D’ AMÉLIE
J e vois approcher T heure ou mon corps retournera dans le vaste néant , et où mon ame prendra son essor t pour paroitre devant Dieu . Prosternée maintenant pour adorer mon Créateur , je le supplie de répandre ses bontés , ses bénédictions sur l’être le plus cher à mon cœur , sur celui qui m’ a toujours donné l’ exemple de la vertu , sur mon époux , à qui je dois tout le bonheur que j’ ai goûté pendant le trop court espace
de notre union . J’ ai répandu V amertume sur ses jours par V excès de ma sensibilité ; je lui en demande pardon à genoux , et je me sens humiliée de mes fautes . Je le remercie de tous les soins qu il m’ a prodigués pendant ma longue maladie , de la patience avec laquelle il a supporté les peines et les inquiétudes que je lui ai causées malgré moi .
Toute la fortune que je reçus de mon père , je prie mon époux de V accepter . Je lui recommande les deux orphelines que j’ ai mises en pension ; il leur donnera une dot le jour où elles se marieront . Je n ai pas besoin de lui parler en faveur de nos villageois .
J’ espère que ma bonne 1 hérèse voudra bien accepter mon portrait et les bracelets faits avec mes cheveux , faible témoignage de la reconnaissance
que je lui dois pour tout ce qu elle a fait pour moi. Mes yeux remplis de larmes m’ empêchent presque d écrire ; si les tendres soins pouvaient rendre la santé , ceux que j’ ai reçus de mon époux et d’ elle me feraient vivre pour eux .
Je laisse ma garde-robe à mes femmes de chambre . J’ espère qu elles ne seront plus dans la nécessité de servir ; mon époux leur donnera une pension . Je n’ ai qu’ à me louer d elles , et je les prie de n attribuer qu a ma santé la mauvaise humeur qui les a quelquefois chagrinées .
Je demande que , mes dentelles , mes schalls , soient vendus , et que r argent de ces objets de vanité soit employé à orner la chapelle où est déposé mon père , et où je désire être enterrée à côté de mon pauvre enfant .
Après une union si douce , après un accord si parfait , Adolphe sera sans doute plongé dans la douleur dès qu il se verra privé de sa compagne , mais lorsque dans mes yeux il ne pourra plus , avec son empressement accoutumé , chercher à lire mes désirs , c’ est ici qu il les trouvera ; je le supplie de ne point s abandonner aux émotions de son cœur , de vivre pour les infortunés qu’ il soulage , et de n accompagner mes funérailles d’ aucune pompe . S’ occuper du repos de mon ame, c’est tout ce qu’il pourra encore faire pour moi après ma mort ; il distribuera pour cela d’ abondantes aumônes, car les prières des malheureux arrivent plus facilement au trône de la divinité .
L’ idée d’ un avenir calme et heureux pour Adolphe serait bien conso-
lante pour moi , je quitterais alors cette terre avec regret , mais sans crainte .
Dieu m’ accordera j’ espère cette douce persuasion . Que le souvenir déchirant de ma mort et de mes souffrances ne trouble jamais T ame de mon époux , qu il pense à moi comme à un ami qu on va revoir , qu il parvienne enfin au bout d’ une longue et paisible carrière ; je ne 1’ attendrai que peu de temps , car au sein de r éternité les siècles passent comme des éclairs .
Je meurs tranquille depuis le moment où j’ ai exprimé ce que me dictait mon cœur , et j’ ose me présenter avec plus de calme devant mon Créateur, en lui recommandant encore une fois mon ame , mon Adolphe et Thérèse .