Ameline DU Bourg
Dans un moment où les travaux historiques m'étaient devenus impossibles^ , c'est vous qui m^ave:{ conseillé de chercher dans les œuvres d'imagination les jouissances que f avais jusque-là demandées à des études plus austères. Vous m'aves^ indiqué les principales règles du grand art auquel votre vie a été consacrée y vous m*ave:{ enseigné surtout à restreindre Faction dans ses véritables limites, et à rechercher la couleur et le relief
en bannissant tout développement inutile, Veuille7{ donc accepter ce petit volume comme un témoignage de ma profonde gratitude et de mon inaltérable attache^ ment.
A. Franklin.
Bellevue, août 1874.
AMEUNE DU BOURG
LE 3o mars iSSg, Paris s'éveilla au bnût des docbes qui, dans toutes les égËses, tintaient un glas funèbre. Dq)Uts Saint-Germain- FAuxerrois jusqu'à la Bastille, les rues interdites aux attelages, restaient silen* cieuses et présentaient un aspect inaccoutumé de deuil et de recueillement.
On ne pariait qu'à voix basse; sur tous
AxMELiNE DU BOURG.
les visages se lisait une expression d'ardente curiosité, unie à un vague sentiment de crainte. De hautes tapisseries garnissaient la façade des maisons. Audessus de chaque porte brûlait une torche de résine, d'où s'échappait, au milieu d'un nuage de fumée, une flamme rougeâtre, à laquelle l'éclat du jour prêtait des lueurs blafardes.
Un grand acte allait s'accomplir.
Depuis quarante ans, malgré les édits, les persécutions, les supplices, l'hérésie prêchée par Luther en Allemagne avait fait en France et à Paris surtout de continuels progrès. Aucune classe de la société n'avait échappé à la contagion \ la noblesse, le parlement, l'armée, la bourgeoisie, le peuple, le clergé même
comptaient de nombreux disciples de la doctrine nouvelle, disciples exaltés parfois jusqu'au fanatisme, fidèles jusqu'à la mort, et qui se livraient presque publiquement à une incessante propagande.
Le roi suivait d'uii œil inquiet ces symptômes menaçants. La question théologique ne lui tenait pas fort à cœur; mais rinutilité des rigueurs jusque-là déployées l'irritait, et la résistance opposée à son autorité lui persuadait que la colère du ciel ne pouvait manquer de s'appesantir sur une nation ainsi révoltée contre l'Église.
Visiblement, cette pensée le préoccupait.
Pour apaiser le courroux du Seigneur, au moins pour conjurer les effets de sa
AMEMNE nu BOrïG.
▼engeance, les pamphlets huguenots lui conseillaient bien d'éloigner Diane de Poitiers, sa favorite; mais, Diane étant catholique très-fervente , on ne de\'ait c\"idemment voir là qu'une iniurieuse ironie. Le roi s'arrêta donc à l'idée d'*organiser une procession expiatoire^ plus nombreuse et plus solennelle qu'aucune de celles dont Thistoire eût conservé le souvenir.
La reine prétexta une indisposition et, comme toujours, laissa la place à sa rivale. Henri II et Diane entendirent la messe à Saint-Germain-rAuxcrrois, puis le cortège se mit en marche.
De distance en distance, la procession s'arrêtait, entourait un bûcher prq>aré dès la veille, et assistait au siqpplice d^un
hérétique, qui était brûlé vif et à petit feu. Devant la croix du Trahoir, située entre • la rue Saint-Honoré et la rue de TArbre- Sec, on exécuta un receveur nommé Nicolas Valeton; à la place de Grève, Barthélémy Milon, un paralytique; au cimetière Saint- Jean, Etienne de la Forge, riche négociant de Tournay. Les deux plus coupables, ceux qui avaient paru le plus endurcis dans le mal, étaient réservés pour la place située devant la Bastille, dernière étape de ce pieux pèlerinage.
Là surtout s'étsdt portée la foule. Les environs de Paris avaient envoyé leur contingent de spectateurs. On se pressait ^ox fenêtres, aux balcons, on montait sur les lourdes bornes de pierre, on avait en-
vâhi jusqu^aux toits et, le col tendu, chacun admirait la magnificence de cette cérémonie vraiment imposante.
En tête de la procession marchaient les quatre ordres mendiants, cordeliers, carmes, augustins, jacobins, dans leurs robes noires ou blanches, à larges capuchons.
Après eux s'avançaient, en grand costume, les prêtres de toutes les paroisses ainsi que les moines et les religieuses de tous les couvents. Ils portaient dans des reliquaires et dans des châsse$ le corps de saint Germain, ceux de saint Martin, de saint Victor, de saint Marcel et de sainte Geneviève.
Le chapitre de Notre-Dame venait ensuite.
Quand il eut défilé, le bruit des tambourins, des fifres et des violons, qui jouaient une marche funèbre, annonça Tarrivée des Suisses, vêtus de velours noir sur lequel se détachaient en argent les armes du roi.
Un spectacle saisissant se déployait ensuite. Deux cents évêques, archevêques et cardinaux précédaient Tévêque de Paris, placé sous un dais de velours violet et entouré par les chantres et les chanoines de la Sainte-Chapelle, Ces derniers offraient à la vénération des fidèles les reliques augustes dont ils étaient les gardiens, et qui, depuis saint Louis, ^n'avaient jamais paru au dehors; c^étaient, disent les historiens du temps, la verge d'Aaron, les tables de Moïse, un mor-
ceau du bois de la vraie croix, la couronne d'épines, du sang de Jésus-Christ, et du lait de la sainte Vierge.
Puis, chargés de chaînes, entourés de soldats, paraissaient les deux hérétiques destinés au bûcher de la Bastille. Le premier, vieillard à cheveux blancs, se nommait Florent Marion, et exerçait la profession de relieur. L'autre, Marie La Catelle, était une belle jeune fille de vingt ans à peine. Des revers de fortune Pavaient contrainte d'entrer comme institu* trice chez le cardinal de Châtillon, évêque de Beauvaîs, qui s'était marié et avait des enfants. Le cardinal, fort compromis luimême, n'avait pu la sauver.
Ces deux malheureux, témoins impas- .sîbles des exécutions précédentes, étai^it
AxMELINE DU BOURG. II
escortés depuis Saint-Gennain-4'Auxerrois par une multitude en haillons, qui les accablait d'injures, leur lançait des pierres et les poursuivait du sinistre refrain : Au fagot ! Au fagot !
Au moment où ils allaient pénétrer sur la place, un tel élan de curiosité s'empara de la foule, qu^elle repoussa les archers, envahît la chaussée et se mêla au cortège.
Il en résulta quelques minutes d'un désordre inexprimable, pendant lequel se produisit un incident que nous devons raconter.
Il y avait à l'extrémité de la rue Saint- Antoine un endroit fort convoité et qui, en vérité, méritait de l'être. C'était un pavé hors de service et qui avait été relégué dans Pembrasure d'une porte depuis long-
temps condamnée. De là, on dominait toutes les têtes, et le regard pouvait suivre les péripéties du drame qui allait s'accomplir. Malheureusement, la pierre, effritée par un long usage, se refusait à un aplomb parfait, et maître Guillaume, un rôtisseur de la rue de la Huchette, qui s'en était emparé dès le matin, venait de perdre l'équilibre*, il était tombé sur un honnête maçon, qui l'avait reçu en jurant, et pendant que tous les deux se disputaient, leurs voisins ravis s'élançaient à l'assaut de cet observatoire si envié.
Parmi les plus acharnés, figurait une femme déjà âgée, et dont il était assez difficile de préciser la condition ; cependant, à en juger par ses vêtements,' d'où la soie et le velours étaient bannis, ce
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devait être soit une bourgeoise aisée, soit une servante de bonne maison. Près d'elle se tenait une jeune fille d'une beauté et d'une distinction remarquables, et qui paraissait avoir dix-sept ans environ. Son costume, en complète harmonie avec sa personne, était à la fois simple et gracieux. Un col montant très-élevé, appelé gorgias^ se dégageait de son corsage.
Celui-ci, entr'ouvert sur le devant dans toute sa longueur, était, en outre, partout tailladé, et semé de déchiquetures où crevés remplis par des bouillons de soie blanche. La même disposition se retrouvait sur les manches, qui allaient en diminuant de largeur depuis les épaules jusqu'aux poignets. Aux épaulettes s'attachaient les fausses manches ou manche-
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rons^ qui pendaient derrière les bras. La robe de dessus était, comme le corsagCi d'une étoffe légère à reflets mats et d'une nuance jaune mêlée de tons roses, connue sous le nom de tanné. Une ouverture^ qui commençait en pointe à la taille et allait en s'élargissant jusqu'en bas, laissait apercevoir la robe de dessous ou cotte^ qui était de soie noire. Des escarpins à semelle de liège fort épaisse emprisonnaient les petits pieds de la jeune fille, et une toque haute et étroite parait sa tête chargée d'admirables cheveux blonds.
La vieille dame, suivie à grand'peine par sa compagne, s'était avec une ardeur toute juvénile, précipitée vers le pavé aussitôt qu'elle l'avait vu libre.
AMELINE DU BOURG. I :>
— Prenez garde, Ursule, disah la jeune fille, ne sommes-nous pas fateo ici?
— Venez, vaiez, Madonoiselle, rqpiiquait Ursule qui, Vcal enflammé, jouait des coudes au milieu de la foule. Et die ajouta d'un ton de reproche : Nous oe serions point en pareille société, si vous aviez accepté le balcon que vous offrait hier si gracieusement M. le président Minard.
— Partons, Ursule, je vous en prie, j'ai peur. Que dirait mon père s'il nous savait ici?
— Venez, venez, répétait Ursule haletante, nous y sommes.
En effet, elle touchait au but, quand soudain la place se trouva prise. Un
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jeune homme alerte et bien découplé avait repoussé ses nombreux concurrents et venait d'apparaître sur la pierre. Pour rinstant, il ne semblait point enorgueilli de sa victoire, mais sagement étudiait les moyens de rester en équilibre sur sa conquête. .
C'était bien, d'ailleurs , la meilleure, la plus bienveillante, la plus gaie, la plus insouciante physionomie que Ton pût trouver. Il portait l'élégant costume des écoliers de cette époque, mais son haut-de-chausses et son pourpoint étaient râpés sur toutes les coutures. .
— Monsieur, dit Ursule tout essoufflée en s'adressant à l'écolier, ne reste-
t-il pas un peu de place auprès de vous î
• AMELINE DTJ BOURG. I7
* — En largeur, non ; mais en hauteur nous avons de Fespace, répondit gaiement le jeune homme ; le ciel est loin et mes épaules sont solides. Par ma foi, si la jolie fille qui est devant vous voulait
accepter de
Il n'acheva pas- La compagne d'Ursule venait de lever les yeux sur lui, et il y avait dan» son regard un tel air de dignité blessée, que l'écolier reprit :
— Je serais très-heureux de céder à Mademoiselle TAroit domaine que j'occupe.
— Je votts remercie, Messire, reprit la jeune fille avec douceur, mais d'un ton qui n'admettait point de réplique.
Cette petite scène s'était passée en moins de temps qu'il ne nous en a fallu
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pour la raconter. Les archers avaient distribué à droite et à gauche quel* ques coups du bois de leurs hallebardes , et la procession s'était remise en marche.
On vit alors défiler la municipalité de Paris. Deux mille bourgeois armés, formant une troupe d'élite choisie parmi les dix-sept métiers de la Ville, étaient suivis de cent archers en hoquetons brodés d'or, de cent vingt hacquebutiers et de soixante arbalétriers en grande tenue.
Venait ensuite le prévôt des marchands, couvert d'une robe mi-partie cramoisie et tannée.
On remarquait derrière lui :
Les quatre échevins, en robes de velours ; •
AMELINE DU BOURG. I9
Les seize quartiniers, en robes de satin noir ;
Les quatre maîtres-jurés de la draperie, en velours noir ;
Les quatre maîtres-jurés de Pépicerie, en velours tanné ;
Les quatre maîtres-jurés de la mercerie, en velours violet ;
Les quatre maîtres-jurés de la bonneterie, en velours tanné ;
Les quatre maîtres-jurés de l'orfèvrerie, en velours cramoisi;
Les quatre maîtres-jurés de la pelleterie, en velours pers.
Trente sergents du guet les escortaient.
Enfin s'avançait le roi, seul, tête nue, une torche à la main ; et à quelques pas
de lui, Diane, entourée d'une foule de dames de la cour. Puis, placé sur une haquenée revêtue d une housse de velours violet traînant jusqu'à terre, le sceau du roi, dans un coffret d'or semé de fleurs de lis, et gardé à vue par les quatre chauffe-cire.
Tout cela ne semblait pas satisfaire Ursule, qui, les yeux brillants d'impatience, tourmentait ses voisins, se dressait sur la pointe des pieds, et regardait sans cesse dans la direction de la rue Saint-Antoine.
N'y tenant plus, elle tira l'écolier par la manche.
— Messire, demanda-t-elle, n'aperçoiton pas encore ces messieurs du parlement?
— Silence, Ursule, je vous en supplie^ dit vivement la jeune fille.
— Ils seront ici dans cinq minutes^ répondit Técolier, ils suivent ma tendre mère FUniversité. Mais la place ne pourra jamais contenir tant de monde, et on doit avoir déjà bien de la peine à s^ caser.
L'Université arrivait en grande pompe* En tête figurait le recteur, précédant les quatre Facultés : théologie, droit, médecine, arts, qui étaient représentées par les professeurs, régents, bacheliers et maîtres-ès-arts. Venaient enfin les coK léges et les séminaires, troupe compacte de trois mille jeunes gens, dont chacun tenait à la main une torche de cire vierge.
La place Saint- Antoine s^était peu à peu remplie, et la procession, fréquemment arrêtée dans sa marche, avançait maintenant avec une extrême lenteur. Une nouvelle halte eut lieu lorsque la Sorbonne, le plus ancien des collèges de Paris, allait déboucher sur la place. La foule contemplait avec émotion ces vénérables docteurs, dont la science était proverbiale en Europe, et qui comptaient parmi les plus redoutables adversaires de rhérésie. L'un d'eux appela d'un signe le bedeau qui était en avant, lui dit quelques mots, et celui-ci, quittant le milieu de la chaussée, s'approcha de l'écolier.
— C'est à Messire François Morel que j'ai l'honneur de parler ? demanda-t-il respectueusement.
— Eh I sans doute, maître Nicolas.
Votre vue me rappelle même que, depuis une année, ou peu s'en faut, j'ai négligé d'aller présenter mes devoirs à mon bien cher oncle. M'apportez-vous de ses nouvelles, au moins ?
— Notre très-sage maître Démocharès vous en donnera lui-même, Messire, car il désire vous parler, et il vous prie de passer chez lui après la cérémonie.
Toutes les têtes s'étaient retournées vers l'écolier , et la physionomie de ses voisins trahissait en général plus de curiosité que de sympathie, Le docteur Antoine de Mouchy, qui avait changé son nom en celui de Démocharès, s'efforçait de faire triompher en France les doctrines de l'inquisition espagnole, et il
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s'était rendu célèbre par son impitoyable âcharnemast contre les huguenots. Les Parisiens lui accordaient cette admiration instinctive qu'ils ressentent pour la force matérielle, pour tous ceux qui les fouail*lent et les domptent ; par allusion à son nom, ils qualifiaient de mouchards les.
espioas qu'il lançait à la recherche des hérétiques^
Une fois sur ce chapitre, les commen-taires avaient beau jeu. Mais ils furent subitement interrompus : le bruit s^était répandu de proche en proche que Texé*^ cution commençait.
Florent Marion passait pour un homme énergique et opiniâtre, et on le croyait capable de braver avant de mourir le roi et le clergé^ en. confessant publiquement
sa foi. Il fallut donc prendre vis-à-vis de lui les précautions usitées en pareil cas.
Le bourreau installa Manon sur le bûcher, lui ouvrit la bouche, saisit sa langue, la tira au dehors, et la fixa à la joue avec une cheville de fer.
La foule n^apercevait rien de cette scène, et dans les groupes les plus rapprochés on causait à voix basse en attendant la vue des flammes. .
— Est-ce par Thommè ou par la femme que Ton commencera ? demandait l'un.
— La Catelle passera la dernière. Le reaeur le disait tout à Theure au principal du collège des Cholets.
— Est-ce maître Démocharès qui a.
dénoncé Marion ?
— Je ne sais trop, répondit le libraire Jean Dallier, et pourtant je rai vu arrê^ ter ; sa boutique touche la mienne, dans la rue Saint-Hilaire.
— Ahi Et qu'a-t-il fait ? qu^a-t-il dit ? s'écrièrent toutes les voix.
— Il avait reçu, pour les relier, des ouvrages déclarés hérétique^ au premier chef, reprit le libraire tout fier de Tatteniion qu'on lui prêtait, le Cymbalum mundi^ la Bible de Le Fèvre d'Etaples, ïEnchiridium d'Erasme, le Caton chrétien^ et on les a saisis chez lui.
— Mais les lisait-il ?
— Je ne sais trop ; car je Tai toujours regardé comme un honnête homme, dur à la besogne, et point occupé de matières tkéologiques.
— Est-il vrai, demanda maître Guillaume, qu'au dernier moment on voit le diable sortir de la bouche des hérétiques en poussant un grand cri ?
— Cest ce que nous allons savoir dans un instant, répondit prudemment le libraire.
En effet, sur la place le drame continuait.
Au pied du bûcher s'élevait une énorme poutre, sur le sommet de laquelle reposait en équilibre une pièce de bois formant balançoire. A celle de ses extrémités qui planait au-dessus du bûcher pendait une forte chaîne terminée par un collier de fer, qui fut rivé sous les bras du patient; à l'autre bout était fixée une corde que tenait l'un des valets du bourreau.
Quand ces préparatifs furent achevés, le cardinal de Lorraine s'approcha, et^ avec le cierge quUl avait à la main, il mit le feu au bûcher. Des pétillements se firent entendre, et bientôt une épaisse fumée monta vers le ciel. Pour éviter qu'elle n'étouffât le condamné et n'abrégeât ainsi son supplice, le bouireau et ses aides se suspendirent à la corde, et soulevèrent le malheureux, qu'ils laissèrent retomber dans le brasier dès que le bois fut en flamme. Puis, l'ayant presque aussitôt retiré, ils le maintinrent en l'air, de manière à le brûler réellement à petit feu. Jaloux sans doute d'exciter l'admiration du roi, ils opérèrent cette fois avec une telle habileté que Manon, reculant les limites alors
assignées par la science aux forces humaines, put se sentir consumer jusqu'à la ceinture, avant d'avoir perdu connaissance.
Le premier rang de fenêtres du palais des Tournelles s'ouvrait sur un large balcon, où s'installait la Cour lorsqu'un tournoi avait lieu sur la place Saint- Antoine. Henri II et Diane, environnés de nombreux courtisans, et assis derrière la balustrade tendue de velours rouge, contemplaient en silence la scène qui se déroulait à leurs pieds. Les membres du cortège, rangés en colonnes serrées autour du bûcher, récitaient à voix basse les prières des morts, tandis que le chant lent et grave des prêtres couvrait les sourds gémissements de la
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victime. Dans les rues voisines, la foule^ excitée par la vue des flammes et par Todeur de chair brûlée que le vent chas»
sait au loin, s^agitait, applaudissait, et répétait en choeur sur un ton monotone le refrain accoutumé : Au huguenot^ les fagots ! Au huguenot , les fagots I
Cependant, à part chez quelques agents de Démocharès, disséminés dans les groupes pour y entretenir l'enthousiasme, ces haineuses manifestations étaient dictées beaucoup moins par la cruauté que par la peur. La populace, stupide et brutale, toujours prête à acclamer tout spectacle, vociférait de confiance; mais la masse blâmait au fond du cœur ces barbaries inutiles, et plus d'un des spectateurs se rappelait en frémissant
AMELINE DU BOURG. 3l
telle parole compromettante qui avait pu lui échapper. Ces sentiments étaient surtout ceux de la classe aisée, et un œil même peu exercé les aurait lus sur le visage de presque toutes les person-»
nés qui entouraient François Morel.
La jeune fille terrifiée baissait la tête et semblait étrangère à ce qui se passait au* tour d^elle. Un combat acharné se livrait dans rame d'Ursule entre la curiosité, la pitié et l'effroi. Elle était parvenue à poser un pied sur la pierre qu'occupait l'écolier, et, aidée par lui, elle pouvait de temps en temps planer audessus de la foule ; elle lançait alors vers la place des regards avides , et retombait aussitôt en poussant des exclamations d'horreur. La langue lui démangeait sin-
gulièrement, mais sa compagne ne paraissait pas en état de l'entendre, ni récolier disposé à l'écouter. Elle devait donc se contenter des renseignements qu'en recevait le cercle qui s'était formé autour de lui.
— La seconde exécution commencerat-elle bientôt ? demanda d'un air dégagé Jean Dallier, épouvanté du supplice de son voisin, et qui s'efforçait de dissimuler son émotion.
— La Catelle souffrira moins longtemps que Marion, répondit l'écolier, car on n'a disposé pour elle qu'un poteau ordinaire. Mais elle est déjà à moitié morte de frayeur, il faut deux hommes pour la soutenir. Ah!,..
L'écolier, les yeux tendus, s'était ar-
rêté sur ce dernier mot. Dix voix s^écrièrent :
•— Eh bien ! qu'y a-t-il ? parlez donc !
— La Gatelle, affolée de terreur, a échappé aux aides qui la dressaient devant le poteau ; elle a bondi à terre. . . Elle est étendue sur le pavé... Elle tend les bras vers le balcon... Elle supplie la favorite.
— Et que fait Madame Diane?
— Elle repousse d'un geste de dédain la huguenote... Le bourreau arrive... On relève La Gatelle... Ce ne sera pas long maintenant... Le duc de Guise met le feu au bûcher... C'est vraiment dom»
mage, une si belle fille I... Les chants commencent. . . Voyez- vous la fumée ?
Un horrible cri retentit ; La Catelle ve-
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nait d'être atteinte par les flammes. Le peuple répondit à ce suprême appel par son refrain ordinaire : Au huguenot, les fagots ! Au huguenot, les fagots !
Tout à coup, le cheval jusque-là fort calme de Tarcher écossais qui était en faction à la porte du palais des Tournelles, s'emporta et vint se précipiter au milieu du groupe le plus bruyante Des cris d'effroi retentissent de toutes parts, chacun cherche à fuir,^ une mêlée indescriptible se produit; une femme tombe et est foulée aux pieds par Tani* mal qui poursuit sa course, renverse sur son passage ceux qui tentent de Tarrêter, et, excité plutôt que contenu par son cavalier, arrive ainsi jusqu'à l'extrémité de la rue Saint -An-
toine. Ursule, tremblante, s'était cramponnée aux jambes de Fécolier; mais celui-ci, la repoussant brusquement, sauta à terre, se plaça devant la jeune fille restée immobile, et au moment où le cheval allait Tatteindre, le saisit par la bride.
— François ! s'écria le cavalier.
Et soudain T animal obéit docilement à la main de son maître, et, tout haletant encore, s'arrêta court.
Un cercle menaçant se forma aussitôt.
Mais Tarcher, levant sa cravache, d'un geste le maintint à distance.
— Au large, manants imbéciles, stu* pides braillards! s'écria-t-il. Vrai Dieu!
le premier qui approche sera plus vite expédié que ne l'a été Manon !
La jeune fille, brisée par tant d'émo* rions, était presque défaillante. Elle fixa ses yeux bleus sur Técolier et lui dit :
— Je vous dois peut-être la vie, Messire, voici une journée que je n'oublierai point.
Et elle tendit à Técolier sa petite main, que celui-ci baisa respectueusement. Puis elle fit un signe à Ursule, et toutes deux disparurent dans la foule.
La paix était déjà conclue entre Far* cher et ses voisins quand François revint auprès de lui. On l'entourait, on caressait son cheval, on admirait la mine fière et énergique du soldat, la richesse et rélégance de son costume.
La garde écossaise avait, «n effet, remplacé sa pesante armure par le ho-
AMÈLINE DU BOURG. Sy
queton blanc, brodé aux armes du roi et de la favorite. Sur le dos et sur chaque côté du plastron, figurait une H surmontée d'une couronne et entourée de croissants, emblèmes de la belle Diane.
— Mordieu, Headdrigg, je te croyais meilleur cavalier, dit François en serrant la main de l'archer. A moins pourtant que tu ne sois resté sous toutes ces dorures aussi enragé que tu l'étais sous l'humble pourpoint de l'écolier?
— Par le ciel, François, ce n'est pas au milieu de cette vile canaille que j'au* raïs voulu te retrouver, répondit le soldat d'un ton grave et sans baisser la voix.
— Headdrigg, es-tu fou ?
— Tu sauras cela plus tard. Parlons de tcL Qu^as-tu fait depuis deux ans ?
— Ce sera bientôt dit : Licencié in utroque jure^ pour te servir. D'ailleurs, toujours aussi insouciant et aussi râpé qu'au temps où nous promenions si gaiement nos deux paresses à travers les délices de la Gté et du Champ-Gaillard.
. — Et le spectacle auquel tu viens d'assister n'a en rien troublé ton insouciance?
— Si fait, morbleu ! Je me suis bien dévotement juré à moi-même d'imiter la sagesse de François Rabelais, mon maître aimé, et de ne jamais soutenir mes opinions quelles qu'elles fussent, que jusqu'au feu exclusivement.
— Ainsi, tu as vingt-cinq ans, tu vis
ABIELIXE DTJ BOUIK». 39
en plein Paris, et aucune pensée -sérieuse a^a encore traversé ton cerveau. Fran> ^is, c'est la volonté de Dieu qui fa placé aujourd'hui sur mon chemiOi il faut que nous nous revoyions souvent, et que tu deviennes mon ami et mon firère mieux encore qu'autrefois, il faut qu'à mon exemple, tu naisses de nouveau.
— Par le diable ! tu prêches comme un ministre christaudin« Au fagot I Au fagot ! dit François en riant.
— Silence ! Où demeures-tu?
— Depuis hîèr je l'ignore absolument, ?et il n'y a pas un douzain dans mon escarcelle. Et toi, où en sont tes espérances? le sire de Montgomery a-t-il tenu les promesses qu'il t'avait faites ?
— Je suis détaché en ce moment avec
^F^'^mwmmmmmmmm
trente hommes au palais des Toumelles, c^est là que tu pourras me voir, et que je t^pffre un asile dès ce soir. Mais, dans trois mois, j'aurai quitté la garde écossaise çt je serai marié.
— Marié! Headdrigg Stuart marié!
— A bientôt, François, La Catelle est au ciel, la fête est finie, le roi et Diane sont saouls de joie. A bientôt.
CINQ minutes après le départ d'Headdrigg, François n'avait pas encore changé de place.
Immobile^ les deux mains dans ses poches, les yeux fixés à terre, il: semblait en proie à de profondes réflexions.
Aussi loin que remontassent ses souvenirs^ il ne se rappelait point avoir jamais été assiégé par de plus nombreuses préoccupations. D'abord^ il se
reprochait d'être demeuré à écouter les folies d'Headdrigg, au lieu de suivre cette jeune fille si belle, déjà sans aucun doute remplie d'amour pour son sauveur, et dont la disparition allait inévitablement condamner l'infortuné François à des regrets éternels. Ensuite, s'il était heureux d'avoir retrouvé Headdrigg, il ne pouvait se dissimuler que celui-ci appartenait à l'hérésie, et que cette métamorphose dans ses sentiments n'avait point adouci son caractère violent et emporté. La preuve qu'il venait d'en donner témoignait assez qu'il ne tarderait pas à se dénoncer de lui-même ; un bûcher l'attendait donc, et peut-être ses amis se verraient-ils compromis avec lui. François songeait encore â son esto-
mac vide depuis le matin, à sa bourse vide depuis la veille, et il connaissait assez son oncle pour ne placer en lui que de très-vagues espérances. Il se demandait enfin quelle grave circonstance avait pu déterminer maître Démocharès à rompre avec ses habitudes d'indifférence, et à solliciter une entrevue qu'il avait plus d'une fois refusée aux instances de son neveu.
Certes, il y avait là un vaste champ ouvert aux méditations les moins réjouissantes. Mais notre écolier n'était pas homme à se laisser longtemps assombrir par de semblables inquiétudes, et nul ne savait mieux se prodiguer à soi-même d'intelligentes consolations. Il se dit donc que, selon toute apparence, sa jolie in-
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connue habitait les environs de la place Saint- Antoine; en rôdant aux alentours, il était donc certain de la retrouver avant peu. Et puis, en somme, quelque profonde que fût sa passion pour elle, il ne fallait pas perdre de vue quMl y avait à Paris bien d'autres belles filles blondes avec de grands yeux bleus. Quant à Headdrigg, il serait condamné au feu^ cela ne faisait pas Tombre d'un doute ^ mais, en sa qualité d'archer de la garde écossaise, attaché à la personne du roi, il obtiendrait certainement la faveur d'être étranglé en montant sur le bûcher, ce qui apporterait un grand soulagement à la douleur de ses amis. Il paraissait enfin évident que si maître Démocharès demandait à voir son neveu, c est qu'il
avait quelque nouvelle importante à lui conununiquer, et de quoi pouvait-il s'a* gir, sinon d'une forte somme d'argent destinée au jeune licencié ?
Réconforté par ces bonnes paroles^ François, le cœur léger et le nez au vent^ comme Panurge en quête d'aventures, prit le chemin de la Sorbonne. Pour des jambes de vingt ans, appartinssent-elles à un flâneur aussi endurci que notre écolier, la distance n'était pas longue à franchir, et il ne s'accomplit pendant le trajet aucun événement digne d'être rapporté. Ck)nstatons cependant que, sur sa route, François interrogea de l'œil les fenêtres, les portes, les balcons, et aussi toutes les petites personnes blondes qui passaient près de lui.
Lq vieux collège, ennemi déclaré de toute Innovation, s^était à peine agrandi depuis trois siècles, et conservait sa physionomie primitive. Si le sage Robert de Sorbon fût revenu au monde, il eût aussitôt reconnu les nobles masures jadis attribuées par lui à son utile fondation.
La rue Coupe^Gueule avait bien échangé ce nom peu gracieux contre celui de rue de la Sorbonne; mais les bienfaits du temps s'étaient pour elle arrêtés là, et, malgré les deux portes qui chaque soir en interdisaient l'entrée, c'était encore un étroit passage, sillonné de profondes ornières, bordé par des tas d'immondices et presque impraticable les jours de pluie.
Un silence glacial régnait dans la Sorbonne , où ne pénétrait aucun des bruits
du dehors. L^herbe croissait en liberté entre les pavés de la cour; les murailles lézardées, disjointes, semblaient prêtes à s^effondrer sous le poids des hautes et lourdes toitures qu^elles supportaient; Tair manquait. On devinait, d^un coup d'œil, Topposition que devait rencontrer toute idée nouvelle dans ce milieu inexorablement voué au culte du passé. C^était bien , â tous les points de vue , le sanctuaire de la mort, et François, malgré son assurance habituelle, n^entendit point sans émotion la porte de ce tombeau se refermer derrière lui. Ses pas, retentissant sur les dalles usées, éveillaient de lointains échos, une crainte vague Tenvahissait peu à peu, et il était déjà sous Tempire d^une impression pénible, quand
il entra dans la pièce étroite et sombre où Tattendait son oncle.
Le docteur n'était plus jeune. Grand, maigre, solidement charpenté, son extérieur n'avait rien d'attrayant. De longs cheveux roux s'échappaient de son bonnet carré. D'épaisses moustaches recou- \Taient sa lèvre supérieure, et son menton disparaissait sous un bouquet de poils durs et drus. Son teint blafard, ses pommettes saillantes, ses sourcils très-fournis et qui se réunissaient au-dessus d'un nez recourbé en bec d'aigle, donnaient à son visage osseux une expression d'implacable dureté. Maître Démocharès était assis dans un vaste fauteuil de chêne ; ses deux mains reposaient sur ses genoux, et ses larges pieds, chaussés de souliers
AMELINE DU BOURG. 5l
très-découverts, cachaient presque entièrement un paillasson destiné â les préserver du froid. La pièce, en effet, était carrelée et Ton n'y voyait point de cheminée. La blancheur des murs prouvait qu'ils avaient été récemment recrépis, Deu2C d'entre eux étaient nus. Sur celui qui faisait face â la fenêtre, on lisait en gros caractères le mot Silentium ; au mur du fond étaient appendues deux mauvaises gravures, dont l'une représentait le pape Innocent III, promoteur de l'inquisition, et l'autre sainte Ursule, la patronne de la Sorbonne. Le mobilier se composait d'une grande table en bois blanc et de quatre chaises, dont chacune était accompagnée d'un paillasson maigre et dépenaillé.
52 y AMELINE DU BOURG-
François s'avança en souriant vers le docteur^ qui, sans se lever^ lui indiqua une chaise du doigt.
— Monsieur^ lui dit-il, le hasard m'a appris que vous aviez achevé vos examens de licence, et j'ai voulu vous entretenir un instant de votre avenir. En outre, j'ai reçu de Picardie des nouvelles que je dois vous communiquer... Ne m'interrompez point. Les derniers comptes de la succession de votre mère me sont parvenus.
Mais ma sœur était pauvre, vous le savez; la maison qu'elle habitait a dû être vendue, et le produit affeaé au payement 4es dettes contractées pour pourvoir aux frais de votre entretien à Paris. J'ai contribué moi-même à en éteindre une partie. Vous ne pouvez donc plus rien at-
tendre de ce côté. Je ne vous connais aucun moyen d'existence, que comptezvous faire ?
Cette idée, bien simple, n'avait, il faut Tavouer, jamais jusqu'ici beaucoup jH^éoccupé François. Tout au plus s'était-elle vaguement présentée à son esprit depuis le matin, c'est-à-dire depuis que le diable logeait dans sa bourse.
— Vous me prenez un peu au dépourvu, mon oncle, répondit-il, mais je suis disposé à faire tout ce qui vous conviendra, si vous daignez m'àccorder vos conseils et votre appui.
— Ceci est bien parlé, Monsieur mou neveu. On ne m'avait pas exagéré votre insouciance, mais je trouve du moins en vous une louable soumission. Je suis.
donc heureux de pouvoir vous ofiFrir une place honorable, sûre, et qui vous permettra d'utiliser les connaissances spéciales que vous avez acquises.
'— Parlez, mon oncle, et...
— Laissez-moi achever. Vous avez l'honneur d'appartenir. Monsieur, à une famille qui s'est vouée à la défense de notre sainte mère l'Église, et je compte que vous ne voudrez pas déroger. Vous connaissez les services que moi-même, humble instrument de la volonté divine, j'ai rendus à la religion depuis plusieurs années. De nos jours, plus qu'à aucune époque peut-être, Satan cherche à s'emparer du cœur des hommes \ il a déchaîné sur eux, du fond de l'Allemagne, un souffle d'hérésie qui menace de des-
sécher et de flétrir toutes les âmes. Etes*
VOUS prêt au combat? Etes-vous décide à renoncer aux faux plaisirs, aux trompeuses joies du monde, afin de lutter sans défaillances jusqu'au jour du triomphe définitif ?
François, cette fois, garda le silence.
Il ne se sentait aucune vocation pour le rôle d'apôtre; surtout dans le sens où l'entendait le terrible docteur, à en juge?
du moins par la réputation qu'il s'était faite.
Maître Démocharès continua :
— Si ce sont là les sentiments que vous nourrissez, si vous vous sentez assez fort et assez mûr pour accepter vaillamment, sans arrière-pensée, cette tâche sa* crée, une occasion exceptionnelle s'offre
56 AMELIITE DU BOURG.
à VOUS. Un magistrat éminent, Anne du Bourgs le ne^eu du célèbre chancelier^ vient d^être nommé conseiller au parlement de Paris, et je sais qu'il sera spécialement chargé dlnstruire contre le.s^ hérétiques, dont le nombre et Taudace augmentent chaque jour. Anne du Bourg^ est mon ami d'enfance, nos mères se chérissaient comme deux sœurs, et la mort seule les a séparées» Il est venu hier me consulter sur le choix d'un secrétaire intime, capable de l'assister dans ses saintes et difficiles fonctions. Je lui ai parlé de vous, et il a accueilli avec joie l'idée d'ar voir sans cesse auprès de lui un membre de. ma. famille. Allez donc le trouver de ma part, vous serez reçu à cœur ouvert dans sa. demeure^ et vous vous y verrez.
AMELINE DU BOURG. Sy
aussitôt traité comme un ami en qui Ton peut mettre toute sa confiance.
— Je ne sais, en vérité, mon oncle, si
— Écoulez-moi, reprit le docteur. La
place que je vous propose est modeste sans doute en apparence ; et pourtant, je vous le dis, l'homme le plus ambitieux devrait l'accepter sans hésitation s'il voulait se montrer dévoué et obéissant.
L'Église, attaquée partout, entourée d'hypocrites qui la trahissent, car avoir pitié de ses ennemis, c'est la trahir, l'Église ne saurait être assez défiante. Le poison de l'hérésie a envahi toutes les classes sociales, et le parlement lui-même n'a pas su rester à l'abri de ses atteintes^ Du.
Bourg est fidèle encore, je lé crois, et ce-
pendant, durant ces dernières années, des rapports me Tont signalé comme tiède, hésitant, trop enclin à l'indulgence.
S'il en était ainsi, }e ne faillirais pas à mon devoir, et les souvenirs mêmes de Tamitié ne m'empêcheraient point d'être inexorable. C'est, dans tous les cas^ un homme à surveiller de près. Votre qualité de secrétaire intime vous mettra en relations continuelles avec lui, vous logerez sous son toit
— Je comprends, dit François en interrompant son oncle, et, comme je m'assiérai aussi à la table de votre cher ami le conseiller, vous me chargerez sans doute de l'empoisonner si sa foi vient à vous paraître douteuse.
Démocharès tourna lentement les yeux
AMELINE DU BOURG. 5g
vers son neveu, qui avait subitement changé de ton et d'attitude. Il s'était renversé sur le dossier de sa chaise, avait jeté sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, les bras croisés, il fixait avec assurance sur le docteur un regard ironique et effronté.
— Vous repoussez mes offres, dit Démocharès sans manifester le moindre étonnement, je devais m'y attendre.
Mais qu'allez-vous devenir alors. Monsieur ?
— Me voilà bien embarrassé, pardieu !
Après tout, vous vous figurez peut-être, oncle très-précieux, que l'on ne peut honnêtement gagner sa vie qu'en espionnant des conseillers pour vous les livrer.
C'est un bon métier, je le reconnais, puis*
6o ÂMELINE DU BOURG.
que rarrêt de condamnarion accorde au dénonciateur le tiers des biens de ia victime. Mais enfin, quelque méritoire, quelque sacrée, quelque lucrative que soit cette noble profession, je ne me sens pas de goût pour elle.
— Et alors, mon neveu ?
— Bahl Avec Taide de Dieu, et sans persécuter personne, je trouverai bien le moyen de me tirer d'affaire. Moi qui n'ai fait vœu ni de pauvreté ni de sainteté, je sais me contenter de peu. Un morceau de pain et ia liberté, le contentement de soi-même et aucune haine au cœur, avec cela Ton peut jouir joyeux des biens qui sont donnés gratuitement à tous, un peu de verdure en été, un rayon de soleil en hiver, le chant de Toi-
AMELINE DU BOURG. 6l
seau dans les feuilles, le frais sourire de la jeune fille qui passe. Ajoutez-y des vers de Marot à lire le matin, un chapitre de Pantagruel à méditer le soir, et du diable si je demande jamais autre chose à la Providence.
Le docteur s'était levé.
— Vous pouvez vous retirer, Monsieur. Mais rappelez-vous ce que je vais vous dire : Vous mourrez pendu haut et court.
— Eh bien, je mourrai donc plus près que vous du ciel, cher onde... comme j'aurai vécu, au reste, ajouta Técolier sérieusement. .
François , une fois hors de la Sorbonne, alla s'appuyer contre Tune des lourdes bornes qui se dressaient le long
Une lourde porte s'ouvrit sans bruit ^ et François ^ trouva en présence dttn spectacle bien différent de celui qu'il avait rêvé. Trois cents personnes environ, debout et recueillies, remplissaient une vaste salle, qui était éclairée par de grosses chandelles, placées de distance en distance contre les murs entièrem«it nus. D'épais tapis, douéîs aux fenêtres, empêchaient le son et la lumière de se répandre au dehors.
A l'extrémité , dans une chaire d'aspect fort simple, se tenait le ministre Marlorat , revêtu d'une ample robe noire avec rabat blanc, et devant la chaire s'étendait une longue table destinée à la célébration de la Cène. On y voyait deux assiettes d'étain remplies de petits mor-
AMELINE DU BOURG. gS
ceaux de pain, et deux vases de même métal renfermant du vin.
La cérémonie était commaicée depuis près d'une heure lorsque Françoîs arriva.
Au bruit qu'il fit en entrant, plusieurs têtes se retournèrent, et ses yeux rencontrèrent ceux de Jeanne , placée à Tun des premiers rangs, entre Aubry et sa femme. Notre écolier ne crut pas être reconnu ; néanmoins , il se hâta de disparaître au milieu de la foule, bien décidé à imiter ses voisins en tout. Pour rinstant, c'était chose facile, car l'assemblée chantait à demi-voix un des psaumes récemment mis en vers par Clément Marot, et François retrouva sans peine dans son souvenir ces paroles :
des maisons, et là, après quelques minutes de réflexion, il constata avec étonnement qu'il se trouvait dans une situation d'esprit tout à fait exceptionnelle pour lui : il était de fort mauvaise humeur. En recherchant les causes d'une aussi étrange anomalie, il dut s'avouer que le chagrin d'être à jamais brouillé avec son oncle y restait étranger. Mais si le cœur ne souffrait pas, l'estomac, à jeun depuis 'le matin, réclamait énergiquement ses droits, et François venait en outre de se rappeler qu'il n'avait point de gîte pour la nuit. Il faisait froid ; le soir était arrivé, et, au mépris de l'ordonnance du 2i février, qui réglementait l'éclairage de la capitale, à peine apercevait-on de loin en loin, posée sur le rebord d'une fenêtre.
une maigre chandelle reflétant au milieu de la chaussée sa lueur douteuse. Quelques bourgeois attardés se hâtaient de regagner leur logis, et en passant jetaient sur François des regards inquiets. Le silence, Tobscurité, rincertitude de Favenir, le froid et la £aim coalisés, il n'avait pas fallu moins pour assombrir Tâme de notre insouciant licencié.
Cependant son parti fut bientôt pris.
Il se rappela qu^un prévoyant hasard lui avait fait retrouver dans la journée son ami Headdrigg, et c^était là un homme sur lequel on pouvait compter.
Tout portait à croire que François verrait son souper accompagné d^une longue homélie huguenote, mais on n'y regarde pas de si près lorsqu'on n'a rien
mangé depuis vingt-quatre heures. — « D'ailleurs, se dit François, ventre affamé n'a point d'oreilles ; » et, sans plus tarder, il se dirigea vers le palais des Tournelles.
Après avoir traversé la rue des Mathurins, il s'engagea dans la rue Saint- Jacques, et il la suivait la tête basse, quand, à la hauteur de la rue de la Parcheminerie, il sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna, et aperçut derrière lui la large et honnête figure de maître Claude Aubry, l'un des quatre libraires experts-jurés de l'Université de Paris.
— Dieu vous garde ! Messire Morel, dit le libraire en achevant de fermer les volets de sa boutique, j'étais inquiet de
AMELINE DU BOURC. 65
VOUS. Je me suis présenté ce matin à votre logis, rue Fromentel, près du Puits-Certain, et Ton m'a répondu que vous l'aviez quitté, sans vouloir donner votre nouvelle adresse.
— Et j'avais pour cela d'excellentes raisons, maître Aubry. Mais que dési* riez-vous ? Ma misère et moi nous sommes tout à votre service.
— D'abord, il y avait bien longtemps que vous n'étiez venu nous voir; car, permettez-moi de vous le reprocher, c'est maître Antoine Girier, le doyen de Notre- Dame, qui m'a appris que vous aviez passé vos actes de licence. Je voulais vous féliciter de ce succès, et comme j'en augurais bien pour votre fortune, vous demander de régler un petit compte ar-
riéré que ma fille Jeanne a retrouvé inscrit sur mes livres. Ils constatent qu'à la date du i6 novembre i556, je vous ai fourni deux ouvrages : Jean André, De usu feudorum , et la Glose d'Accurse, dont le prix est de quarante livres, neuf sols, six deniers.
— Hélas ! oui, cher Monsieur Aubry^ ce sont même les deux derniers volumesque j'ai vendus à maître Gilles Corrozet,.
votre rapace confrère; et quoique j'en eusse sugcé toute la substantifique moelle, selon le précepte de Rabelais, mon saint patron, ils m'ont encore nourri pendant un mois. Je reconnais donc volontiers ma dette, et sais tous les droits que la loi vous donne sur moi ; mais, pour l'instant, je reaverrais quinaud le roi de
France lai-même, et l'on découvrirait fdos facilement une idée dans un sermon du Père Poncet qu'un écu aujourd'hui dans ma poche.
— S'il en est ainsi, Messire Morel, oubliez et excusez ma réclamation , j'at* tendrai des temps meilleurs. J'espère cependant que vous exagérez un peu votre gêne actuelle.
— Maître Aubry, je n'ai rien mangé depuis hier, j'ignore où je coucherai ce soir, et si demain je ne trouve pas une occupation quelconque, le licencié François Morel sera réduit à crier des oublies dans les rues, ou à vendre sa maigre peau aux racoleurs de Sa Majesté Très- Chrétienne.
^- Bonté divine ! je ne souffrirai pas
cela. J'ai reçu hier deux écus d'or en payement d'une vieille dette sur laquelle je ne comptais plus guère
— Par les cornes du diable, vous êtes un brave homme! s'écria François en serrant vigoureusement les mains du libraire, mais n'insistez pas, je vous en prie.
— Vous avez tort de repousser ma proposition, Messire, Deux écus représentent plus d'une semaine d'existence assurée et de démarches utiles. D'ailleurs, s'il faut tout vous dire, en acceptant cette offre, vous causerez au vieil Aubry une véritable joie. Laissez-moi vous parler à cœur ouvert. Quand vous êtes arrivé à Paris, en i553, c'est moi qui vous ai fourni votre premier Décret^ vos pre-
AMELINE DU BOURG. 6g
mières Institutes ; puis, chaque année, vous êtes venu vous pourvoir chez moi, et j'ai suivi ainsi pendant six ans la marche de vos études. Vous n'êtes pas le seu* dans ce cas ; je pourrais vous citer bon nombre de vos camarades, de vos confrères d'aujourd'hui, que j'entourais d'une aflfectueuse sympathie et que j'accompagnais du regard avec un intérêt tout paternel. Ils le sentaient bien, n'est-ce pas, Messire Morel? et aucun d'eux n'eût passé dans la rue Saint-Jacques sans venir serrer la main du bonhomme Aubry.
Dieu, qui a refusé à mes prières le bonheur d'avoir un fils, m'a permis de me former ainsi une petite famille, et j'ai toujours béni les occasions qui se sont offertes à moi de jouer réellement le rôle
de père vis-à-vis de ces enfants d'ad<^tîon* De ceux-là, vous avez toujours été le plus cher. Je ne vous l'aurais jamais dit peut-être si Toccasion de vous venir en aide ne s'était présentée ; mais^ maintenant que j'ai parlé, repousser mon modeste appui, ce serait me prouver que cet aveu vous offense.
— Je m'en offense si bien , maître Aubry, que je vous demande, comme je le ferais à un parent, de vouloir bien me chercher un emploi.
— Soit. Dès demain j'en parlerai au garde de la bibliothèque du Roi, Messire Mathieu Labisse, qui m'honore de son amitié. Mais il faut vivre en attendant ^ consentiriez- vous à me rendre un service ?
Mes livres, mes écritures, sont depuis
longtemps fort négligés, car ma fille, qd me secondait autrefois, est maintenait absorbée par d^autres idées ; il y a là un long arriéré à combler, et Je ne puis déléguer ce soin qu^à un autre moimême. Voulez- vous accepter cette tâche ?
Pendant qu'elle vous occupera, vous par tagerez nos repas, et )e mettrai à votre disposition notre chambre du premier étage, qui nous est devenue inutile depuis que nous sommes installés au second.
Ma femme ne se sert guère de la double def de la boutique, elle vous la donnera, et vous serez libre comme l'air. Allons, entrez, Messire, ajouta le libraire en prenant affectueusement Fran<;ois par le bras, il faut que je vous montre ma belle idition de la Coutume de Paris.
L'écolier se laissa conduire ainsi jusqu'au fond de la boutique, et, rnôùfânt de faim, épuisé de fatigue, il s'assit devant l'immense cheminée, où flambait un bon feu. Aubry alluma une chandelle, posa avec précaution sur son nez de lourdes besicles d'argent, et choisit un volume qu'il étendit tout ouvert sur les genoux de
François :
— Notre du Moulin est un homme de génie, n'est<e pas, Messire? Et puis, voyez quel magnifique papier, quels caraaères réguliers 1 Vous riez de mon enthousiasme. Que vouleZ'Vous, je suis du vieux temps, j'ai conservé le respect et l'amour des livres. Ils sont devenus trop nombreux aujourd'hui, et on les met au rang des objets vulgaires j on s'en sert
encore, mais on ne les chérit plus comme autrefois, et cela m'attriste.
Sur ces mots. Madame Aubry et sa fille entrèrent dans la boutique.
— Thérèse, dit le libraire à sa femme, tu ajouteras ce soir un couvert; Messire Morel veut bien souper avec nous. Tu prépareras aussi pour lui la chambre du premier.
Madame Aubry sortit, et Jeanne alla prendre dans un coin une petite table ovale qui y était pliée. Après l'avoir placée au milieu du magasin, elle fit décrire un demi-cercle, à deux des pieds, et rabattit la tablette, qu'elle revêtit d'une nappe bien blanche. Le couvert fut bientôt mis, et Madame Aubry reparut, portant à deux mains une vaste soupière, où
filmait une odorante bouillie. On s'assit :
les deux époux en face Tun de Tautre, François à droite de Madame Aubry, ayant Jeanne pour vis-à-vis.
— Messire, dit Madame Aubry à François, après avoir consulté son mari d'un <:oup d'œil, nous n'avons pas l'habitude de dire en commun le bénédicité; chacun chez nous le récite pour soi, et vous voudrez sans doute nous imiter.
Les têtes s'inclinèrent, et après un moment de silence qui parut long à l'estomac affamé de François, Madame Aubry plongea dans la soupière une large cuiller d'étain. François mangea comme quatre, et laissa le plus souvent la parole -à maître Aubry, à qui d'ailleurs ce rôle ne déplaisait point. Mais si François parla
AMELINE DU BOUBG. jb
peu^ il regarda beaucoup Jeanne, qu'il éprouvât en sa présence un embarras, un trouble insurmontables. Mademoiselle Jeanne Aubry n'avait cependant jamais eu une grande réputation de beauté ; elle était d'une extrême maigreur, et ses traits manquaient de régularité et
de finesse. Ce qui fi"appait en elle, c'était l'admirable expression de ses grands yeux noirs, pleins de feu et d'intelligence, et où se révélaient des trésors infinis de force morale et d'énergie, d'abnégation et de dévouement. Malgré la fi'ange de cils longs et fins qui les voilait, on avait peine à en supporter l'éclat, et pourtant ils attiraient irrésistiblement le regard , ils rendaient rêveur. Les effluves mélancoliques et passionnées qui s'échappaient de leur
lumineuse profondeur imprimaient à cette physionomie quelque chose de mystérieux, de fatal, de prédestiné, qui en même temps effrayait et fascinait. Jeanne, au reste, paraissait être ce soir-là sous l'empire d'une assez vive préoccupation ; elle mangea peu, ne parla point, et ne témoigna pour le jeune licencié qu'une parfaite indiflférence. Celui-ci se sentait harassé, et il lui tardait de gagner son lit. Aussi, à neuf heures, quand il entendit la cloche de la Sorbonne, fidèle aux vieilles coutumes, sonner le couvre-feu, il demanda la permission de se retirer, et Madame Aubry le conduisit à la chambre qu'elle lui avait destinée.
Dix minutes après, il soufflait sa chandelle et s'endormait.
Un bruit de pas qu'il crut entendre près de lui le réveilla bientôt. Il ouvrit les yeux, et resta un moment stupéfait, en voyant sa chambre éclairée par un rayon de lumière qui filtrait à travers le plancher. Il se frotta les yeux, s'assura qu'il ne rêvait point , puis courut à l'endroit d'où la lumière semblait s'échapper; mais arrivé là, son pied heurta et déplaça une forte brique. La lumière devint subitement plus vive, et François s'aperçut alors que, suivant l'usage, une ouverture avait été pratiquée dans le plafond de la boutique, afin d'établir une communication rapide avec la pièce située au-dessus.
Notre écolier, transi de froid, regagna vite son lit, sans réfléchir que rien ne l'empêchait plus d'entendre tout ce qui se
78 AMELINE DU BOUKG.
dirait chez ses hôtes. Quand il y songea, il était déjà chaudement réinstaiié dans ses draps. Cependant, François était un garçon plus discret encore que paresseux. Il flâna bien un peu, se retourna d^abord à droite, puisa gauche; convaincu enfin que la brique ne se replacerait point toute seule, il proféra entre ses dents un juron assez énergique, rejeta ses couvertures et mit une jambe dehors. Mais le mouvement ne s'acheva pas, et les traits de François prirent soudain l'expression du plus vif étonnement. Après un instant d'immobilité, il fit rentrer sa jambe, s'assit sur son lit, ramena ses couvertures aussi haut que possible et écouta de toutes ses oreilles : il avait reconnu la voix de son ami Headdrigg.
— En outre, disait Headdrigg, Je vous apporte deux nouvelles, une bonne et une mauvaise.
— Commencez par la mauvaise , ami Robert, l'autre nous en consolera.
— J'avoue qu'elle m'a un peu consolé moi-même, et pourtant voici de quoi il s'agit. Toutes mes instances auprès de Monseigneur de Montgomery ont été inutiles, et il refiise d'avancer l'époque de ma libération ; mon mariage avec Jeanne ne pourra donc être célébré que dans trois mois.
— Bah! dit gaiement Aubry, la fille de Laban a bien attendu Jacob pendant quatorze ans, Jeanne vous attendra bien trois mois. Et la bonne nouvelle maintenant?
L'ÉDiT de Blois, appelé aussi loi des suspects j^ qui interdisait sous peine de mort aux huguenots leurs réunions publiques ou secrètes, .avait institué auprès de chaque parlement une chambre spéciale, chargée de juger exclusivement les cas de religion.
Ces tribunaux exceptionnels reçurent presque aussitôt le nom de Chambres
jirdentes^ parce qu^ils faisaient brûler
1 14 AMELINE' DIT BOURG".
sans miséricorde tout accusé convaincu d'hérésie. A Paris, la chambre ardente était présidée par Antoine Minard, et Anne du Bourg y siégeait comme conseiller.
François, quoique bien placé pour connaître Fétat des poursuites dirigées contre les huguenots, ignorait quel sort avaient eu deux de ses amis de la rue Saint- Jacques, et les informations recueillies aux environs n'étaient pas de nature à le rassurer. Des affiches apposées sur la boutique fermée du vieil Aubry annonçaient la vente de ses meubles au profit du roi. Madame Aubry, tuée à coups de hallebarde, avait été traînée jusqu'au cloître Saint-Benoît, et son corps était demeuré pendant deux jours en
AMELINE DU BOURG. Il5
butte aux outrages de la populace. Headdrigg, blessé, avait regagné le palais des Toumelles. Mais qu'étaient devenus le libraire et sa fille ? François, tourmenté par les reproches de sa conscience, hésitait à aller trouver Headdrigg. Il n'osait pas non plus questionner du Bourg, car si Aubry et Jeanne étaient encore libres, on risquait de les compromettre en appelant sur eux l'attention de l'un des magistrats de la chambre ardente. Les semaines se succédaient donc sans tirer François d'inquiétude, et sans qu'il se décidât à interroger du Bourg, dont l'humeur chaque jour plus triste et plus sombre n'invitait pas aux confidences.
Un soir du mois de mai, le conseiller
Îl6 AMELINE DU BOURG.
rentra fort tard. Ameline et François Tattendaient dans la pièce où ils s'étaient vus pour la seconde fois. Assis en face Tun de I^autre, devant une grande table couverte d'un tapis de velours et éclairée par un lourd flambeau à deux branches, Ameline tenait un ouvrage de broderie , tandis que François feuilletait d'un air distrait la dernière édition des poésies de Ronsard ; il paraissait même assez disposé à imiter Ursule, qui sommeillait près de la cheminée. Du Bourg était sous Pempire de pénibles préoccupations; il ne dit pas un mot , embrassa sa fille , serra la main de François, et, semblant oublier leur présence, commença à se promener avec agitation d'un bout à l'autre de la pièce.
Une demi-heure s'écoula ainsi dans un profond silence.
Tout à coup, du Bourg s'arrêta devant
François :
— Vous avez été élevé par votre oncle, Messire Morel ? demanda-t-il sèchement.
— Non pas, répondit François sans hésiter , je me suis élevé tout seul, ou à peu près.
— Cependant, vous partagez la haine que maître Démocharès porte aux huguenots ?
— En aucune manière. Je suis bon catholique et j'aime ma religion, mais je crois les huguenots fort calomniés^ et je connais des partisans de leurs idées qui sont les plus honnêtes gens du monde.
Il8 AMELINE DU BOURG.
Du Bourg se remit à marcher, et un moment après il reprit :
— Oui, je rencontre chez tous une conviction sincère, éclairée, inébranlable, bien faite pour inspirer le respect et même la sympathie. Leur constance brave nos rigueurs et lasse la main du bourreau. Ils acceptent la mort comme les premiers chrétiens acceptaient le martyre, confessent leur foi au milieu des tortures, et au milieu des flammes déclarent qu'ils nous pardonnent. Leur grandeur d'âme nous humilie; leur fermeté nous transforme en propagateurs inconscients du luthéranisme, car leurs cendres, jetées au vent, vont féconder le sol qui les re^it, et leur sang, en tombant sur rhérésie, la ravive au lieu de Téteindre.
Il y a longtemps que je pense ainsi, et que ma conscience me reproche ma timi* dite vis-à-vis de tant de courage. J^ai éclaté aujourd'hui, et je ne le regrette point. On m'avait amené une jeune fille, nommée Jeanne Aubry, arrêté*, dans la nuit du 3o mars. Elle a tout avoué, ses croyances, sa participation à la cène, sa confiance absolue dans l'avenir réservé à ses doctrines, son mépris du sort qui l'attend, et jusqu'à sa compassion pour l'aveuglement du magistrat chargé de l'interroger. Sa foi, trop ardente peut-être, exaltée d'ailleurs par un mois de souffrances et de solitude, avait des accents si vrais, si profonds, que je n'ai pu dissimuler mon émotion ; et, au moment d'envoyer, d'un trait de plume,
I20 AMELFNE DU BOURG.
cette belle jeune fille au bûcher, j'ai rougi de la honteuse servitude sous laquelle Iôl peur me courbait.
Une assemblée générale était convo»
quée pour cinq heures dans la chambre du conseil. Je m'y suis rendu ; et là, en présence de tous mes collègues, j'ai protesté contre le rôle odieux qu'on nous fait jouer, car aujourd'hui encore trois exécutions ont eu lieu sur la place Maubert.
Nos terribles arrêts privent le roi de citoyens dévoués, intelligents, intrépides^ qui seraient prêts à le servir avec fidélité s'il les laissait servir Dieu comme ils l'entendent. Je n'ai pas demandé cependant l'impunité pour leur désobéissance, je mè.
suis borné à réclamer des châtiments moins sévères, des châtiments qui frap-
pent le coupable sans déshonorer le juge.
Louis du Faur et Antoine Fumée m'ont soutenu ; mais le parti des Guise veillait.
On a d'abord essayé de nous convaincre, et Minard a rappelé avec admiration l'édifiante conduite de Philippe-Auguste, faisant brûler en un seul jour six cents Albigeois. Puis le président Lemaître nous a menacés d'un lit de justice, où le roi viendrait en personne décimer le parlement, et manifester une fois de plus sa ferme volonté de noyer l'hérésie dans le sang.
J'ai repris la parole, j'ai dit en faveur des malheureux huguenots tout ce que me dictaient mon cœur meurtri et ma conscience révoltée. A la citation historique de Minard, j'ai opposé l'exemple
de Jeanne Aubry. La réunion du 3o mars aurait, paraît-il, été dénoncée à la police par un agent secret de maître Démocha^ rès, et cette fille qui le connaît, qui Ta vu pénétrer dans la salle sous le costume d'un écolier, refuse, au nom de T Évangile, de le dénoncer à ses coreligionnaires, dont elle craint pour lui le ressentiment.
François était devenu affreusement pâle, tout son sang avait reflué au cœur.
— Mais elle n'est pas encore condamnée, dit-il vivement , vous pouvez encore la sauver ?
— Hélas ! non, répondit du Bourg, et c'est moi qui ai achevé de la perdre. Mes paroles ont éveillé la curiosité de Mi-
nard ; il s'est emparé de TafFaire, et il a dû dès ce soir appeler Jeanne Aubry devant lui.
— Toujours cet homme 1 murmura Ameline.
— Ne reste-t-il donc plus aucun espoir? reprit François bouleversé.
— Non, non, cette fille est morte. Cependant Minard, tout en la menaçant de la torture, va lui offrir la vie et la liberté en échange d'une abjuration publique, qu'il exploiterait au profit de son ambition •, car sa cruauté n'a même pas la colère pour excuse ou l'intérêt de la religion pour mobile. Minard ne croit à rien, et, si les huguenots triomphaient, sa servilité mendierait bientôt leurs ordres. Allons, mes enfants, je suis brisé
de fatigue, et pourtant je sens que je ne dormirai guère cette nuit ; à demain, si toutefois d'ici à demain le conseiller du Bourg n'est pas lui-même emprisonné et poursuivi comme hérétique.
Ursule suivit du Bourg, et les deux jeunes gens restèrent seuls.
— Mademoiselle, dit François en regardant fixement Ameline, qui tenait les yeux baissés sur sa broderie, voulez-vous
sauver Jeanne Aubry ?
— Oh ! je le désirerais de tout mon cœur, répondit Ameline ; mais par quel moyen ?
— Exigez sa grâce, et vous l'obtiendrez. Qui sera capable de résister quand votre bouche dira : Je le veux !
— Vous exagérez bien un peu mon
pouvoir, fit Ameline en souriant. Et puis, mon père vous Ta déclaré, le sort de cette jeune fille n'est plus entre ses mains.
— Aussi n'est-ce pas à lui qu'il conviendrait de s'adresser.
— C'est que, en dehors de cette maison, mon autorité pourrait bien être méconnue.
— Bah ! le président Minard ne passe pour cruel que vis-à-vis des huguenots.
Ameline ne répondit point.
— Et, reprit François, tenter d'arracher à ce monstre une de ses victimes, la tâche ne vous paraît-elle pas belle et séduisante ?
— Monsieur, dit Ameline rapidement, comme pour écarter plus vite un souvenir
pénible, le président Minard prétend qu'il m'aime; depuis un an, il me poursuit de ses obsessions, et moi je déteste cet homme, qui ne voit, ne rêve et ne fait que le mal.
François, à son tour, garda le silence.
— Au reste, ajouta Ameline, il y a dans les cachots du Châtelet bien d'autres malheureux aussi peu coupables et aussi dignes de pitié que cette jeune fille.
— Sans doute, mais elle seule m'intéresse.
— Ah ! fit Ameline en laissant tomber son ouvrage sur ses genoux.
— Il n'y a rien là que de très-naturel, dit François étonné, je la connais depuis longtemps.
— Serait-ce une de vos parentes ?
AMELINE DU BOURG. I27
— Non.
— Une amie de votre famille ?
— Non.
— Eh bien, alors ?
— Écoutez, je ne vous ai pas tout dit le jour où je me suis présenté ici pour la première fois. J'habitais alors chezQaude Aubry, qui, malgré ma parenté avec maître Démocharès, m'avait ouvert sa demeure et me témoignait une confiance et une affection toute paternelle. J'ai commis la faute d'en abuser ; j'ai surpris le mot d'ordre donné aux huguenots le 3o mars , j'ai assisté à leur réunion et, je n'en puis plus douter aujourd'hui, Jeanne m'y a reconnu.
— Voilà des coïncidences bien fâcheuses, fit Ameline fi-oidement.
— Mais, reprit François en s'animant, vous ne comprenez donc pas qu'à ses yeux je suis un traître ? Sa mère assassinée, son père tué peut-être aussi^ deux cents de ses coreligionnaires massacrés ou livrés au bourreau, elle-même sur le point de périr à vingt ans, tout cela serait Toeuvre d'un vil espion de Démocharès, et, dans sa pensée, ce misérable-là, c'est moi ! Comprenez-vous maintenant pourquoi il faut que je la sauve ?
— Je comprends que vous Taimez, fit Ameline. Et, toute honteuse de Taveu qui venait de lui échapper, elle couvrît son visage de ses mains pour cacher sa rougeur. Puis, ne pouvant surmonter son trouble, elle se leva:
— Je parlerai demain matin à mon
père, dit-elle en se dirigeant vers la porte. S'il m'y autorise, j'irai voir Jeanne Aubry dans sa prison et je m'efforcerai de lui arracher une abjuration^ puisqu'il ne reste plus d'autre moyen de la sauver.
François demeura quelques instants debout, semblant suivre encore du regard Ameline, qui avait disparu. Il s'approcha ensuite lentement de la cheminée, baissa la tête, et dit à demi-voix :
— Dix-sept ans, un des grands noms
de France, une fortune immense et
moi, François Morel, le pauvre écolier...
Il faut qu'avant huit jours j'aie quitté cette maison. Mais d'abord, sauvons Jeanne.
LE lendemain, Ameline, accompagnée d'Ursule, se présentait au Châtelet.
Elle se nomma, et fut introduite auprès du directeur, à qui elle remit une lettre de du Bourg; c'était l'autorisation spéciale exigée pour toute entrevue avec un accusé tenu au secret. Le directeur fit passer Ursule dans une autre - pièce , où elle devait attendre le retour d'Ame-
l34 AMKLINE nu BOURG.
line, puis il appela un geôlier et lui donna quelques instructions. Celui-ci sortit, revint muni d'une lanterne allumée , et pria Ameline de le suivre.
Ils marchèrent pendant dix minutes environ. Ameline contemplait, le cœur serré , les vastes salles jonchées de paille fétide, les cours désolées où Therbe elle-même semblait manquer d'aîr, les hautes murailles noircies et percées du haut en bas de meurtrières grillées. Le geôlier s'arrêta devant une ouverture assez semblable à l'entrée d'une cave, et au fond de laquelle on apercevait le commencement d'un escalier de pierre, étroit et sombre.
— C'est par ici qu'il faut descendre.
Mademoiselle, ayez soin de poser les
AMELINE DU B013RG. I 35
pieds bien à plat , car les marches sont glissantes. La prisonnière était, hier encore , moins tristement logée ; mais M. le président est venu la visiter vers le soir, et, en sortant, il a donné l'ordre de la mettre au cachot.
Ameline, déjà fort émue, descendit une vingtaine de marches, et rencontra un long couloir dont les extrémités se perdaient à droite et à gauche dans Tobscurité. De distance en distance, des baies profondes laissaient voir une porte basse et massive. Le geôlier en ouvrit une, fit signe à Ameline d'entrer et lui dit :
— Je suis forcé de vous enfermer, je ne quitterai donc pas le couloir, et quand vous voudrez sortir, il vous suffira d'appeler.
l36 AMELINE DU BOURG.
Ameline tressaillit en entendant plusieurs verrous crier derrière elle. Elle était au seuil d^un caveau , où la lumière ne pénétrait que par un soupirail situé à la naissance de la voûte et de niveau avec le pavé d'une cour intérieure. A travers un crépuscule auquel l'œil s'habituait peu à peu, elle aperçut dans un coin, assise sur une pierre couverte de moisissures, Jeanne qui, une aiguille à la main, raccommodait ses vêtements.
L'eau suintait le long des murs chargés de salpêtre, une humidité glaciale enveloppait Ameline, dont les épaules frissonnaient*, ses pieds enfonçaient ,dans un sol boueux. Effrayée, transie, elle sentait les larmes lui monter aux yeux, et ne savait conmient engager l'entretien.
Jeanne, penchée sur son travail, semblait n'avoir rien entendu.
— Mademoiselle, je viens vous délivrer, dit enfin Ameline d'une voix étranglée.
— Me. délivrer ! répondit Jeanne sans lever la tête, on est déjà venu hier m'offrir de me délivrer, et vous voyez où cela m'a conduite.
-— Oui , je comprends votre défiance.
Cependant, regardez, ai- je F air d'une ennemie ?
— Le tentateur sait revêtir toutes les formes; mais ni anges, ni démons ne parviendront à me séduire.
— Hélas! Mademoiselle, je ne suis pas un ange. Quant au démon dont vous voulez parler, je le connais, et je
t38 ameline du bourg.
le méprise autant que vous-même pouvez le faire.
— Qui êtes-vous donc?
— Je suis la fille du conseiller du Bourg.
— Oui, je me souviens, — hier me semble si loin déjà, — son accent attendri , ses paroles bienveillantes m'ont surprise.
— Une autre personne encore s'intéresse vivement à vous, ajoufa Ameline en s'efForçant de paraître calme, un jeune homme, le secrétaire de mon père, M. François Morel.
-r- J'ignore dans quelle intention M. Morel me témoigne tant de sympathie, mais si vous êtes ici en son nom , votre démarche doit cacher un piège.
AMELIXE DU BOURG. 1 5(>
— Non, Mademoiselle, non, vous vous trompez, je vous le jure. M. Morel est instruit des soupçons qui pèsent sur lui, et il veut vous sauver, vous sauver à tout prix. Il lui sera facile ensuite de se justifier.
— Et sous quelle condition venezvous de sa part m'ofirir la lib«té ?
— Un seul moyen nous reste aujourd'hui : pour un jour, pour une heure, feignez le repentir, et les portes de cette prison s'ouvriront devant vous, mon père me Ta promis.
— C'est bien peu de chose, en effet, perdre Pâme afin de sauver le corps !
— Non, je ne vous proposerais point cela. L'âme restera fière et fidèle, le corps seul cédera à la force. Votre main
signera une banale formule d^abjuration, que votre cœur désavoue, et le jour même vous serez libre, libre d'aller à l'étranger pratiquer ouvertement votre culte, ou de demeurer ici au milieu de vos frères.
— Et quel exemple leur aurai -je donné? Que leur dirai-je? Que pourrai-je leur prêcher, sinon la lâcheté et le mensonge? Croyez-moi, ce n'est point sur de pareils fondements que l'Église du Christ s'établira.
— Mais vous retrouverez vos parents, vos amisi
— Christ a dit : Tu quitteras ton père et ta mère pour me suivre.
— Ahl vous n'aimez donc pas! s'écria Ameline, qui s'était rapprochée de
AMELINE DU BOURG. I4I
la prisonnière et lui avait pris la main.
Plutôt que de quitter ceux que j'aime, moi je consentirais à tout.
— Ne parlez point d'aimer, vous qui ne connaissez pas le Christ. Tout autre amour s'efface devant celui qu'il inspire , et paraît aussi misérable que l'homme en présence de Dieu.
— Mais vous devez tant souffrir ici, pauvre Jeanne.
— Ne croyez pas cela. Christ a dit :
Bienheureux ceux qui souffrent, car ils seront consolés; bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. Et ces saintes paroles, j'en comprends maintenant la profonde vérité. Oui, je suis aujourd'hui réellement heureuse. Ah! vous
I4'2 AMELINE DU BOURG.
ne savez pas, vous, combien les souffrances sont douces et chères quand c'est pour Christ qu'on les endure !
— Mais, dit Ameline hésitant, vous souffrirez peut-être plus encore.
— Oui, répondit Jeanne, en se levant les yeux ardents , cet homme d'hier m'a menacée de la torture. Il m'a parlé de brodequins de fer qui broient les os, de pinces rougies au feu qui brûlent les chairs, et lorsque vous êtes entrée tout à l'heure, j'ai cru que le moment était arrivé, que le bourreau venait me prendre. Qui suis-je donc, et comment Dieu a-t-il daigné me chcMsir, moi, la plus humble de ses enfants, pour me donner la couronne du martyre ! Cette pensée m'a préoccupée toute
la nuit. Je me représentais les instruments du supplice tels qu^on me les a dépeints, je cherchais à deviner leur emploi, à pressentir leurs effets. Je me % demandais, pleine d'angoisse, si je saurais me montrer digne de Thonneur qui m'est accordé, si, aux prises avec la douleur, mon âme ne fisdblirait point.
L'incertitude était trop poignante, je n'ai pu la supporter. Tenez, dit-elle en relevant brusquement sa manche, je me suis six fois traversé le bras de part en part avec cette aiguille, et je suis plus sûre de moi maintenant.
Ameline écoutait, courbée sous ce regard de feu, fascinée par cet accent passionné.
— Ce ne sera peut-être pas encore tout , fit-elle à demi-voix.
— Je le sais. Un matin, Ton me coupera la langue, puis on me mènera sur une place publique, où un bûcher sera préparé pour moi. J'aurai ma passion, moi aussi! Glorifier Dieu par sa mort, après Tavoir glorifié pendant sa vie, confesser sa foi devant tous, et enfanter ainsi de nouveaux disciples à Christ, n'est-ce pas là une belle mort?
Douce aussi , car la douleur s'abîme dans l'extase. Vous, spectateurs, vous ne voyez que les muscles qui se contractent et les membres qui disparaissent peu à peu dévorés par la flamme ; nous , nous voyons au-dessus de nous les cieux ouverts et Jésus qui nous tend les bras. Ohl vous enviez mon sort, n'est-ce pas? Écoutez:
les voies de Dieu ont de mystérieuses
pntfondeursi, c'est lui qui vous a conduite auprès de moi , non pour me délivr^^ mais pour vous sauver vousmême., pour que mon exemple vous convertisse. Devenez servante ti apôtre du Christ. En sortant d^id, prêchez hautement rÉvangile, et un jour Dieu vous aocordera Tâpre i)onheur dont je jouis maintenant et la béatitude qu^il me réserve pour l'éternité.
— Non, non, Je^ume^ votre Christ m'effiraye, et c'est au cœur de la Vierge que je veox toujours confier mes chagicins, mes j^ôes et mes espérances.
— Qu'êtes-vous venue faire ki alors, <t pouit|uoî ne pas me laisser mourir en paâoil
Jeanxie âait retombée assise, elle près-
I4<> AMELINE DU BOURG.
sait de la main sa poitrine haletante.
Ameline se mit à genoux près d'elle,
— Jeanne, mon amie, ma sœur, la fièvre vous égare. Si vous demeurez dans cet horrible lieu, les souffrances et risolement vous tueront avant l'heure fixée par les hommes. Réfléchissez; demain peut-être il sera trop 'tard. Que vais-je répondre à ceux qui m'ont en* voyée ?
— A mes amis comme à mes ennemis, dites ce que vous avez vu et entendu, je ne demande rien de plus.
Pendant qu'Ameline s'efforçait de calmer l'exaltation maladive à laquelle l'âme ardente de Jeanne était en proie, Fran* cois , installé dans le cabinet et devant le bureau de du Bourg , recevait une visite
AMELINE DC BOURG. I47
qu^il n^attendait guère, celle, de maître Démocharès.
— Je suis content de vous, mon neveu, c'est bien, c'est très-bien cela. Il m'egt doux de vous trouver ici, et JQ voudrais pouvoir attribuer votre subite conversion à Pinfluence des ferventes prières que j'adressais chaque jour au ciel pour votre salut.
— Vous le pouvez, mon oncle. En quittant la Sorbonne, j'ai réfléchi que je n'avais rien mangé depuis la veille et que je ne possédais pas un denier; alors la grâce d'en haut m'a touché , et je nie suis décidé à suivre vos conseils.
— L'action directe de la Providence n'en est pas moins visible, répondit le docteur; le ciel nous enseigne souvent
ainsi i poursuivre te but, sans soud du choix des moyens. Vous voîià dans ie bon chemin. G)ntinue2, soyez le soutien de rÉglise; comme moi vous raîm«?ez ardemment lorsque vous aurez gràt4 ies dMitnes d'une vie consacrée au service de Dieu.
— Je les goûte, mon oncle, je les goûte depuis que je sois ici, bien nourri, bien logé et choyé de toixt le moode. J'ai ehân compris, comme vous, ce que si« gnifient les bâiédictioos promises par rÉgiise à ses éhos^ et <}ue le vrai moyen de ae manqpier de tien sur la terre, c'est de travaSkr pour ie deL
— - Vos manièt^ ttt votre laogiige rap* pelknt i^p «aocore vod:^ passée mon neveu* Je ¥Ous«ppor(e une nouvelle qui
VOUS fera sentir^ je Tespère, la nécessité de donner à votre dévouement des allures plus humbles^ plus soumises, plus ecclésiastiques en un mot.
* — Voyons la nouvelle^ mon oncle.
— La grande œuvre à laquelle j'avais voué ma vie se réalise, et demain tout tremblera devant moi. Le roi, sollicité par la duchesse de Valentinois et le cardinal de Lorraine, daigne enfin accorder à la France le bienfait de Finquisition.
Et il ne s'agit pas d'améliorer le système bâtard que représente le Père Ory dans le midi, nous empruntons à l'Espagne sa merveilleuse organisation, et c'est moi qui suis nommé inquisiteur de la foi à Paris. Je sais bien que Séguier protestera, il sera outré de voir un tribu-
l5o AMELINE DU BOURG.
hal suprême s'élever au*dessus du parlement, mais Minard et moi nous som* mes aujourd'hui de taille à braver le parlement.
Je me suis déjà concerté avec Minard.
Nous allons faire placer au coin de chaque rue une image de la Vierge : ceux qui ne se découvriront pas nous appartiennent. J'ai eu une idée meilleure encore. Vous savez quelle magnificence Henri II veut déployer pour le mariage de sa fille Elisabeth avec Philippe II; on lui fera facilement comprendre qu'il tie peut offrir à un roi d'Espagne une fête sans auto-da-fé, et je me charge d'en organiser un, dont Grenade et Madrid envieront la splendeur. Mon plan est fait, et les victimes, hélas! ne manque-
AMELINE DU BOURG. l5l
■ i .1 ■ I . Il — — »— — — I^M»
ront pas, ajouta le docteur en tirant de sa poche un petit registre qu'il tendit à François. Minard vient de me confier ce cahier, examinez-le, il renferme les noms, âge, demeure et profession de huit cents personnes, toutes plus ou tnoins suspectes d'hérésie, et parmi les* quelles je n'aurai qu'à choisir.
— Du Bourg y figure-t-il? demanda d'un ton indifférent François, qui feuilletait le registre, .
— Non, non, c'eût été peine inutile...
D'ailleurs, aux faibles nous opposons la force, aux forts la ruse.
-- Et alors? dit François.
— Je vous expliquerai cela tout à l'heure. Abordons auparavant le sujet qui m'amène. Du Bourg a une fille ?
l52 AMELIXE DU BOURG.
— Oui, fit François étonné.
— D'un bon naturel?
— D'un bon naturel, mon oncle.
— Et pieuse?
— Et pieuse, mon onde.
— Eh bien, Minard désire s'unir à e41e par les liens, du mariage.
— Bah!:
— Quoique le célibat soit l'état qui convient le mieux aux serviteurs de l'Église, Je ne vois point là de péché, car Minard, je le crois, dit le docteur en baissant les yeux, n'obéit dans cette circonstance à aucune convoitise chamelle ; mais il est pauvre, fils de ses œuvres....
— Et, interrompit François, il ne serait pas fâché d^épouser une jeune fille immensément riche et petite nièce d'un
AMELINE DU &OURG. l53^
chancelier de France. Il n'y a, en eiFet^ rien de charnel là dedans.
— Passons, répondit le docteur. Surveiller du Bourg est maintenant superflu-, mais vous devez, quoi qu'il arrive, prolonger votre séjour dans cette maison, et Futiliser pour circonvenir adroitement la jeune personne, Tamener à servir nos projets, à accepter une union que nous jugeons nécessaire. Réussissez,, et Ton ne marchandera pas avec vous»
Minard ignore encore votre conversion-,, le jour où vous irez lui apprendre vousmême et votre présence ici et le succès que vous aurez obtenu pour lui, vous vous créerez un puissant protecteur, et en outre vous ferez de Minard mon obligé.
l54 AMELINE DU BOURG.
François était devenu sérieux. Certains mots prononcés par le docteur avaient éveillé son inquiétude. Il répondit d^un ton très-calme :
«— Trouverai-je dans du Bourg un
allié ou un adversaire ?
-^ Ni Tun, ni l'autre, répondit le docteur, il y avait là un obstacle que nous avons renversé sans peine. Du Bourg a commencé par se compromettre tout sçul; nous avons fait le reste. Il était temps d'éteindre le foyer d'hérésie qui couvait au sein du parlement, et la Mer* curiale convoquée pour aujourd'hui nous offrait une occasion que nous n'avons eu garde de laisser échapper. Dans ces séances, où le parlement est réuni en Comité secret, chacun des magistrats prend la
AMELIXE DU BOURG. 1 55
parole et expose librement son opinion devant ses collègues. Cette fois, la Mercuriale s'occupera de Parrêt rendu par, la Tournelle qui, statuant comme tribunal d'appel, a jOsé gracier trois huguenots condamnés au feu. Vis-à-vis d'un pareil sujet, toute équivoque est impossible, et les soutiens de l'hérésie seront bien contraints de se démasquer.
Or, le roi, averti de l'intérêt exceptionnel que présentera cette séance, a promis d'y assister, et de faire, au besoin, bonne et prompte justice des coupables. Nous Connaissons du Bourg, la majesté royale ne l'intimidera point. Nous avons cependant prévu le cas où il faiblirait, et réglé les rôles en conséquence. Gilles Bour* din commencerait l'attaque. Minard, qui
l56 AMELINE DU BOURG.
a ses raisons pour ménager ostensiblement du Boui^^ interriendraît comnie conciliateur; puis le président de Sainte André porterait le dernier coup, en contestant la loyauté et . le courage des bu* guenots. Donc, de toute manière, nous tenons notre homme , et il est fort jmtobable qu'à Theure présente du Bourg, bien accompagné, se dirige vers la Bas^ tille.
— Misérable! s'écria François hors d'état de se contenir plus longtemps.
Il s'était levé, les yeux étincelants, etj une main appuyée sur le bureau, de l'autre il montrait la porte au docteur.
Celui-ci, pâle et tremblant, avait dé;à fait un bond en arrière. Il sortit à reculons, l'échîne . courbée, la tête baissée;
AMELINE DU BOURG. l57
mais avant de disparaître, il se redressa €t Isuiça à son nevea un regard plein de haine.
— Et maintenant, ne perdons pas une minute, dit François, qui rangeait à la Inte quelques papiers. Apercevant alors le r^t^ie apporté par maître DénuKharès, il le jeta au fond d'un droîr, nût la clef dans sa podie et partit en courant.
U ne courut pas knigtemps.
Le maxiêge de Philippe II avec Élisabâh devait être célébré au Palais de justice, ce ks magistrats avmîent un devant les ouvriers duugés de décmer pour le ban(|uitt royal la grasd^salk et les prindpÊkss chambres. Le parlement s^était donc assemblé dans le couvent des Au-
l58 AMELINE DU BOURG.
gustins, situé sur la rive gauche de la Seine, à rendroît où aboutit aujourd'hui le pont Neuf.
François trouva le quai encombré par une foule compacte. La garde écos* saise, qui avait escorté le roi, surveillait les abords du monastère; les petits mar* chands, leur panier au bras, criaient des pâtés chauds, des merveilles frites, des oublies, des dragées dorées, de la sauce verte, des pains blancs de Gonesse, du vin de Vaugirard et du vin de Montmartre.
Les colporteurs, la plaque réglementaire à l'épaule, annonçaient leurs brochures les plus nouvelles : le Catalogue des rues de Paris; VAlmanaçh pour Van de grâce i55g, avec les présages calculés et expliqués par M, Nostradamus; la
Grande Pronostication des laboureurs, moult utile et profitable; les Signifia* cations de V éclipse qui sera le 1 6 de septembre i55g; les Grandes et inesti^ mables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua^ jadis composées par Vabstracteur de quintessence. Quelques soldats descendus de cheval, se mêlaient aux bourgeois et commentaient les événements qui avaient motivé la venue du roi. François allait d'un groupe à Tautre, de la porte des Augustins à Thôtel de Nesle, cherchant Headdrigg, qu'il ne trouva point, et s'efforçant, mais sans succès, de séduire le frère portier. Enfin, irrité, découragé, il vint s'accouder sur le parapet du quai, et se mit à contempler mélancoliquenient les verts om-
l6o AMELINE DU BOURG.
brages de Pile des Juifs, au milieu de Jaquelle s^élève aujourd'hui la statue équestre de Henri IV,
Laissons-le à ses méditations, et voyons ce qui se passait derrière les murs du couvent, dans la salle où le parlement était réuni.
Les religi'Oix avaient mis à sa disposition une vaste pièce reaangulaire, entourée de trois rangs de stalles en chêne sculpté; les magistrats occupaient les deux premiers rangs, le troisième restait vide. Les murs ôaîent revêtus de riches tentures, encadr&s dans de précieuses boiseries.
La délibération durait déjà depuis près de deux heures , lorsque tout a coxq> on annonça le roî. Il entra, froid et hau-
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tain, et sans prononcer une parole, prit place sur le gradin le plus élevé, A sa gauche s'assirent le connétable de Montmorency, les princes de Montpensier et dç la Roche-sur- Yon; à sa droite les cardinaux de Lorraine, de Guise, de Bourbon et de Châtillon, en robes rouges; à ses pieds le garde des sceaux.
Celui-ci transmit au parlement la vo* lonté du roi. Il ordonnait que la discussion continuât comme elle avait corn»
mencé, et que les opinions s'affirmassent avec autant de liberté qu'en son absence.
La situation était fausse et embarras* santé pour tout le monde. Si les magistrats acceptaient le défi, la dignité royale
se trouvait compromise; s'ils modifiaient
I<)2 AMELINE DU BOURG.
leur ton et leur langage, ils descendaient au rôle d'^écoliers que rarrixrée sabdted'tta maître force à interrompre nvL jeu défendu.
Les partisans de la désnence, ceux même de Thérésie ii^hésîtèrent pcmat, «et la séance prit aussitôt un caractère inaft* tendu de solennité et de grandeur. .
Le président Ferrier et plusieurs de ses collègues exprimèrent le vœu quHm.
concile fût rassemblé pour aviser aux moyens de rendre la paix à TÉ^ise.
Jusque-4à, ajouta Antoine Fumée,, il convient d'éteindre les bûchers, et de suspendre toute procédure criminelle dirigée contre Thérésie.
Louis du Faur soutint plus ouvertement ^encore la cause des huguenots , et
AMELINE DU BOURG. lt)3
l^ertninapar c^ mots une éloquente péroraison : Prei^z garde, Siœ^ qu'un, jour on ne vous dise en face^ comnae autrefois Élie à Achab « : C^st toi qui « troubles Israël. »
Henri il fit un brusque mouvement,, maïs le duc de Guise intervint. Du Boucg allait parler, et il fallait bien lui laisser k 'temps de se perdre. Minard semblait absorbé dans la contemplation d'un volumînesux dossier*
Un profond silence s'établit, et du:
Bourg se leva.
— Je remercie Dieu, Sire, dit-il, dtr vous avoir amené ici pour y entendre la vérité, et je croirais doublement faillir à mon devoir^ comme chrétien et comme magistrat, ^i j'hésitais à vous la dire.
Toute autorité émane de vous, mais aussi toute responsabilité y remonte; vous aurez des comptes à rendre devant l'histoire et devant Dieu, et vous vous repentirez alors d'être resté sourd à la voix de tant de malheureux qui, au milieu des flammes , invoquent le nom de Jésus-Christ. Ici-bas, la postérité vous sera sévère, car nous comptons nos martyrs, et nous les ferons sortir du tombeau pour vous accuser. Là -haut, Dieu vous demandera quel crime vous punissiez chez ces hommes, vous qui tolériez publiquement si près de vous les débauches, les parjures, les blasphèmes et Tadultère.
Ce dernier trait allait droit au roi. Il pâlit, appela Montgomery, le capitaine
AMELINE DU BOURG. l65
de la garde écossaise^ et, d^une voix tremblante de colère , il lui ordonna de saisir du Bourg et du Faur, et de les envoyer à la Bastille. Puis, se tournant vers le connétable :
— Je jure Dieu, dit-il, qu'ils seront brûlés sous mes yeux.
Les cardinaux contemplaient cette scène d'un air indifierent, en auteurs habitués avoir réussir leurs pièces.
François , toujours accoudé sur le parapet du quai, fiit tiré de ses rêveries par une sourde rumeur qui s'éleva autour de lui. Les soldats remontaient à cheval, les archers regagnaient leur poste , les marchands avaient cessé leurs cris, et suivaient le mouvement de la
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foule, en train de. s^amonceler devant la porte du couvent Sur un bruit venu on ne sait d^où, les curieux se répétaient les uns aux autres' que la séance était levée, et que le roi avait fait arrêter deux con* sdllers.
— Eh bien , soit ,. dit François, sem* blant résumer ses réflexions, j^accepte. la lutte. A nous deux , maître Minardi Si vous êtes la force, je serai la ruse. A demain I
D'épouvantables huées éclatèrent. La porte du monastère venait de s-ouvrir, et, entourés par trente archers, la hallebardeau poing, apparaissaient du Bourg •et du Faur, en robe et en bonnet carré; Leur attitude, vis-à'-vis des brutales ma-^ nifestations dont ils étaient Tobjet, resta
AMELINE BU BOURG. 167
di fffoideiQent dédaigneuse, que la. multitude^ prise d'im suhk accès, de rage, se FïUi sur Tescorte pour lui arracher ses prifionmers. La garde écossaise, rainée le long du couvent, se disposak à chargier, lorsque les trompettes sonnerait, amKHiçànt k roi» Xja populace recula aus- ^tôt, laissa les deux magistrats continuer laïf route, et ne songea pkis quî'aii nouveau spectacle qui lui était offert.
Un vigoureux cheval normand portak Le nobustemodarquev dusmir le regard pladde et débonnadire si'abaissaia avec sérémté :sur cette foule tout à Theure furieuse, maintenant ivre d^âÈcnour et. de jtok. A 4r(âte du. soi et un peu en accière se te^ naît MoQ^mecy^ puis, plus loin, les princes ^ les Guises, surveillant ce colosse
l68 AMELINE DU BOURG.
indolent et faible, moins libre dans sa toute-puissance que ne Tétait dans sa misère le dernier des pauvres hères qui Tacclamaient. La garde écossaise suivait.
Le cortège avançait lentement, précédé d'archers occupés à lui frayer un passage à travers les flots agités de la multitude.
Près du pont Saint-Michel , vers l'extrémité du quai, très-rétréci en cet endroit, les deux groupes sortis des Augustins se rencontrèrent. Au milieu de la chaussée passait le monarque, calme et superbe , dressant sa haute taille sur soncoursier caparaçonné de drap d'or. A côté^ les deux prisonniers , réfugiés avec leur escorte contre un long mur ruiné, s'efiforçaient de rajuster leurs robes déjà
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en lambeaux. Quand le roi parut, ils se découvrirent; Henri II fronça les sourcils et détourna la tête.
Tout à coup, un homme sortit de la foule, et vint se camper fièrement devant le roi. Ses pieds étaient nus, de sordides haillons le couvraient, ses cheveux blancs, incultes et sales, cachaient à moitié son visage. D'un geste énergique il arrêta le roi, qui retint sa monture.
— Tu vas saluer ces hommes, dit-il, au nom de Dieu , je te l'ordonne !
Montgomery poussa son cheval , et le vieillard alla rouler dans la poussière. Il se releva péniblement sur un genou , et les yeux égarés, le corps rejeté en arrière, les deux bras tendus vers le ciel, il rugit d'une voix sombre :
lyO AMELINE DU BOURG.
— Madheur sur vous deux! Sur vous -deux, malheiflrî
Les archers accouraient. L^homme ^'enfuit , traînant à sa suite tous lès ganrins du quartier, qui le poursuivaient en criant :
— C'est Claude te fouf C'est le fou!
Cest le fou: l
François, resté près de du Bourg, fit de vains efforts pour s'élancer dians la même direcdon. Il venait de reccwmaître Claude Aubry.
LE président Minard touchait à la cinquantaine. Petit, avec trop d'embonpoint, le front très-dégarni, les lèvres épaisses Toeil vif, le visage souriant, sa physionomie éveillait, dès Tabord , la confiance et la sympathie.
L'ascendant, la séduction qu'il exerçait autour de lui étaient irrésistibles ; ceux-là même qui le connaissaient le mieux et le
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méprisaient le plus, en sa présence n'y échappaient point, et se sentaient malgré eux attirés vers lui. A des vices honteux il unissait des qualités réelles. Il était intelligent, fin, habile, mais brouillon et paresseux. Sceptique dans l'âme, il regardait la religion et la morale comme des institutions précieuses, et dont il fallait par tous les moyens imposer à la masse te respect et robsCTvatîon ; mais il trouvait fort ridicules et fort niais les naïfs qui soumettaient leurs ^passions â un semblable joug. Sacrifier à une conviction, ^oit politicpie, soit religieuse, sa vie, son ^bonheur ou son nqM)6^ lui paraissait si prodigieusemeiït bête qu'il n'avait pas le courage de haïr te hu* guenots : il les plaignait, et ne 'se faisait
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auGmn scru{N»le de lies brûler poEir s^esnparer de leurs biens. Il était désintéressé, charitable même^ donnant dHine main ce qu'il ^confisquait (de Tantre , dépensasst cinq cents écus dans ane nuit d'orbe, et k lendemain ecrq^rantant :à son vakt de chambre. Instrument docile entre les mains du roi, souple devant les grande, il se montrait bon, indulgent, familier «avec ses inférieurs. Reconnaissant, dévoué, toujours prêt à servir ses amis, il était aussi toujours prêt à les abandonner sur un signe du maître, ou à les sacrifier s'ils devenaient un obstacle à ses plaisirs ou à son ambition.
C'était, en un mot, le type accompli du viveur ambitieux, car si le mot n'était pas encore créé, la chose, moins
commune cependant que de nos jours, existait déjài
Minard occupait, dans la rue Vieilledu-Temple, un vaste hôtel, dont le luxe contrastait avec Taustère simplicité de la demeure qu'avait choisie du Bourg.
La porte monumentale ouvrait sur une cour spacieuse, au fond de laquelle on apercevait un large perron; celui-ci aboutissait à une antichambre très-élevée et ornée de statues assez belles. Un escalier de pierre, garni d'une rampe élégante en fer forgé, conduisait au premier étage, où était situé le cabinet du président,
Minard travaillait, assis devant une table de style italien, en ébène incrusté d'ivoire , lorsqu'un domestique an-
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nonca le neveu de maître Démocharès.
Le président se leva, alla au-devant du visiteur, et lui prit les deux mains.
' — Bonjour, mon jeune ami, fit-^il gaiement, asseyez- vous là. Votre oncle, qui me parlait de vous il y a quelques semaines , n^était pas content. Nous nous amusions, hein? Après tout, c'est de votre âge, et le costume que vous portez excuse bien des choses. Ah I que de doux souvenirs il me rappelle, et avec quelle joie je Téchangerais contre ma robe d'hermine, s'il devait me rendre la jeunesse, me ramener au tenips des amours et des folies I Mais vous refuseriez le marché; n'en parlons plus, hélas I Comment se porte aujourd'hui Démocharès? C'est un bon diable au fond^
et VOUS êtes rentré en grâce dès que vous Favez voulu?
— Mon oncle s'est toujours montré excellent pour moi, Monsieur le président; il a pardonné à Tenfant prodigue, et celui-ci Taide maintenant de son mieux. Pour m'accréditer auprès de vous, il m'a chargé de vous rapporter ce registre, qu'il n'aurait pas osé confier à d'autres mains.
— Vous avez lu cela, hein, jeune homme?
— Sans doute, et j'ai admiré votre habileté, Monsieur le président. Vous avez remporté là un succès dont Dieu vous tiendra compte.
-^ Et le roi aussi, ajouta Minard en riant. Au reste, la conquête de cette
liste incomparable n'a pas présenté >de grandes difficultés. Je faisais surveiller depuis longtemps un orfèvre nommé de Russanges, qui avait donné dans Thérésie et était même devenu membre du consistoire des huguenots. Il commit je ne sais quelle peccadille, et ces maladroits le destituèrent. Le voilà furieux*
Je le mande au Châtelet, et je l'engage à choisir entre le savoureux plaisir de la vengeance et un bûcher sur la place Maubert, Naturellement, il préféra se venger, et huit jours après, j'avais ce petit registre. C'est bien simple, hein?
Et à présent, jeune diplomate, exposez votre mission,
— Monsieur le président, répondit François un peu ému, maître Démocharès
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désirerait obtenir de vous la mise en liberté d'une fetniTie qui est détenue âu Ghâtelet.
— D'une femme 1 Tiens, tiens, et quel est son nom?
— Mon oncle Ta écrit sur la couverture du registre que je viens de vous restituer. /Elle se nomme, je crois, Jeanne...
— Jeanne Aubry, acheva Minard , en refermant le cahier.
— C'est cela, fit tranquillement François.
— Eh I eh ! il a bon goût, le docteur- Je l'ai vue, cette Jeanne Aubry. Figurez-vous, jeune homme,* une grande brune, avec des cheveux à n'en plus finir, et des y«ux, mais des yeux, on
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s'y noierait! Trop maigre, par exemple-
— Ah! dit François, pour répondre quelque chose.
— Eh! eh! il s'y connaît, le vieux renard!... Diable! j'y pense! Jeanne Aubry, c'était la protégée de du Bourg.
Vous savez cela?
— Non , Monsieur le président , mon oncle ne m'en a rien dit.
— Vous a-t-îl recommandé xHnsister ?
— Il m'a répété deux fois que<:e serait inutile , que vous ne pouviez lui refuser un service de ce genre.
— Diable! diable! Enfin, s'il y tient!...
Mais, donnant donnant. Je m'intéresse de mon côté à une -ptàXQ personne qu'il garde dans les prisons de l'officialité; il
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faut que demain sa cage soit ouverte.
Vous comprenez, hein?
— Veuillez me confier son nom, Monsieur le président, et je ne doute pas...
— Bon. Passez-moi une de ces ^andes feuilles de papier, qui sont là près de vous.
Minard écrivit quelques lignes, signa, et dit à François qui s'était levé :
— Tenez, voici le nom de ma protégée, Gervaise Poincet, et Tordre de mise en liberté de Jeanne Aubry. Mais...
un instant 1 Avec cette pièce-là, on remettrait Jeanne Aubry même à vous.
Ce serait tentant, hein, jeune homme?
Une prisonnière est bien faible vis-à-vis d'un joli garçon qui lui apporte la clef des champs. Eh I eh 1 J'exige votre pa-
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rôle d'honneur que cet ordre sera porté â votre oncle.
François hésita,
— Ehl eh! vaurien, noué ne voulons pas jurer. J'avais donc deviné, hein?
Allons, c'est de votre âge, après tout.
Moi, je m'en lave les mains. Ce sera une affaire à débrouiller entre vous, votre oncle et Dieu. Au revoir, mon jeune ami» Continuez à marcher sur les traces de maître Démocharès, vous ne sauriez avoir un meilleur guide. Pour moi, je vous suis tout dévoué... Au fait, dites à votre oncle qu'il ne vous charge pas de mettre Gervaise en liberté; ehl ehl qu'il m'envoie l'ordre, j'irai bien la chercher moi-même.
François s'inclina sans répondre. De-
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puis qu^il tenait le précieux talisman qui allait lui permettre de délivrer Jeanne^ son cœur était partagé entre une joie im* mense. et une mortelle Inquiétude. Ses pieds s'agitaient impatients sur le parquet. Il oit pourtant la force de des-cendre Tescalier sans trop de précipitation.
Arrivé en haut du perron , il se trouva face à face avec Ameline, qui. le gravis* sait lentement.
— Vous ici^ Mademoiselle, vous dans cette maison I
-^ Ne faut-il pas que je voie mon père, que je le sauve? Ici, du moins, je suis certaine de ne rencontrer aucun refus.
— Oui, niais à quel prix !.
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— Qu'importe! répondit Ameiine, eh e3suyant une larme.
François, pâle et troublé, fixait sur elle son franc regard, plein de tendresse et d^anxiété. Elle ajouta d'un ton ferme :
— Quelque pénible que Dieu me fasse mon devoir, je l'accomplirai jusqu'au bout.
— Soit, dit François. Évitez cepen^ dant, autant que possible, tout engage^ ment irrévocable, l'heure des expédients suprêmes n'a pas sonne encore.
Puis se rapprochant :
— Je viens d'arracher à ce nusérable l'ordre de mise en liberté de Jeanne. Je l'ai là, dans ma poche. Mais je dois-nue hâter, car un mot suffirait pour éventer ma ruse et perdre Jeanne â jamais.
t86 ameline du bourg.
L'absence de votre père entraîne nécessairement la mienne, et si vous le permettez, Jeanne me remplacera chez vous* Vos soins affectueux lui rendront la raison et k santé, et d'ailleurs elle n'a plus d'asile.
— Mais, vous-même, mon amî?
— Oh! moi, j'ai l'habitude de cette situation , et la Providence m^a déjà souvent fourni, juste à point, Tabri qui me manquait. Rappelez-vous comment je suis entré chez Claude Aubry et ensuite rue Saint-Severin.
Ameline tendit au jeune homme sa petite maiii ;
— Courez donc délivrer la pauvre prisonnière. Nous parlerons de vous en-^ semble , et vous viendrez quelquefois voir
Jeanne, n^est-ce pas? fît-elle en s'effofcant de sourire*
Au moment où François mettait le pied dans la rue, une lourde poigne s^abattit sur son épaule :
— Messire François Morel, au nom du roi, je vous arrête,
— Ah!... Et pour quelle cause?
— A la requête de maître Antoine de Mouchy, dit Démocharès, grand inquisiteur.
— J'aurais dû m'y attendre. Mais, cette fois , la Providence s'est trop pressée, fit François à demi-voix. Et où me conduisez- vous. Monsieur l'exempt?
— A la Bastille, Messire.
— C'est parfait. Seulement, je n'avais pas prévu l'honneur qui m'est accordé
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de vous rencontrer aujourd'hui, Monsieur l'exempt, et ma subite disparition va jeter mes amis, mes parents dans de cruelles angoisses. Accordez-moi le temps de les prévenir.
— Impossible , Messire.
— Voyons, soyez raisonnable. Laissezmoi au moins courir jusqu'au Châtelet, et, je vous le jure sur la tête de Sa Majesté, avant une heure je serai de retour ici, prêt à vous accompagner où vous voudrez.
— PersonnellemOTt, Messire écolier^ j'ai en vous une confia^Ke illimitée; mais, comme exempt, je ne vous lâche point. .
*- Et si je refiisais de vous suivre?
- — Il y a là, au bout de la rue, quatre camarades, qui me prêto^nt main-forte.
— L'un d'eux se chargerait-il d'une commission pour moi?
— Oh ! très-volontiers , Messire.
— Alors, appelez un de vos hommes.
Sur un signe de. l'exempt, l'un des agents s'avança. François lui glissa un écu dans la main , et lui dit :
— Vous allez vous rendre au palais des Tournelles. Là vous demanderez Robert Headdrigg Stuart, archer de la garde écossaise. Il est indispensable que je le voie demain. Vous lui répéterez donc, retenez bien cette phrase, que de l'empressement qu'il mettra à venir me
trouver dépend le sort de ce qu'il a de plus cher au inonde.
Maintenant, Monsieur l'exempt, je suis à vos ordres.
LA Bastille était prison d'État. Le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, qui l'avait fait construire cent quatre-vingts ans auparavant, y avait été le premier enfermé sous Tinculpation d'hérésie, et la tradition s'était conservée. Beaucoup de huguenots y attendaient donc l'issue des poursuites dirigées contre eux. Cependant, sauf
dans certains cas, il fallait, pour jouir
de cette faveur, appartenir à la noblesse ou à la haute bourgeoisie. Le régime de la Bastille était, en effet, plus doux que celui des autres maisons d'arrêt.
Les prisonniers y obtenaient facilement l'autorisation de communiquer entre eux, ils étaient même parfois invités à la table du gouverneur.
Du Bourg, conseiller au parlement, accusé du crime de lèse-majesté divine, comme huguenot, et du crime de lèsemajesté humaine, pour offense envers le roi , était de plein droit Thôte de la Bastille. Quant à François, il devait ce privilège à sa parenté avec- le grand inquisiteur; celui-ci ayant pensé qu'il ne pouvait faire moins vis-à-vis d'un homme qui s'était joué de lui, et qui avait
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rhonneur d'être son neveu. Au reste, après quinze jours de détention, François ignorait encore quel délit lui était imputé, et il n'avait subi aucun interror gatoire. Il s'inquiétait fort peu de tout cela, et se trouvait heureux. Le logement était sain, la nourriture supportable et la liberté suffisante. En moins d'une semaine, sa bonne humeur, son insouciance, la franchise de ses allures lui avaient gagné la confiance des gardiens et l'amitié du gouverneur, et il en profitait pour passer ses journées auprès de du Bourg, qui occupait une pièce assez vaste, où il était étroitement surveillé. Entre ces deux cœurs, droits, nobles, élevés, l'intimité engendra une vive affection, toute paternelle d'un côté, toute
filiale de l'autre; et Ton comprend de quelle douceur était pour le malheureux conseiller la présence de ce sympathique confident, à qui il pouvait ouvrir son âme, soumettre ses doutes, exprimer ses craintes, dire ses angoisses, communiquer ses plus intimes pensées, parler de son enfant bien-aimée. Ameline venait souvent voir son père. Elle arrivait triste et pâlie, le fi'ont chargé de soucis, et cependant chacune de ses visites était impatiemment attendue par les deux captifs. Depuis que le malheur s'était abattu sur cette famille, François, sans trop se l'avouer à lui-même, combattait avec moins de résolution le tendre penchant qui l'entraînait vers Ameline. La jeune fille semblait, au contraire, s'im-
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poser maintenant vis-à-vis de François une plus grande réserve. Celui-ci s'inquiétait de ce changement, dont il soupçonnait bien la cause ; mais il respectait le silence d'Ameline, qui ne faisait ja* mais aucune allusion à ses visites chez Minard. Rien, d'ailleurs, n'avait encore révélé l'intervention du président, et, pour être efficace, il était temps qu'elle, se produisît.
Les magistrats du parlement ne pou-, valent être jugés que par le corps auquel ils appartenaient, toutes les cham?
bres assemblées. Au mépris de ce privilège, le roi avait nommé, pour instruire contre du Bourg, une commission dont les membres les plus actifs étaient l'évêque de Paris , l'inquisi-
teur Démocharès et le président de Saint-André, ennemis déclarés du conseiller.
Ils s'étaient aussitôt mis à Toeuvre, et les interrogatoires, longs et pénibles, se succédaient sans relâche. Du Bourg en revenait épuisé. Les méditations que favorise l'inaction forcée, et les graves pensées qu'inspire la solitude avaient éclairé et affermi sa foi. Il protestait plus que jamais de son attachement aux doctrines de l'Évangile, reniait l'Église persécutrice représentée par ses juges, et s'appliquait à les convaincre sans chercher à les fléchir. Inébranlable devant les menaces, insensible aux promesses de pardon, il invoquait la justice, repoussait la clémence, et attendait avec calme le
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dénoûment prévu de la lutte inégale qu'il avait engagée.
Un matin, Ameline trouva son père plus triste, plus fatigué que de coutume.
Il ne s'était pas couché, et il avait employé la nuit à rédiger une profession de foi, claire et explicite, qu'il allait envoyer au roi.
Assis entre Ameline et François, il leur lut cette déclaration, véritable testament destiné moins à ses juges qu'à l'Église nouvelle et à la postérité. Il finissait ainsi : « Voici la foi en laquelle je veux vivre et mourir, et j'ai signé cet écrit de mon seing, prêt à le sceller de mon sang. »
Un long silence suivit cette lecture.
Ameline s'était laissée glisser aux genoux
de du Bourg et baissait la tête : pour la première fois^ son cœur renfermait un secret qu'elle n'osait lui confier. Elle tenait dans ses mains la vie et l'honneur de son père, et troublée, irrésolue, op-; pressée, elle se demandait si elle avait bien le droit d'en disposer contre son gré, de s'offrir à son insu en holocauste pour le sauver, et d'implorer malgré fti le plus méprisable de ses ennemis. François, debout à la droite du prisonnier, le coude appuyé sur le dossier élevé du siège qu'il occupait, était absorbé par les mêmes pensées. Mais pouvait-il parler lorsque Ameline persistait à se taire? Il ignorait d'ailleurs où en étaient les négociations entamées avec Minard. Et puis, d'où naissaient ces scrupules qui ne
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lui étaient pas venus le jour où il avait rencontré la jeune fille montant Tescalier du président? N'était-ce pas Tégoïsme qui les lui inspirait maintenant? Les éprouverait-il si son affection pour du Bourg avait continué à l'emporter sur son amour pour Ameline?
Un peu dans l'intention de consoler la pauvre enfant, un peu aussi dans le vague espoir d'arrêter des démarches dont il redoutait à la fois la réussite et l'insuccès, François s'efforça de présenter la situation de du Bourg sous des couleurs moins sombres. A la cour, de hautes, influences agissaient en sa faveur. Les huguenots sollicitaient pour lui de toutes parts. Genève, l'Allemagne, l'Europe entière suivaient d'un œil inquiet ce pro-
ces, poursuivi en dehors des voies légales, contre un homme éminent que les plus savantes cités enviaient à la France; rélecteur palatin venait, en effet, d'adresser au roi une lettre pressante, le suppliant de lui accorder du Bourg, qu'il voulait placer à la tête de la célèbre université d'Heidelberg.
— Rien de tout cela ne me sauvera, mes enfants, reprit du Bourg d'une voix ferme. Ne cherchons pas à nous tromper nous-mêmes, et sachons tous les trois envisager la réalité sans faiblesse. Les témoignages d'intérêt que vous venez de rappeler me sont précieux :
plus le coup qui me frappe aura de retentissement, plus ma mort servira la cause à laquelle je me sacrifie. Dieu, en
nous jetant dans ce monde, nous a donné pour mission de Porganiser; c^est là la lourde tâche que les générations se lèguent les unes aux autres et poursuivent lentement à travers les siècles. L^état de civilisation où nous sommes parvenus est le produit dMncessants et rudes labeurs, car depuis Thumble inventeur jusqu^au martyr des grandes idées socià« les, l'homme n'arrache à Dieu une parcelle de sa puissance créatrice qu'à force de courage, de volonté, de persévérance et d'énergie : tout enfantement coûte du sang ou des larmes. Bien d'autres après moi succomberont dans la lutte aujourd'hui engagée. Chaque viaime qui tombe est une pierre qui s'ajoute à l'édifice commencé, et quelque jeunes que vous
soyez tous deux, vous n'en verrez peuN être pas Tachèvement. Mais qu'une, pieuse tradition conserve du moins notre souvenir à ceux qu'il abritera plus tard.
Et quand, au sein de la France pacifiée,:
vos descendants, honorés de tous, pourront dans des temples à eux célébrer librement leur culte, que notre mémoire leur demeure chère et qu'ils s'inspirent de notre exemple. Que, fidèles à la foi de leurs pères et. toujours indulgents les uns pour les autres, ils restent unis après la victoire comme leurs ancêtres l'onl; été durant le combat.
Vous le voyez, je ne mets pas en doute un instant le succès de notre cause.
Dieu m'a fait la grâce de me. laisser contempler de loin la terre promise à nos
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enfants... Hélas, comme Moïse, je mourrais joyeux, et je repousserais le titre de martyr que me décernent d'avance les chefe du parti huguenot, si j'étais seul. Mais mon cœur se brise et mon courage fléchit lorsque je pense à l'avenir qui va s'ouvrir devant toi, mon Ameline. L'arrêt que j'attends ne me frappera pas seul; il anéantira, en même temps que mon corps, toute trace matérielle et civile de mon existence passée, et tu resteras seule, pauvre, menacée, forcée sans doute de fuir à l'étranger.
Ameline, l'œil sec, tenait embrassés les genoux de son père.
— A défaut de famille, dit François, Mademoiselle trouvera du moins en moi
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un appui sur lequel elle pourra toujours compter.
— Pour une enfant de dix-sept ans, c^est un appui bien difficile à accepter, mon ami.
— Eh bien, dit François en attachant son regard sur Ameline, si vos sombres pressentiments devaient jamais se réaliser, si vos titres annulés, vos biens confisqués devaient laisser votre enfant sans famille, sans défenseur, sans fortune et sans nom, alors je vous dirais :
Donnez-la-moi, et ma tendresse pour elle égalera ma reconnaissance envers vous et notre culte pour votre mémoire.
— Tendez donc la main à Ameline, répondit du Bourg , qui prit celle de la jeune fille. Mais Ameline la retira vive-
ment, et se jeta au cou de son père en sanglotant.
A ce moment, la porte s'ouvnt, et maître Démocharès entra, accompagné du gouverneur de la Bastille et d^un geôlier.
Le docteur alla droit à du Bourg.
Celui-ci ne se leva point , s^ accouda sur le bras du fauteuil et reposa sa tête dans sa main. François et Ameline se retirèrent à Textrémité de la pièce.
— Les souvenirs de notre enfance m^amènent auprès de vous, mon ami, dit Démocharès d'un ton pénétré. Je n'ai pas oublié les liens qui nous ont si longtemps unis, et au nom de notre amitié à laquelle je suis toujours resté fidèle, au nom de votre salut, au nom
de notre sainte Église catholique dont vous êtes aujourd'hui le scandale, au nom de cette chère enfant que je suis heureux de trouver ici, j'ai voulu faire un suprême effort pour vous arracher une parole de repentir.
— Vos scrupules ou vos remords se manifestent un peu tard. Monsieur l'inquisiteur, répondit froidement du Bourg.
Démocharès reprit, sans se préoccuper de l'interruption :
— Quand votre pensée vous reporte au temps où nos pieuses mères nous élevaient ensemble comme deux frères , ne songez- vous jamais à ce qu'elles doivent souffrir là-haut en vous voyant le chef et l'espoir de l'hérésie? Enfin, ne sentezvous pas ce que j'ai du souffrir moi-
même depuis le jour où j^ai appris avec stupeur qu'en plein parlement Anne du Bourg avait offensé son roi et renié sa foi?
En entendant ces mots, François, déjà fort mal disposé, ne put retenir sa colère. Il saisit le docteur par le bras et lui fit faire brusquement un demi-tour qui le plaça devant lui. Le regardant alors bien en face, les yeux dans les yeux, il lui dit :
— Maître Démocharès , vous êtes un coquin et un hypocrite.
— Monsieur le gouverneur, dit le docteur impassible , veuillez faire reconduire ce jeune fou dans sa cellule, et Ty maintenir au secret jusqu'à ce que la raison lui soit revenue. J'irai moi-même
constater son état mental dans quelques années.
Sur un signe du gouverneur, le geôlier s'approcha,
François s'avança vers du Bourg, mit un genou à terre et lui dit :
— Je ne vous reverrai sans doute plus ici-bas, mon maître et mon père, bénis* sez donc celui que vous consentiez à nommer votre fils.
Il se releva , salua le gouverneur, toisa Démocharès avec mépris, passa devant Ameline sans tourner la tête, et sortit.
La jeune fille alors oublia tout. Elle courut à la porte, l'ouvrit et saisit l'écolier par le bras :
— François, s'écria-t-elle d'une voix
défaillante, François, je vous aime, ayez pitié de nioi, je...
Elle tressaillit et n'acheva pas. Derrière elle se dressait maître Démocharès, dont la large main venait de se poser sur son épaule. H se pencha à son oreille et lui dit rapidement :
— L'arrêt a été signé hier.... Souvenez-vous... Ce soir, neuf heures, rue du Qûs-Bruneau.
En arrivant chez elle , les yeux encore gros de larmes, Ameline trouva Jeanne prête à sortir et qui semblait l'attendre impatiemment.
— Penseriez- vous à nous quitter, Jeanne? demanda Ameline avec inquiétude. Ne commettez pas une pa-
reille imprudence, je vous en supplie.
— Il le faut , Ameline , et j'ai même espéré que vous consentiriez à m'accompagner.
— . Que se passe-t-il donc ?
-T- C'est aujourd'hui que se réunit notre premier synode national. Cinquante députés, envoyés par onze Églises déjà constituées, vont se rassembler à deux pas d'ici , chez Le Vicomte , dans la rue des Marais. Ils ont pour mission de rédiger une confession de foi, de rattacher entre elles nos Eglises par une organisation, une discipline communes. J^en ai été prévenue ce matin après votre départ, et je me suis engagée à vous amener. J'ai pensé que la fille de notre grand martyr serait heureuse d'assistçr
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 cette solennité, et je n^ai pas besoin de Vous dire avec quels transports de reconnaissance elle sera reçue.
— Mais, ma pauvre Jeanne, vous oubliez donc que la police vous cherche, que Minard a juré de vous reprendre, et que cette fois rien ne saurait plus vous arracher de ses mains?
— A quoi sert que je vive , si ma vie doit rester inutile à la cause du Christ?
Le repos, c'est la mort, et, dans les temps que nous traversons , Findifférence est une honteuse désertion.
— N'avez-vous pas déjà payé votre dette, ma pauvre amie?
— La foi s'affermit et s'épure dans la lutte, elle se corrompt et s'attiédit dans l'inaction.
— Que Dieu veille donc sur vous et qu^il vous protège, Jeanne. Priez-le pour moi, car il me reste, hélas! de douloureux devoirs à remplir aujourd'hui.
— Oui , je sais.
— Comment?
— Ohl nous avons notre police, nous dussi, et elle vous protégera, Ameline.
Ursule se présenta.
— Ma bonne Ursule, dit Ameline, j'ai une visite à faire ce soir hors de Paris. Veuillez dire à Pierre de seller les deux mules et de se tenir prêt à partir vers neuf heures. Vous m'accompagnerez, et il nous précédera avec la grosse lanterne.
— Y pensez -vous. Mademoiselle, sortir de Paris à neuf heures !
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— Il s^agit du salut de mon père, Ursule. Je me retire dans ma chambre, où je désire demeurer seule avec Dieu.
Vous souperez donc sans moi, et vous viendrez m'avertir quand l'heure du départ aura sonné.
Ursule et Pierre furent exacts, et à rheure dite un bruit inusité réveillait les échos endormis de la rue Saint-Séverin.
Pierre marchait en avant, une lanterne à la main; les deux femmes suivaient, assises sur leurs mules*
Par ordre du prévôt, la porte Saint- Germain était fermée au coucher du soleil, il fallut donc prendre la rue Saint- Jacques, et la gravir jusqu'à son extrémité. Paris finissait là. Ursule, tremblante, se signa et recommanda men-
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talement son âme à Dieu lorsqu'elle entendit le pas des mules retentir sous la voûte qui unissait les deux grosses tours de Tantique porte Saint - Jacques. Le pont de bois jeté sur le fossé fut bientôt franchi, et les voyageuses, tournant alors à droite, descendirent le boulevard extérieur, qui s'étendait au loin dans la direction de la rue SouflSot actuelle.
Il faisait nuit noire , et la chaleur était accablante. De lourds nuages chargés d'électricité voilaient le ciel , et les sourds roulements de la foudre annonçaient un orage prêt d'éclater. Les mules, déjà en sueur, avançaient lentement au milieu de la chaussée déserte et morne. A droite , une bordure de gazon brûlé par le soleil longeait le large fossé d'où s'élançaient
les murailles de Paris, puissante enceinte flanquée de rondes tourelles coiffées d'un toit conique. A gauche^ la campagne, des arbres touffus, des cabanes couvertes de chaume, des champs cultivés avec soin, et dans le lointain, la flèche de réglise des Chartreux perçant le ciel iioir.
' Nos tfois voyageurs quittèrent le boulevard pour prendre la rue de Vaugirard.
Au moment où ils y entraient , Pierre fit un faux pas, et tomba avec sa lanterne, qui s'éteignit. Aussitôt un cavalier s'avança vers les deux femmes restées muettes de terreur, il mit pied à terre, releva le pauvre garçon, battit le briquet, ralluma la lanterne, la lui plaça dans k main, sauta en selle, salua prô«
2l8 AMELINE DU BOURG.
fondëmoit Ameline et s^éloigna au ga« lop. Tout cela avait été accompli si vite qu^on eût pu croire à une hallucination.
Ursule se signait à tour de bras.
La petite troupe marcha quelques minutes et dut s'arrêter de nouveau. A l'endroit où s'élève aujourd'hui le palais du Luxembourg, une longue haie d'aubé« pine en fleurs bordait une pâture entourée de grands arbres , et en face débouchaient deux rues. Laquelle fallait-il prendre? On se concertait avec inquiétude, quand un cavalier, dissimulé sans doute derrière les arbres, franchit la haie d'un bond, et s'approcha.
*— Mademoiselle, dit*il à Ameline en se découvrant et en lui indiquant de la main la première rue, voici la rue du
Qos-Bruneau, et le troisième bâtiment que vous rencontrerez à gauche est la petite maison du président Minard. Il vous recevra dans une pièce du rez-dediaussée dont les fenêtres donnent par derrière sur la rue de Toumon. Si un danger vous menaçait, brisez une vitre et Ton volera à votre secours.
En achevant ces mots, le cavalier sa* lua et disparut.
Les deux visiteuses étaient attendues, A peine eurent-elles fait une vmgtaine de pas dans la rue que leur arrivée fut signalée, et plusieurs laquais munis de torches s'avancèrent à leur rencontre.
Le salon où elles furent introduites était petit, mais décoré avec une extrême élégance. Les dorures, répandues à pro*
fusion , faisaient ressortir les tentures de soie cerise qui tapissaient les murs, et sur lesquelles se détachait, au milieu de chaque panneau, une glace de Murano entourée d'un large cadre sculpté. D'é* pais rideaux de soie dissimulaient les fe« nêtres, et les portes étaient cachées sous de lourdes, portières de même étoffe. Un lustre chargé de cristaux descendait du plafond, où un artiste habile avait représenté une scène mythologique plus que galante. Devant un lit de repos recouvert de soie cerise , une table à dessus de mosaïque supportait un énorme bouquet formé dé fleurs rares. Deux bougies brûlaient sur la cheminée. .
. Minard, accouru au-devant d'Ameline, knt visiblement déconcerté en voyant àf^
paraître la vieille figure souriante de dame Ursule.
— Madame est ma seconde mère , dit Ameline , elle n'ignore aucune dé mes douleurs, vous pouvez donc tout dire devant elle.
Minard, dissimulant son dépit, fit as-* seoir les deux femmes sur le lit de repos, et se plaça en face d'elles dans un fau»
teuil.
— J'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre, Mademoiselle, l'arrêt qui firappe Monsieur votre père a été signé hier.
— Je le sais. Monsieur le Président, et ma présence ici, à cette heure, vous montre assez que pour le sauver je me soumettrai à tout.
222 AMELINE DO BOURG.
— L'expression est dure, Mademoiselle.
— Pardonnez-moi, je vous en prie, mon âme est brisée et ma tête est faible.
J'ai tant souffert depuis un moisi Vous m'aimez, dites- vous. Monsieur, et vous me souhaitez pour femme; eh bien, obtenez la grâce de mon père, et Je vous le jure, je viendrai à vous le cœur plein de reconnaissance, et pénétrée du désir de vous payer en bonheur l'inestimable bienfait que je vous devrai.
— Nous ne nous sommes nullement compris. Mademoiselle, vos paroles me le prouvent. A vous entendre, j'aurais mis au service que vous me demandez des conditions, j'aurais eu la honteuse pensée de spéculer sur votre amour filial.
et d'exiger votre main comme une rançon destinée à racheter la vie de mon collègue du Bourg. Permettez-moi donc de décliner TofiFre que vous daignez me faire. Je vais, par tous les moyens , m'efforcer de fléchir les ennemis de votre père , et si je réussis , le plaisir de m'être dévoué pour vous, la joie de lire dans vos beaux yeux votre gratitude me seront, je vous assure, une assez douce récompense.
— Serait-il vrai, Monsieur, tant de bonté! Ohl excusez-moi!
— Je le vois, Mademoiselle, vous partagez la triste opinion qu'ont de moi les huguenots. Vous me jugerez autrement quand vous me connaîtrez mieux, et je veux du moins vous montrer que
l'on peut compter sur mes promesses.
— Oh! merci, Monsieur, mille fois merci I Mon cœur me dit que vous réussirez.
— J'ambitionne autant que vous le succès, Mademoiselle, et je ne négligerai rien pour l'obtenir. Mais je me reprocherais de trop encourager des espérances peut-être imprudentes. Vous savez quels sont nos adversaires, le parlement, r Église, la cour entière, le roi, la duchesse.
— Sans doute, mais je sais aussi que tout plie devant votre éloquence.
— Hélas, noni Et je crains bien de voir échouer mes eflforts.
— Que dites-vous?
— L'attitude prise par du Bourg, qui
refuse obstinément de se rétracter, rend mon rôle d'intercesseur bien difficile. En présence d'une pareille opiniâtreté, que puis-Je faire? que puis -je dire? Fournissez-moi des arguments , trouvez-m'en un seul, et je m'engage à l'utiliser de mon mieux.
— Expliquez-vous, Monsieur, je vous en supplie , ma tête se perd. Si vous ne conservez aucun espoir, je n'ai donc pas saisi tout à l'heure le sens de vos paroles, qui tombaient si douces sur mon cœur? Et alors, pourquoi ce rendez- vous, la nuit, ici, indispensable, disiez-vous, à la réussite de vos projets ?
— Mon Dieu, vous l'avouerai-je. Ma»
demoiselle, j'avais fait un beau rêve, et
vos premiers mots de ce soir l'ont subi-
22() AMELmE DtJ BOCRG.
tcment dissipé. Mon dmour pour .vou^^ m^avait aveuglé, enivré i ce point que l^en étais arrivé à le croire- partagée. .
— Eh bien? . '^ .
— Je me sentais bien fort, aiors^ et je ne doutais pas du succès! Vous même, pensez-vous que j'eusse essuyé un refus, le jour où, vous tenant par la tnain, je serais venu me jeter aux genoux du roi^ en lui disant : « Sire , au nom de la fidélité avec laquelle je vous ai toujours servi, ne consommez pas ma ruine,. ne me frappez pas dans ce que f ai de plus cher au monde, ne rendez pas orphe* line... ma femme. » - •
— le vous comprends enfin, Monsieur. Mais votre projet est-il réalisaUé ?
Avec le temps, et au nom des er^age*
ments solennels pris par moi, j'eusse obtenu le consentement de mon père* Vous-même^ oseriez^vous aller le -lui demander aujourd'hui? Et en admettant que ^e disposasse, de moi à son însu^ une pareille union serait-elle valable aux 3^eux de la loi?
— Vous oubliez, Mademoiselle, que le mariage du président Minard sera celebré par le cardinal de Lorraine, et que le roi signera .au contrat. Cela, poiïrvu que vous me secondiez, lève toutes les difficultés. .' j.'
Aiîieline était .prête à tout, sauf à un dénoùment aussi prompt. Peut-être, sans bien s'en DBOidre compte^ puisaitelle une partie de son courage dans le v^uc sentiment d^espérance auquel- se
rattachent les condamnés jusqu'à Theure suprême* Elle hésita un instant. Puis, faisant un violent effort sur ellemême :
— Monsieur, dit-elle, je vous jure que vous aurez en moi une épouse dévouée et toujours fidèlement attachée à tous ses devoirs.
Minard prit la main qu'elle lui tendait, et la baisa. La partie était gagnée , ses yeux rayonnaient de joie.
' — Je vais me mettre à Tœuvre dès demain, Mademoiselle. J'obtiendrai un sursis pour l'exécution de l'arrêt qui vient d'être rendu, et avant un mois, si rien d'imprévu n'entrave mes démarches, la famille du conseiller du Bourg sera la mienne. Mais il est indispensable que
VOUS soyez immédiatement présentéç à la duchesse et au roi,
— Je ferai, Monsieur, tout ce que vous croirez utile,
— Permettez-moi donc de vous le dire ce soir même. L'éducation que vous avez reçue et la vie solitaire que vous menez dans votre triste maison de la rue Saint- Séverin ne vous ont guère préparée à l'existence mondaine , agitée et brillante qui va commencer pour vous. J'adoucirai de mon mieux cette brusque transi-^ tion. Cependant, attendez-vous à bien des surprises, et sachez au début dissimuler votre étonnement, votre répugnance peut-être , en présence de mœurs que vous ne soupçonnez pas, et aux« quelles d'ailleurs vous vous habituerez
23o AiVlELlNE DU BOURG*
vite. La cour n'est pas une école de pruderie. Madame Diane y règne et non Catherine de Médicis, c'est tout dire.
Mais vous êtes belle à rendre la duchesse jalouse, et si vous lé vouliez... qui saiti... Ayez foi en moi, et montrez-vous seule* ment épouse aussi dodle que vôtre mari sera bon et confiant.
Ameline s'était levée.
— * Je tiendrai , Monsieur, réporiditcUe , toutes les promesses que je vous ai faites. .
FRANÇOIS, enfermé dans sa cellule, n^avait eu d'autre distraction depuis un mois que. l'apparition pè-
riodique d'un geôlier d'humeur fort taciturne. A l'ennui avait succédé la colère, puis le désespoir, et il se rappelait maintenant avec terreur les dernières paroles de son oncle. Ces quatre semaines de solitude lui avaient été si dures qu'il n'admettait point que l'on pût vi-
vre ainsi pendant des années; il n'y avait pourtant pas à se le dissimuler, maître Démocharès était homme à tenir sa promesse. François le sentait si bien qu'il passait ses jôumées et ses nuits à combiner d'irréalisables projets d'évasion. Parfois même l'idée de se briser la lête contre les murailles s'emparait de
lui. — - ,
. ' h^ mois, de juillet commençait. !^ ciel •était <f un bleu foncé, et le soleil dardât 4ç joyeux rayons à travers les barreaux.
J)epuis le matin, de ^pxirds bruissements, :eritremêlés de cris fet de chaîits joyeux, tnoixtaiént jusqu'au prisonnier. Paris ^tait en: fête comme la nature , tout au dehorsL respirait la gaieté,. le mouviment, Ja vie et la. liberté, ' /
François, sombre ef irrité, se promenait à grands pas dans sa cellule, quand tout à coup la: porte s'ouvrit et Headdrigg parut. II était en uniforme de sotvice et tenait à la main .deux lourds trousseaux de clefs.
: François s'arrêta stupéfait. ' -
— Eh bien! tu ne me reconnais pa^?
demanda T Écossais d'uti air préoccupé.
— Headdrigg, embrasse-moi, batsmoi, mords-moi, prouve-moi que je ne rêve pas. -
— Où est du Bourg? Pourquoi sa chambre est-elle vide?
: -^ II' a été, mVt-on dît, transféré hier dans un des cachots dé /la tour dii
Puits. . ' . ' *•■• .' :\:' -' .:..'.> . -; ;
236 AMELTNE DU BOURG,
^ Malédiaionl
— Voyons, Headdrigg, ne t'agite pas tant et explique-moi par quel miracle tu es entré ici?
"-^ Est- elle bien éloignée cette tour du Puits ?
— Il faut traverser toute la Bastille pour y arriver.
— Combien rencontrerai-je de geôliers d'ici là?
— Une vingtaine au moins,
— Tonnerre 1 Tout est perdu, alors !
— Ah ! ça , tu espérais donc délivrer du Bourg?
~ Oui.
— Hélas 1 mon pauvre ami, cinquante honunes maîtres de la Bastille pendant une demi-journée n'y réussiraient point :
les misérables Tont enfermé dans la cage de fer.
Headdrigg se laissa tomber sur une chaise^
— Ne perdons pas de temps, Headdrigg. Puis-je fuir avec toi ?
— Tout à rheure. Nous ne sommes pas pressés maintenant.
— Diable! Je le suis, moi. On voit bien que tu ne contemples pas ces quatre murs depuis un mois.
— Reste là, et découvre un moyen de sauver du Bourg. «
*— D'abord, dis-moi ce qui se passe, et comment tu as pénétré Jusqu'ici, car on me tient au secret le plus absolu.
— Écoute. Les réjouissances destinées â fêter le mariage royal continuent.
En ce moment toute la cour assise: â.
un tournoi et applaudit déjà sans doute les prouesses de Henri II. La lice est dressée au pied de la Bastille, sur cette même placé où je t'ai retrouvé- il y a trois mois, le jour du siçpfice de Là Gatelle.
— Mon petit Headdrig^, tu me ra« conteras très-bien tout qçla. dehors.- Allons-nous-en.
— Attends donc. Ce matin y ma corn?
pagnie a été désignée pour fournip- le poste de la Bastille. Nous arrivons, jet aussitôt h gardien du premier pont-Ievis dem^^nde à un de mes camarades de le remplacer pendant qu'il ira voir les joutes. Cela me donne une -idée. J'avais là beaucoup d'Écossais bien pensants
-•M>Ma*jlHM
qui me comprennent à demi-mot, et
nous envoyons au tournoi tout le personnel de la seconde porte d'entrée* ■
— Headdrigg^ je t'avais méconnu jusqu'à présent. -Tu ^s un homme de génie.
-— Cela fait, j'appelle le gardien- Joseph Hardy,, un des nôtres, et je lui dis de m'accompagner.
— Mais mon geôlier n'est point huguenot, et ce n'est certainement pas lui qui t'a introduit ici. Où as-tu pris ces deux trousseaux de clefs?
— Ce sont ceux de deux gardiens qui ont voulu me barrer le passage,
— Eh bien?
— J'ai ouvert une fenêtre,^ et je les ai lancés dans le fossé.
— Headdrigg, il me tarde de partir.
— Joseph m'a indiqué les clefs, j'ai couru à la chambre de du Bourg....
— Headdrigg, si tu te plais ici, restes-y , moi je m'en vais.
— Attends donc.
— Alors, donne-moi des nouvelles d'Ameline.
— Ce serait trop long, et d'ailleurs tu seras tout à l'heure auprès d'elle.
— Je l'espère bien.
— Écoute-moi une minute encore.
Jeanne a commis tant d'imprudences que la police est sur ses traces, on m'en a prévenu. Tu iras rue Saint-Séverin , et tu y prendras Jeanne, que tu m'amèneras aux Tournelles. Une fois là, je
AMELINE DU BOURG. 24I
me charge de la cacher et de la défendre.
— Bien.
— Montgomery, que le diable étrangle, quitte Paris ce soir, à Fissue du tournoi. Il se rend dans Je pays de Caux, où il doit, par le fer et par le feu, exterminer tous les hérétiques. Mais il a signé mon congé, et dans quinze jours, s'il plaît à Dieu, Je serai en Suisse avec Jeanne.
— Et tes deux geôliers?
— Bah ! on n'aura pas de sitôt Tidée
d'aller les chercher dans le fossé.
Headdrigg conduisit François hors de
la Bastille et regagna son poste.
François prit joyeusement sa volée. Il
aspirait Tair par larges bouffées , saluait
au passage les enseignes qu'il reconnaissait, s'arrêtait subitement pour contempler un enfant qui jouait sous une porte ou deux oiseaux qui sautillaient sur le bord d'une gouttière; puis une pensée traversait son esprit et il se remettait à courir, bousculait les promeneurs et se confondait en excuses. Tout chantait dans son cœur. Quand il arriva rue Saint-Séverin , quand il revit cette maison si pleine de doux souvenirs, il se sentit plus ému encore que le Jour où, menacé et fugitif, il en avait pour la première fois franchi le seuil. Il allait retrouver Ameline, et l'abîme qui les séparait était comblé. Les nouvelles rigueurs déployées contre le conseiller démontraient assez que la jeune fille était
encore libre, ils allaient donc pouvoir sans réserve s'avouer leur mutuel amour, et étudier les moyens de sauver du Bourg.
François monta rapidement l'escalier, et traversa le premier salon. Dans la pièce suivante, Ameline accablée par la chaleur et la fatigue s'était endormie.
François s'approcha à petits pas du fauteuil où elle reposait, et remarqua avec surprise les changements qui s'étaient opérés en elle. Les émotions, les luttes douloureuses avaient laissé leur empreinte sur sa belle tête pâlie*, les lignes étaient devenues plus fermes, les traits plus accentués. L'adversité avait accompli l'œuvre réservée au temps : en un mois l'enfant s'était faite femme.
•244 AMELINE DU BOUIG.
Le parquet vint à crier sous les pieds de François, et Ameline ouvrit les yeux.
— Vous ici, François! s'écria-t-dle.
Où est mon père ?
— Hélas! Mademoiselle, le roitelet peut passer à travers les mailles du filet qui retient Taigle. Headdri^ m'a délivré, mais seul.
— La Providence nous a donc bien servis, car j'étais moins rassurée sur votre sort, mon pauvre ami, que sur celui de mon père.
— Comment cela?
— Ne m'interrogez pas, François , ne gâtez pas la joie que me cause votre re-tour. N'avez-vous rien à me dire de mon père? Depuis quinze jours, j'ai dû renoncer à le \'OÎr, mais il sait que le roi
s'intéresse à lui^ qpie bientôt il sera libre.
— Vos paroles m'épouvantent, Mademoiselle. Que s'est-il passé? Parlez, parlez vite ! Qui a pu vous donner de si folies espérances?
— Le président Minard a obtenu du n>i une promesse presque formelle.
— Le président Minard a menti, le président Minard vous trompe. Vous ne voyez plus votre père, parce qu'on a cru triompher de sa constance en le soumettant à un isolement complet.
— Non, non, François, ce que je vous dis est vrai-
— Vous le croyez tel, sans doute.
Mais, Dieu merci, je suis arrivé à temps.
Au nom du salut de votre père, je vous
en supplie, ne me cachez rien. Quels engagements a exigés de vous le président Minard?
— Après-demain, je serai sa femme.
— Sa femme! après - demain !.. . Sa femme, tandis que votre père est prisonnier et sous le coup d'un arrêt de mort! Sachez-le donc, malheureuse enfant , pour amener du Bourg à une rétractation, on a épuisé contre lui les prières, les obsessions, les menaces, et aujourd'hui sa prison est une cage de fer, où il ne peut ni se coucher, ni rester debout, ni s'asseoir.
— François, ce que vous faites est mal. Vous voulez me tourmenter, peutêtre vous venger de moi. Oh! je souffre assez, soyez généreux, ayez pitié!
Avouez que vous avez cédé à une mauvaise pensée! Car enfin, j'ai vu le roi, j'ai pleuré devant lui, et il m'a dit d'espérer.
— Le roi n'est pas le maître.
— Minard m'a juré qu'il sauverait son... beau-père.
— Tout cela est une comédie. Il sauvera le nom et la fortune, et ne s'inquiétera pas d'autre chose. Mais, grâce au ciel, nous avons encore trois jours devant nous.
— • Il est trop tard, François, trop tard.
Le roi a déjà signé mon contrat.
— Vous vous êtes , en vérité , Mademoiselle, bien facilement et bien vite résignée à devenir la femme de ce Minard.
— Oh! François, vous osez parler
ainsi, vous!,.. Eh bien, oui, vous avez.
raison, et je suis fière de m^ëtcc si vite résignée, j'en suis fière vis-à-vis de vous, qui savez quelle répulsion m'inspire cet homme. Oui, je serai sa femme, et tant que je vivrai il me faudra endurer sa présence, l'écouter, lui sourire, forcer ma main à toucher la sienne. Et pour en arriver là , je vous ai repoussé, vous 1 Oh ! François , je. comprends ce que va être ma vie, et je sais ce qu'elle aurait pu être. Ne contraignez pas mon cœur à de nouvelles luttes; par grâce, ne m'enlevez pas le peu de force, le peu de courage qui me restent.
— Je dois pourtant vous le dire, votre, dévouement- est insensé, puisqu'il est inutile.
— Oh! assez, François, assez!
— Ameline, il ep est temps encore, il faut fuir. Nous sauverons votre père, je vous le Jure. Les huguenots sont nombreux et déterminés, comptez sur moi et sur eux; mais fuyez, allez hors de France attendre votre père et moi.
— Oh! taisez- vous, François, ma tête et mes yeux se troublent. Ne phis voir cet homme, passer mes jours entre mon père et vous, est-ce que vraiment cela serait possible!
— Oui, Ameline, cela est possible et cela sera, si vous m'aimez comme je vous aime.
— Si je Taime!... Tenez, je veux par* tir, ce soir, à Tinstant. Je suis prête.
Où faut-il aller?
'ibo AMELINE DU BOURG.
— Partez pour la Suisse. Je venais chercher Jeanne, qui n'est plus en sûreté ici, partez ensemble, et avant une semaine peut-être...
— Cependant...
— Avant une semaine nous serons tous réunis... Mais qu'avez- vous, Ameline? vous pleurez!
— Non, je ne ferai point cela, je n'en ai point le droit. Adieu, François, Jeanne partira seule. Ces tortures qu'on inflige à mon père pour lui arracher une rétractation, n'indiquent-elles pas le désir de lui pardonner? Et quand cela ne serait point, mon devoir s'en trouverait-il modifié? Je dois combattre jusqu'à la fin, et l'espérance abandonnera tous les cœurs avant de mourir dans le mien .
AMELINE DU BOURG. 25l
Je rêvais, et j'ai entrevu le ciel. Oh!
•quelle existence eût été la nôtre! Me voici réveillée. Par pitié, François, fuyez-moi, laissez-moi accomplir le sacrifice qui m'est imposé.
Jeanne entra sur ces mots, et François n'insista plus. Il lui tardait de retrouver Headdrigg, et d'aviser avec lui aux moyens d'empêcher cette inutile immolation. Le temps pressait. Jeanne embrassa Ameline, prit le bras de François, et les deux jeunes gens se dirigèrent vers le palais des Tournelles.
Mais à peine dehors, tous deux furent frappés de l'aspert inaccoutumé que présentait la foule répandue dans les rues.
Les visages consternés paraissaient en proie à une profonde émotion; les hom-
mes levaient les bras au ciel, les femmes pleuraient. Du sein de groupes animés s'élevaient de sinistres rumeurs, des cris étouffés et de bruyantes lamentations.
François s'informa , et connut bientôt la nouvelle imprévue qui venait de plonger Paris dans la stupeur : le roi se mourait.
Voici ce qui s'était passé.
Avant d'abandonner le tournoi , Henri, âer des triomphes qu'il avait obtenus^ voulut rompre encore une lance, et cherchant un adversaire redoutable, il désigna Montgomery. Au signal donné par les trompettes, les deux champions se précipitèrent l'un contne l'autre, les lances volèrent en éclats, et le roi chancela sur son cheval, dont la selle fat
aussitôt inondée de sang. Des cris d'effroi retentirent de tontes parts, et on s"'éiança vers Henri. Montgomery n'ayant pwLS jeté assez vite le tronçon qui lui res^ tait à la main, le roi s^y était hairté si rudement que son casque en avait été faussé et que des fragments de lance, passant à travers la *visière , avaient enlevé rœii droit et pénétré jusqu'au cerveau. Cependant il respirait encore, et Ton se hâta de le transporter au palais des Tournelles, devant lequel la lice était dressée.
Une foule compacte s'amoncela autour du palais, demandant avec anxiété des nouvelles du roi. On voulut l'éloigner.
Mais Henri avait repris ses sens , et touché de ces témoignages d'amour, il
ordonna que le populaire fût admis à le contempler sur son lit de douleur.
Quand Jeanne et François arrivèrent place Saint- Antoine , la multitude commençait donc déjà à défiler, morne et silencieuse, derrière une balustrade improvisée à Textrémité de la chambre royale.
Les deux jeunes gens gagnèrent sans trop de difficultés le logement d'Headdrigg, mais ils n'y trouvèrent personne, et apprirent que leur ami était de service auprès du roi. Ils attendirent quelque temps; puis François, impatienté, laissa Jeanne chez son fiancé , et sortit poiir le chercher. Un obstacle facile à prévoir l'arrêta sur le seuil des appartements réservés; un officier, M. de Vieilleville ,
lui barra le passage. François insista, Tofficier lui rit au nez et le fit mettre dehors. Notre écolier furieux recourut alors au seul parti qui lui restât, il se mêla à la foule et y prit son rang. De sorte que , après vingt minutes d'irritation intérieure et de piétinements, il entrait dans la chambre où reposait le roi.
Headdrigg, la hallebarde au poing, se tenait devant la porte de sortie, ouverte à l'autre bout de la balustrade.
François ne l'aperçut pas d'abord.
Dans cette pièce assombrie par d'épais rideaux, ses yeux encore éblouis ne distinguaient que des masses confuses. De hautes tapisseries, représentant des personnages gigantesques, recouvraient les murailles et reflétaient leur fond verdâtre
23b AMELINE DU BOURG.
sur tous les visages; elles étaient reliées entre elles par de larges bandes de velours semées de fleurs de lis d'or. Des fauteuils massifs, symétriquement rangés, étalaient leurs dossiers énormes le long des tapisseries, et tendaient vers la salle leurs lourds bras de chêne. En face des fenêtres et au centre d'une vaste estrade entourée de trois marches, s'élevait le lit royal, élégant et solide monument de neuf pieds carrés en chêne sculpté; de chaque angle partait une colonne qui soutenait un riche baldaquin de velours violet. Les draps , en fine toile de Hollande, se rabattaient sur la couverture, formée d'étoffe légère et garnie d'une -large bordure d'hermine qui traînait tout autour du lit Jusque sur le tapis de l'es-
AMELINE DU BOURG. 25j
trade. Plus loin, devant une table chargée de fioles , de vases , d'aiguières et de bassins, Ambroise Paré et Mathurin de la Noue, chirurgiens de Henri, conféraient avec les médecins Jean Chapelain et Louis Duret.
Au chevet du malade , la reine et ses quatre fils, les deux jeunes mariées, le cardinal de Lorraine et le duc de Guise s'efforçaient de dissimuler leur inquiétude et leurs projets.
La foule, respectueuse et recueillie,
avançait avec lenteur. François avait de-
' vant lui un grand vieillard qu'il ne se
rappelait pas avoir aperçu au dehors, et
dont il ne pouvait voir encore le visage.
De longs cheveux blancs flottaient sur ses
épaules, et il marchait presque courbé
en deux, se faisant de la balustrade un soutien. Quand il fut parvenu au milieu de l'espace que les visiteurs avaient a parcourir, il s'arrêta, redressa lentement sa haute taille, et les épaules appuyées contre le mur, embrassant toute la pièce d'un regard assuré , il s'écria :
— Me reconnais-tu, Sire?
Sa voix grave éclata comme le tonnerre dans cette salle silencieuse.
Il s'arrêta, et reprit :
— Me reconnais-tu, Sire?... Je f ai me«nacé jadis au nom du Dieu vengeur et tu as ri de mes menaces ; les voici réalisées.
Tu meurs frappé par la même main qui arrêta notre grand martyr. Tu avais juré qu'il périrait sous tes yeux, et c'est toi qui péris sous les siens, au pied de
AMELINE DU BOURG. 'ibg
la prison où tu Tas enfermé, et sur cette place où il y a trois mois tu venais repaître ta vue des souffrances de nos frères.
Cette dernière phrase se perdit au mi* lieu du tumulte. Après un moment de stupeur, vraie ou simulée, Headdrigg, renversant tout sur son passage, s^était élancé vers le vieillard, que François venait également de reconnaître, et qu'il avait déjà saisi vigoureusement. A eux deux, ils Fentraînèrent hors de la salle, en Taccablant d'injures et de bourrades.
Us traversèrent ainsi la cour d'honneur, et s'engagèrent dans un couloir, à Tex-»
trémité duquel commençait un petit escalier de pierre. Là, Headdrigg et Fran-»
cors redevinrent silencieux, et, ne se
1l6o AMELINE DU BOURG.
préoccupant plus que de hâter la marche de leur prisonnier, ils arrivèrent bientôt â la porte du logement d^Headdri^, où ils pénétrèrent tous les trois.
En apercevant le vieillard, Jeanne poussa un cri , courut à lui et se suspendit à son cou; celui-ci la sôrra entre ses bras dans une étreinte passionnée.
— Ma fille! ma Jeanne!... Mais où suis-)e ici? Est-ce le ciel? Voici Headdrigg, voici M. Morel, où est ma femme?-.. Jeanne, où est ta mère?
Jeanne baissait le firont, de grosses larmes coulaient la long de ses jou^.
— Ah ! oui , reprit le vieillard , ;e ine souviens... la Cène... les soldats... nous fuyons... Ah! soutenez-moi... Ma vue se
trouble... tout tourne autour de moi...
Jeanne^ je vais mourir.
Claude Aubry chancelait. Headdrigg et François i'étendirent sur le lit. Jeanne, redevenue . calme en présence du danger, souleva la tête de son père et lui frotta les tempes avec un linge mouillé.
— Refermez derrière moi et n'ouvrez à personne, dit Headdrigg en sortant. Je cours chercher Ambroise Paré, qui est auprès du roi; celui-là ne nous trahira point.
Le docteur arriva presque aussitôt, et examina Claude Aubry.
— Tout est fini, dit-il. Mais quel est cet homme, Headdrigg, et comment est-il venu mourir sur votre lit?
— Voici Jeanne, ma fiancée, cher
maître; ce vieillard est son père, et en la retrouvant ici après une longue séparation , sa joie Ta tué. Monsieur est mon ami François Morel, le secrétaire et le confident d'Anne du Bourg.
— Le secrétaire et le confident d'Anne du Bourg! répéta lentement Paré,
Et s'approchant du jeune homme :
^-* Voulez-vous me permettre , Monsieur, de vous donner la main ?
Jeanne, assise auprès du lit, laissa sortir Ambroise Paré sans faire un mouvement. Le front baissé, les bras pendants le long ^ de son corps , elle semblait étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle. Son âme brisée s'anéantissait dans de vagues et douloureuses réflexions.
^ Du courage, ma pauvre Jeanne, dit Headdrigg.
Elle releva brusquement la tête.
— Robert, dît-elle presque à demivoix , je veux aller rejoindre mon père et ma mère.
— Ne laissez pas de semblables idées s^emparer de vous, Jeanne. Si Dieu vous fait survivre à ceux que vous aimez, c^est que sans doute il ne juge pas encore votre tâche achevée icibas.
Jeanne se leva, les yeux étincelants.
— Vous avez raison, Robert, et le nouveau malheur qui me frappe est un avertissement d^en haut. Non, ma tâche n^est pas remplie. Et je me repose, et je me cache, et je fuis au lieu de lutter,
dans un moment où chaque jcMir voit succomber un serviteur de Christ. Dès^ demain, je sortirai, j'irai brader en £aice les assassins de moa père , et les menace de la colère de Dieu s'ils continuent à persécuter Israël.
— Prenez garde, Jeanne, dit François , Dieu défend le suicide.
— Parole d'indiflférent, reprit brus* quement Jeanne. Est-il donc coupable de suicide, le soldat qui, sur Tordre de son chef, affronte docilement le danger^ sans en calculer retendue ni les suites?
Je veux combattre pour la cause du Christ, et si je meurs, vous m'ensevdU rez auprès de mon père... Mais^ luimême, sera-t-il, comme ma pauvre mère , privé de séimlture, pourrons-nou»
au moins mettre son corps à l'abri des outrages?
— Que cela ne vous préoccupe points Jeanne, dit Headdrigg. Votre père reposera sous les ombrages des Toumelles, François et moi nous lui choisirons une place, et nous creuserons nous-mêmes sa fosse. La nuit vaiue, nous Tenseve* lirons de nos propres mains, et rien ne manquera à ses funérailles, pas même la présence de Marlorat. Quant à Tocca* sion de mourir pour Christ, je me charge de vous la fournir avant peu, et c'est entre François et moi que vous combattrez.
— Comment cela? fit François.
— Je t'instruirai ce soir de mes projets... Mais, silence...
266 AMELINE DU BOUKC.
Uhorlc^e du palais sonna cinq heu* res. Headdrigg, qui avait compte les coups avec une certaine inquiétude, détacha de la muraille deux longs pistolets, et les passa à sa ceinture.
•— Dieu merci, dit-il, il est temps en« core!... Je suis forcé de vous quitter, ma chère Jeanne, fai une mission impor* tante à remplir du côté de la rue Vieille* du-Temple. François vous reste; préparez ensemble tout ce qui est nécessaire pour notre triste cérémonie de cette nuit. Nous n^avons pas un moment à perdre, et je ne rentrerai qu'après avoir obtenu la parole de Marlorat.
Les vastes jardins du palais des Tour* nelles s'étendaient jusqu'aux limites de la ville; ils couvraient tout remplace*