‹ Amélie ou Le manuscrit de Thérèse de LChapitre 1 sur 7 · Amélie ou Le manuscrit de Thérèse de L · texte numérisé non relu

Amélie ou Le manuscrit de Thérèse de L

Cie n’est point une histoire que je vais écrire , c’ est un portrait que je tâcherai de peindre fidellement j le portrait d’une amie qui a été l’ame de toutes mes actions, qui sera toujours T objet de toutes mes pensées . Orpheline dès la plus tendre enfance , je fus élevée dans la maison de mon oncle M/ de O . . . . , Amélie sa fille unique , qui comme moi ne connut jamais sa mè-

re , devint mon inséparable amie ; la faire connaître pour la faire aimer , tel est le but de cet essai ; c est un hommage à 1’ amitié , je le dédie aux cœurs sensibles .

M/ de O . . . homme sage et éclairé cultiva avec soin les heureuses dispositions d’ Amélie ; il dévoua son cœur à la vertu , il développa son esprit par des lectures choisies et fut son guide au moment où elle parut dans le monde . Ce fut seulement à r âge de 1 8 ans qu elle se montra à la société , belle et ornée de talents divers . Amélie après avoir été recherchée en mariage par les seigneurs les plus distingués de la ville de N. .

se décida pour le plus aimable d’ entre eux , le Comte Adolphe de V ,

jeune homme accompli , maître d’une grande fortune . M/ de O . . . qui avait initié sa fille beaucoup plus dans l’élude du vrai que dans les illusions de r imagination , lui avait laissé presque inconnus les vastes champs de la poésie et toutes les idées romanesques , les jugeant nuisibles à un jeune cœur ; aussi les premières émotions qu éprouva Amélie pour son époux furent elles neuves , naturelles , tout venait d’ une source pure , d’ une ame innocente, qui sentait le besoin d’aimer et qui s’ abandonnait avec sécurité A ce doux sentiment . Elle approcha de l’autel la candeur sur le front , vêtue de blanc, couverte d’un voile de dentelle et une guirlande de roses sur la tête ; les parents, les amis qui assistèrent à son mariage furent tous transportés d’ admiration pour elle . Les

aflections d’une ame sensible deviennent encore plus vives au sein du bonheur ; Amélie voulut que sa sœur de lait partagea sa félicité ; le jour de son mariage elle 1’ unit aussi à un honnête villageois. Le riche costume de la jeune paysanne contrastait avec la simplicité de r habillement d’ Amélie, celle-ci fut accompagnée jusqu’ à sa nouvelle habitation par les pauvres du pays auxquels elle distribua de généreuses aumônes . Mais au moment qu’ entraînée par son nouveau destin , elle se vit obligée de quitter son père , elle fondit en pleurs . Son émotloii fut vivement partagée par ceux qui furent témoins de cette touchante séparation .

Beauté , esprit , grâce , sensibilité , il semblait vraiment qtie le ciel s’ était plu à réunir en Amélie tous les genres de perfections peur en former un

de ces êtres qu’on ne rencontre qu’une fois dans la vie .

Si la force , le courage et la puissance sont l’apanage de l’homme, la beauté , la grâce et l’iieureux don de plaire , sont le partage de la femme , de cet être faible et doux qui commande en obéissant .

Amélie était belle , je 1’ ai déjà dit *, son ame se peignait dans sa physionomie , le leu , la vivacité de ses yeux révélaient son esprit -, mais ello avait un sourire enfantin qui rassurait ceux qu’ aurait pu intimider sa supériorité; l’éclat de son teint contrastait avec r ébène de ses cheveux , sa taille était ravissante , scs moindres mouvemens nobles et gracieux . Elle avait un talent supérieur pour la musique ,

cl touchait du piano avec un goût , une expression qu on ne saurait attribuer à r étude . Ce n est pas tant r art qui plait , qui touche dans V exécution de la musique , mais bien le sentiment ; le cœur n’est entraîné que par le cœur . Sa voix quoique peu étendue et peu forte était mélodieuse , sa physionomie s’ animait tellement , lors*qu’elle chantait, qu’on éprouvait autant de charme à la voir qu’ à 1’ entendre .

Elle aimait aussi la danse et y excellait . Loin de s’ adonner à ces occupations frivoles, qui dérobent un temps précieux à la plupart des femmes , c’ étalent toujours des ouvrages intéressants qui prenaient tous ses loisirs ; elle ne négligeait pas de surveiller sa maison , de s’ en occuper même dans les moindres détails . Une vraie piété voilait toutes les bonnes

actions d’Amélie, elle ne courait point avec ostentation les hôpitaux , ne faisait aucun acte éclatant de dévotion ; mais elle remplissait exactement les devoirs commandés par l’ liumanité et la religion , préférant les jouissances du cœ\ir aux triomphes stériles de l’amour propre . Elle avait aussi ce sentiment religieux qui porte à la contemplation des beautés , des magnificences de la nature ; à 1’ adoration de cette cause suprême qui n’ a jamais été méconnue ni par le génie , ni par le malheur .

Son ame portée à 1’ enthousiasme lorsqu elle s’ occupait de ces grandes pensées , lui inspirait des traits d’ éloquence qui étonnaient ses amis . Son esprit , jamais le même , variait de couleur et de force selon les divers sujets dont elle s occupait , tandis que son caractère était toujours égal pour

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ceux qui l’approchaient. Sa gaité n’était pas bruyante , elle naissait cl’ une paix intérieure produite par 1’ accomplissement de ses devoirs et par une habitude de bonheur . La providence si généreuse pour Amélie à tant d’égards , ne lui avait cependant donné qu’une santé délicate , qui réclamait des soins continuels . Sa sensibilité lui faisait éprouver des émotions trop fortes , ses grands yeux se remplissaient souvent de larmes pendant ses lectures ; car tout ce qui peignait vivement une situation malheureuse , 1’ agitait , jetait même du trouble dans son aine . Elle cachait toujours avec soin ces accès de mélancolie et d’ attendrissement ; ce n’ est qu’ à-moi ou à son époux qu’ elle confiait toutes ses pensées , car elle sentait le besoin de s’épancher , et répétait souvent qu’une

confiance entière est le seul moyen de calmer les émotions d’ un cœur sensible. La toilette d’Amélie l’occupait aussi quelquefois , c’ est un devoir de société d’ y penser , disait elle ; mais la simplicité doit toujours y présider; les couleurs assorties et surtout le blanc étalent préférées à tout ce qui aurait pu donner trop d’ éclat à son habillement ; aussi son bon goût était tellement reconnu , qu’ on tâchait de r imiter .

Au moment de son mariage tout vint au devant d’ elle pour prévenir ses désirs , pour 1’ enivrer de bonheur ; le Comte de V ... sentait , voyait , pensait comme Amélie ; cette conformité de goûts et de sentimens entre deux époux , vraie source de la félicité domestique , maintenait dans leur ménage cette paix , cette confiance qui

rend la vie si délicieuse . Ce couple charmant cultivait la vertu et la religion, ils aimaient aussi , comme une distraction le monde et ses innocens plaisirs *

Vérité, franchise, confiance, soins délicats , doux abandon , tels sont les moyens qu employa la Comte de V . . .

pour se faire aimer de son épouse-, ces procédés étaient dictés par son amour, par l’admiration que lui inspiraient les rares qualités d’ Amélie .

Le Comte se levait de bonne heure pour s occuper de ses affaires , Amélie r attendait avec le déjeûné en faisant de la musique ; fraiche comme les fleurs dont elle était entourée , c était le moment de la journée où elle était le plus jolie . Ils lisaient , ils chantaient , ils peignaient ensemble j Amélie, faisait le paysage à ravir,

Adolphe dessinait le portrait . Leurs occupations étaient variées , et il y . en avait toujours une qui devenait une espèce de passion; enfin tous leurs jours étaient heureux , pleins et ra-

Le moment de la promenade , de la société ou d’autres amusemens était toujours pour eux une surprise nouvelle , occupés du présent ils ne pensaient pas aux plaisirs avenir .

Nous devons cultiver le bonheur intérieur , mais il est de ces moments où r on a besoin de sortir de soi même pour trouver des distractions ; c’est en quoi consiste 1’ art de la vie . Le Comte de Y ... . qui connaissait le cœur humain et qui sentait cette vérité , était ingénieux à trouver des mo-

yens pour varier l’ existence de son épouse ; il ne voulait pas que les jours coulassent d’une manière uniforme , les amusemens devaient les varier , les multiplier en quelque sorte . Une vie monotone , disait Amélie , n’est qu’une longue journée .

C était : — tantôt un petit voyage que proposait Amélie -, on allait dans une ville voisine pour entendre une nouvelle chanteuse , ou une troupe d’acteurs récemment arrivée ; — tantôt un repas somptueux que le Comte de V . . . donnait chez lui , ou qu’ il recevait des premiers seigneurs de la ville ; cet usage avait établi cette aisance dans les procédés , qu’ on ne voit que dans les cours : — tantôt enfin une partie de campagne qui réunissait une brillante société; Amélie pai* son exemple excitait ses amies à déployer leur

adresse en montant à cheval , les jeunes cavaliers prodiguaient leurs soins aux daines , et cette cavalcade gaie et brillante se dirigeait vers un lieu charmant , où un goûté champêtre les attendait ; le hennissement des chevaux , la musique à vent , le claquement des fouets , les éclats de rire , les cris poussés par les courriers , donnaient à ces fêtes champêtres un air vraiment romantique .

Une autre fols, c’était un déjeuné qu Amélie donnait dans son jardin , et r agréable matinée qu’ on y passait, se terminait souvent dans quelque pavillon , où les Dames , chacune avec leur ouvrage , écoutaient de la

musique ou la lecture de morceaux choisis : — c’ étalent des soupers déli- < ais qu elle offrait à un petit nombre d’ amis , pour les délasser par sa con-

versation des fatigues de la journée ; on trouvait chez elle des magistrats , des savants , des gens aimables , de jolies femmes -, tous étaient contents de s’ y rencontrer , de communiquer leurs pensées ; car c est aux dernières heures du jour que 1’ on bannit d’ ordinaire toute contrainte , et que T on déguise le moins sa pensée ; Amélie aimait surtout les soupés , et prétendait qu ils lui révélaient le secrèt des caractères : — c’ était un théâtre de société qui exerçait la mémoire , qui excitait r émulation des jeunes gens ; ils acquéroient par cet exercice ce bon ton et cette assurance dans le monde , qui proviennent de l’observation minutieuse des moindres convenances ; sur la scène tout se voit , tout se sent ; les premiers seigneurs de la ville briguaient r honneur d’y remplir un rôle . Enfin

U n’y avait aucun art, aucun talent qui ne reçut uii encouragement, une impulsion salutaire dans la maison d’Amélie ; eUe était toujours applaudie , non par le sentiment des convenances , mais par l’enthousiasme qu’ elle inspirait .

En hiver elle donnait souvent des bals et de la musique . J’ aime à me rappeller du magnifique palais du Comte de V ; ce bel édifice avait

r apparence d’ un temple , le vestibule orné de colonnes élégantes , le grand escalier soutenu par des cariatides , la première salle occupée par la riche et nombreuse livrée de la maison , tout annonçait la splendeur qu on devait trouver dans les autres appartemens . Le premier salon semblait un jardin , des vases remplis de fleurs y flattaient r œil et répandaient un parfum délicieux ; on n’ avait rien de plus à

désirer que d’ y voir la maîtresse de la maison ; mais pour parvenir jusqu à elle il fallait traverser deux pièces charmantes: dans l’une était une belle Vénus en marbre blanc , dans l’autre quatre grands tableaux des plus fameux maîtres décoraient des murailles stuquées çt à fond jaune ; tout y était calculé pour faire ressortir 1’ objet principal auquel ces pièces étaient consacrées . La belle Amélie se tenait ordinairement dans un salon tapissé en satin blanc orné de riches franges ; des sofas , des chaises légères , des tables bien garnies , et d’ autres jolis meubles y donnaient l’ idée de 1’ élégance la plus exquise ; on remarquait surtout la simplicité du plafond, on un méandre en or se dessinait sur un fond d’azur ; une barre en bronze doré y tenait suspendu un grand lus-

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fre , qui renvoyait également de toutes parts des gerbes de lumière, et éclairait comme en plein jour ce salon d’ une forme circulaire. D’autres pièces richement tapissées étaient destinées pour des tables de jeux ; mais ce qui attirait surtout l’attention c’étaient deux grandes salles . La première consacrée à la musique avait de belles peintures , le plafond et les murs en étaient enrichis, un large sofa régnait tout autour , aux quatre angles se trouvaient des cariatides qui portaient chacune de grands candélabres, le milieu était occupé par un piano et une harpe ; on n y voyait aucun autre meuble . Dans la seconde brillait tout le luxe italien, cette pièce uniquement destinée à la danse avait des murs entièrement couverts de glaces ; on y admirait de grands lustres qui descendaient d’un plafond

doré. Des poêles distribués et cachés avec art , répandaient par tout une chaleur modérée. On aimait à se trouver dans ces beaux appartemens où une éclatante lumière , les parfums , les fleurs et une douce température faisaient oublier la triste saison de T hiver; on y voyait la belle Amélie qui faisait 1’ admiration de la société par sa conversation , par sa danse ou par sa voix charmante . Enfin un boudoir vert éclairé par une lumière voilée dans des vases d’albâtre, offrait une retraite calme et solitaire aux personnes qui ne pouvaient soutenir 1’ éblouissant éclat des grandes salles ; Amélie l’appellait le boudoir de la mélancolie ; des tables couvertes de livres et d’estampes y faisaient trouver une occupation agréable à ceux qui , môme au milieu des plaisirs,* veulent dérober quelques instants pour

les consacrer à 1’ étude . L’ appartement où se tenait Amélie pendant le jour était bien dilîérent de celui que je viens de décrire ; il était simple , mais digne d’ elle .

Lorsqu’ on passe sa vie dans le grand monde , et qu on est sans cesse occupé de ses plaisirs , on Unit par tomber dans cet état qui donne le regret du passé, et le dégoût de l’avenir; car on s’aperçoit bientôt que rien ne peut plus satisfaire 1’ esprit , qui devient tous les jours plus inquiet , plus avide de nouveautés . Amélie craignait ce malheur , aussi dès quelle voyait la campagne embellie par le retour du printemps , elle quittait la ville pour chercher la solitude dans une terre de son époux. On y voyait un

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antique et majestueux château, berceail de r illustre famille du Comte de V . .

Pom' y parvenir il fallait, il est vrai, suivre un chemin assez difficile, mais on tâtait ensuite bien dédommagé de ce pénible voyage , en arrivant sur le penchant d’ une montagne fertile, d’où les tourelles du Château dominaient un pays enchanteur . De bruyantes cascades , de paisibles ruisseaux -, des roches nues , des bouquets d’ arbres de toute espèce, des grottes tapissées de verdure , et des points de vue superbes ^ offraient des contrastes charmants dans Ce lieu si varié . On découvrait dans le lointain de hautes montagnes couvertes de neige qui rappellaient , au sein même de 1’ été , 1’ hiver qu’ on venait de traverser . A droite était un village dépendant du château , un lac où des cygnes voyageurs venaient sou-

vent se baigner , était à gauche .

Amélie adorée de tous les villageois apportait au château de V . . .

la joie et les plaisirs . Le jour où elle descendait de voiture était pour eux le plus heureux de 1’ année , les pères , les mères, les jeunes gens , les jeunes filles, les enfans , tous venaient à sa rencontre parés comme en un jour de fête , portant des fleurs , des couronnes de verdure et d* autres offrandes qu ils déposaient aux pieds de leur belle maîtresse . Elle était toujours émue en se voyant environnée de ces hommages du cœur , bien dilîérents de ceux qu elle avait mérité à la ville par ses talents ; elle ne devait ceux-ci qu*à sa belle ame . Son séjour à la campagne durait cinq à six mois , et pendant ce temps les usages de la ville étaient oubliés . Le lever

et le coucher du soleil réglaient la vie d’ Amélie , son aine ardente y donnait une toute autre direction à ses plaisirs et même à ses pensées ; au luxe succédait la simplicité , à la dépense r épargne la plus sévère , aux repas somptueux la frugalité , au bruit des fêtes le calme et le silence qui n était interrompu que par le murmure des fontaines , le gazouillement des oiseaux , et le bruissement des feuilles agitées par le zéphlr .

Amélie sortaiu de grand matin pour visiter de pauvres villageois , et leur distribuer des aumônes ; la cloche du château avertissait de 1’ heure du dîner , et le son du cor qui retentissait dans le lointain annonçait le retour d’ une partie de chasse . Le soir les deux époux se promenaient lentement dans les superbes allées du jardin , ils

s’ airêlaient souvent pour contempler cette voûte du ciel qu’une aine pure ne regarde jamais sans obtenir au moins une pensée. La nuit les lumières du château s’ éteignaient peu à peu, tout reposait , et r on n’ entendait plus de temps en temps que les aboiements des chiens vigilants qui parcouraient le jardin.

C’ est à la campagne qu Adolphe fit lire pour la première fois à son épouse les chefs d’ œuvres de la poésie .

<^u’ on se représente la belle Amélie familiarisée déjà avec dllîérentes études , jeune, heureuse, tendre, sensible , passionnée , entrant tout à coup dans les vastes .champs de la poésie jusqu’ alors presque inconnus pour elle , déroulant Homère , Virgile , le Dante , l’ Arioste , et V on comprendra tout le charme, l’admiration, l’ enivrement quelle dût éprouver, en vo-

yant briller a scs yeux ce nouvel univers ; son imagination se développa d’une manière étonnante j et ces auteurs devinrent dès lors ses inséparables amis . C’est ainsi qu’ elle augmentait le cercle de ses idées et qu’ elle se rendait encore plus intéressante pour son retour à la ville .

Amélie entretenait la gaieté de ses villageois par des fêtes champêtres , oii la voyait s’ asseoir à leur table , prendre quelque fois même leur costume. Toutes les épargnes qu elle faisait dans r intérieur de sa maison , étaient destinées à doter de jeunes filles , à élever des orphelins , à secourir enfin quelque famille dont les malheurs étaient des titres à ses bienfaits . La jeune fille , déclarée la plus vertueuse par ses compagnes , recevait d’ Amélie les plus tendres té-

Inolgnages d’affection , et obtenait unë dot . Elle excitait de la sorte une émulation salutaire parmi les jeunes villageoises, en établissant un prix pour la vertu , en l’ entourant de considération .

C’ était avec peine que les bons paysans voyaient tomber les premières neiges , elles leur annonçaient le départ du Comte et d’ Amélie ; la tristesse qui se répandait alors parmi eux, ne saurait se décrire , et la reconnaissance , cette vertu des âmes pures et simples , les rendoit vraiment éloquents . Le jour du départ d’Amélie ils se réunissaient pour 1’ accompagner, pour la pleurer amèrement, pour trouver des motUs de consolation en répétant ses éloges .

Qu’il est heureux , se disaient ils , d’ avoir une telle maîti'esse ! C’ est luj

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ange du ciel ! Elle n’ est point fière ! Elle est si bonne, si douce! Nous plaindrons nous de notre sort , Dieu ne nous a-t-il pas accordé toutes les richesses en nous donnant une maîtresse si généreuse ! Annette a établi nue boutique à T aide d’ une bonne soimne d’argent qu elle lui a donnée , disait l’un.Je suis heureux, disait un jeune homme , elle m’a fait apprendre un métier à la ville. Lorsque je perdis ma femme, répétait souvent un vieillard, j’étais resté seul et sans ressource, depuis ce jour-là je suis devenu concierge .du château ; Dieu conserve mes seigneurs ! Elle m’ a établi ici dans le village , disait un prêtre , pour enseigner à lire et à écrire ; chaque année elle visite mes, écoles , et Dieumerci elle en parait satisfaite . Une vieille aveugle s’ écriait en pleurant ,

elle me donne , il est vrai , une pension considérable , mais vous autres vous la voyez ! ! Dites moi , demandait elle souvent, comment est elle , pour que je puisse au moins me la représenter .

Adolphe et Amélie accompagnés de mille bénédictions quittaient toujours avec regret ce lieu où ils faisaient tant d’heureux . En arrivant à la ville ils étalent reçus par leurs amis qui venaient au devant d’eux; c’était avec un nombreux cortège que les deu3t époux rentraient dans leur palais , où tout contribuait à effacer le souvenir de la campagne, pour réveiller d’autres idées , pour porter à un genre de vie bruyant et varié .

Il est de ces orages qui éclipsent le ciel , mais bientôt tout se dissipe , tout s’ éclaircit , le ciel paraît , et le soleil éblouit la terre .

Le Prince de R. . . . jeune homme d’ une vaste instruction , doué de talents supérieurs , d’ une imagination ardente , entraîné tpujours par son caractère bouillant , mais généreux , voyageait depuis plusieurs années , toujours curieux d’apprendre , jamais content de ce qu il voyait . Il changeait de pays , de climat pour cultiver son esprit , et surtout pour connaître les hommes ; il était souvent blessé des vices qu’ il découvrait là , où il croyait trouver la vertu . Son cœur n’ avait jamais aimé , comme on doit aimer avec un caractère comme le sien ; cependant il avait vu mille personnes charmantes , mais il voulait esti-

mer en aimant . Il n’ avait pas rencontré de ces êtres qui contentent l’imagination, qui remplissent tous les désirs du cœur ; il errait dans le monde , comme quelqu un qui , après avoir cherché envain , renonce enfin à l’ espoir de trouver ; le dégoût , l’ indilFérence se peignoient dans sa physionomie et la défiguraient , car ses yeux étaient destinés par la nature à respirer r amour . Ses idées étaient mornes , et il avait f air d’ être dans une espèce de léthargie . Il vit Amélie et pressentit aussitôt sa supériorité ; semblable à un volcan qui éclate , et qui répand le fen et la lumière , le Prince de R . . . sentit une explosion de tous ses talents ; sa physionomie devint radieuse , son regard étincelant , ses moindres actions , toutes ses paroles étaient pleines d’amc et de sentiment .

Le Comte de Y ... . qui savait apprécier des talents qu’ il sentait en lui même, ne put s’empêcher d’admirer le jeune Prince •, mais un trouble , une agitation mortelle s' emparèrent bientôt de son aine -, il était devenu muet de malheur -, la jalousie avec toutes ses fureurs vint ensanglanter son cœur . Il fuyait son épouse , et s’ éloignait les larmes aux yeux , pour aller pleurer dans un lieu écarté son malheur imaginaire. Tout à coup il se levait, courait vers Amélie , qu’ il trouvait calme et riante , parlant quelque fois même au jeune Prince , avec ce plaisir que 1’ on éprouve à s’ entretenir sur des sujets intéressants .

Il aurait voulu éclater en reproches ; mais un seul regard d’ Amélie suffisait pour le désarmer ; il retombait alors dans une stupeur etfrayante -, ses yeux

égarés , sa physionomie toute en feu , sa poitrine gonflée fesaient craindre à sa tendre épouse qu il ne fut dangereusement malade . Elle lui prodiguait alors ses soins , lui proposait d’ un air caressant d’ aller se reposer ; mais ces attentions tendres et délicates étaient autant de coups de poignard pour le Comte ; il croyait qu elle voulait T éloigner pour mieux le tromper . Enfin je ne finirais pas si je voulais dépeindre les scènes tumultueuses dont je fus le témoin ; les billets d’ Amélie qu il saisissait , les domestiques qu il arrêtait tout à coup pour leur demander ce qu il ne savait pas lui même , la honte de ne rien découvrir , la crainte de la trouver coupable et le désespoir de la voir toujours innocente : tel était le Comte de V. . . . Qui n a jamais éprouvé

TdOTeuse jalousie croira ce tableau exagéré ; mais ceux qui ont malheureusement senti ce tourment frémiront de la vérité de cette peinture .

Au riiilieu de ces orages , Améüé était calme comme 1’ innocente victime qui ne se doute pas des apprêts de son sacrifice ; son ame était si pure , si exempte de reproches , qu elle était loin de se croire la cause des tourraens de son époux . Deux ans de mariage et d’ amour ne lui avaient pas donné l’expérience nécessaire pour découvrir ce que son cœur lui faisait cependant pressentir . Elle s’ aperçut bientôt que le trouble du Comte n était point causé par une maladie ; la délicatesse dans les sentiniens tient lieu d’ expérience , elle la surpasse même dans bien des octasions ; c’ est elle qui dévoila tout

à coup à Amélie sa situation , et lui dicta en même temps la conduite qu’elle devait tenir. Elle proposa au Comte de quitter sur le champ la ville de N ... et d’aller à la campagne malgré le mauvais temps qu’ il faisait encore; Le Comte voulut la retenir, mais elle savait prendre une résolution , et la suivre , surtout lorsqu’ il s’ agissait d’ une chose aussi importante pour elle que le repos de son époux . Ils partirent le lendemain . Tout autre qu’ Amélie aurait été soupçonnée , par la société , d’ avoir obéi au Comte , malgré elle , en prenant un parti aussi imprévu ; mais on 1’ estimait , ou la connaissait trop , pour la calomnier ; il est de certaines vertus qui sont au dessus de l’ atteinte des méchants .

' C’ est pendant le voyage que les deux époux eurent une explication

amenée par Amélie , dans laquelle la vérité naïve triompha de tous les soupçons , et fit renaître , redoubler même le bonheur et la confiance entre ces deux êtres réunis par la vertu et r amour .

Les leçons de T expérience , lorsqu elles sont pénibles , servent ordinairement pour toute la vie , et V on évite avec soin d’ éprouver de nouveau ce qui a laissé dans le cœur des traces ineffaçables .

Le commencement d’ un des hivers suivans fut moins animé que de coutume , car 1’ époux d’ Améfie dut la quitter pour aller recueillir un riche héritage . Cette absence , la première depuis leur mariage , dura six mob , et fut bien pénible à suppor-

ter pour des âmes qui s étaient pour ainsi dire confondues . Amélie , avec ce* tact qui vient du coeur , sentit qu elle devait chercher l’adoucissement de son chagrin, non dans les distractions, mais dans 1’ étude. D’ailleurs elle connaissait la délicate susceptibilité de son époux , elle aurait cru faire un crime en favorisant, par sa conduite, le moindre ombrage qu’aurait pu lui donner une société bruyante ou légère -, éloignée du monde, elle n’y allait que pour remplir les devoirs de la stricte convenance . On ne voyait chez elle que les amis intimes du Comte . Ses beaux appartemens étaient fermés ; élle n’ occupait que ceux où demeurait habituellement son époux , et où tout rappellait sa présence . Dans les livres qu’ elle lisait , les réflexions d’ Adolphe à la marge , avaient pour elle la voix de son

époux . Ses yeux se remplissaient souvent de larmes en pensant à ces paroles si douces qu il avait coutume de lui adresser , langage d’amour qu’on ne saurait traduire , et dont l’ éloquence émeut bien plus que les images les plus vives , C’ est dans ces moments où son imagination lui faisait apparaître Adolphe , comme s’ il eut été présent , qu’ elle lui adressait ces noms si tendres , qui finissaient par la faire pleurer . Je la surpris bien souvent dans cet état , et je la faisais rire de son désespoir , en lui peignant avec de vives couleurs l’arrivée prochaine de son époux ^ elle se réjouissait avec moi , courait çà et là , cherchait, revenait, était inquiète , et retombait bientôt après dans une profonde rêverie . Je k laissais alors à elle même , car on doit respecter les

mystères de la sensibilité ; elle peut trouver des consolations , même dans ses soulïrances . La nuit avant de se coucher elle restait plus longtemps qu’à r ordinaire prosternée et en prière •, ses femmes devaient lui rappeller plusieurs fois r heure du repos , et elle se couchait plus calme , moins inquiète .

Telle était la vie d’ Amélie pendant 1’ absence de son époux .

Pour que notre bonheur soit < parfait il faut des témoins qui en sentent toute l’étendue.

Depuis sept ans le père d’ Amélie contemplait , avec des larmes de joie , le bonheur dont jouissaient ses enfans ; fier de cette union , chaque jour pour lui était marqué par des témoignages de la reconnaissance d’ Améi

lie ; elle lui préparait sans cesse des surprises nouvelles . Mais l’ inéxorable mort , pour qui les larmes de la douleur sont la plus douce des oflirandes , arracha ce respectable vieillard des bras de sa fille au moment où il jouissait plus que jamais de son existence . Cette physionomie où l’ honneur et la vertu avaient empreint des traces sublimes , qui naguère encore était animée par un vif regard , changea tout à coup , ses yeux s’ éteignirent , et sa tête argentée tomba doucement sur sa poitrine , sanctuaire de la vertu . Son dernier soupir fut celui d’ un philosophe religieux qui sait se résigner aux décrets immuables de la Providence .

Amélie pénétrée de douleur , croyait ne pouvoir survivre à son père ; Adolphe fut même obligé d’ user de

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son autorité , pour T empêcher de s’abandonner à son désespoir. Il l’entraina loin des lieux témoins de la perte qu ellè venait de faire , et parvint enfin à calmer ces torrens de larmes , ces transports violents , auxquels son inconsolable épouse avait été en proie pendant bien longtemps , Elle finit par se représenter son père , non comme au jour de sa mort , mais comme un de ces êtres aériens qui vivent dans une atmosphère de bonheur , récompense de leur vertu . La piété d’ Amélie augmenta encore depuis cette époque , en élevant ses prières au ciel , elle croyait qu elles étaient entendues de son père.

Elle pria son époux de prolonger leur séjour à la campagne , afin d’ y terminer Y année de deuil ; par cet éloignement du monde , elle crut pa-

yer , selon son cœur. , le tribut de regret qu’ elle devait à son père . Son amour pour Adolphe , ne fit que redoubler après cette perte ; il semblait qu elle avait reporté sur lui tout r attachement qu elle avait eu pour l’auteur de ses jours . Il m’ aime encore plus maintenant ^ disait elle , depuis que je suis une pauvre orpheline , il me parait qu il a pitié de moi .

Amélie était heureuse , mais elle ne prévoyait aucune de ces joies inattendues , qui sont dans la vie , comme le ruisseau limpide que découvre tout à coup un voyageur altéré. Après huit ans de mariage , elle s’ aperçut enfin qu elle deviendrait mère . Ce bonheur , après lequel elle avait tant

soupiré , vint récompenser ses vertus . Les deux époux en firent un mystère jusqu’ à leur arrivée à la campagne , où cette nouvelle se répandit aussitôt . Qu’ on s’ imagine 1’ alégresse de ces bons villageois qui leur étaient si attachés ; c’ étaient des larmes de joie qu’ on répandait , des prières publiques qu’ on adressait au ciel , des offrandes qu’ on déposait sur les autels , témoignages touchans du tendre intérêt qu’inspiraient le Comte et son épouse . Amélie au milieu de ces démonstrations d’ une reconnaissance naïve était fière de son bonheur , et se regardait en quelque sorte comme élevée en dignité. La première fols qu’ elle sentit dans son sein les légers mouvemens de son enfant , elle se prosterna devant la divinité , pénétrée de la plus vive reconnaissance pour I 4

grâce qu’ elle venait d’obtenir. Pendant le temps de sa grossesse, croyant ne plus s’appartenir , elle mit un soin scrupuleux à ne rien faire qui put être contraire à son état ; elle réforma surtout son habillement .

P>eaucoup de maigreur et une pâleur intéressante lui donnèrent un nouveau genre de beauté qui lui allait à ravir .

Au moment de ses couches on n’ osait plus élever la voix dans le village ; c était le soir , tout le monde était prosterné en silence dans 1’ église , et l’on n’ y entendait seulement que le murmure des prières faites à voix basse ; rien n’ était plus touchant que ce spectacle .

C est par mille souffrances, il est vrai , qu’ on achète le bonheur d’ être mère, mais quelle joie n’éprouve-t-on

AS

pas ensuite en se voyant renaître dans ces innocentes créatures , qui doublent en quelque sorte notre existence . Un fils qu on nomma Edouard combla tous les vœux de la famille . Amélie ne put remplir le devoir sacré d’ une mère , celui d’ allaiter son enfant., sa santé délicate ne le lui permit point ; une jeune villageoise , saine et vertueuse , fut choisie pour être la nourrice du petit Edouard ,

Elle partit enfin pour se rendre à la ville , jouissant d’avance du plaisir qu elle allait y éprouver en montrant son bel enfant à tous ses amis ; c’ est alors que 1’ on connut combien les deux époux étaient aimés à N . . .

La vue de cet héritier de la famille de V ... fut une espèce d’événement public . Les fêtes , les félicitations duré-

rent des semaines entières ; les parents, les amis du Comte , et de son épouse prirent tant de part à ce bonheur , qu’ il semblait que tous ceux , qui venaient chez eux , ne vivaient , ne respiraient que pour cet enfant .

Les plaisirs de la société et ceux de la tendresse maternelle , partagèrent bientôt la vie d’ Amélie ; sa maison devint plus brillante que jamais , car elle était si heureuse qu elle voulait que tout le monde prit part à sa félicité .

Qu un voile épais couvre notre avenir , c est le seul moyen de jouir du présent ; quel est celui qui peut espérer que rien de sinistre ne lui soit préparé par le destin !

On allait partir pour la campa-

gne , lorsque le voyage fut ajourné à cause de la santé d’ Amélie ; elle fut bientôt après déclarée enceinte .

Le bonheur paraissait avoir choisi sa demeure près des deux époux ; mais la fortune qui les avait caressés jusqu alors , leur ravit tout à coup r enfant qui était au moment de prononcer le doux nom de mère .

La douleur d’une ame long temps bercée par la félicité et atteinte tout à coup à r endroit le plus sensible, ne saurait se décrire . Celui qui a traversé la dure école du malheur peut supporter le poids de la soulfrance ; mais celui qui a été toujours flatté par la fortune , et qui par un bonheur constant n’a connu que les fleurs de la vie , celui là , dis-je , ne saurait résister à un destin sévère .

Amélie resplendissante de jeunes-

se et de beauté , environnée de plaisirs , devint telle qu un bel arbre paré de ses fi'uits que T horrible tempête dépouille, découronne .

L’ Amélie heureuse disparait comme un rêve , sa beauté se flétrit, sa santé s affoiblit ; ses richesses , la société lui deviennent à charge •, la mélancolie avec son voile sombre , décolore , obscurcit tout à ses yeux ; un gouffre semblait s’ être ouvert devant elle *, sa gaieté avait disparu comme la poussière légère emportée par le vent du midi \ ses yeux desséchés par les pleurs étaient enflammés, elle ne pleurait plus , mais son cœur saignait d’une plaie incurable . Des nerfs irrités, une sensibilité excessive , une constitution trop déücate , amenèrent une fausse couche , qui porta enfin le comble à son malheur , en lui en-

levant même l’ espérance . Rien ne put désormais la calmer , malgré tous les efforts de son tendre époux , qui , pour la distraire , avait proposé un voyage . Les suites de la fausse couche furent si funestes, que la poitrine d’ Amélie en fut attaquée . Une toux violente annonça bientôt les symptômes d’ une longue et sinistre maladie .

Les vomissemens de sang , qui se renouvellaient sans cesse , désespérèrent enfin les médecins ; ils voulaient , il est vrai , la bercer d’ espoir , mais envain ; elle sentait qu on lui déguisait la vérité . A l’approche de 1’ hiver la toux devint continue et accompagnée d’ une fièvre lente . Elle vit alors clairement l’état désolant de sa santé , et comprit que son excessive douleur avait été funeste à un être qui aurait pu faire revivre le bon-

heur dans sa famille . La première fois que ces idées se présentèrent à son imagination , en lui retraçant quels auraient dû être ses soins pour l’enfant qu’ elle venait de porter dans son sein , elle jeta un triste regard sur Adolphe en s’ avouant coupable ; ce moment fut le plus affreux de sa vie. Les remords la plongèrent bientôt dans r état le plus déplorable où puisse se trouver une ame sensible .

Amélie, ingénieuse à empoisonner son existence , devint bien malheureuse , bien à plaindre ; je crus alors que ses agitations intérieures , ses angoisses , ses tourments , nous T auraient ravie tout d’ un coup .

Les dons du ciel les plus précieux peuvent altérer notre bonheur *,

la sensibilité d’ Amélie s’ était transformée en défaut ; cette sensibilité qui r élevait tellement au dessus des autres , irritée alors par le malheur ^ la plongea dans cet état effrayant , où le jour se change en nuit , où la zéphir devient tempête , où le calme devient néant . Trois mois s écoulèrent avant qu Amélie put quitter le lit . Les soins du Comte semblèrent enfin porter quelque adoucissement à ses souffrances ; elle essaya de se lever , sans espoir néanmoins d’ un parfait rétablissement , car ses maux étaient devenus journaliers ; elle borna seulement ses vœux à pouvoir passer dans sa chambre le reste de sa vie , étant déjà préparée à la trainer dans un état de langueur et de tristesse . Une fois accoutumée à l’idée de r avenir qui lui était réservé, el-

le reprit peu à peu , et autant que ces maux le lui permirent , son humeur douce et tranquille ; elle tâcha d’appeler à son secours ses vertus et sa force d’ aine . Je me tenais près d’elle toute la journée et souvent immobile , je contemplais cette ombre de la belle Amélie , devenue encore plus intéressante par une résignation et une patience sans exemple , par un oubli total de tous les plaisirs du monde , par ces moments d’ enthousiasme religieux , où son aine , occupée de pensées sublimes , se détachait de la terre . J’ étais la seule dépositaire de ses peines , elle aimait mieux me les confier qu’ à son époux , dont elle voulait ménager la sensibilité. Son visage pâle et maigri par la soulfrance , faisait encore paroître davantage ses grands yeux . Elle ne portait plus

qu une robe noire et un voile blanc .

11 y avait dans sa chambre cette espèce de désordre élégant qu’ on remarque dans la nature ; un crêpe vert drapait son Ht , tout près était l’ottomane , où elle se tenait ordinairement entourée de sa harpe et de ses livres, plus loin était son piano . Ne pouvant supporter l’odeur des fleurs, elle voulait cependant reposer ses yeux sur un peu de verdure ; c’ étaient des myrtes et des lauriers qui remplissaient deux jardinières à 1’ embrasure des fenêtres . On vovait aussi dans celte chambre plusieurs tableaux choisis , parmi lesquels il y avait un portrait d’ Amélie en bergère les yeux animés par le bonheur , ils contrastaient d’ une manière affligeante avec la mélancolie qui voilait alors ses regards .

Elle avait adopté un plan de vie très régulier ; je in établissais près de son lit de repos , et lui faisais des lectures à diverses reprises pour ne point la fatiguer ; elle me disait souvent que pour oublier son triste état elle avait besoin de cette distraction .

Quelque fois la lecture V affectait à tel point que j’ étais obligée de l’interrompre . Elle ne voulait ordinairement qu une seule personne dans sa chambre , la présence de plusieurs la troublait .

Ces maux lui donnèrent le besoin de ces occupations qui ne sont que des délassemens, et qui reposent l’imagination ; la sienne toujours active n avait changé que de couleur . Dès qu elle était seule elle traçait au crayon toutes ses pensées , dans un journal , qu elle interrompait souvent

lorsqu’ elle sentait diminuer ses forces . Combien de fois ne m’ a-t-elle pas avoué qu elle se trouvait allégée après avoir écrit ce qu éprouvoit son cœur , elle devenait alors beaucoup plus tranquille .

Tout le journal d’ Amélie n’ est pas en ma possession , je n’ ai que ce qu elle a écrit au crayon depuis sa maladie .

Les fragmens que j’ ai pu copier , sans les altérer , feront mieux connaître Amélie que tout ce que je pourrais ajouter ; aussi les ai-je placés ici dans r ordre où ils ont été écrits .

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