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LEPTRE XCTX.
BLANCHE A ALBERT
Vienne, 4 octobre, huit heures du matin.
J’EnxvotE un courrier dans tous les lieux où vous m'avez dit que vous comptiez vous arrêter, pour vous apprendre que votre sœur est ic: :
elle vit; c’est tout ce que je puis vous dire de plus consolant, et c’est bien plus que je n’espérais 1l y a quelques heures.
Je suis hors d'état de vous en écrire davan-. tage, les agitations de cette nuit m'ont brisée; d’ailleurs mon courrier r’attend que ma lettre
pour partir, et je ne veux pas le retarder plus long-temps.
Je vous enverrai demain à Lintz, par où vous devez passer pour vous rendre ici, les détails dont il faut que vous soyez instruit avant d'a:-
vriver,
100 AMÉËLIE MANSFIELD, Fe
BLANCHE À ALBERT
& octobre, six heures du soir.
Ox me défend de rester près de votre sœur; du moins j'emploirai les heures qu’il ne m’est pas permis de lui donner, à vous parler d'elle, et à vous raconter tous les détails de ce terrible évenement.
Pour pouvoir être fidèle à vos recommandations , j'évitais Ernest depuis quelques jours, parce que la vue de sa douleur et ses ardentes sollicitations avaient pensé plus d’une fois m’arracher votre secret. Hier, j’hésitais à aller à la fête que donnait ma tante ; je savais qu’Ernest 2vait tenté toutes sortes de moyens pour péuétrer jusqu’à moi; il m’écrivait à toutes les heures : j'étais sûre qu’en me voyant il allait renouveler ses prières, et je ne l’étais pas d’y ré-
sister. J’aurais voulu trouver un prétexte pour
ne pas paraître dans cette assemblée; mais ses parents et madame de Woldemar ne me Pauraient pas permis : il a donc fallu y aller.
Pendant le concert et le souper, l'étiquette ne me permettant point de quitter ma mère,
LETTRE C. 1o1,
Ernest n'a pu me parier; mais à peine le bal at-il été ouvert, que le masque autorisant plus de hberté, il esi »2nu à moi, n'a supplice de lui donner le bras un instant, un seul instant, m'assurant que sa destinée en dépendait : je F'ai suivi en tremblant ; il m'a fait traverser diverses salles remplies de monde, et s’est arrêté dans celle qui lui a paru la plus solitaire et la moins éclairée. Plusieurs masques allaient etvenaient ; un seul s’est assis du côté de la porte, a quelqüe distance de nous, et est demeuré tellement immobile que j'ai cru qu’il dormait. Cependant
Ërnest, peu occupé de ce qui se passait autour dé lui, a ôté son masque, s’est assis près de moi , et m'a dit très bas : Je suis décidé à partir dans quelques heures pour aller chercher Albert : en m’avouant la vérité, vous m’éparonerez une recherche qui me fera perdre un temps précieux, et d’où dépend peut-être la vie des personnes que vous aimez : voyez ce que vous voulez fatre. Cette déclaration m'a étourdie, et j’étais prête a lui tout avouer; mais me rappelant et votre volonté et les maux qui pouvaient suivre une indiscrétion, j'ai retrouvé du courage ; et m'échappant de ses mains :
Non, lui ai-je dit; c’est en vain que vous cherch à à m’attendrir : vous ne me ferez pas trahir Albert. Blanche, a-t-il repris avec un trouble
102 AMÉLIE MANSFHBELD,
qui l'empêchaîit de modérer sa voix ; Blanche q ;
vous ne savez pas tout le mal que vous pouvez
me faire en résistant à mes prières... Vous n€ savez pas ce qu'est mon amour : ce n’est pas un amour ordinaire. Ah! je vous en comjure, Blanche, soyez sensible à la pitié, je vois en vous l'arbitre de ma destinée : cédez, cédez, ou je meurs. Il m’entourait de ses deux bras pour m'empêcher de le quitter; il était à mes pieds, versait un torrent de larmes : j'ai perdu la force de refuser; ma main est restée dans la sienne. Venez, lui ai-je dit en retournant à la place que nous venions de quitter, vous l’emportez.
Alors le masque, que je croyais endormi, s’est levé brusquement ; il a tiré un crayon et un morceau de papier : je l’ai vu écrire avec agitation quelques lignes. Prenez garde, dis-je à Ernest, on nous écoute. Ernest se retourne; le masque approche, lui remet son papier en lui serrant la main avec violence, et s'échappe.
Dieu! s’écrie-t-1l, si c'était elle! En achevant ces mots, il me quitte, court de salle en salle, fend la presse, interroge tous ceux qu'il rencontre, dépeint le masque qu'il poursuit, en saisait un , s'aperçoit qu'il s’est mépris, revient sur ses pas. J'avais tâché de le suivre; je l’atteins au même lieu où nous étions d’abord en-
semble : il était près d’une lumière, lisait le
billet ; et sans me voir, sans m entendre, il fuit et s’élance hors de la maison.
Les détails qui suivent, il me les a racontés il y a une heure : comptez'sur leur exactitude. Voici ce terrible billet.
« Oui, c’est moi, j'ai tout vu, tout entendu, «et tout va finir. Quand tu me tues, au moins « ne plonge pas le poignard dans le sein de mon « frère en consommant la séduction de celle
mm
en
« qui doit être son épouse; et, si tu veux me
«voir encore, accours sur les bords du Da- .
« nube : c’est là mon dernier rendez-vous. »
Il parcourt d’abord les rues adjacentes : elles sont désertes ; il écoute et n'entend que le bruit confus des instruments de joie; il vole, le malheureux ; il arrive sur le bord du Danube; il appelle Améhe : nulle voix ne répond : c’est le silence de la mort... Il crie comme un insensé; sa tête est perdue ; 1l implore du secours ; plusieurs personnes l’entendent de loin, s’approchent et l'entourent. Il les conjure à se disperser sur le bord du fleuve pour découvrir une femme en domino noir, J’en ai vu une qui courait 11 n’y à qu'un moment sur la rive à droite, a
dit un homme qui arrivait : elle ne doit pas être
loin. Ernest n’en entend pas davantage; il se précipite du côté qu'on lui mdique ; il regarde, il appelle encore Amélie; croit apercevoir un
104: AMÉLIE MANSMELD, corps lu‘tér contre l'onde; ik se jette, plonge avec lui sous les eaux, ce n’était point elle: Tout à coup il entend des cris retentir surle rivage , il se hâte d’y revenir; on lui dit qu'une femme vient d’être trouvée sans vie sur le sable : il vole vers elle, arrache le domino noir qui couvre sa tête, reconnaît Amélie, la croit «morte, et tombe sans mouvement auprès d’elle. Les gens qui les entourent les transportent dans la misérable cabane d’un pêcheur. Lhabit magnifique qu'Ernest portait sous son domine leur apprend que c’est un homme d’un haut rang, et on s’empresse d'aller chercher du secours ; un chirurgien arrive, il s'occupe principalement d’Ernest, dont l'extérieur marquait une opulence que n’annonçait pas le misérable vêtement d'Amélie. On a peu de peine à le ranimer ; il reprend ses sens, il ouvre les yeux, et voit Amélie étendue pâle ct glacée auprès de lui, Monsieur! monsieur! dit-il au chirurgien d'un air farouche, pourquoi me rendre la vie avant de l'avoir rendue à cette femme ? Amélie, sécrie-i-il (et on a dit que ses cris faisaient frémir tous les spectateurs), Amélie, parlemot, parle-moi donc! un seul mot encore, un seu] adieu... Mais non, non, point d'adieu; je ne te quitte plus : tu vivras, Où nous MOurrons ensemble. Monsieur, a-t-il ajouté en regardant
LA
"LETTRE C. 109 le chirurgien d’un air menaçant , répondez, cette femme est-elle morte ?— Monsieur, je ne puis ledire encore; vous voyez que je m'occupe de la secourir : je ne sais point la cause de l’état où elle est; on ne peut présumer qu’elle se soit noyée, car ses habits ne sont point mouillés. En effet, Albert, votre sæur n'avait point accompli son funeste dessein : arrivée sur le bord du fleuve, au moment de se précipiter, elle avait ét arrêtée non par la crainte de la mort, mais par celle de ia colère divine; il semblait, nous a-t-elle dit, que Dieu m'attendit là pour me montrer toute l’étendue du crime que j allais commettre ; j'ai frémi, je n'ai point eu la force d'être si coupable; mais n'ayant point celle de vivre avec ma douleur, mes yeux
se sont obscurcis, mon sang s’est slacé, et Je ne sais plus ce que je suis devenue.
Quand Ernest et votre sœur ont été transportés dans la cabane du pêcheur, toutes les personnes que cet événement avait attirées se sont réumies autour d’eux : chacun formait des conjectures différeutes sur ce qui se passait et sur l’état d'Amélie; on la croyait perdue sans ressource. Ernest écoutait tout en silence, ne répondait rien, et, la main sur le cœur de sa bien-aimée, attendait dans une angoisse inexprimable qu’elle donnât un signe de vie. L'in-
fortuné, il a attendu cinq heures! Quand il a vu la respiration d'Amélie devenir plus libre et la | chaleur se répandre dans tous ses membres, il l'a fait transporter dans une chambre particulière, avec le chirurgien et une femme pour la servir; on l’a posée sur un lit. Il s’est tenu à l'écart à quelques pas: il voulait atiendre qu’elle fût calme pour se présenter ; mais, au premier mot qu’elle a prononcé, il s'est précipité à genoux près de son lit, en s’écriant d’une voix étouffée : Elle vit ! elle vit! Amélie m'est rendue! A sa vue, à ce discours, votre sœur a soulevé sa tête, et joignant ses deux mains, elle a dit : Où suis-je ? est-ce moi qui existe? est
ce lui qui est la?—Oui, Amélie, oui, tu cs rendue à Ernest, à ton époux. — À Ernest! à mon époux! oui, c’est ainsi que cela devait être; mais le ciel ne l’a pas voulu.—Il le veut, Amélie : tu voishbien qu’ilnousa réunis; si de fausses apparences, si d'indignes calomnies ont pu me rendre suspect à tes yeux, je me justificrai et tu me croiras....——Mes sens m'auraient-1ls trom-
épouse! a-t-il repris avec des yeux pleins de larmes, tu as pu penser... Ah! quand tu sauras tout. Ton accent, tes paroles, tes regards, a dit la douce créature, me persuadent : tu sais si ma confiance en toi a été entière; mais ces .