LETTRE VIII
Amélie a Albert,
Péterswald , i8 juin."
J'ai passé a ujourd'hui les affreux prëcipices qui séparent la Saxe de la Bohême, et demain mes yeux ne verront plus ma terre natale ; mais ce n'est pas elle que je regrette : partout où je serais avec toi je me croirais dans ma patrie; je serai étrangère partout où tu ne seras pas. Cher Albert , pardonne à la faiblesse d'un cœur si triste de tout ce qu'il laisse , de tout ce qu'il perd. He'las 1 en te quittant , quel ami me consolera ? quelle main essuiera mes larmes ? quelle autre voix que la tienne saura pénétrer dans mon cœur pour y adoucir le cruel remords d'avoir détruit le bonheur de ta vie ?... Je pensais à tout cela ce soir, en côtoyant le bord de l'Elbe ; le chemin était si étroit, que je ne voyais pas un pouce de terraia
enlre les roues de la voiture et le précipice : ah! si je n'avais pas tenu mon fils
entre mes bras, c'eût été trop encore
Mais , pardonne, je ne veux point t'affliger par mes tristes pensées , et je te promets de faire tous mes efforts pour les écarter; mais promets-moi aussi , mon ami , de ne plus essayer de me réconcilier avec mon sort. Si j'ai supporté l'inconstance et la j mort de mon époux, et que mon courage f m'abandonne devant l'idée d'avoir troublé ta vie, c'est qu'il est possible de se ré- ; signer au mal qu'on souffle , mais jamais | à celui qu'on cause ; et jusqu'à ce que je t'aie vu heureux , n'espère pas me Voir goûter un moment de joie.
Dis à cette charmante Blanche, de qui dépend notre sort à tous deux, combien il m'en a coûté pour partir de Dresde sans lui avoir dit adieu. Quoique bien sûre qu'on ne peut rien ajouter à l'attachement qu'elle a pour toi , j'aurais voulu lui recommander encore une fois ton bonheur ; j'aurais voulu lui répéter qu'en résistant à sa famille pour se conserver à
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loi, elle ne perdait que sa fortune , et non l'estime de ses parens et de ses amis : car quel choix plus honorable pourraientils faire pour elle ? Mais , hélas ! ma conduite passée me permet-t-elle de pre'tendre guider personne ? Je le sens , tels sages que puissent être mes conseils , Blanche doit avoir la prudence de s'en défier. Hélas! celle qui les donne a été si imprudente et si faible , qu'elle a perdu le droit d'éclairer ses amis , et que la raison même, en passant par sa bouche, doit être sans autorité.