‹ Américains et JaponaisChapitre 2 sur 99 · LOUIS AUBERT · texte numérisé non relu

LOUIS AUBERT

iMÉRICAINS ET JAPONAIS

l'Émigration japonaui

aux hawaî, en gaurornib, au canada et dans l'amiriqub du sud.

lb gonfut économique, social et boutique.

les états-unis, le japon et les puissances.

Avec une Carte hors texte

PARIS LIBRAIRIE ARMAND COLIN

S, RUE DE MiziÂRES, S

Droits de reprodoetioo et de tndmiion réserréi pour tons pays.

On parlait déjà d'un conflit de races entre Jaunes et Blancs dans le Pacifique, avant que les Japonais, victorieux des Chinois et des Russes, n'émigrassent en Amérique. Il y a deux ans, c'était encore le Chinois que, de tous les Asiatiques, Américains, Canadiens et Australiens redoutaient le plus de voir débarquer sur leurs territoires. Et leur hostilité n'était pas nouvelle. Dès 1851, la colonie australienne de Victoria limite l'admission des coolies. De 1877 à 1887, l'exemple est suivi par le Queensland, la Nouvelle-Galles du Sud, la Nouvelle-Zélande. L'Immigration restriction bill, devenu loi du Commonwealth le 23 décembre 1901, interdit l'entrée de l'Aus- I tralie à « toute personne qui ne parvient pas à écrire, C sous la dictée d'un fonctionnaire et à signer en sa ^ présence, un passage de cinquante mots en une * langue européenne, choisie par ce fonctionnaire* ».

1. « En décembre 1906, cet article de VJmmigration restriction bill a été modifié par la suppression du mot européen. Cest une

b AMÉRICAINS ET JAPONAIS* 1

De 1882 à 1904, les États-Unis renforcent leurs lois . d'exclusion contrôles Chinois, Enfin, pour être admis au Canada, tout coolie doit payer 500 dollars.

A Texemple des Chinois et des Japonais, depuis la guerre russo-japonaise, les Coréens et les Hindous à leur tour traversent le Pacifique; quelque jour, peut-être, ils seront suivis de Malais, de Siamois et d'Annamites, de tous les Asiatiques assez énergiques pour être tentés par les Eldorados des Amériques. C'est tout r Extrême-Orient qui s'ébranle.

Le temps n'est plus où l'Européen se plaignait de l'isolement des Chinois, des Japonais et des Coréens, de leur entêtement à fermer leurs frontières. Chacun des traités, chacune des réformes qu'il leur a imposés, a percé dans les remparts dont ils s'entouraient des brèches par où leur flot s'épanche aujourd'hui : d'euxmêmes, sans que maintenant on les y force, sans même qu'on les en prie, ils sortent de chez eux. Les rôles sont renversés : c'est le monde jaune qui cherche à empiéter sur les terres d'autrui et c'est le tour des Occidentaux de défendre leurs territoires. De l'Extrême-Orient que, naguère encore, les Blancs prétendaient coloniser part aujourd'hui un contre- î mouvement de colonisation asiatique dans les Amé- î j riques. * j

concession aux réclamations du gouvernement japonais, dont les nationaux sacliant écrire leur langue peuvent ainsi être admis sur le territoire du Commonwealth. • Biard d*Aunet, V Aurore amtraJe. Paris, 1006, p. 131. Il y a présentement en Australie environ

3 000 Japonais, la plupart employés en Queensland sur les plantations de sucre, ou occupés à pocher des perles sur la côte septentrionale. Nul doute que si leur nombre s'accroît par une immigration régulière et organisée, TAustralie ne prenne des mesures supplémentaires leur interdisant rentrée*

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Ce n'est pas une invasion de hordes armées, fléau mystérieux dans sa puissance et dans sa marche que les Européens redoutèrent aux temps d'Attila et de Gengis-Khan, c'est une migration de coolies que Ton peut dénombrer année par année, mois par mois, jour par jour, que Ton met soigneusement en fiches, mais qu'il est aussi difficile d'arrêter que les hordes de jadis, tant les lois économiques qui gouvernent ce flux de peuples sont inéluctables. Les moyens modernes de communication donnent à cette avance une grande mobilité, une extrême rapidité. Calmes, civilisés, pacifiques, ils menacent de ruine l'Occidental, non plus par leur force brutale et avide, mais par leur travail intelligent et leurs besoins modérés.

Tous ces Asiatiques ne sont pas également à craindre : bien qu'à Bellingham, en septembre 1907, les Américains aient témoigné leur hostilité aux Sikhs, le péril indien ne compte guère pour les États- Unis ou le Canada, comparé au péril chinois ou japonais. Il fait beau voir avec quel sentiment d'impunité l'Amérique maltraite ces Hindous!

Et le péril japonais effraye encore plus que le péril chinois. Tant que le Japon et son émigration ne furent pas en jeu, Américains, Canadiens, Australiens concevaient le péril jaune, non pas à la manière des Européens, comme un péril politique et militaire, mais seulement comme un péril économique et social que des lois d'exclusion devaient suffire à conjurer, en dépit des ruses chinoises. C'est qu'avec la Chine, les Occidentaux pouvaient en prendre à leur aise : les mesures dirigées contre ses nationaux à la demande des Californiens, des Canadiens ou des Australiens, gênaient parfois les gouvernements de

Washington et de Londres dans leurs relations diplomatiques avec Pékin ; mais Thabileté des diplomates et surtout la faiblesse du gouvernement chinois atténuaient le conflit. Depuis les victoires des Japonais, il n'en va plus de môme : le gouvernement du Mikado est de taille à protéger, où qu'ils soient, ses nationaux.

En juillet 1904, alors que les sympathies américaines allaient au Japon en guerre avec la Russie, le commissaire de l'immigration à San Francisco me déclarait que si les Japonais continuaient de débarquer aussi nombreux aux États-Unis, on leur appliquerait le même traitement qu'aux Chinois. Quelques mois plus tard, V American Fédération of Labor en son congrès, qui, cette môme année, se tint à San Francisco, émit le vœu que, dans les lois sur l'immigration, les Japonais fussent assimilés aux Chinois. En octobre 1906, toujours à San Francisco, le Board of Education exclut les jeunes Japonais des publicschools, et les mouvements antijaponais commencent. En septembre 1907, manifestations et bagarres antijaponaises à Vancouver : l'affaire est portée à Ottawa et à Londres. Opinion d'un spécialiste, vœu d'un congrès, incidents locaux, intéressant des villes puis des États, puis des pays, enfin toute l'Amérique du Nord et, derrière le Canada, la Grande-Bretagne, — d'imprévue qu'elle fut au début, l'afFaire, en une année, s'est grossie au point qu'elle hante aujourd'hui le inonde anglo-saxon tout entier, et voici qu'elle commence d'inquiéter l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud : tous les Blancs du Pacifique sont menacés. Le boycottage des marchandises américaines, organisé par les guildes chinoises en 1905-

1906, fut une ébauche du conflit actuel, mais, dans un conflit international, un syndicat de marchands ne vaut pas un État centralisé. D'autre part, que le différend ait été seulement entre Canadiens et Japonais, et non pas d'abord entre Américains et Japonais : il n'aurait pas pris la môme importance. Londres est loin de la Colombie britannique ; les intérêts canadiens ne se confondent pas avec les intérêts de l'Empire anglais, allié du Japon. Il a sufB au contraire que les Californiens pussent convaincre la majorité de leurs concitoyens que c'était l'intérêt de tout le pays de garder une façade blanche sur le Pacifique, pour que le gouvernement de Washington fît de l'immigration japonaise une question nationale. Les États-Unis forment un commonwealth de plus de 80 millions d'habitants ; l'Australie et le Canada ne sont que des dependencies de quelques millions d'habitants, sans marine, sans armée, sans diplomatie indépendantes : au Japon victorieux, seuls les États-Unis peuvent tenir tête.

Jamais le problème des rapports entre la race blanche et une race de couleur n'avait présenté un tel intérêt humain. Chez les Noirs ou chez les Jaunes, quelques milliers d'Européens, planteurs, commerçants, fonctionnaires et soldats, vivent groupés en petites communautés; ils pacifient la race inférieure, lui donnent les moyens de travailler et tout est dit : il n'est pas question de vie en commun, d'assimilation. Entre Blancs et Noirs, aux États-Unis le cas est déjà plus complexe, plus instructif : dix millions de Nègres y forment une population permanente et qui, en théorie, a les mêmes droits civiques que les Blancs. Mais comme ces Nègres n'ont comme protec-

AlliBICAnS n JAPOHAIB

leur international que la République de Libéria et comme leur civilisation est évidemment inrérieure, les prétextes ne manquent pas aux Blancs pour leur refuser toute égalité, question de race mise à part. Le peuple japonais, au contraire, fier de sa civilisation et de ses victoires a toute raison de prétendre aux mâmes traitements et privilèges que les immigrants de race blanche; pourtant les Américains, malgré l'admiration sincère qu'ils ont pour la civilisation du Japon, croient qu'il est meilleur de ne pas accueillir sur leur territoire ses travailleurs. Même si des mesures extraordinaires réussissaient 6 suspendre temporairement l'émigration japonaise dans les Amériques, il serait encore important pour l'histoire future des rapports entre Blancs et Jaunes d'étudier le plan grandiose d'expansion que le Japon rfiva, au lendemain de sa victoire sur le Russe, et aussi les réQexes des Américains.

Sur une façjade du Pacifique, voici les Japonais en quête de bonnes terres, sur quoi verser le trop-plein de leur population; les Japonais en quête de grands profits, et qui cherchent, en s' expatriant, à développer l'industrie, le commerce, les finances de leur pays; les Japonais en mal d'impérialisme, désireux de jalonner de Shin Nihon, de Nouveaux Japons, l'Empire qu'ils rêvent dans le Grand Océan.

Sur la façade opposée, voici les CaUfomiens, les Canadiens, les Américains du Sud et les Australiens, installés sur des terres au climat tempéré, que les Blancs ont découvertes mais qu'ils n'ont que médiocrement peuplées.

Le capital concentré en Europe et dans l'hémisphère ouest réclame sans cesse à sa solde plus de salariés;

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la main-d'œuvre concentrée en Asie tend naturellement vers les hauts salaires. La synthèse de ces deux forces doit se faire dans l'ouest des deux Amériques, pays de grandes richesses naturelles. Elle serait avantageuse aux Américains, si les Japonais restaient les dévoués serviteurs du capital et s'ils étaient assimilables, mais l'expérience tentée aux Hawaï et en Californie prouve que peu à peu ils occupent la terre, qu'ils absorbent le capital, qu'ils délogent les Blancs de leurs emplois et qu'ils ne sont pas assimilables, or c'est sur. l'idée d'assimilation que reposent ces nouvelles sociétés américaines, anglo-saxonnes ou latines, du Pacifique. Leur avenir dépendant de l'immigration étrangère, qu'une race s'introduise chez elles qui ne se mêle pas à la masse et leur démocratie est menacée.

Les Blancs pourront-ils fermer leurs pays tempérés aux Japonais et aux Chinois et les reléguer dans les champs de cannes à sucre des Hawaï, sur les chantiers de l'isthme de Panama^ dans les forêts ou les deltas tropicaux de l'Amérique du Sud, là seulement où le Blanc ne veut pas aller? Les Blancs qui man~ quent de main-d'œuvre pourront-ils refuser longtemps des bras solides, peu coûteux et qui s'offrent? Les Blancs, qui développent leur commerce sur tous les points du Pacifique, pourront-ils longtemps entraver les rapports entre les hommes, alors que se multiplient les échanges de marchandises et d'idées?

Ils sont nombreux à Londres, à Washington, Boston ou New-York ceux qui nient ce péril japonais

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et qui continuent de penser qu*entre Jaunes et Blancs le problème doit se poser dans les termes que le vicomte Aoki, alors ambassadeur du Japon aux États-Unis, choisissait naguère avec beaucoup de diplomatie : « Je crois, déclarait-il, que la question de race peut s'arranger ; je nie qu'une différence de race implique nécessairement une radicale inimitié; j'estime que de la rencontre de l'Orient et de l'Occident, à laquelle notre extraordinaire époque va assister, résultera par collaboration un idéal humain plus large que l'idéal actuel de chacun des deux hémisphères et aussi une civilisation plus douce, plus tolérante, plus riche qu'aucune des civilisations passées' ».

De même, beaucoup d'Anglais et d'Américains iR approuveraient volontiers ces remarques sur le péril

|J' jaune qui terminent un des plus récents livres parus

en anglais sur l'Extrême-Orient' : « Personne n'est assez impartial, assez cosmopolite pour décider lequel du caractère asiatique ou du caractère euro- Z péen est, dans l'ensemble, le meilleur. » Pourquoi

f- parler de péril jaune pour notre civilisation ? L'hu-

^ manité ne gagnera-t-elle pas à une plus grande

i influence de l'Extrême-Orient sur ses destinées?

\ « L'extension de l'influence européenne signifie la

; diffusion sur d'autres continents non pas de la beauté

k et du génie de l'Europe, mais simplement des aspects

j les plus communs de sa vie et de son industrie...

L'Ouest américain et les colonies britanniques n'ont

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