommer sa fille, A me nommer sa fille! Et elle est demeurée immobile et comme en extase, « Vous êtes certain, vous me Jurez que la mère d'Érnest consent à me nommer sa fille ?» A cette question si positive, j'ai pensé à la dernière lettre que j'ai reçue de madame de Woldemar, où elle persiste dans son refus; et, trop sûr que rien ne pourra l’ébranler à cet égard, je n'aurais pu promettre son consentement irrévocable à Amélie, sans me rendre coupable du plus vil mensonge. Jai levé le:

yeux au ciel sans répondre ; elle a frémi de mo silence ; toutes ses espérances l'ont abandon née. Après m'avoir fixé quelques moments, el; m'a dit avec le sourire amer de l’indignatiou . Vous n’avez pas appris encore à tromper comme lui, — Ah! n’accusez pas Ernest des terts de sa,

LETTRE XCVI. cn mère ; je vous jure... Ne jurez point, at-elle iiterrompu, je ne crois plus aux serments, je ne crois plus à la parole d'aucun bomme ; il n’y a dans leur cœur que trahison, duplicité, mensônge. Retirez-vous, monsieur, je n'ai pas besoin de vous pour connaître mon sort.— Non, madame ; je ne vous quitterai point sans avoir justifié Ernest... Et croyez-vous que cela soit possible ? a-t-elle repris avec un profond mépris; et, quand cela serait, pensez-vous que je puisse ajouter foi aux assurances que vous me dônneriez, vous, le complice de sa perfidie ?.… Ah ! il m'a guérie, guérie pour toujours de la confiance, a-t-elle ajouté en appuyant ses deux mains sur son cœur. Son reproche m'avait pénétré , car il était juste : J'ai voulu répondre, elle ne m’en a pas donné le témps : Quittezmoi, monsieur, je ne peux plus supporter la présence d'aucun homme. S'il est vrai qu’Ernest puisse avoir quelques excuses, ce n’est pasvous qui me le persuaderez; je n’en croirai que moi, et je sais quels moyens m’en instruiront. Allez, a-t-elle continué en me faisant un signe de la main, votre vue ajoute à mon supplice; retirezvous, Elle était à genoux sur le parquet, le bras appuyé sur un fauteuil, où elle a caché sa tête en poussant des cris si Sdétés et si déchirants, que j'ai cru que son cœur allait se briser. J’ai

VE

voulu m'approcher d'elle pour lui donner du secours ; mais elle m'a repoussé en s’écriant avec une sorte de terreur qui m'a glacé : Ne me touchez pas, homme! ne me touchez pas! Je me suis retiré vers la porte , et la, m’arrêtant un instant, je lui ai dit : Ne puis-je donc rien faire pour vous? À ces mots, elle a tourné vers moi son visage inondé de pleurs. Vous pouvez me promettre, a-t-elle répondu, de taire à Ernest, a sa mère, que vous m'avez vue et que je suis ici; c'est le seul bien que je veuille et que je puisse recevoir de vous; je vous le demande de toutes les puissances de mon âme, et avec cette ardeur de prières qu'on adresse à Dieu; mais vous ne me l’accorderez pas; un cœur d’homme ne peut vouloir, ne peut faire autre chose que le mal.—Je vous jure de garder le silence avec Ernest et sa mère : vous ne désignez pas d'autre personne ? Elle n’a rien répondu. Me permettez - vous de vous voir un moment demain ? une explication serait nécessaire. Elle a fait signe que non. Un seul moment : vous n'êtes pas en état de m’entendre aujourd'hui; mais demain, peut-être que plus tranquille... Non, ce n’est pas encore demain que je sera! tranquille, at-elle interrompu avec. un si profond soupir, qu'il semblait sortir du fond de ses entrailles. Après une courte pause,

Re

elle a ajouté : Souvenez-vous de votre promesse ; s’il vous est possible d’y être fidèle, soyez-le : vous aurez de mes nouvelles demain. Maiatenant, je vous le répète, laissez-moi, j'ai besoin de repos; je me sens fort mal. Sa voix s’affaiblissait, j'ai craint qu'elle ne perdit connaissance, je me suis hâté de descendre pour envoyer une femme auprès d’elle; j'ai attendu une heure dans la salle basse de l'hôtel pour savoir de ses nouvelles ; et quand j'ai été assuré’ qu’elle était mieux, et qu'on venait de la mettre dans sen lit, Je suis rentré chez moi, l'esprit troublé et le cœur malade de ce que je venais de voir.

Je pense que vous ne sauriez trop vous hâter de venir joindre votre sœur; peut-être obtiendrez-vous d’elle plus de calme, de raison et de confiance; en a!tendant, je viens de lui écrire une lettre assez détaillée qui lui explique tout

ce qu'Ernest a souffert pour l'amour d’elle de-

puis son retour ; j'espère qu’elle me lira avec

plus de sang-froid qu’elle ne m’écoutait, et que

ce récit sincère versera quelques consolations dans cette âme désolée.

Je vous adresse ma lettre à Vienne, où vous étcs sans doute arrivé.

8o AMELIE MANSFIELD,

Page 1