ÉPILOGUE
CINQUANTE ans se sont écoulés depuis les événements que nous venons de raconter. Dans cet intervalle, trois princes, fils de Henri II et héritiers de sa haine contre T Église nouvelle, ont successivement occupé le trône de France. Sous François II, Charles IX et Henri III la persécution a donc con*tinué, mais elle est peu à peu devenue une lutte moins inégale, marquée pour
les huguenots par des alternatives de revers et de demi -succès. Enfin, le roi de Navarre, leur chef, a conquis la couronne, et Fédit de Nantes a accordé aux protestants le libre exercice de leur culte.
Il leur fut cependant interdit de se réunir dans Paris, et c'est à Grigny qu'ils se rassemblèrent d'abord^ Ils se transportèrent ensuite à Ablon , puis à Charenton, où ils eurent leur premier temple.
Il fut inauguré le 5 septembre 1609.
Dès le matin, tous les bateaux amarrés le long de la Sdne avaient été mis en réquisition, et la route qui mène de Paris à Charenton était couverte d'une foule où se mêlaient tous les âges et toutes les
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conditions. Gentilshommes à cheval, magistrats sur leurs mules, bourgeois en chariots de formes et de grandeurs variées, avançaient calmes et recueillis au milieu de la multitude réduite à faire le voyage à pied. Cet empressement n'était pas dicté seulement par le désir d'entendre un sermon du vieux ministre Montigny, r Église tout entière avait voulu rendre un solennel hommage à l'un des noms les plus vénérés du protestantisme en assistant à une cérémonie toujours touchante, et qui empruntait cette fois un attrait de plus aux héroïques souvenirs qu'elle rappelait. Deux victimes célèbres des premiers combats de la Réforme, qui, chassés de France par la persécution, s'étaient mariés à Genève cinquante ans
auparavant, venaient faire bénir de nouveau leur union dans leur patrie, ouverte enfin à la liberté religieuse.
A rintérieur du temple, des places étaient réservées pour les personnages les plus éminents du parti et pour les vénérables survivants des terribles luttes qui avaient ensanglanté Paris au milieu du seizième siècle. L'espace resté libre fut bientôt rempli, et une foule de fidèles s'amoncela autour de Téglise et aux abords de la grande porte.
Vers midi, les deux époux arrivèrent.
François Morel, vigoureux encore malgré ses soixante-quinze ans, et portant haut sa belle tête couverte de cheveux blancs; Ameline, toujours gracieuse, et répandant comme autrefois autour d'elle
un parfum de distinction et de douceur.
Elle marchait demi-souriante, au bras de celui sur qui elle s'appuyait depuis cinquante ans d'un amour sans nuages. Montigny vint les recevoir à l'entrée du temple, et il les conduisit aux sièges qui avaient été disposés pour eux près de la chaire.
L'assemblée entière s'était levée, respectueuse et émue. Toute l'histoire de l'Eglise nouvelle, sa naissance, ses afflictions, ses détresses, ses sanglantes hécatombes, ses glorieux combats revivaient en ces deux représentants du passé ; aussi la sainteté du lieu retenait seule les applaudissements prêts à éclater, et des larmes coulaient sur les joues de plus d'un vieillard.