DU MANUSCRIT
Il est de ces jours brûlants où la nature entière est dans un profond silence ; on n’ entend pas même le murmure du ruisseau , il est tari jusqu à la source .
Exténuée par la chaleur de la saison et par de cruelles souffrances , Amélie ne pouvait plus dire un mot sans être émue . Sa vie comme une flamme légère étoit prête à s’ éteindre .
La lecture des livres saints la tenait
alors dans de profondes méditations ; c est ainsi qu elle préparait son ame pour r éternité . Souvent elle rappellait à sa mémoire ce mot de Bernardin de S.* Pierre. La mort n’est que la nuit de ce jour inquiét qu on appelle la vie .
« Quand la nuit viendra pour moi , « disait-elle , ne pleurez pas , voyez « quelle existence est la mienne ; je « suis bien à charge aux autres et à « moi-même » . Elle me parlait toujours de son époux . Un matin je la trouvai toute en larmes; elle me raconta qu elle avait beaucoup souffert , et qu Adolphe avait veillé près de son lit. « O s’écria- t-elle , ce qui me déchire , « c’est de voir souffrir celui qui m’ a « rendue si heureuse pendant tant d’an- « nées » . Elle ne quittait plus le lit ; un jour se sentant moins faible qu à r ordinaire , elle me dit . « Mon amie
prenez tous ces papiers , une partie doit être brûlée , T autre vous intéressera peut-êtie . Je ne les donne point à Adolphe , ils lui rappelleraient trop vivement son Amélie souffrante . Mon journal est fini ; non seulement je ne pourrais y rien ajouter , puisque les forces me manquent ; mais je sens encore que mes pensées deviennent tellement vagues , que je ne puis plus les saisir ; elles échappent de ma mémoire , comme un rêve fugitif qu on veut envain retenir, 1’ esprit n en garde aucune empreinte , le cœur seul palpite encore de sa présence . En parcourant , après ma mort , ce que j’ ai écrit , vous y trouverez un portrait bien fidelle de mon époux , donnez-le lui dès qu il sera plus calme . >*
« Je ne tiens plus à la vie que ♦» par le cœur , dit-elle un autre jour , « il est plein d’ amour pour Adol- «< phe , d’ attachement pour toi et « de regrets pour mon pauvre en- «« fant ». Je crus alors que le torrent de ses laimes allait entrainer son ame ; elle eut des convulsions qui nous remplirent d’ effroi . Rarement elle parlait de son fils ; mais ce triste souvenir ne 1’ abandonnait jamais .
«< Une seconde convulsion comme ceb « le de ce matin , me dit-elle plus « tard , m’ ôtera la vie . Je demande « pourtant à Dieu qu Adolphe ne soit « pas témoin de mon dernier soupir .
« Je frissonne toujours , lorsqu en le « regardant je crois que mes yeux „ lui font un éternel adieu . „
Nous étions vers la fin de Juillet au moment de la plus grande cha-
leur ; je me trouvais depuis plusieurs heures près du lit d’ Amélie qui semblait être beaucoup mieux . Il était deux heures de V après midi , Adolphe , voyant son épouse dans un état plus calme , sortit pour remplir une commission qu elle lui avait donné ; car cette inappréciable amie , au milieu même de ses soutfrances , n oubliait pas de soulager les malheureux . Au moment où son époux la quittait je la vis jeter sur lui un triste regard : des larmes tombèrent de ses yeux à T instant où la porte se referma . J’ étais émue , je cachais mes pleurs . Elle fit signe aux personnes qui se trouvaient dans sa chambre de se retirer ; car elle sentait le besoin de se trouver seule avec moi . Un profond silence régnait dans cette chambre , il était seulement in-
lerrompu par le bruit que faisaient , de temps en temps , de grosses mouches qui venaient frapper contre les ■carreaux des fenêtres . Il était trois heures ; le soleil dardait ses rayons enflammés ; la chaleur était insupportable ; à peine pouvais-je respirer. Amélie semblait être dans un moment d’extase . Elle me pria d’ ouvrir la fenêtre . Je voulus baisser le rideau ; mais elle m’ en empêcha avec un signe de tête . L’ air du dehors était plus brûlant encore . Je m’ étais replacée doucement à côté d’ elle ; lorsqu’un corbeau , en frappant l’air de ses ailes, vint s abattre sur la fenêtre -, je fus extrêmement effrayée . J’ aurais voulu le cacher à sa vue , Je le chasse , et toute troublée , je m’ approche d’ Amélie . « Oh il ne m’ effraye pas , dit -elle en souriant , la mort n’est-
« elle pas plus horrible que lui ? . »
Elle se sentait étouffer . Je lui donnai une potion rafraîchissante ; alors une sueur froide la couvrit entièrement . Son vénérable confesseru: , que j’avais rappelé, lui adressait des paroles consolantes ; elle prononça elle-même son invocatiop à la divinité « Mon Dieu « tu m’ as donné le bonheur , tu me « r as ravi , j’ adore tes mystères im- •< péné trahies , conserve Adolphe!...»
Tout à coup elle se soulève , et demande le portrait de son époux ; elle croyait le saisir avec ses mains , mais elles ne lui obéissaient plus *, elle veut le toupher avec ses lèvres décolorées , mais la mort voulut lui ravir cette faible consolation . Cette image si chère s’obscurcit à ses yeux.
Elle paya de sa vie ce dernier regard ,
et le nom d’ Adolphe quitta ses lèvres en même temps que son ame .
Adolphe plus heureux que moi n a pas survécu longtemps à son Amélie .
Quatre cyprès , sombres comme ma douleur , sont devant la chapelle ou repose Amélie , son père , son époux et son fils .