ADOLPHE À ERNEST
: Dresde , 16 aout.
JE ne sais si vous devez vous réjouir de la condescendance de votre mère; car, lorsque la raison vous sera entierement rendue, Je vous connais un Cœur si généreux, que vous croirez ne pouvoir payer une si extraordinaire preuve de bonté qu’en vous sacrifiant vous-même ; et je vous assure, mOn ami, qu'aussi long-temps que vous vous laisserez asservir par la passion qui égare vos sens, quelque changement qui arrive dans votre situation, vous ne ferez que changer de malheur. | Et moi aussi, Ernest, je vous demande de réfléchir sur ce que vous allez faire ; je ne vous dirai point de songer à ce que vous devez à votre rang et à voire nom; je laisse à d’autres le soin de faire valoir ces orgueilleuses misères; mais je vous demande de méditer sur ce qu’exigent et la veriu et votre bonheur. Votre mère
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s'est rendue à vos vœux ; mais considérez qu’en donnant ce consentement, elle a donné plus que sa vie; car je doute qu’elle puisse survivre a votre mariage avec Amélie. Ami, l'amour est un bien de peu de jours , mais le remords est un mal de toute la vie : si vous tuez votre mère, vous n'aurez pas un momeut de paix jusqu'au tombeau; et, arrivé à ce dernier terme, l’éterité sera la pour punir encore votre crime....; mais renoncer à Amélie n’en est point un. Ernest , que lui devez-vous ? Amélie west point votre épouse : serait-elle donc votre maitresse ? Mais nor; puisque vous l’aimez toujours, il faut qu'elle soit demeurée pure et innocente. Ce n'est pas vous qui voudriez faire votre compaane d'une femme coupable et déshonnète.
Voici deux lettres d'elle (1). La plus récente a fait naître un incident dont je vais vous rendre compte, et qui a mis les parties intéressées bien près de la vérité. Au surplus, je vous déclare que ce sont les dernières que je recevrai ; s’il en arrive une troisième , je la renverrai avec un mot d’éclaircissement. Ernest, vous n’apprécierez jamais tout ce qu'il m'a fallu d'amitié pour endurer jusqu’à ce jour que mon nom ser-
(1) Celles du 6 et du 16 juillet : on verra plus loin comment ceïle du S août ne lui est poiñt parvenue,
vit de prétexte au mensonge; et, si votre maladie ne m'eñt rendu faible, il y a long-temps que j'aurais parlé.
Hier, je déjeunais chez M. de Geysa avec le comte Albert, lorsque la seconde letire d’Amélie m'a été apportée par mon domestique. Jétais assis près de Blanche; son père et sa mère nous avaient quittés ; le comte Albert regardait quelques hivres placés dans une petite bibliothèque près de la porte; William entre, me demande , présente un paquet; Albert avance la ‘main, le prend et me le remet : le timbre et Fécriture le font tressaillir. C'est d’Améhe! s'écrie-t-il avec une extrême surprise. D'Amélie ! répète Blanche. À ces mots je sentis la rougeur me monter au visage; et, déterminé à me laisser soupconner plutôt que de trahir votre secret, je baïssai les yeux vers la terre en mettant la lettre dans ma poche. Vous ne la lisez pas, a dit le comte en contraignant son agitation ? Vous le voyez bien, ai-je repris en le regardant avec tranquillité. Quel étonnant mystère! s’est <criée Blanche en joignant ses mains. J’ai souri avec amertume et n'ai point répondu. J'espère que M. de Reinsberg ne se fera pas prier pour l'éclaircir, a ajouté le comte, et qu'il sentira que. le frère d'Amélie a droit d’être instruit de tout, ce qui la regarde. Je vous prie de ne pas
LETTRE LXXX VIL 33 m'interroger, lui ai je dit, car il ne dépend pas de moi de vous satisfaire.——Il ne dépend pas de vous! Ma sœur vous écrit, et je ne puis en savoir la raison! M. de Reinsberg, ce secret est un outrage : pour l'honneur d'Amélie, il faut le dévoiler sur-le-champ.—Je ne puis vous confcr le secret d'un autre. — Osez-vous me faire entendre que c’est celui de ma sœur, et qu'il ne peut m'être révélé ?=—Je ne dis point cela, monsieur, je ne veux rien vous faire entendre; je vous déclare seulement que vos questions sont inutiles, ct que vos menaces ne me feront pas rompre le silence. Dieu! s’est écrice Blanche, se pourrait-il qu Amélie... Blanche, a interrompu vivement le comte, je vous défends de. concevoir aucune pensée coupable contre l'innocence d'Amélie ; les anges n’en ont pas une plus pure. M. de Reinsherg, a-t-1l continué en s'approchant de moi et me prenant la main, jamais frère na aimé sa sœur Comme j'aime Amélie; si vous prenez intérêt à elle, si vous êtes instruit d’un secret qui la touche, à qui le conferez-vous, si ce n’est au plus tendre ami qu’elle ait au monde ? Au nom du ciel! ôtezmoi mon, incertitude ; je ne pourrai la supporter plus long-temps. Je le voudrais, ai-je repondu d’un ton affectueux, mais je ne l2 puis : tout ce qu’il m'est possible de vous dire, c’esi que je
n'ai jamais vu votre sœur, et que ceîte lettre n'est pas pour moi. Elle n’est pas pour vous! s'est écriée Blanche : quel trait de lumiere! Cette longue absence d’Errest, cette mystérieuse passion qui le consume, cette femme inconnue que sa mère lui refuse, et qu'Adolph= ne veut pas nommer... Se pourrait-il que cela füt ainsi? a repris douloureusement le comte en penchant son visage dans ses mains, et qu'Amélie ne l’eût pas avoué à son frère? Vbilà, voila le vrai motif des questions qu'il me faisait, a conünué Blanche avec vivacité, de l'intérêt avec lequei 1i m'écoutait quand je parlais d’Améiie , de son émotion en voyant son portrait à Lunebourz, de cette terrible lutte avec sa mère qui a pensé leur coûter la vie à tous deux : il n'y a plus de doute , tout est deviné , tout est découvert, tout est sûr ; parlez, parlez donc, M. de Reinsherg : voila ce que voulait cacher Ernest. Je croyais vous avoir déja dit, mademoiselle, ai-je répondu gravement, que Je w’étais pas instruit de ce que renferme cette lettre ; je demande à votre bonté de vouloir bien vous en souvenir, afin qu’elle m’épargne des questions auxquelles je ne pourrais répondre sans violer le dépôt qui me fut confié. Pendant ce discours, le comte Albert était demeuré immo bile contre la cheminée , la tête toujours ap-
puyée sur ses mains; cependant, comme il s’est aperçu que je me préparais à quitter la chambre, il s’est avancé vers moi, et m'a dit : Croyezvous que le comte de Woldemar soit en état de recevoir demain ma visite ?—-Je le crois; Jai eu ce matin une lettre de lui qui m’apprend qu'il est beaucoup mieux, et je puis vous assurer du plaisir qu'il aura à vous voir. Sans me répondre , il est retourné à la cheminée, où il a repris sa même position, J’ai salué Blanche, et je suis sorti.
Vous aurez cette letire-ci ce soir a six heures, et demain , avant dix sans doute, la visite du comte de Lunebourg. Puissiez-vous opposer le ‘noble courage de la vertu à tous les assauts que vous livrent les événements, votre cœur et vos droits! puissiez-vous sortir vainqueur d'un combat où il ne faut peut-être qu’une faiblesse pour vous perdre sans retour! O Ernest! que je retrouve en vous | homme que j'ai connu jadis, et Torgueil de posséder un tel ami pourra me faire oublier toutes les peines que vous me connaissez , et toutes celles que je ne vous dis pas.
Vous trouverez, dans le paquet ci-joint, toutes les lettres que vous m'avez écrites depuis votre malheureuse connaissance açec Amélie,
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