‹ Amélie Mansfield (volume 2)Chapitre 4 sur 28 · ADOLPHE À MADAME DE WOLDEMAR · texte numérisé non relu

ADOLPHE À MADAME DE WOLDEMAR

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Dresde, 15 août.

JE sais ce que je suis, et ce que vous avez fait pour moi, madame; jusqu'ici je me suis toujours honoré de vos bienfaits; mais, si maintenaut vous croyez ne m'avoir élevé au rang dé l'ami de votre fils que pour faire de moi un vit esclave, reprenez tous vos dons; je les respecte trop pour consentir qu'ils deviennent le salaire d’une lâche complaisance.

Jeté par ma naissance dans une classe que l'opinion des hommes dévoue a lopprobre, je sentis de bonne heure que je ne pourrais supporter la vie qu'en élevant mon âme au dessus de ma condition; et, en voyant le mépris public me flétrir à mon berceau, je jurai de lutter contre lui jusqu’à ce qu'il eût fait place a l’estime qu'on doit à une irréprochable vertu.

Quand c'est là le but où j'aspire, n'espérez pas, madame, que ni les récompenses, ui les menaces puissent m'en détourner ; je vous écouterai avec la déférence que je dôïs à vos bontés,

mais je ne recevrai d'ordres que de mon devoir; 3. 3

sa voix sera plus forte que celle de la reconnaissance qui me parle pour vous, plus forte que l'amitié qui m'unit à Ernest : en dépit du pouvoir qu'elles exercent sur mon cœur, je résisterai à leur séduction ; je le dois à vous, à moi-même ; votre intérêt me le commande autant que mon honneur : quand je vois ce que j'ai de plus cher au monde, vous et votre fils, emportés par de tyranniques passions, je dois user de la raison qui n’est conservée pour vous éclairer tous deux. Votre âme se soulève a ce langage, madame, et l'opinion que je parais avoir de ma supériorité vous cfense : hélas! je n'en ai d'autre que celle qui tient à des principes qui ne peuvent m’égarer; et; si dans cette occasion je crois voir plus juste et marcher plus ferme que vous, c'est que l'équité seule me conduit, et qu’un tel guide ne trompe pas; tandis que l’orgueil et l'amour, ne consultant que leur intérêt, sans égard pour ceux qu'ils froissent, s'embarrassent peu si les moyens qu'ils emploient sont ou non désavoués par l'honnétete.

Le con entement que vous avez donné à votre filsestraisonnable, ilest même généreux : soyez, madame, tout ce que vous paraissez être; tàchez de détourner votre fils d’un hymen que-le monde ne juge pas sortable; mais que ce sait

sans artifice » Sans violence ; n’usez avec lui que de douceur, de patience et de ces tendres prières si fortes dans la bouche d’une mire, quand elle oublie son autorité pour ne faire parler que son amour; peut-être ces moyens, les distractions et le temps changeront - ils le cœur d'Ernest : je le désire pour votre bonheur a tous deux; et, comme je pense qu'il est de son devoir d’y travailler, je l’encouragerai à se vaincre. Maïs si tous nos soins sont inutiles, madame, j'ose croire que ce n’est pas une vaine promesse que vous avez faite à mon ami, et qu'Amélie deviendra votre fille, s'il persiste à ne voir de bonheur qu'avec elle. Ce n’est qu'a ce prix que je m'engage à lui remontrer fortement tous les malheurs d’une union désassortie; autrement , si votre parole n'est qu’une défaite pour gagner du temps, n'espérez rien de moi : je ne vous aiderai pas à tromper mon ami; et, quels que soïent vos motifs, je n’appuierai jamais un artifice, même de la personne que jhonore et que je respecte le plus.

On m a reproché souvent, madame, d’avoir des principes plus que sévères sur la conduite des femmes : il est vrai qu'a cet égard l’indulgence ne me semble autre chose qu'une indifférence coupable , qui trouve tout bien parce qu'elle ne trouve rien de mal ; aussi a-t-il pu

28 AMÉLIE MANSFIELD, | nr'arriwer de blâmer une faute me: trop de rigueur, mais Jamais de Ja soupconner légèrement : si je m'élève contre ceux qui ferment les yeux sur la dépravation des femmes, je blime plus encore ceux qui altentent à la pureté de leur réputation. Amélie est dans le malheur, madame ; elle n’a pour tout bien que l’amour d Ernest ct sa vertu : n’est ce pas assez de vouloir lui ôter le premier, sans tenter encore de | noircir l’autre ? Vous, sa protectrice naturelle, et par votre sexe et par votre sang, aVez-Vous pu sans frémir porter la premiére atteinte au bien le plus précieux de cette infortunée ? Moi, madame , à moins de l'évidence, je n’élèverai jamais la voix contre Amélie : par cela seul que je n'ai aucune preuve contre elle, je la crois pure et sans tache; d'ailleurs, elle ne serait point telle par vertu, que, puisqu'elle aime voire fils, elle aurait dû l'être par intérût; plus on lui suppose le désir de l'épouser, plus on doit la croire à l'abri de toute faiblesse , car elle doit savoir qu'il n’est point d'homme qui voulût prendre pour sa femme celle qui aurait commencé par être sa maitresse.

Il est vrai, madame, que les lettres d'Amélie me sont adressées : jen envoie deux aujourd'hui a voire fils, c’est vous dire assez que je ne souscris point à votre demande: ces letires sont

le bien d'Ernest, c'est à lui seul que je dois le rendre ; quant à ma conscience, elle ne me reproche point le rôle dont j'ai été forcé de me charger, et je crois que vous ne seriez pas plus sévère qu'elle, si vous saviez tous les détails que je dois taire : au reste , fussé je coupable autant que je vous le parais, cette conscience à laquelle vous en appelez ne m’eût jamais dit, comme à vous, qu'il n’y avait qu'une perfidie qui pût racheter une faiblesse.

Si j'étais votre égal, madame, peut-être vous eussé-Je parlé moins librement; mais un malheureux comme moi, qui n’a de bien que son honneur, et de moyens pour le défendre que sa fierté , doit peut-être, quand on l'attaque, prendre un ton qui fasse sentir aux grands ét aux heureux de la terre, que leur puissance ne s'étend pas jusqu’à pouvoir avilir l’homme de bien.

Comme vous pouvez voir, madame, que mes dispositions ne s'accordent pas avec vos projets, et que par conséquent ma présence auprès

d’Ernest pourrait vous être importune, j atten-

drai, pour me présenter chez vous et pour le

revoir, l'assurance que je puis continuer à être

juste et vrai sans craindre d’exciter votre co-

lère; je vous dois assez pour consentir à vivre

loin de mon ami si vous l’exigez, et a payer

ainsi vos bienfaits de mon bonheur; maïs ils ne valent pas le prix que vous y mettez aujowrd'hui.

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