‹ Amélie Mansfield (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · RAA RAR RAR RER AR LEA AA PR ER RER BARREAU RE RAA · texte numérisé non relu

RAA RAR RAR RER AR LEA AA PR ER RER BARREAU RE RAA

ADOLPHE À BLANCHE

Vienne, 5 novembre. *

JE pars demain avec Albert pour accompagner le triste convoi à Wéidemar; il ne vous écrira ‘ que quand il aura rendu les derriers devoirs à sa sœur et à Ernest. Les infortunés.ont désiré être

re,

ü LETTRE CX. | 89 ensevelis ensemble près du tombeau du père d'Amélie; Albert veut veiller lui-même à ce que

. ce devoir s'accomplisse, et marquer déjà sa

“ ace auprès d'eux. C’est ainsi que dans cette vie, qui passe comme l'ombre, tout se touche, tout se presse, tout se coufond : le mariage et

Ja mort, la prospérité et l'infortune, nos joies si courtes et nos si longues douleurs... Ah! si l'homme à son berceay pouvait pressenur ce

guest l'existence , quel est celui qui, pour échapper à ce présent fatal, ne se rejctterait pas dans le néant ? æ

BETERE CX.

ADOLPHE À BLANCHE

Woldemar, 15 novembre.

Au! mademoiselle, de quelle triste et étrange cérémonie je viens d'être le témoin. Six jeunes filles qui se marient autour d’un cercueil, at les LE funérailles de deux amants au mieu d'une pompe nuptiale : tel avait été l’ordre d’Ernest. Lorsqu'il eut obtenu ici le consentement de sa mère pour épouser Amélie, il voulut consacrer

uù bienfait aussi inattendu, ei donna au curé du lieu une somme assez considérable pour

y 1 e . . . . TT ei “doter et marier six jeunes filles le jour où il

épouserait Amélie, et ainsi chaque année en mémoire de ce jour de félicité ; mais, à Vienne quand il eut perdu tout espoir, il pensa à FA fondation ; et, sûr de mourir avec Amélie, il voulut que la cérémonie du mariage se fit sur leur tombeau : on a cru devoir respecter jusqu'à cette vo'onté d’une âme malade et d’une imagination déjà en délire.

Ce matin les six jeunes filles, vêtues de blanc, un crêpe noir au bras, ct une couronne d'immortelles et de cyprès sur la tête, sont Yenues chercher le cercueil pour l'accompagner à l’é-

glise. Albert suivait, tenant l’enfant d'Amélie

par la main; je soutenais le pauvre et inconso-

‘lable M. Grandson; les domestiques , les fer-

miers, les pauvres fermaient le cortége. A l’entrée du cimetière, l’ancien régisseur Guillaume a arrêté la marche, et a dit en sanglotant : Voici le lieu, je reconnais la place où, il n'y a guere plus d’une année, j'ai vu celle que nous pleurons aujourd'hui implorer la miséricorde divine pour la femme cruelle qui l’a mise au tombeau... Elle était la, à genoux, les yeux élevés vers le ciel. O mon Dieu, pardonne-lui,

- disait-elle..…. Un gémissement unanime a inter-

rompu Guillaume. Le malheureux Albert, pâle

et baigné de larmes, s’est prosterné à cette

Tab 70.2 PTE + sh d | . +

> ro

. LETTRE CX. , : k, 918 place qu’on venait de lui montrer. Ame généreuse ! s'est-il écrié, maintenant réunie au sein de ton créateur , tu dis encore : Pardonne! Alors l’ordre du cortége s’est rompu; chacun a voulu aller toucher la place consacrée par la bonté

d'une créature céleste, chacun y portait une bénédiction et un hommage. J'ai vu une pauvre femme y appeler ses sept cnfants : Pleurez et priez, leur a-t-elle dit, car celle qui vous a donné du pain n’est plus. La se sont dévoilés plusicuxs traits de la bienfaisance d'Amélie : et tout ce bien qu’elle avait fait, tout cet amour qu’elle avait inspiré, c'était avant son mariage, durant les courtes visites qu'elle faisait a Woldemar : que n’eût-ce pas cté si on lui eût permis d’y revenir passer sa vie!.... Nous aurioïs été trop heureux, a interrompu douloureusement

un vieillard : j'ai vu notre jeune maitre dans

son enfance ; il était alors dur , orgueïlleux ; mais il était revenu si humain et si bon! Il n’est resté que peu de jours parmi nous : il était malade et afiligé , et cependant il a pensé aux pauvres, et les a tous soulagés. Plusieurs voix ont répété confusément : Tous deux étaient des anges. ils étaient faits l’un pour l'autre... Aussi ne se quitteront-ils plus, a dit Albert en reprenant sa place près du char. Chacun a suivi son exemple, et le convoi est entré dans l’église.

# tu | : | r Me 193 AMELIE MANSYIELD,

On a déposé la bière près de l'autel sous un drap mortuaire. Les six couples se sont raugés autour : ils sembidient plus occupés de leurs regrets que de leurs espérances. Toutes les jeunes filles pleuraient ; et j'ai entendu l’une d'elles dire à sa compagne, en montrant le cercueil : Et nous aussi nous serons un jour comme 1ls sont la.

Le pasteur est monté dans là chaire ; il a pris pour texte ce passago de l’Écriture : Les jours dé mon pélerinage sur la terre ont été bien countget bien malheureux (1). Son discours à été simple et pathétique. Il a parlé de l'enfance d'Amélie, des vertus qu’elle annonçait dès l’âge le plus tendre; il a remarqué la grâce que Dieu avait fut à Ernest , en l’aidant à dompter son fougueux caractère : Si cet heureux changement, a-tk dit, augmente en nous le regret de sa perte lui donne plus de droits à la miséricorde divine. Les infortunés que nous pleurons ne furent point exempts d'erreurs; mais Dieu les a châtiés sur la terre, et maintenant il les appelle à lu et les couronne de la vie immortelle, car la bénédiction du pauvre est sur eux. Et vous, at-il continué en s'adressant aux jeunes gens, vous qui allez vous unir au pied de l'autel, vous à qui

me

(1) Genèse, ch. 47, v. 9.

do Et

im

hotline ÉSUNE. SERRE. ss

… ‘AR LETTRE CX. d" 19

" 4 ils ont assuré un bonheur qu'ils ne devaient pas goiter, contemplez cett@ tombe : ceux qu’elle renferme étaient comme vous au printemps de la vie; comme vous aussi ils ont espéré , ils ont aimé ; à présent ils n’espèrent plus, ils n aiment plus. Ils avaient ordonné cette cérémonie et croyaient en être témoins : ils y assistent aussi,

mais muets et glacés sils voulaient vous donner l'exemple d’une sainte union... Hélas! celle qu'ils avaient formée ne se rompra plus... Les pleurs ont étouffé sa voix ; il s’est interrompu

pour porter son mouchoir à ses yeux : des san-'

glots ont retenti dans tvutes les parties de l’égüuse. Tout à coup l'orgue s’est fait entendre ; on à commencé l'oflice des morts. Suspendons nos gémissements et prions pour eux, a dit le prêtre. Chacun est tombé a genoux.

Quand la musique funebre'aicessé, un pro-

fond silence lui a succédé. Le curé s'est re- »

cueïlli long-temps; à la fin il est descendu de la chaire, en disant , d’une voix altérée : Maintenant, exécutons une fondation de bienfaisance et célébrons les mariages. e

I s'est approché de l’autel pour donner la bénédiction aux époux ; aussitôt que chacune des filles Pavait reçue, elle déposait sa eouronne sur le cercueil, auprès duquel elle se meitait a genoux. Ces fleurs éparses autour de

FL: e AT CPR ER

k. 1 + | 194 AMELIE MANSFIELD, | ces voiles de deuil, ces champs d’hyménée et.” ces cloches funèbres, cette fête au milieu des larmes, et ces jeunes gens qui se juraient un amour sn # en face de cette tombe, qui at- - Miestait qu'il n’y a rien d’éternel sur la terre, tout cela brisait l’âme et la remplissait de térreur. L'aspect de ces plaisirs périssables faisait fremir à la lueur de ces lugubres flambeaux ,et on eût dit que le jour de l'espérance ne s’était rapproché de celui de la mort que pour détruire la confiance présomptueuse, et montrer le néant des folles joies.

Après la cérémonie, le char funéraire a été ramené au chäteau; on a descendu la bière dans la chapelle souterraine qui renfegme Ja cendre de vos ancêtres ; la tombe de’votre grand-père m'a fait tressailhr d'horreur; c’est de là que l’orgueil dicta l’arrêt de mort d’Ernest

«et d'Amélie... Ah! mademoiselle, quand j'aivu les déplorables restes dé mon ami prêts à disparaitre pour toujours, alors seulement j'ai pu « pleurer. Le pauyre M. Grandson est tombé sans

| connaissance ; il a fallu l'emporter. L'enfant

" d'Amélie tentait de descendre dans la fosse; il : voulait mourir, criait-il, il voulait suivre sa mère ; et Albert, l'inconsolable Albert, le front | bumilié contre la poussière, baisant le marbre de la tombe de son père, lui demandait en gé-

| # LETTRE OX. VO ÿes missant de lui pardonner la mort de sa sœur.

Tu me l'avais confiée, disait-il avec des tor-

= * +i be 3 rents de larmes; ah! ce n’était pas pour te la

rendre sitôt... Tu m'avais dit : Profêge-la, mon fils, et ton fils j'a abandonne.

. À n’a pas pu continuer : son désespoir est devenu si violent que j'ai craint pour sa vie; je Vai pris entre mes bras : Supportez votre dou-

leur en homme, lui ai-je dit, et songez à Blan-

che. Hélas! m’a-t-il répondu, si je n’y avais pas tant songé, celle-ci ne serait pas là peut-être.

On a suspendu une couronne nup'iale sur la tombe de ces infortunés, avec ces mots: #

Leurs jours ont été comme cette fleur, lo- «rage les a flétris comme elle avant le jempé «et la terre où ils étaient ne les reconnaîs « plus (1).

Sur la pierre qui les couvre on a écrit ces mots choisis par Amélie, et qui conviennent SI bien à Ernest :

Ici on est à l’abri des passions, et ceux qui sont fatiqués se reposent.

En sortant de cet asile de mort, j'ai jeté un

long regard sur la tombe de mon ami, et lui ai,

dit un éternel adieu; j'ai vu la porte funèbre se refermer sur ces cendres glacées, et tout a été fini.

(1) Psaumes.

58 AMÈLIE MANSFIELDS

L * é + nraaanmaamranaaaanrar SOU UUS

DETTRE CARS

ALBERT A BLANCHE

Woldemar, 17 novembre, quatre heures du matin.)

JE ne puis dormir : ce n’est pas sur des yeux

trempés de larmes que le sommeil répand ses"

tranquilles douceurs... Je veille pour gémirÿ : je songe à ce qui était encore hier beau et Horissant ; - je reviens sur mes premiers ans ; jepleure la jeune compagne de mon enfance,

qui dort maintenant dans le sein de la terres...

de cette terre qui couvre leurs cendres réunies.….. Hélas! Blanche, ce n’est plus eux qu'il faut plaindre; leurs douleurs sont passées; et sans doute ils en ont reçu la récompense : les malheureux sont ceux qui restent pour pleurer et se repentir..…. O ma Blanche! vous l'avez soutenue dans ses épreuves, vous l’avez beaucoup aimée dans ces moments terribles où elle luttait encore contre l'oppression et la mort,

“ous avez adouci ses douleurs : ah! que cette

idée vous rend respectable et chère au cœur de votre Albert! non jamais! jamais il n’oubliera que vous avez consclé sa sœur !

Je ne suis pas encore en état de vous voir,

Li LETTRE CXIIL.

Blanche ; je suis trop accablé, trop a par le coup qui m'a frappé... Le RÉ x j'ai continuellement devant les yeux l’image de ma sœur expirante, pressant ma main de sa main défaillante , cherchant encore à me voir; jen+ tends ses derniers adieux, qui furent une bé-

” médiction...….; j'entends sa dernière prière... e le souvenir d’'Ernest soit uni au mien dans ton

œur. Oui, je respecterai tes volontés, 6 ma sœur! et le souvenir de l’homme qui te fut si

cher sera aussi sacré pour moi que le tien.

.. Blanche, puisque vous consentez à n'existér. que pour moi, à me consacrer votre vie, j'aurai encore des jours heureux sur la terre; mais, #

pour oser y penser, je suis encore trop près de ceux de la douleur. ;

Page 1