‹ Amélie ou Le manuscrit de Thérèse de LChapitre 2 sur 7 · D’ AMÉLIE · texte numérisé non relu

D’ AMÉLIE

22 Janvier.

ïja nuit passée m’ a bien accablée . J’ ai été réveillée par le bruit que faisaient les volets poussés par le vent . Je me sentais agitée , oppressée, mes larmes coulaient en abondance ; de noirs pressentiments me mirent hors de moi; j’étais sans respiration , une toux violente déchirait ma poitrine; mes femmes sont venues m’offrir des calmants . Tout semblait tourner autour de moi , et je croyais me trouver dans un vaisseau en détresse .

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J’ai demandé le temps qu’il faisait; on m’ a répondu qu’ il neigeait , et que le vent , qui avait brisé les fenêtres du salon , couvrait tous les meubles de neige . Je ne puis exprimer ce que cette circonstance a produit sur moi ; des idées de mort , de destruction , ont fini par in’ abattre .

J* ai perdu connaissance ; je me rappelle seulement qu on m’ a couverte de linges chauds .

2 3 Janvier.

Ce que j’ ai écrit hier in* a fatiguée . Mes nerfs sont irrités , je ne puis rassembler mes idées ; il me semble avoh un vide dans la tête ; les mots me coûtent autant que les pensées . Je me sens si faible aujourd*

hui ! A peine ai-je pu causer un peu avec Adolphe ; je suis quelque fois bien génée avec lui ; hélas ! la douleur m’ a donné cette timidité souffrante que produit T amour propre abaissé \ tout me parait trop éclatant ^ tout blesse ma vue ! Le froid de la saison qui dépouille toute la nature parvient jusqu’à mon cœur; il le glace.

2 4 Janvier .

Depuis cinq mois je pleure mon enfant . Il a passé de 1’ aurore à 1’ éternelle nuit ! Ce coup du sort m’ a détruite ; je ne m’ en relèverai plus ; un destin irrésistible m’ entraîne lentement vers le tombeau . Mais pourquoi faut-il que mon pauvre Adolphe soit témoin de ce triomphe de

la mort ? Envain il m’ entoure de ses soins ; mais loin de calmer ma douleur , il la rend encore plus sensible ; les larmes qu il verse sont amères pour mbi , elles me consument , me dévorent . Adolphe , le rayon de la jeunesse brille dans tes yeux ^ tu survivras, malgré ta douleur, à ta malheureuse épouse . Ange du ciel , la Divinité te réserve encore pour faire des heureux . Dieu ! Cette idée me déchire , me suffoque , accélère ma fm . Quoi ! Adolphe pourrait il, après ma mort , aimer une autre Amélie ?

O funeste imagination abandonne ta victime , laisse-la être entraînée par le torrent qui 1’ emporte , et ne l’arrête point pour lui préparer des torhues nouvelles .

25 Janvier»

Cet enfant que le Ciel m’ avait donné pour me le ravir bientôt , est toujours devant mes yeux desséchés par les pleurs ; même aveugle , mon imagination ne le verrait pas moins .

Des songes cruels me montrent cette bouche décolorée, ces longues paupières à jamais fermées . Cher Adolphe , pourquoi me l’ enlever ce portrait que tu as peint toi même ? Je me plaisais à démêler ton image dans ces traits enfantins; loin d’ augmenter mes tourments , il me faisait rêver le bonheur ; les larmes qu il m’ a fait répandre , je te le jure , II’ étalent pas toutes amères . Je te suppliais hier de me le montrer encore une fois ; mais après ton refus

attendrissant , je n ose plus te le demander . Malgré le courage que tu montres continuellement -, c est avec une voix tremblante et des yeux égarés, que tu t’ es refusé à ma prière .

Comment ferai-je donc pour contempler ce portrait , pour voir ce joli corps d’ albâtre , ces grands yeux bleus , ces cheveux blonds , cette petite physionomie étonnée , ce sourire angélique . Mais où suis-je ? Qui suis-je ? C est moi , c’ est moi d’aujourd’ hui , c’ est moi sans avenir , c est moi dans le néant ,

a 6 Janvier .

Ce n est point ma beauté évanouie , ce ne sont point mes inutiles richesses, que je regrette en mourant; c’est

mon Adolphe seul que je pleure. L’ame en se séparant du corps , ne se souvient plus que de ce qui est immortel , l’amour et l’amitié. En quittant Adolphe , c’ est un autre tourment que j’ éprouve , celui d’ avoir causé son malheur en me donnant la mort . C’est mon excessive sensibilité, à laquelle je me suis abandonnée, qui a détruit mon existence. Au moment où je perdis mon fils , mon ame s’ est égarée , et je n’ ai point su alors supporter mon destin avec courage . Je m’ abandonnais à la douleur , qui a frappé d’ un coup mortel 1’ être que je portais dans mon sein . Remords dévo-^ rants , pensers cruels , ne m’ abandonnerez vous jamais ? Quelles angoisses n ai-je point éprouvées lorsque les premiers remords se sont fait sentir , semblables à des serpents qui

glacent , qui déchirent . Je ne suis plus cette épouse que T on appelait vertueuse . Adolphe ! J’ ai su être ta compagne dans le bonheur , et non dans l’infortune ; j’ai couvert de deuil ton existence . Je voudrais mille fois me jetter à tes pieds , et déposer dans ton sein mes douloureuses peines *, mais ne dois-je point ménager ta sensibilité ? Hélas ! Je ne t’ afflige déjà que trop par la vue de mes soutfrances ! î

3o Janvier .

Les médecins m’ ont obligée à garder le Ut pendant trois jours , ils m’ ont empêché d’ écrire , ils prétendent que cela me fatigue . Il a fait- bien froid ces jours-ci ; le vent soufflait avec tant de force , que je

frissonnais en pensant à l’ air rigoureux du dehors . Aujourd’ hui que le soleil a reparu , que le vent est calmé , que toute la nature a l’air d’étre en repos, il me semble aussi que je suis njieux. Cependant cette neige qui couvre tout r horison me donne une bien grande tristesse ! Cette uniformité est désolante . La nature paroît s’ être pétrifiée , avou été changée en marbre blanc , être devenue son propre tombeau .

1 0 Mars .

Hier en quittant mon lit , où de longues souffrances me retiennent depuis longtemps , je me suis enfin promenée dans ma chambre , et mes yeux se sont portés sur un miroir . C était

la premièie fois que je me voyais depuis ma maladie . J’étais défigurée! La pâleur mortelle de mon visage me fit frémir. J’étais immobile , étonnée , et comme entourée d’ un nuage de sombres pensées . Adolphe et Thérèse vinrent à moi avec empressement ; la joie animait leurs visages : j’ aurais voulu me dérober à leurs regards ; mais la crainte dans laquelle j’ étais qu’ils devinassent mes pensées, m’obligea à leur parler . Après avoir fait avec eux quelques tours dans ma chambre , je me sentis tellement faible que je pus à peine me traîner vers mon lit . Ce spectre que j’ avais vu dans le miroir , et qui avait mes traits défigurés, m’ a poursuivie le reste de la journée . Le soir enfin, lorsque je me suis trouvée seule, mes yeux ont rencontré, encore une fois, le fatal miroir ; j’ai

appelé pour ordonner qu’on l’enlevât , et il ra’ a semblé qu’on emportait avec lui mon image mourante . Je me suis sentie alors comme allégée d* un grand poids, et le calme a succédé dans mon ame à cette pénible agitation . Ce matin je doutais encore , à mon réveil , si la figure que j’ avais vue la veille dans la glace , était véritablement moi , ou un de ces fantômes , qui apparaissent au milieu du sommeil , comme un sinistre présage .

1 1 Mars .

Ciel ! Dans quel état je me trouve ! J’ ai jeté un triste regard sur ma situation , et je me suis vue avec cette vérité avec laquelle on voit les autres . Ma santé languit , ma

beauté disparait , le feu de mon ame s' éteint , la musique m’ agite , le repos m’ engourdit , une voix forte me trouble, la mémoire du passé me déchire , r avenir me paroît un désert , et le sommeil me fuit pour ne me retrouver qu aux portes de la lUort .

27 Mars .

Relever d’une grande maladie, quitter son lit et un régime sévère, sentir ses pensées revenir en foule , voir ceux qui nous aiment et leurs tendres émotions , respirer un nouvel air , contempler un ciel pur , visiter la campagne , revoir les arbres et les plantes comme autant d’ amis , faire cesser toute idée d’ un funeste passé par des lectures qui nourrissent l’ame *,

ce sont bien là des moments délicieux. Toutes ces jouissances jusqu’à présent me sont refusées . Je sors , il est vrai de mon lit , mais c est pour y retomber avec moins d’ espérance . Tous mes instants ne sont que des sacrifices, et ma pauvre existence en sera tissue jusqu’à la mort .

Tout ce qui est source de bonheur pour les autres , n’ est qu’ anxiété pour moi . J’ erre en gémissant sur cette terre , devenue stérile pour les malheureux comme moi .

5 Avril .

Thérèse m’a quittée hier matin une heure plutôt que de coutume , pour faire une toilette de bal. Elle devoit aller chez S . . . . Adolphe était

aussi de la fête . ' Après leur départ restée seule , je me rappelai le soin que je mettais autrefois un jour de bal à choisir des robes , des garnitures , ‘des fleurs ; détails frivoles à la vérité , mais qui semblent importans pour une jeune personne qui va s ofl&ir aux regards d’une société nombreuse . Ces souvenirs me firent battre le cœur et me donnèrent cette agitation que j’ avais si souvent éprouvée au commencement de mon mariage , lorsqu il s agissait d’ entrer dans un salon : car la musique, le parfum répandu sur les vêteniens, la fraichem* des toilettes , la vue d’ une clarté éblouissante qui contraste avec 1’ obscurité que r on vient de traverser; tout cela contribue à faire une vive impression sur de jeunes cœurs . Combien d’innocentes personnes n ont el-

les pas été victimes de cette inquiétude enivrante ! Heureuses celles qui, comme moi , y ont rencontré les regards d’ un Adolphe ; infortunées au contraire les femmes qui ont cru, que le plus empressé et le plus aimable était le plus digne d’ être aimé. Entourée hier soir de ces souvenirs , je ne pus m’ empêcher de me faire ouvrir un tiroh où se trouvaient mes perles , mes diamants , mes émeraudes .

La vue de ces parures me fit , je r avouerai , une agréable impression; elles me paraissaient êtie les témoins de mes jours de fête . Si je n’avais eu honte devant mes femmes , j’aurais même fait apporter quelques unes de mes jolies robes pour augmenter mes illusions . Tout ceci me rappela les aimables soins. que me prodiguait mon Adolphe au moment où

ma toilette allait finir : il venait la juger , et avait pour moi cette vanité qu’ ont en général tous les maris ; mais il savait donner à ce sentiment la délicatesse et le mystère qui lui conviennent . Un jour entre autres , que j’ étais au moment de sortir , Adolphe m’ apporta mon enfant , qui tantôt se cachait dans le sein de son père , tantôt se jetait sur moi , avec ses petites mains rosées ; il saisissait en riant mon collier et mes boucles d’ oreilles .

Je me berçais de ces souvenirs agréables , lorsque mes femmes , qui entrèrent alors , interrompirent ces douces rêveries; je me couchai ' et bientôt seule , je n entendis plus que le bruit des voitures qui se rendaient à la fête . Le bal était tout près de chez moi : je me figurais y voir ar-

river une jolie personne contente de sa parure , un nouvel époux heureux de montrer sa compagne , une femme impatiente de revoir un objet chéri , une mère suivie de ses filles et fière de leur beauté ; enfin j’ y voyais tout le monde animé , agité , par mille idées agréables .

6 Avril .

Thérèse me prie de changer mon habillement , de quitter cette robe noire ; mais toute idée d’ ornement me déplait . J’ en al une espèce de honte . Il faut que mes amis s’ accoutument à me voir toujours couverte de cette triste couleur ; mon deuil n a point de fin .

7 Aval .

Si je pouvais dérouler les pages du destin , y lire mon sort , savoir si je parviendrai enfin à me relever de cette maladie , de ce misérable état

Avril .

Hier je n eus ni le temps, ni l’envie d’ écrire mon journal •, la lecture même me fatiguait . Les médecins m’ ayant permis de faire le tour de mes appartemens , que j’avais cru ne plus revoir, j’attendis avec inquiétude le moment où Adolphe m’ y conduirait . J’ étais couverte d’ une pèlerine et d’ un schall . Il me semblait

que j’ allais faire un grand voyage .

C était un événement pour toute la maison . Adolphe avait fait tout préparer , depuis plusieurs jours , pour me recevoir . Je traversai avec lui le vestibule , où se trouvaient rassemblés mes gens ; ils avaient un air ému , et sur leurs physionomies régnait la joie et r intérêt . Je ne saurais exprimer ce que j’ éprouvai dans ce moment . J’ avais les larmes aux yeux .

Une vive rougeur me couvrait tout le visage . La fraicheur des appartemens , mon salon tout blanc orné de glaces, le soleil qui jetait un rayon doré sur un des lustres , dont les mille facettes de cristal réfléchissaient 1’ iris •, tout cela m’éblouit à tel point que je me sentis presque tomber en défaillance . Mes pauvres yeux habitués au demi jour ne pouvaient sou-

tenir tant d’éclat . Je rougissais à tout moment de \me trouver au milieu de cette élégance , avec laquelle ni mon habillement noir , ni mes tristes pensées , n’ étaient point en harmonie .

L’ état de douleur et d’ humiliation que donne une santé dépérissante , me faisait éprouver 1’ embarras d’ une religieuse qui , en sortant de sa retraite , revoit avec crainte toutes les splendeurs du monde . Pour les personnes qui ont vécu longtemps dans la solitude , la réalité a des couleurs trop vives qui blessent une ame occupée de rêveries vagues et comme nuageuses , Rentrée dans ma chambre je me suis livrée à une foule de réflexions -, mille idées assoupies se sont réveillées tout à coup dans mon esprit .

1 7 Avril .

En entrant dans le monde je m’ étais formé un idéal que je voulais atteindre , et cet idéal était bien au dessus de tout ce que je connoissais , de tout ce ' que je rencontrais chaque jour dans la société ; c’ était en un mot une brillante ‘perfection .

Lorsque je me trouvais dans la solitude , et que je rentrais en moi même , je in affligeais en pensant à la distance qui me séparait de cet être imaginaire . Mes vains efforts me décourageaient *, j’ étais alors triste et rêveuse-, personne n’ aurait deviné mon chagrin . Cela mettait souvent de T incertitude dans mes actions , de l’hésitation dans mes idées et même dans mon langage . Je confiai ce secret à

mon Adolphe ; mais quel fut mon étonnement lorsque j’ appris qu avec un caractère mâle , un esprit supérieur , une connoissance profonde de toutes les foiblesses du cœur humain, r idée de la perfection le poursuivait aussi ; mécontent de lui même , il était souvent obligé de recourir à la société pour s’étourdir, s’oublier, se sentir moins .

1 Mai.

On a dans la vie de ces moments si paisibles et si doux , qu’ on ne peut s’ en rendre compte. Ce sont des mystères du cœur que la raison ne salirait approfondir . Ma situation semble être la même aujourd’ hui qi# autrefois, et cependant je supporte mes

maux avec plus de courage; je me sens plus calme , je crois enfin rêver le bonheur . Est-ce le retour du printemps et ses doux parfums qui me rappèlent à la vie ? La lumière du jour me paroît plus rayonnante , la nature a des beautés toutes nouvelles pour moi . Je crois entendre une harmonie céleste , qui berce mon cœur de pensées riantes , d’espérances enchanteresses . Thérèse vient de faire retentir ma harpe ; ces doux accords ont augmenté les impressions que faisait sur moi la nature ; mon cœur a tressailli , la mélancolie , compagne fidèle de mes souffrances m’ a quittée tout à coup ; un désir de bonheur m’ a donné la force de me lever , de m’ élancer vers la fenêtre . Que dirai-je de l’ enivrement dans lequel je me suis trou-

vée à la vue de cette nature si riche et si simple , si sublime et si naïve , qui semblait me sourire , et qui m’à fait oublier le passé, en m’ouvrant tous les trésors de 1’ espérance .

2 Mai .

Je suis mieux , 1’ état de mon ame , je le vois , dépend de ma santé ; mon sommeil moins interrompu me prépare des journées plus calmes -, des distractions plus multipliées viendront désormais rompre la monotonie de mon existence -, on me permettra de faire quelques promenades en voiture , de respirer 1’ air de la campagne , peut-être même de l’habiter; j’ éspère enfin visiter un climat plus doux pour fuir V hiver qui me tue .

Sous un nouveau soleil , je retrouverai peut-être la santé ; mais y retrouverai-je le bonheur ? . . . . Hélas , pour moi il n est plus de ciel riant !

Séparée des miens , je demeurerai isolée *, je me cacherai au monde ; car loin de sa patrie , on est comme r orphelin qui ne trouve nulle part les soins d’une mère . On n’inspire jamais cet intérêt dans les moindres choses , qui fait le charme des âmes sensibles, qui naît de l’intimité , et de ces liens que forme une longue habitude . Si je venais à mourir sur une terre étrangère , on dirait seulement : ici a cessé de vivre une inconnue , dont la mémoire s’ est éteinte avec le son de la cloche funèbre qui annonçait sa mort , et l’on a vu passer son cercueil sans lui donner une larme . Mais quoi ! Toutes mes

pensées , même riantes , finissent par prendre une couleur sombre , semblables au jour que remplace la nuit .

La solitude donne peut-être cette triste teinte à mes réflexions. Oui je le sens , il faut se distrabe ; Adolphe veut que je voie du monde , je lui obéirai ; mais que dirai-je à ceux qui viendront me visiter ? Je ne saurai les entretenir que de mes maux , de mes espérances , de mes projets de voyage . Quand nous sommes malades nous croyons êtie plus que jamais présens au souvenir de nos amis; cependant ceux que je verrai ont des parents , des amis , des affaires , des malheurs même , qui les intéresseront bien plus , hélas , que ma pauvre santé . Dieu , que vois-je ? La solitude me rend égoiste .

6 Mai .

Hier matin Thérèse , Adolphe et le médecin sont venus m’ annoncer que je pomrai sortir pour me promener dans le jardin . Depuis que je suis renfermée dans ma chambre tout ce qui vient déranger la monotonie de mon existence , me rend inquiète , agitée . A peine sortie , 1’ air chaud , que je respirais , a rétabli le calme dans mon sein en y versant un baume salutaire . Il me semble qu un prisonnier qui recommence à jouir de la liberté , doit sentir ce que j’ ai éprouvé dans ce moment ; mes yeux ne pouvaient se lasser d’ admirer tant de beautés -, le ciel me paroissait plus azuré , la végétation plus vive qu’ à V ordinaire : illusion

naturelle à une personne cjui , après avoir été enfermée pendant longtemps, revoit la nature avec le plaisir de la nouveauté . A peine pouvais -je dire quelques mots , tant j’ étais occupée de tout ce qui m’ entourait . Mes pensées se multipliaient . J’ ai cru y mettre de V ordre en prenant un peu de repos dans une longue allée ombragée et toujours verte , où , dans le temps de mon bonheur , j’ avais coutume de passer des heures entières avec mes auteurs favoris , Homère , Virgile et le Dante ; je jouissais alors avec délices de leurs merveilleuses beautés . J’ ai visité la serre ; toutes les plantes étaient déjà exposées au soleil . J’ ai surtout examiné cette fleur si belle qui disparaît après s’ être montrée un instant . Tel a été , hélas , le sort de

mon pauvre enfant . J’ ai caché cette pensée à mon Adolphe , mais je suis sûre qu elle a aussi troublé son cœur . Je continuai ensuite ma promenade . C est dans ce pavillon que j’ai vu réunie la plus brillante société de la ville ; ici on a dansé ; la musique qu on exécutait là bas retentissait dans le jardin ; dans cet autre salon j’ avais coutume de m’ établir avec mes livres et mon ouvrage , j’ y recevais quelques personnes aimables , c’ est là que 1’ esprit remplaçait la folle gaieté excitée par la foule : à chaque pas que je faisais dans mon jardin j’ y retrouvais des souvenirs bien chers et longtemps effacés . C’ était une espèce de réveil après un sommeil long et pénible .

Je croyais revoir le monde, vivre au milieu de mes connaissances ; mon

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médecin était lui même étonné des nouvelles forces que je venais d’acquérir , je me sentais tout à fait bien .

En rentrant chez moi on m’obligea cependant de me mettre au lit . Il me fut impossible de dormir . Aujourd’ hui il fait beaucoup de vent , je ne pourrai pas faire de promenade *

7 Mai .

Les fleurs sont un don que le ciel fit à la terre pour la parer et l’embellir . Certain auteur arabe a dit „ que le jour où le soleil s’ unit à „ la terre , il fit éclore des fleurs „ sur le sein de son épouse . „

Les fleurs réveillent dans le cœurhumain toutes les émotions douces et tendres •, leur parfvun est un appel

à r amour , c est le langage de la nature inanimée, langage éloquent, qui enivre, qui transporte. Tantôt l’odeur suave d’une fleur rappelle à un amant malheureux les moments de délices qui ont réjoui son passé ; tantôt elle remplit le cœur de l’ innocence d’ une vague inquiétude , précurseur certain d’ une passion à venir.

Les anciens , qui savaient si bien honorer la divinité , auraient cru la profaner en la couronnant du diadème des rois de la terre ; ils pensaient , avec raison , qu’ une couronne de fleurs était bien plus digne de leurs célestes fronts . Le sacrifice de r innocence à la Divinité était une guirlande de roses , dont le doux parfum , disaient ils , est un encens plus agréable aux Dieux que l’ épais-

se et noire fumée qui s’ élève sur les bûchers d’ une hécatombe .

8 Mai.

V événement le moins important lorsqu’il nous est annoncé d’avance, et que nous 1’ attendons , devient so- , lennel.

L’ agitation que j’ ai éprouvée cette nuit , m’ a fait faire cette réflexion . Ce jour avait été fixé depuis quelque temps par Adolphe et mon médecin pour recevoir mes amis ; pleine de r idée de me retrouver , dans cette chambre solitaire , entourée tout à coup d* une nombreuse société, de remarquer dans les yeux de chacun r étonnement ou 1’ émotion que doit produhe la vue d* ime personne pres-

que mourante ; tout cela m’ a fait passer une nuit bien agitée , aussi j’ étais impatiente de voir finir ce jour qui , selon moi, devait être bien pénible.

Levée de bonne heure pour une pauvre malade , je me suis promenée dans ma chambre beaucoup plus qu à l’ordinaire ; établie ensuite dans ma chaise longue j’ ai vu enfin ce monde dont je craignais tant 1’ arrivée . Ils entroient tous sur la pointe du pied et avec cet air d’ intérêt qui calme au lieu d’ agiter . On parlait bas, et on m’ a témoigilé tant d’ amitié que je me suis trouvée , à la fin de la journée, plus gaie et avec plus d’espérance que jamais .

9 Mai .

Ma tête brûle ; j’ ai beaucoup parlé , j’ ai vu trop de inonde , il faisait très chaud dans ma chambre, je suis exténuée de fatigue. Cependant j’ ai eu tant de plaisir à revoir mes amis ; avec eux je répands des larmes de tendresse ; leurs marques de bonté , d’ intérêt me touchent si vivement , et me rendent si heureuse, que désormais , je le sens , je ne pourrai plus me passer de leur société .

C’ est une bien grande consolation

que de se voir aimée !

Thérèse est toujours près de moi pour me soigner ; quand elle me voit trop émue , elle répond pour moi , elle Interrompt les discours trop longs.

Je m’ attache de nouveau à la vie ! .

1 3 Mai .

Voila déjà trois jours que je n’ al pas une minute de liberté -, je ne puis ni lire ni écrire; quand la foule des visites sera passée , je reprendrai mes habitudes ; quelques heures de repos me sont si nécessaires !

Que de choses n ai- je point appris tous ces jours-ci ! Une personne malade est plus qu aucune autre au fait de tout ce qui se passe dans la ville ; ceux qui la visitent se font un devoir de lui porter quelques nouvelles pour r égayer , pour lui faire oublier ses maux ......

1 4 Mai .

Cette femme qui vient de me quitter, dont la beauté n a rien de comparable , sera donc aussi la proie de ce temps cruel et destructeur ! M.’’ de N . . . . qui T accompagnait , ne pouvait malgré toute son éloquence me distraire un seul instant de la contemplation de cette ravissante physionomie ; mes yeux y trouvaient un charme inexprimable . La beauté, par r empire qu elle exerce sur les cœurs, est une véritable souveraine . L’ être qui en est doué, lorsqu’il est méchant, est bien plus à craindre qu un autre ; < une belle physionomie inspire de la confiance , et ou se repose avec sécurité sur cette séduisante prévention.

1 5 Mai .

Mad. de O me charmait hier

par sa voix mélodieuse -, elle m’ a fait penser à ces rapports mystérieux , dans la nature , sur lesquels le Créateur à jeté un voile impénétrable pour nous dérober ses divins ressorts . Mad. de O . . . a une voix qui caresse doucement le cœur , qui émousse la douleur ; je crois que si deux personnes , V une heureuse et l’autre infortunée , T entendaient à la fois , elles finiraient , toutes deux , par éprouver la même espèce d’ émotion .

Oui , ce qu elle inspire est justement cette émotion vague , cette mélancolie qui naît tout à coup au milieu de la joie , ou qui suit souvent V explosion du désespoir . Sa voix a

quelque chose de rêveur et de céleste . 11 me paroît toujours qu elle chante une hymne à la divinité, car elle rappelle Y idée de ce recours de tous les êtres sensibles à la providence , soit pour la prier d’ adoucir des maux, soit pour la remercier d’un bienfait . La musique a son genre d’éloquence , c’est une éloquence vague , voilée ', elle ne persuade point comme la parole , mais elle fait sentir aussi vivement ; elle émeut , elle entraîne , cependant elle ne saurait jamais porter à des crimes . De tout temps on a attribué à la musique un pouvoir surnaturel ; la fable nous représente Orphée remuant les rochers , apaisant les bêtes farouches , et civilisant les hommes : Pithagore , avec sa philosophie poétique , soumettait les corps célestes à 1’ harmonie des tons ;

nos livres sacrés nous font voir Saül en démence appaisé par lâ harpe de David : nous savons que dans le nouveau monde il est des serpens affreux qui dévorent les hommes, qu’aucune arme ne saurait vaincre ; mais qu un frêle chalumeau peut dompter : la musique enfin se rattache à tous les sentimens nobles , tendres et généreux ; elle dérobe au guerrier r idée de la mort , elle rend à l’inconstant tout son amour .

i6 Mai.

Je pardonne aux personnes qui ont éprouvé des malheurs , qui ont été injustement persécutées , de haïr les hommes et de les fuir; mais je n’excuse point ces gens qui font profes-

sion de mépriser leurs semblables , qui se lancent au milieu de la société pour épier les défauts des autres et les signaler : ces gens là

doivent avoir un cœur dépravé ; ils ne cherchent à abaisser les autres que pour ne pas se trouver au dessous d’ eux . „ J’ aune mieux glaner les „ vertus que récolter les vices „ di-« sait avec raison un moraliste .

Une pâleur intéressante , un re^ gard timide, un sourire mélancolique, une tête doucement penchée , un maintien modeste; tel est ce que la

charmante Mad. de C a de

commun avec cette Madone du Corrège , qui fait T admiradon de tou-*

tes les âmes sensibles , si T une inspire la piété , l’autre en est l’ exemple .

1 7 Mai .

La première fois que je vis M.' de G .... il m’ inspira un profond respect ; sa physionomie est noble , réfléchie et r on ne voit point sur son visage les traits hideux qu impriment les passions nées de l’ égoïsme ; ses yeux ont longtemps contemplé le ciel , sa bouche n a jamais prononcé le mensonge . Après avoir fait des études variées et étendues , après avoir parcouru d’une manière honorable une longue carrière , il jouit du fruit de ses travaux , la considération qu’ ils lui ont acquise -, c’ est là sa véritable récompense .

i8 Mai .

Julie est belle . Elle a une voix douce , un regard fin et voluptueux , une petite bouche , un cou long , des cheveux bouclés ; elle a le maintien d’ une demoiselle qui vient de grandir tout à coup ; ses yeux caressent lorsqu’ elle parle ; ses paroles sont choisies , ce sont des idées fines qu elle exprime avec grâce ; elle les prononce d’ une voix faible , de manière à faire croire que c’ est un mystère ; tout ce qu elle dit a 1’ air d’ être voilé ; elle se plait elle-même dans le demi jour .

Joséphine a une de ces physionomies qui sont l’ image de la mélan-

colie . On dirait qu’ elle est menacée d’ un malheur , qu elle en a le pressentiment .

1 9 Mai .

On m’ a montré aujourd’ hui le portrait de M/ V . . . , tel qu il était il y a 3o ans; c’est maintenant la même vivacité dans les yeux , mais ses traits ont un caractère plus prononcé . Ses cheveux argentés , sa taille haute et dégagée lui donnent un air très noble ; il suffit de le voir pour deviner que c’ est un homme du gland monde . Lorsqu on entend

parler M/ de V on s’ aperçoit

aussitôt qu il a cultivé les arts , les sciences , et la bonne société ; car il exprime ses idées d’ une manière

élégante et fleurie . On devine aussi que c est sous le beau ciel de V Italie que son imagination s est formée .

On voudrait toujours le voir , sa physionomie elle même est éloquente .

Il instruit sans blesser T amour propre ; il est savant , mais non comme celui qui veut à tout moment prouver qu’il sait, non comme celui qui croit seul tout savoir , ou comme celui qui ne sait que pour lui seul .

ao Mai .

Je suis sortie en voiture avec Thérèse ; Adolphe montait à cheval . Le bruit du pavé , la vue de tant de monde , de tant d’ objets divers in a étourdie ; mais à peine hors de la ville , il me paioissait que nous rou-

lions sur une tendre pelouse . C* est par le môme chemin que nous allions autrefois à la campagne . Je tâchais de m’ oublier , de me reporter à ces temps heureux , de me figurer que je me retrouverais bientôt au milieu de mes chers villageois .

Le cheval d’Adolphe était superbe , il semblait fier de le porter , il hennissait , frappait du pied , couvrait son mors d’ une abondante écume ; son chien favori courait , aboyait de plaisir , revenait vers lui tout haletant , tournait autour de la voiture , se dressait sur ses pattes de derrière comme pour me saluer .

Arrivée au pied des montagnes qui sont près de la ville, nous avons aperçu un troupeau qui descendait de la cime la plus élevée ; on aurait dit que c’était ' une lave qui coulait lentement du haut

d’un cratère. J’étais enthousiasmée, muette d’ admiration , je ne pensais à rien , je voyais , je respirais, je sentois ; mais je fus bientôt tirée de ma rêverie en voyant un pauvre bûcheron (]ui tâchait de relever sa femme , elle était tombée sous 1’ énorme poids qui chargeait sa tête . Je fis arrêter . Adolphe descendit de cheval pour secourir cette infortunée . La pauvre femme , pâle , le visage tout meurtri , revint enfin de son évanouissement ; elle n’ avait rien pris depuis deux jours .

Le ciel nous a envoyés ici pour lui sauver la vie ; nous ne 1’ abandonnerons jamais , Adolphe me T a promis . Rentrée dans ma chambre , je la trouvai monotone , sombre , triste , j’ y étouffais . Qu’ on est heureux de vivre au milieu de cette éblouissante nature ! Les palais ne sont que des

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