‹ Amélie MansfieldChapitre 25 sur 25 · I. JX · texte numérisé non relu

I. JX

LETTIVE XXXVII.

Ernest a Adolphe.

2 mai.

Ce niatin nous déjeunions dans le salon oommun. Amélie , assise entre son oncle et moi , s'occupait de noas avec ce soin attentif et ces grâces moflestes qui donnent du prix à tout ce qu'elle fait. La conversation roulait sur des choses indifFérentes, mais elles ne l'étaient plus dans la bouche d'Amélie. Placé si près d'elle, je touchais sa robe, j'effleurais même sa main lorsqu'elle me présentait quelque chose, et Je me sentais ému et presque heureux. Un domestique entre, lui remet une lettre : ses yeux brillent et s'animent d'une douce joie. <? C'est de mon Albert , dit-elle à son oncle en rougissant de plaisir. - Heureux l'Albert d'Améïe ! » me suis-je é(?rié sans trop savoir ce que je disais, et mécontent au fond de Tâme de lui v..ir prendre ce ton de possession même

MANSFÎELD. 243

en parlant de son frère. Elle a rougi davantage , en ajoutant d'un air pénétré : « Bien plus heureuse rAraéiie d'Albert ; elle lui doit ses plus pures jouissances, et ses seules consolations : si elle l'eût écouté , que de peines elle se serait épargnées; et comment l'a-t-elle récompensé de tant de bienfaits ? — Paix , mon enfant , a interrompu M. Grandson; vous savez bien que je ne vous permets pas de vous affliger en revenant sur des regrets inutiles ; d'ailleurs, quels biens avez-vous reçus de votre frère dont votre amitié ne Tait payé ! — Ali! oui, ai- je dit encore comme malgré moi, quel que soit le sort de votre Albert, il ne doit pas s'en plaindre : que peut avoir à regretter celui que vous aimez ainsi ? » Elle n'a rien répondu , mais j'ai cru remarquer un peu d'embarras sur son charmant visage ; cependant la lettre d'Albert Toccupait bien plus que mes discours , et elle s'est retirée à l'écart pour la lire. « J'espère, lui a dit son oncle pendant qu'elle la décachetait , que le mariage de votre frère va ê're enfin décidé. — Ah ! si mes vœux

^44 AMÉLIE y pouvaient quelque chose, a-t-elle répondu en élevant ses beaux yeux aux ciel, depuis long-temps Albert et Blanche prouveraient au monde quune union heureuse n'est pas une chimère i mais leur sort dépend aussi du comte Ernest — Le

diable emporte votre Ernest, a interrompu brusquement M. Grandson ; il vient toujours se meitre à la traverse de votre bonheur; aus4 je ne connais personne que je haïsse plus cordialement. — Et madame partage sans doute ce senlimi^nt? ai-je repris avec une sorte de crainte. — Ah!

qu'il renonce à Blanche 1 s'est-elle écriée ; qu'il s'unisse à celle que sa mère lui destine, et je tâcherai d'oublier qu'il exista jamais un être si fatal à mon repos. - Si c'est là ce que vous lui réservez , il est assez malheureux; mais sans doute il a mérité son sort , sans doute le mal qu'il vous a fait fut volontaire; car autrement pourquoi le puniriez-vous? — Non, il serait injuste d'accuser ses intentions : si une volonté tyrannique me destina à lui, si je me févollai contre elle , il n'en est pas coiipa.

ble. — Je conçois qu'un cœur comme le vôlre puisse être difficile, madame ; mais il faut cependant que ce jeune homme se soit montré bien indigne de vous, car c'est de l'aversion que vous lui conservez ?

— J'aurais tort de dire du mal de lui : quoiqu'il ait annoncé un caractère bieu redoutable , nous étions si jeunes l'un et l'autre quand il me quitta, qu'il est possible qu'il se soit corrigé. -- C'est donc sans le connaître que vous l'avez jiigé ? — Mais je ue le juge point, vous dis-je. — Vous faites bien plus , vous le haïssez. — En vérité , je ne le crois pas , et s'il laisse mon frère être heureux avec Blanche , il pourra me devenir absolument indifférent. — L'heureux partage ! ai-je repris avec humeur. Ainsi en agissant selon vos désirs , voire indifférence est tout ce qu'il peut espérer de plus doux : je ne sais si, à sa place, je ne préférerais pas votre haine.

— Eh ! quel diable d'intérêt prenez-vous à lui ? s'est écrié impatiemment M. Grandson : depuis une heure vous vous amusez à contredire Amélie sans aucune raison ;

2i6 AMELIE

car, dites-moi, au nom du ciel , que vous fait sa haine ou son amour pour un sot orgueilleux bien entiché de ses ancêtres, que je ne puis souffrir , que vous ne connaissez pas , et qu'elle ferait fort bien de détester ?— x4ssurement je n'ai d'au're motif pour plaider sa cause, ai-je repris froidement, que ce sentiment de justice générale qui parle à tous les cœurs droils eu faveur de ceux qu'on opprime. — Je ne vous blâme point , monsieur , a dit Amélie avec douceur, vous devez me trouver injuste: peut-être le suis-je en effet; mais si vous saviez combien j'ai souffert, peutêtre vous paraîtrais-je excusable. » Je me suis approché d'elle, et lui pressant les mains avec une agitation que mon cœur communiquait à tous mes mouvemens : « Votre oncle , lui ai-je dit , a voulu me montrer un cahier écrit de vo're main : il n'est rien dans le monde qui pût m'intéresser davantage; mais quelque pre sanle que soit ma curiosité à cet égard, il me faut votre aveu pour la satisfaire. J'ai attendu bien long-temps à vous le deman-

der ; je craignais tant de vous aiîliger en touchant un sujet si délicat ; mais si vous saviez ce quil m'en a coûté peur attendre, peut-être devriez-vous qui lq;.e chose à ce sacrifice. — Quoi l mon oncle vous a promis... Ah! mou oncie , vous avez tort.— Pourquoi donc aurais- je tort , Amélie ? ce récit vous fait honneur. — Je ne le crois pas , a-t-elle repris un peu émue ; .mais quand cela serait, le cœur i e confie ses secrets qu à Tamitié. — N'en avezvous donc pas pour M. Semler ? Quant à moi comme je Taime de tout mon cœur, 'ai du plaisir à lui parler de ce qui m'inléresse, et rien ne m'intéresse autant que vous. — Je ne donne point mon amitié si promptement , a-l-elle répondu en baissant les yeux, et quoique j'estime beaucoup M. Semler... — Vous ue Taimez pas du tout, ai-je dit vivement. — Vous vous pressez bien de répondre pour moi , a-telle interrompu à son tour avec un air d'impatience qui m'a ravi. — Ce n'est pourtant pas là la réponse que j'eusse désiré vous dicter. —Ni peutêire celle que

j'aurais faîle , a-t-elle ajouté avec une légère rougeur. Mais ce n'est pas le moment de traiter cette question : vous voyez que vous m'avez presque fait oublier la lettre d'Albert, et vous êk3 peut-être la première personne avec qui cela me soit arrivé. »

Elle a prononcé cette phrase avec une s'mpliciîé qui ne m'a que trop fait voir qu'elle n'y attachait pas la même idée que moi. Je me suis éloigné pour la laisser lire en liberté ; mais en me promenant dans le salon 5 je ne pouvais détacher mes regards de dessus elle. Tout à coup je Tai vue pâlir : ses yeux se sont remplis de larmes; eVe a détourné la tête pour se cacher contre le rideau de la croisée , en mui murant tout bas : O Albert l Albert ! Mais bientôt n'étant plus maîtresse de sou émotion, el e s'est échappée toute en pleurs, ssns proférer un seul mot , et nous laissant lêie à tête son oncle et moi.

A peine a-t-elle été sortie que M. Grandson s'est levé en secouant rudement sa chaise. « Que le ciel confonde toute sa fa-

mille , s'est-il écrié avec un accent plus c|U énergique ! jamais ils n'ont su que l'affliger : j'ai vu bien des sauvages en ma vie , mais jamafs de cette force- là.... Affliger Amélie ! il faut qu'ils aient le cœur plus dur que la carène de nos vaisseaux... .Je suis sûr que c'est cet eniagi d'Ernest qui est cause de tout ce grabuge ; il sera venu enlever la maîtresse du jeune comte deLunebourg. — Non , je ne le crois pas, ai-je répliqué froidement. — Eh î pourquoi ne le croyez-vous pas , a-t-il repris en colère,? de quoi vous mêlez-vous de prétendre savoir ce qui se passe, et d'en par- " 1er avec tant de sang-froid , quand Amélie se désole?— Ali! le ciel m'est témoin si sa douleur me touche ! — Vous n'en avez pas l'air bien inquiet pourtant; mais n'importe , ce n'est pas vous que je destine à la consoler. — Je le sais bien , ai-je dit avec amertume. — Et vous ne vous en souciez guère , a-t-il ajouté vivement. — Vous me traitez bien mal aujourd'hui , M. Grandson , cependant ce n'est pas moi qui fais couler les larmes de votre nièce. — Ehi I. Il*

25o AMÉLIE

je le sais bien ! Qui songe à vous accuser ? Mais je voudrais vous voir irrité comme moi , et souhaitant mille malédictions à toute la noble famille, et surtout à la tante AVoldemar et au cousia Ernest. » Au nom de ma mère , j'ai rougi ; mais dans la crainte de répondre quelque chose qui pût me déceler , j'ai gardé le silence. Nous nous sommes promenés tous deux dans la chambre sans rien dire : à la fin , M. Grandson s'est approché de moi d'un air de bonhomie. « Faisons la paix, m'a-t-il dit; aussibien je serais assez embarrassé de dire pourquoi je me suis fâché. Laissons cela, et puisque vous vous intéressez à Amélie, et qu'elle-même ne v^ous voit pas sans plaisir, promettez-moi de l'engager à rompre toute communication avec la Saxe , et à céder au désir que j'ai de l'établir près de mol par un bon mariage qui lui fera oublier les injures de sa famille et la mauvaise conduite de mon neveu. — Quoi ! vous songez à marier Amélie ? — Sans doute : qu'y a-t-il là d'étrange? Allez-vous aussi contrarier mon projet } — Non : si elle

MANSFÏELD. aSr

l'approuve, je me garderai bien de l'en détourner. — Vraiment je Tespère ; mais ce n"'est pas assez, il faut Vy déterminer. — Moi? — Oui, vous. — Mais je ne connais pas l'époux que vous lui destinez. — Qu'importe, quand je vous assure qu'il lui convient.—Voire nièce l'a-t-elle vu? — Oui, plusieurs fois. — Et Ta-t-elle distingué? — Ma foi , je ne m'y connais pas trop ; mais au reste , celui-là ou un autre , cela m'est égal , pourvu qu'elle se marie. — Quel est ce jeune homme? je ne le vois point ici. — II se nomme Vi^atelin ; il est allé faire un voyage a Paris ; mais je l'attends incessamment, et j'espère qu'à son retour Amélie sera plus disposée en sa faveur , parce qu'il me semble que sa tristesse commence à se dissiper : elle était si affligée en arrivant ici , que je crois bien m'être un peu trop pressé de lui laisser voir mon projet; mais depuis un mois elle n'est plus la même ; je lui vois des raomens de gaîté ; elle prend goût à tout... Sans celte lettre d'aujourd'hui, cette chère enfant allait reprendre de l'enjouement..... Il faut que

252 AMELIE

j'aille voir comment elle se porte : si ces iT)échan(es gens la rendaient malade , je ne leur pardonnerais de ma vie. » Il est sorli.

J'ai conlinué à me promener dans la chambre, absorbé dans une seule pensëe : pas une aufre ne me restait de cette longue conversation. Ce n'était point le mariage d'Amélie : que me font les projets de son oncle! Mais c'est depuis un mois que sa tristesse se dissipe , et il y en a plus de deux que je suis ici ... . Ah ! s'il était vrai , s'il était possible ! ô Amélie ! s'il se pouvait que tu fusses sensible ! pour ton repos , pour le mien , cache-moi une vérité que je paierais de mon sang

cache-moi un bonheur auquel je sacrifierais, rang, naissance, devoir ; ne m'ouvre point ton cœur j tais-moi tes aventures ; refuse-moi ton amitié : résister à Amélie indifférente est déjà trop pour mes forces : je n'en aurais plus contie Amélie sensible.

2 mai , au soir.

En dépit de moi , je recherche ce que

je devrais fuir; j'ai beau me coïKmander d'ëviter Amélie , une puissaDCe supérieure me pousse touirurs auprès d'elle; je la vois, et j'oublie le danger que j'y cours ; ou , si j'y pense , c'est pour m'y livrer en insensé. Celle amitié, que je devrais craindre, il n'est rien que je ne fasse pour l'obtenir; et si elle me la donne, serai-je satisfait ? Oh ! non, non, Ernest, ne t'aveugle pas , et connais du moins rétendue de ton mal : ce que tu veux , c'est Amélie; ce que tu désires, c'est son amour; tu ne seras consent que quand tu l'auras entraînée avec toi dans le précipice; mais il serait si doux d'y lorjber avec elle! O Adolphe ! je dois êîre sans excuse à vos yeux, puisque vous n'avez point vu Amélie. Je voudrais que vous vinssiez ici; oui , si je ne craignais de vous avoir pour rival , je voudrais que vous vinss:ez me dire si vous croyez qu'un être au monde pût résister à la ravissante espérance d'en

être aimé A quoi m'ont servi toutes les

réflexions que je n';.i ces^é de faire depuis ce malin sur les aialhcurà qui seraient

mon partage si je ne la fuyais pas ? Elle a paru, et je n'ai plus vu qu'elle. O Adolphe 1 écoutez-moi , et soyez sûr qu'à ma place , votre austère philosophie ne vous aurait pas sauvé.

Amélie n'a point dîné avec nous , et quoique son absence donnât beaucoup d'humeur à M. Grandson , et qu'il s'échappât toujours en imprécations contre ceux qui la tourmentent , il m'a traité avec une bienveillance particulière, et s'est excusé plusieurs fois de l'emportement qu'il avait eu le matin. « Pardonnez, m'a-t-il dit, mais je n'ai point de patience quand elle souffre. Tout à l'heure encore, en la grondant parce qu'elle voulait rester seule, je n'ai fait que l'affliger davantage; aussi, pour me distraire et la laisser en paix, je vais aller , en sortant de table , passer la soirée à Bellinzonna. Voulez-vous venir avec moi? » Je me suis excusé, non pour rester avec Amélie, j'étais bien loin d'en avoir le dessein et même le pouvoir , puisqu'elle avait dit à son oncle qu'elle ne descendrait point et ne verrait personne de

{oute la journée ; mais j'étais bien aise de me promener seul , afin de méditer sur ma situation et me raffermir dans mes projets.

A pe'ij^ M. Grandson a-t-il été parti, que je me suis misa errer a l'aventure. Le temps était si doiix et le pays est si enchanîeur, que, sans m'en apercevoir , j'ai prolongé beaucoup ma promenade. Je suis arrivé sur le bord d'un lac étroit, serré entre des rocbes nues, escarpées et couvertes d'une neige éternelle. Je voyais les montagnards descendre par des sentiers étroits en côtoyant le bord des précipices. Encouragé par leur hardiesse, je me suis avancé vers cette sauvage solitude, et là, traversant les torrens, m'enfoncant dans les antres profonds, gravissant la monta- -gne par les plus âpres chemins, je suis parvenu, au bout de deux heures, à une hauteur considérable d'oii j'embrassais une vaste étendue de pays. Les flancs des rochers étaient couverts, de la base au sommet, par une immense forêt de sapins et de mélèsesj il fallait la traverser pour ra-

tourner directement au château de monsieur Grandsou , que j'apercevais à mes pieds; mais la pente était si roide, que j'en fusse difficilement venu à bout, si je ne m'étais accroché aux diverses plantes qui commencent à couvrir la terre; enfin, arrivé vers le milieu, j'ai trouvé une petite piaine découverte et parsemée de fleurs d'une beauté et d'une vigueur surprenantes. En me rapprochant de la forêt, j'ai découvert, sous ces arbres vieux comme le monde, une chapelle torabnnt en ruine, d'un goût gothique, et dont les vitraux, magnifiquement coloriés , représentaient différenies histoires de l'ancien Testament. Ce monument humain, destiné pour le ciel au milieu de cette vaste solitude, m'a causé une profonde émotion. J'y suis entré avec un saisissement respectueux : une femme à genoux, la tête penchée dans l'attitude de la douleur, était au pied de l'autel. J'ai fait un mouvement ; elle s'est levée et s'enfuyait précipitamment: c'était Amélie! «Ah Dieu 1 me suis-je écrié, estce bien vous? Quoi ! seule au milieu de ces

MANSFIELD. s57

forets: quelle imprudence! » A ma voix, elle s'est atrêlée, et revenant sur ses pas : «Vous ni'avez Lit bienpyur, m'a-t-elle dit; ordinairement je ne rencontré personne ici ; quand vous avez paru , saisie de frayeur, je m'échappais sans vous regarde i- ; mais c'est vous, me voilà rassurée. » En parlant ainsi, elle tremblait, je Tai soutenues elle s'est appuyée sur mon bras. « Comment osez-vous vous hasarder dans des lieux si déseris ? lui ai-je demandé. — Et c'est précisément parce qu'ils sont déserts que je m'y hasarde : à l'exception de quelques chèvres qui viennent sauter autour de moi, comme pour me remercier d'oser gravir jusqu'à leur habitation , je n'ai jamais trouvé nul ê!re vivant sur mon chemin. — Mais la roule est si escarpée ? — Il y en a deux: celle que je prends^st très-facile; vous la trouverez seulement un peu plus longue. — Je ne le crains pas, lui ai-je dit avec vivacité. » Elle m'a compris, car j'ai cru la voir rougir, mais e'!e ne m'a point répondu; et, toujours appuyée sur mon bras, nous avons pris le

chemin clu château. Jetais trop ému pour | oser ni lui parler, ni même la regarder ; | elle-même ne disait rien. Peu à peu le chemin est devenu si étroit et si glissant, que nous nous sommes rapprochés en nous serrant Tun contre l'autre ; alors j'ai levé les yeux sur elle : les siens étaient ternes et gonflés, et ses joues pâles portaient encore la trace de ses pleurs. « Vous n'avez pa5 souffert seule aujourd'hui, lui ai-je dit. » A ce mot, son cœur oppressé n'a pu retenir les larmes qui l'étonffaient , et laissant tomber sa tête sur son sein, elle m'a dit d'une voix enîrecoupée : « Je vous en prie, ne me parlez pas. — Si vous l'ordonnez je me tairai; mais j'aurais tant de besoin que vous sachiez avec quelle ardeur j'ambitionnerais de porter la moitié de vos peines. — Vous seriez capable de le vouloir : votre cœur est si généreux. — N'estil que généreux, Amélie? ne le croyezvous pas tendre?— Autant que généreux.

— Susceptible d'amilié ? — Oui , beaucoup. — Et peut-être pas indigne de la vôtre ? » Elle n'a pas répondu. « Dites ,

MANSFIELD. 25y

Amélie, ai-je repris d'ua ton pressant, dites que je peux avoir Tespérahce de Tobtenir. — Quel fatal présent vous accorder<ii-je là , M. Semler : mon amitié n'a pas é!é un bien pour ceux à qui je Tai donnée ; si vous saviez le mal que j'ai fait au plr;s cher, au plus digne ami que j'aie sur la leire! — A votre Albert?— Oui, à mon Albert , qui s'est sacrifié pour moi : ah l que j'eusse ëlé moins malheureuse s'il n'eût pas été si délicat 1 mais en voulant tout faire pour moi, il a voulu que je ne fisse rien pour lui. Je courais en aveugle à ma perte; vainement il tâcha d'éclairer ma raison : s'il eût parlé à mon cœur, j'étais sauvée.— Vous aimiez donc beaucoup M. Mansfield?— Je le crois. — Comment, vous en doutez?— Il me semble à présent que j'avais plus d'exaltation que d'amour,

que j'étais plutôt séduite que touchée

Mais, quoi qu'il en soit, je vous prie, ne me questionnez point là-dessus : c'est ua sujet qui réveille trop de douleurs. — Je ne sais, j'aurais cru qu'il y avait une sorte de douceur à revenir sur une peine passée ,

z6o AMÉLIE

— Oui, si ce souvenir ne tenait pas à un sentiment dont je ne veux jamais occuper ni ma pensée, ni mon cœur. — Ah ! vous avez raison , s'il est possible , ne parlons jamais que d'amitié; Amélie, je redoute l'amour aussi; il m'a déjà fait bien du mal, il peut m'en faire davantage encore. »

Elle m'a regardé avec une tendre pitié; j'ai cru même sentir un léger mouvement de son bras qui se rapprochait du mien. Oh ! j'en suis sûr^ je l'ai senti : comment aurais- je pu m'y tromper? «J'aurais été bien surprise, m'a-t-elle dit, que vous n'eussiez point souffert aussi; il est des caraclères qui ne sont pas créés pour être heureux , et , si je ne me trompe , les nô(res se ressemblent à cet égard. — Amélie , flvec quelle avidité mon cœur se saisit de ce qui vient de vous e'chapper ! Quoi 1 vous pensez qu'une douce sympathie unit nos opinions, nos caraclères, nos âmes? — Mais, a-t-elle repris un peu troublée, il me semble que nous nous entendons souvent. — Ah ! me suis-je écrié avec un transport dont je n'ai pas été le maître,

que n'avez-vous toujours pense de même !

— Eh ! mais , a-t elle répondu d'un air surpris , si ce nVst le jour où vous avez si mal reçu mon fils, quand avez-vous pu croire que je pensais autrement? — Votre fils! Pourquoi me parler de voire fils quand je l'oublie , quand je ne vois qiae vous , quand vous êtes tout pour moi ?... Pardon, Amélie , je vous fâche , je vous déplais , je vous parais au moins bizarre; mais s'il m'était permis un jour devons ouvrir mon cœur, peut-être m'excuseriez-vous. — Il faut apparemment que la vue des enfans vous rappelle des souvenirs bien amers, puisque le seul nom démon fils vous est désagréable.

— La vue de votre fils me rappelle la cauîe quia anéanti à jamais toutes mes espérances de bonheur : pardonnez à un malheureux qui a tout perdu, l'éloignement que lui cause un être que vous aimez.— Votre sort est donc sans espoir ? — Je le crois : cependant il est des instans où, en proie à une illusion enchanteresse , il me semble qu'avec un mot je pourrais être heureux eucore.— Vous aimez depuis lorg-temps ?

— Vous êles ëtonnëe que cette question m'embarrasse; mais Amélie , est -on toujours sûr de l'instant où Ton commence à aimer ? Si j'en crois mon coeur , pourtant , c'est depuis mon enfance.— Celle qui vous est chère vil toujours ? — Oui, mais non pas pour moi : un autre.... — Ah ! vous avez raison , a-t-elle interrompu , elle est perdue pour vous : fût-elle libre de vous olTrir son cœur , repoussez-le : un second amour ne peut plus être un bien , il a perdu l'illusion qui le voyait éternel ; Tenthousiasme qui croyait lire dans les cieux que , hors un seul être, on n'eût jamais aime; le ravissement de s'êlre trouvé ; l'oubli du reste du monde, la certitude d'avoir tellement confondu deux existences , qu'on ne peut toucher l'une sans atteindre l'autre ; enfin , quand on aime pour la seconde fois , on sait que ce sentiment peut finir, qu'on y peut survivre, et cette idée cruelle, en détruisant l'enchantement, double les peints et les laisse sans consolation. — Ah! je le savais bien qu'il ne me restait plus d'espoir , me suis-je écrié en m'appuyant

la (ête contre un arbre, et incapable de retenir mes pleurs. Ma douleur Ta atteucîrie. — M. Semler , m'a-t-elle dit avec une pénétrante douceur, etramitié, Tavez-vous oubliée? Vous pensiez tout à Theure qu'elle pouvait vous consoler de tout. — Si vous consentez à me donner la vôtre , ai-je repris en pressant ses deux mains conti e mon cceur ; si un jour , fût-ce dans Tavenir le plus éloigné, votre bouche me donne ce titre d'ami , il n'est plus de regrets, il n'est plus de malheurs : ne sais-je pas que la félicité n'est pas le partage des hommes? cette idée me consolera de n'êîre que l'ami d'Amélie . . . Dites , parlez , femme unique , charmante amie , calmez l'impatience de mon cœur. » Elle a retiré sa main en rougissant. « Voire amitié est trop vive , M. Semler; elle m'effraie. — Peut-être le deviendrait-elle, Amélie, si je restais près de vous ; mais bientôt je vais partir , j'ignore quand je vous reverrai; je ne suis pas destiné au bonheur de passer ma vie ici ; des devoirs impérieux m'appellent; ma mère m'attend. — Vous avez une mère, M. Sem-

1er ? — Une mère que je chéris , que j'honore , et qiîe je suis peut-être coupable d'oublier si long-temps. — Je crois que j'aimerais votre n>ère, a-t-elle dit avec un doux sourire. -• Vous le croyez, Araélie , ai-je repris en soupirant profondëment ? moi, je ne le pense pas, — Pourquoi donc? elle vous res embîe. — Amélie , ô Araélie ! qu'avez-vous dit? — Mais de quoi vous étonnez vous? a«t-eile répondu avec embarras ; puis-je avoir de ramitié pour vous sens vous aimer?— Sans m'aimer d'amiîié, Amélie? lui ai-je demandé d'une voix tremblante. — Oui , d'amitié , et jamais autrement, je le jure au nom de celui que j'ai tant aimé et qui m'en a si cruellement punie. » A ce serment, un froid mortel a saisi mon cœur; j'ai vu la vérité, je suis revenu de mon délire. « Allons retrouver votre oncle, Amélie , lui ai-je dit d'un air sombre , je ne suis plus bien ici. — Allons , m'a-t-elle re'pondu sans quifter l'arbre contre lequel elle s'appuyait. — Auparavant, Amélie, levez les yeux sur l'arbre qui vous couvre : c'est un alizierj qu'il de-

vienne pour nous le symbole de Tarailié, que, dans tous les temps, dans tous les lieux , il nous rappelle Fun à l'autre. — Je vous le promets ; jamais je ne verrai un alizier en fleurs sans penser à vous , sans me reporter à cet instant. — Adieu donc, Amélie, ai-je repris en appuya-^t fortement mes lèvres sur sa main. — Aîlezvous nous quitter sitôt ? m'a-t-elle demandé.— Je le devrais; je ne le puis : tout me commande de partir; je vous vois, et je reste. — Allons trouver mon oncle, m'at-elle dit à son tour. » Nous avons recommence' à marcher ; après un moment de silence, elle a continué ainsi: « Soyez sûr, M. Semler, que si le devoir vous prescrit de partir bientôt, l'amitié' saura vous y engager. — Vous me direz de vous quitter , Amélie ? — Assurément. — Et sans peine ? — Pouvez-vous le croire ?— Je le crains. — Non , je suis sûre que vous ne le craignez pas. >; A ces mots, qui se sont échappés de son cœur , j'ai fait un mouvement pour la presser sur le mien, en ra'écriant: I. la

iL66 AMELIE

<c Amélie ! ô ma chère Amélie! » Mais elle ne m'en a pas donné le temps ; et s'éloignant de quelques pas, elle a marché seule devant moi, je Tai vu porter la main à ses yeux pour essuyer furtivement des larmes qu'elle ne voulait pas que j'aperçusse. Cependant comme cette situation Tembarrassait, elle s'est arrêtée; et changeant de sujet , elle m'a dit: «Que la campagne est belle, M. Semh r ! ciue ces bruyères, parsemées de genetSj d'arbousiers et de romaiins, sont jolies et variées! et qu'au pied de ces rocs, couronnés de vieux pins et de noirs cyprès, ces prés, tapissés de belles nappes violettes de th3^m , font un effet doux à l'œil ! — Je vois surtout ces aliziers , Amélie. — Et moi aussi , a-t-e!le répondu en souriant; ne craignez pas que Je les oublie. » En parlant ainsi , elle m'a laissé reprendre son bras ; nous avons marché, et après nn moment de silence , je lui ai dit : « A propos , votre oncle m'a annoncé qu'il voulait vous marier. — Et icroyrz-vous que j'y consente ? — Il m'a

MANSFIELD. â^7

prie même de vous y disposer. — Eh bien ?

— Eb bien ! Je crois que toutes mes tentalives à cet égard seraient inutiles , et je serais bien fâché qu'elles ne le fassent pas.

— Je suis contente de votre réponse, Je vois que nous nous entendons. Moi ! m'engager encore ! M. Semler. Ah ! du moins si je n'ai plus que de l'amifié à donner, elle ne connaîtra pas de partage. — Avez- VOU3 vu celui que M. Grandson vous desfine?— Oui, quelquefois. — Il vous déplaît ?— Non ; pour le rejeter, il n'est pas nécessaire qu'il me déplaise. — Ainsi peutêtre n'est-ce pas non plus par aucune cause d'éloignement que vous avez rejeté le comte de 'V^^oldemar ? — Je vous ai déjà dit , je crois , que je ne l'avais connu que dans mon enfance , et , quoique son caractère dur, hautain et orgueilleux, m'eût laissé de lui un souvenir très-désagre'able, je ne peux, pas répondre qu'en le revoyant celte impression ne se fût pas effacée. — Pour moi, je le crois, ai-Je repris. — Est-ce que vous le connaissez , m'a-t-elle demandé un

268 AMELIE

peu ënrjue? — Non; mais en passant en Souabe, j'ai vu des gens, qui Pavaient connu particulièrement chez madaiiie de Simnieren , en faire un très - grand éloge. — Tant pis. — Pourquoi donc ? — Je crains, s'il a des vertus, qu'il n'apprécie celles de Blanche , et qu'il ne l'enlève à mon frère. — Mais si elle aime votre frère, elle ne se laissera pas enlever. — Je ne sais ; on ne peut pas tout réunir , et parmi les qualités qui forment le caractère de Blanche, la fermeté et la constance ne sont pas celles qui marquent le plus. — Du moins , si le comte Esnest a les vertus qu'on lui prête , il n'abusera pas de la timidité d'une jeune fille dont le coeur est prévenu pour un autre. — Ah ! puissiez-vous dire vrai, M. Semîer ! Si mon bonheur, si mon repos vous intéressent , joignez vos vœux aux miens pour que la première lettre d'Albert nous apprenne que le comte Ernest est arrivé à Dresde , qu'il a renoncé à ses droits sur Blanche, qu'il s'est marié selon les intentions de sa mère , et que

nous n'avons plus rien à craindre de lui. — Vous voulez que je souhaite cela, Aœé- ]\q ? — Pourquoi non ? cela ne fait de mal à personne. — Çu'en savez -vous? lisezvous au fond de tous les cœurs? Croyez-moi, quand on adresse ses vœux à rElre-Suprêine, il faut se fiera sa sagesse du soin de nous rendre heureux , sans se mettre en peine de lui en indiquer les moyens. — Eh bien, peut-être avez-vous raison; demandons-lui le bonheur d'Albert , sanff nous embarrasser d'Ernest. — Oui , livrezle à son sort , et s'il peut être heureux sscs= nuire à votre frère, consentez qu'il le scit. — Ah , mon Dieu ! de tout mon cœur ; croyez, M. Seralcr , que quand je n'aurai plus rien à craindre pour Albert, loin de conserver aucun ressentiment contre mon cou in, je pouriai be'nirle ciel que fion sort n'ai pas été empoisonné , comme le mien, par l'arrêt lyrannique de notre aïeul : c'est bien assez d'une victime. » A ce mot , qu'elle a prononce' avec un accent douloureux , à ce nom qni m'a rappelé les liens

âyo AMÉLIE

qui nous unissent, je me suis arrêté, et, lui serrant ia main avec une cmolion inexprimable : « Ah! si vous voulez qu'ii n'y ait qu'une vi^fime , lui ai-je dit , ne le voyez do:ic jamais, car s''il devait vous connaître ft sentir ce qu'il a perdu, qni serait plus à plaindre que lui? ~ Je douîe qu'il me regrettât; mais je n'ai pas même besoin de cette crainte pour avoir effroi de le voir : sou nom seul m'est pénible. Pourq:!oi me parlez-vous si souvent de îni , M. Semler? — Paidon, Amélie, je ne prononcerai plus ce nom : je serais bien fâché de vous inspirer de l'effroi. — Ce n'est pas vous qui pouvez m'en inspirer , M. Semler, c''est Erntsf. » Je n'ai point répondu, sentant bien que si j'avais parlé , j'en aurais trop dit. Peu après nous sommes arrives dans la grande avenue du château- M- Grandson venait de renirer; en nous apercevant de loin , il s'est hâté de nousjoindre pour voir comment était Amélie. Son inquiétude sur Télat de cette nièce chéiie était visible; mais il craignait de

MANSFIELD. z.^jx

l^alîliger en la quesîionnanl:. Cet(e âiaiable femme s'est aperçue de ce qu'il éprouvait , et lui prenant la main d'un air caressant ; « Je suis mieux, mon oncle, lui a-t-el!e dit; la promenade m'a fait du bien. -~ Est-il vrai , mon Amélie? eh bien! me voilà tout-à-fait heureux ". si vous eussiez toujours été' aussi triste, je n'aurais pas o.>é vous dire que je vous ai presque engage'e, sans votre aveu, à êîre d'un petit voyage que mesdames de Nogent et d'Elmont doivent faire sur le lac Majeur et dans les îles Borpmées ; que M. Watelin ^ arrivé de Paris depuis hier, nous accompagnera, et que c''est dans huit jours qu'ion part. Mais puisque vous ê^es mieux, vous ne me dédirez pas, j'espère! — Mon, mon oncle ; autant que Jlî le puis , je veux tout ce qui vous fait pi îi-j:'r. — Voiià bien mon Amélie i Ah! si cei sottes lettres de Saxe

ne venaient pas l'a;iiiger Riais laissons

cela. Vous êtes ausi de la pariie. M. Sem- 1er ? — jMoi , monsieur? — Oui, j'ai promis aussi pour voui. — ïMais mon départ

est si proclinin? — Bah! il est bien question de songer à partir quand on vous demande d'accompagner de jolies femmes dans un pays délicieux : qu est-ce qui vous presse? Il serait singulier que vous vous fiss'ez prier quand Amélie a cédé tout de suite.— J'irai , lui aije dit : cette dernière idée me laisse sans courage ; firai... encore

quelques jours de bonbeui- , et puis »

Je n'ai pas eu la force d'achever: un soupir d'Amélie m'a appris qu'elle avait fini ma phrase dans sa pensée. Douce sympathie! accord délicieux ! pourquoi vous êtes-vous déclarés si tard ? Femme adorée ! objet du plus ardent amour ! oui , Adolphe, j'en conviens, c'est de l'amour qu'elle m'inspire, je le dis, je le répète, c'est le cri de mon cœur, mais il n'en sortira pas. Je m'asseoirai encore près d'elle, je respirerai le même air, j'entendrai sa THoix touchante, je verrai ses yeux se fixer sur les miens avec embarras, avec trouble, peut-être avec tendresse, et je me tairai. Pendant ce court voyage, je m'enivrerai à

ses côiés de tout ce que la passion, de tout ce que les désirs ont de plus de'vorant , et je la fuirai pour toujours , n'emportant que Tamitié de celle dont l'amour doit rendre un mortel plas heureux que tous les heureux de la terre et du ciel mêaie. Alors quoi que vous puissiez dire, Adolphe?

j'aurai assez fait pour le devoir.

Page 1