‹ Américains et JaponaisChapitre 3 sur 99 · Interview avec le D' Haie. Times, 15 juillet · texte numérisé non relu

Interview avec le D' Haie. Times, 15 juillet

2. Letters from the Far East, by sir Charles Eliot. Cité par The Spectator, Juillet 1007.

que fort peu ajouté à Tart, à la littérature, à Pintérêt, et au plaisir de rhumanité... L'humanité gagne en intelligence et en pittoresque à mesure que les types humains deviennent plus variés, pourvu toutefois que ces types n'aient en eux rien de destructeur ni de mauvais- » Or « parmi les civilisations extrême-orientales, la civilisation japonaise, n'a rien de particulièrement mauvais; son pittoresque, sa gaieté et sa courtoisie sont de bons éléments. On pourrait lui reprocher non pas son caractère agressif mais plutôt sa trop grande disposition à apprendre et par là à abandonner ce qu'elle a de bon ». Et le critique du Spectaior, qui cite les opinions de sir Charles Eliot, ajoute : « Cette remarquable conclusion rappellera à quelques lecteurs le petit Japonais de la prophétique histoire du xxn^^ siècle par Mr. Wells. Interrogé par Rip van Winkle qui s'éveille, sur la manière dont le péril jaune fut évité, il réplique : « Eh quoi ! vous, « Européens, vous avez fini par reconnaître que nous u aussi nous étions des Blancs. »

Pour un homme cultivé, qu'il soit Anglais, Américain, Allemand ou Français et qui juge le conflit entre l'Orient et l'Occident de loin et de haut, cette solution est sereine et élégante. La civilisation d'Extrême-Orient séduit son imagination d'Occidental, par sa nouveauté, son pittoresque, son recul. II trouve pénétrante cette réflexion de Lafcadio Hearn : « Jusqu'ici, n'ayant vécu que dans un hémisphère, nous n'avons pensé que des demi-pensées. » De bons esprits en Amérique, en Californie même, souhaitent que sur la côte américaine du Pacifique, quelque jour, les pensées des deux hémisphères, en se fondant, réussissent ^ élargir, à nuancer et à enrichir la

kl

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conscience de Thumanité. Proximité des pays et fréquence, des relations; intérêt passionné qu*ont témoigné de longue date les Américains pour le mystère extrême-oriental; présence de Japonais dans les universités californiennes, qui par leurs riches donations attireront de plus en plus des maîtres renommés, — tout permet d*espérer, sous ce ciel clément, une Renaissance de la pensée occidentale au contact de la civilisation d'Asie.

En attendant, qui ne voit que le problème immédiat est autre et qu'avant de philosopher en Californie, en Australie, en Colombie britannique, il faut vivre? Or c'est le refus des Blancs d'y vivre côte à côte avec des i^ Jaunes, qui présentement crée le conflit. Il ne tient

pas à une ignorance des Anglo-Saxons, ni à leur inintelligence d'une nouveauté de croyances ou d'idées ; . car il résulte de la rencontre dans l'ouest et le sud du Pacifique de deux classes de travailleurs, jaunes et blancs, que des tâches communes rapprochent et r, que pourtant leurs standards of living^ leurs idées

i morales, sociales, politiques séparent. Et l'on aboutit

J à cette contradiction : tandis que les penseurs et les

'' amateurs de Londres ou de Boston, les plus acharnés

' à nier le péril jaune, se montrent tout disposés à

; concilier l'Orient et l'Occident dans leurs philosophies

ou dans les vitrines de leurs collections, en mêlant les idées bouddhiques aux idées chrétiennes et en plaçant des grès japonais ou des porcelaines chinoises à côté de statues grecques et de saxes Louis XV, les Anglo-Saxons d'outre-mer, au Canada, en Californie et en Australie sont les plus acharnés à crier au péril qui menace leur vie de chaque jour. C'est que pour eux il s'agit non pas d'harmoniser avec goût dans des

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vitrines des pièces de musée ou de construire des systèmes d'idées mais de concilier une humanité du riz et une humanité du pain, une humanité bouddhique et une humanité chrétienne.

Pourtant il est des exemples d'Occidentaux et d'Orientaux vivant côte à côte, remarquent les Anglais qui, d'Angleterre, s'enorgueillissent du gouvernement de centaines de millions d'Hindous et de quelques millions de Chinois par quelques milliers de leurs compatriotes. Et, bien que les Américains, à cause de la question nègre, gardent moins d'illusions sur la possibilité d'une vie en commun avec des gens de couleur, en Nouvelle-Angleterre, on estime que les Californiens, aussi bien que les gens du Sud, exagèrent cette impossibilité.

Les Canadiens, les Australiens répliquent que la vie même des fonctionnaires anglais de l'Inde est la preuve que si l'Anglo-Saxon est le mieux fait pour gouverner les races de couleur, il est le moins fait pour partager leur vie : dans leurs settlements éloignés de plusieurs milles des villes indigènes., les gentlemen du Civil Service, aristocrates hautains et bien payés, n'ayant pas à travailler de leurs mains, n'entretiennent des rapports avec les indigènes que pour les contrôler; leur service fait, ils quittent le pays, sans avoir renoncé à leurs habitudes ou à leurs idées d'Europe. Au contraire, partout où non plus des fonctionnaires dans des colonies, mais des travailleurs blancs, citoyens de démocraties, ont à peiner à côté de travailleurs jaunes, les avis sont unanimes : impossible de vivre en compartiments étanches; les races se mêleront ou les Blancs céderont la place. Or les Blancs que le besoin de gagner leur pain rapproche

des Jaunes dans chaque métier, répugnent à ce voisinage, aux mélanges des sangs, aux relations continuelles des enfants des deux races, à la confusion des morales, des intelligences, des religions.

Les Jaunes étant admis librement en Californie, en Colombie britannique, en Australie, supposons que la population blanche y conserve la force de les dominer, c'en sera fait néanmoins de Tidée démocratique dont ces Blancs pensent avec fierté qu'ils sont les plus purs représentants. « Les Australiens, déclare l'un d'eux*, ne voudraient pas, même s'ils le pouvaient, gouverner un peuple sujet. Leur idéal est que l'Australie demeure une terre où leurs enfants puissent mener la saine vie occidentale de leurs pères anglais. » Nos pères, disent-ils, ont fondé un self gouernment de Blancs; nous le défendons pour nos fils. Cette terre où nous vivons, c'est nous qui l'avons découverte et peuplée. Nous n'avons ni le goût ni le droit d'en faire un champ d'expérience, où les sangs d'Europe et d'Asie se mêleraient et aussi les idéals sociaux, religieux, moraux. Nous ne décidons pas si l'idéal d'Europe est supérieur à l'idéal de l'Asie, il nous suffit qu'il soit différent et que l'assimilation entre les deux races soit impossible.

L'interdiction de l'immigration asiatique est pour la Californie, la Colombie britannique, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, une question de vie ou de mort. Petits groupes de population blanche, elles s'effrayent de la capacité d'émigration que représentent dans leur voisinage les énormes réservoirs jaunes. Qu'ils

i. Lettre de Mr. C. E. W. Bean, de Sidney au Spectator. The real significance of The White Australia Question^ July iO, 1907.

débordent et aussitôt elles sentent contre leurs murs de protection les vagues qui viennent battre. La digue est étanche, et sans cesse on la renforce, mais tiendra-t-elle contre la violence du ressac et contre rinfiltration lente ?

Si unanimes et si justifiés que soient les motifs de Tantijaponisme chez tous les Blancs riverains du Pacifique, il garde chez tous une commune faiblesse : le monde appartiendra en définitive à ceux qui le mettent en valeur; le seul moyen sûr que TAustralie, la Colombie britannique et la Californie aient de rester des terres exclusivement réservées aux Blancs, c'est de se couvrir de Blancs. Or TAustralie, quinze fois grande comme la France, n'a pas quatre millions d'habitants, la Colombie britannique, plus d'une fois et demie grande comme la France, n'a pas 200 000 habitants, et la Californie, grande comme les trois quarts de la France, n'en a pas 1 600 000. Dans ces trois pays la natalité est faible et aucun d'eux n'essaye sérieusement d'encourager la venue d'étrangers. Au surplus, tous trois sont éloignés des pays européens d'émigration : la mer et les déserts qui les ceignent en font des coins reculés ou l'esprit est très insulaire : les gens y sont satisfaits d'eux-mêmes, prétendent se suffire, menacent de sécession le gouvernement fédéral du Canada, ou des États-Unis ou le gouvernement de Londres, s'il ne se montre pas disposé à adopter toutes leurs idées, à épouser leurs querelles*, alors qu'au contraire il conviendrait qu'ils

1. « A quoi me sert la flotte anglaise, déclare un Australien, si la seule guerre qui ni*intéresse est la guerre qu'elle ne fera pas? Pourquoi m'exposera risquer la guerre, disons avec l'Allemagne, si TËmpire refuse de risquer ma guerre avec TExtrème-Orient? »

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lïiultipliassent leurs relations avec les grands centres de population blanche pour se fortifier d'hommes et d'idées contre le flot montant des Japonais.

En ces États, les travailleurs par leurs organisations professionnelles et le suffrage universel^ ont une influence prépondérante sur la politique : l'affaire essentielle, c'est de garantir contre la concurrence \ de tout venant le taux des salaires ' et les chances de

fortune que ces pays de grandes ressources et de spéculation paraissent réserver à leurs occupants. Le syndicalisme occidental les mène à un protectionnisme étroit, excessif à coup sûr, puisque, non content d'exclure les Jaunes, il est hostile aussi à l'entrée des Blancs qui pourtant renforceraient ces pays contre le péril jaune. Les Japonais peuvent en appeler au principe de la libre concurrence. En face de leur avance déterminée et avide, la' politique qui laisse non développé un pays comme la Californie, l'Australie du nord ou la Colombie britannique, et qui prétend réserver toutes les énormes richesses qui s'y rencontrent aux seuls descendants de la génération présente, est difficile à soutenir. Contre l'assaut des

Op, laud. Aussi, par crainte que TAngleterre refuse de protéger

« White Australia », M. Deakin, premier ministre du Common-

wealth australien, a exposé en septembre 1907 un ensemble de

^ projets touchant la défense nationale : création d*une flotte des-

[f tinée à la défense des côtes ; création d'une garde nationale : les

Australiens seraient astreints à des périodes d'instruction dans un corps de cadets de douze ans à dix-huit ans et dans la garde nationale de dix-huit à vingt-six ans. D'ici à huit années, le Commonwealth disposerait de 214 000 hommes entraînés.

1. En décembre 1907, M. Deakin a présenté un projet relatif & la réglementation des salaires. Le ministère du commerce et l'administration des contributions indirectes diviseraient la Confédération en districts industriels et fixeraient les taux des salaires pour toutes les industries protégées.

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Barbares nomades, les Romains sédentaires multiplièrent vainement les barrières.

Le mouvement d'émigration japonaise et Top position qu'il rencontre dans les démocraties anglosaxonnes du Pacifique marquent une époque dans l'histoire du péril jaune. Un chapitre se ferme : l'Europe n'est plus directement menacée- Un nouveau chapitre s'ouvre : sont menacés les Anglo-Saxons d'outre-mer qui, hors d'Europe, représentent l'idée occidentale. Les pays qui ont le moins cru jusqu'ici au péril jaune, les États-Unis et l'Empire anglais en expérimentent la forme nouvelle.

L'Extrême-Orient a toujours paru trop proche à l'Europe continentale qui tremblait pour sa sécurité. Longtemps l'imagination populaire, fidèle au souvenir des invasions mongoles du xm* siècle et de l'avance turque à partir du xv® siècle, a craint un débordement de hordes jaunes sur notre civilisation toute blanche. C'est encore ainsi que certains ouvrages de vulgarisation populaire, peignent le péril jaune. Depuis que les relations ont repris très actives entre l'Europe continentale et l'Asie orientale, par mer, puis par le Transsibérien, et que la France, l'Allemagne et la Russie ont acquis en Extrême-Orient des colonies ou des sphères d'influence, les victoires du Japon, les mouvements antiétrangers en Chine leur ont fait craindre que la Chine, sous la direction du Japon, ne réussît à les en évincer peu à peu. Ayant lancé à l'assaut de l'Extrême-Orient leurs mission-

naires, leurs soldais, leurs financiers, les Européens craignirent de s'ôtre trop engagés.

Or, la victoire du Japon qui, en Europe, a renouvelé toutes les divagations sur le péril jaune doit marquer au contraire, pour un temps, la fin de ces peurs surannées. L'extension de Talliance anglojaponaise, l'accord franco-japonais, Taccord russojaponais témoignent chez le Japon vainqueur du désir d'établir solidement le statu quo en Asie et de multiplier ses bons rapports avec les Européens. Son prestige militaire lui assure le droit du plus fort en Extrême-Orient : actuellement c'est tout son superflu d'influence qu'il négocie contre des emprunts, des avantages commerciaux et des garanties politiques. « Si forts que nous soyons, pensent-ils, et si efi'rayés que vous soyez de ne pouvoir défendre vos colonies ou vos sphères d'influence, nous vous promettons de ne pas les prendre, car nous sommes suffisamment pourvus en Mandchourie et en Corée pour ne pas désirer actuellement plus de terres. A limiter officiellement nos ambitions territoriales, nous échappons à la menace d'une coalition européenne. La Chine est remuée; notre influence y est temporairement supportée, parce qu'utile pour les réformes ; mais nul ne peut assurer que les premiers effets de la révolution qui s'y prépare ne seront pas supportés d'abord par nous. Japonais. Des appuis européens nous seront peut-être indispensables un jour contre la Chine; en tout cas, si la révolution chinoise éclate subitement et prématurément, impossible d'empêcher les Européens d'intervenir : aussi avons-nous intérêt, dès maintenant, à obtenir de l'Europe, toujours avide, l'engagement qu'elle ne profitera pas de cette crise pour

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menacer une fois de plus Tintégrité territoriale de la Chine. »

L'hostilité des Chinois contre les Japonais et les récents traités et accords du Japon paraissent donc garantir l'Europe continentale contre le péril jaune. A rhostilité, à Téloignement des deux mondes, aux antithèses abruptes de races, de religions, de civilisations succèdent des relations plus étroites et plus sympathiques. L'alliance anglaise amène déjà le soldat japonais jusqu^au golfe Persique, comme défenseur éventuel de Tlnde et de ses glacis; le Japon négocie fl^vec le sultan pour avoir une ambassade à Constantinople*. Le soldat japonais apparaîtra peut-être quelque jour dans la Méditerranée comme allié d'une puissance européenne, car non seulement on ne craint plus d'être son voisin en Extrême-Orient, mais encore on le rapproche des affaires d'Europe. Et derrière ces accords politiques se multiplient les rapports écono-

1. Grande puissance, le Japon estime quMl doit être représenté dignement auprès de la Sublime Porte. Constantinople est un bon point d'où observer la politique russe; et l'intérêt que les Japonais portent à Tlslam les rapproche du Commandeur des Croyants. Ils entendent exploiter le prestige que leur a donné sur le monde musulman comprimé par TËurope, leur victoire sur une nation chrétienne d'Europe. Des envoyés japonais étaient & la Mecque ces «innées dernières. Des fils de musulmans indiens vont s'instruire au Japon. Les musulmans d*Égypte et de l'Inde ont rêvé de convertir le Japon qui, bien que peu disposé à les écouter, ne les décourage pas. Les 20 millions de musulmans en Chine ne seraient pas des alliés méprisables. Le titre de protecteur de rislam en Asie peut être utile au Mikado et à son peuple. Le Sultan, jusqu'ici n'a pas accordé aux Japonais leur ambassade : la Russie et l'Allemagne s'y opposent; d'autre part les paya représentés & Constantinople par des ambassadeurs ont droit aux Capitulations^ or le gouvernement turc cherche à restreindre et même à abolir les privilèges d'écoles, de missions, de cours consulaires qu'il juge ççmtraires à la dignité d'un souverain indépendant.

miques, financiers, intellectuels. Commerçants et banquiers se visitent; des instructeurs européens, des officiers vont en Chine et au Japon ; des étudiants chinois et japonais viennent en Europe, On veut se connaître : les langues, la pensée, Fart de TExtrême-Orient attirent les savants et le public. Le succès de Tœuvre de Lafcadio Hearn qui toute sa vie prêcha la réconciliation est un signe des temps nouveaux. Dès lors, si nos possessions extrême-orientales sont à Tabri d'une offensive des Japonais et aussi des Chinois; si notre main-d'œuvre n'a pas à redouter en Europe la concurrence d'immigrants japonais; si nous pouvons échanger des marchandises et des idées sans craindre les heurts d'homme à homme, le temps n'est-il pas venu pour nous Européens de nier le péril jaune?

Tandis que les Européens d'Europe craignaient le voisinage de l'Asie, les Européens qui explorèrent l'Amérique du Nord se lamentaient que le Japon, la Chine et les Indes fussent si lointains. Malencontreusement, le continent américain avait surgi devant eux, alors que dans le sillage du soleil couchant et dans le sens des alizés, ils cherchaient, à l'Occident la route de la mer vers le Japon, la Chine et les Indes. Les premiers explorateurs continuèrent de croire — tant ils le souhaitaient — que la Chine et le Japon étaient sur le même continent que l'Amérique. Vers 1634, le marchand Jean Nicolet de Québec, qui, par les lacs, s'était avancé vers l'ouest jusqu'à Green Bay sur le lac Michigan, portait une robe de mandarin, car il s'attendait à débarquer sur une terre orientale et à rencontrer des Chinois. Ces explorateurs traitaient l'Amérique en terre de passage : ils tendaient vers Cipango ou Cathay. L'erreur découverte, après que

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le continent et le Pacifique eurent été traversés, les Américains, héritiers de Tattrait que la marche vers TExtrême-Orient avait exercé sur leurs ancêtres, ne cessèrent de regarder vers la Chine et le Japon. L'expédition du commodore Perry et une longue tradition de bons rapports développèrent entre les États-Unis et TExtrême-Orient les échanges de produits et d'idées. Jusqu'à Tan dernier, le péril jaune n'a trouvé que des incrédules aux États-Unis.

Mais depuis que les émigrants japonais essayent de prendre pied en Californie, les Américains commencent de penser que le voisinage des Jaunes a ses dangers, et l'idée de Shin Nihon^ d'un Nouveau Japon qui surgirait en Californie, les alarme. Qu'ils ne veuillent plus de leur rêve de jadis : un Japon, une Chine sur leur continent, on le comprend aujourd'hui que l'Amérique du Nord n'est plus un désert de passage mais un territoire occupé par une énorme majorité de Blancs qui entendent ne pas laisser dépecer en sphères d'influence étrangères le pays où ils ont formé une nation.

Ainsi le péril jaune, au moment qu'il cesse pour l'Europe, commence pour les deux Amériques. Estce simple coïncidence? Il ne le semble pas, car limiter ses ambitions en Extrême-Orient, s'y libérer par des accords avec l'Europe de tout danger d'une surprise, assurer ses derrières, pour le Japon, en pleine effervescence d'expansion vers les îles et les côtes des deux Amériques, n'est-ce pas le signe qu'il concentre ses forces et qu'il se prépare à une lutte économique et politique, menaçante pour l'hémisphère Ouest?

En parlant du conflit de races entre Japonais et Américains, j'ai tâché de rester impartial. Les Japo-

nais s'accordent à reconnaître que le Français, de tous les Blancs, est le moins disposé à faire sentir à un interlocuteur jaune qu'il n'a pas même couleur de peau que lui. Cette attitude correcte et sympathique, je voudrais l'avoir gardée envers un peuple dont j'admire infiniment la civilisation et l'art.

L'idée d'une diversité absolue entre les races estelle vraie? De Blancs à Jaunes, y a-t-il de telles différences physiques que leurs croisements ne soient pas souhaitables? Je l'ignore. Mais je dois reconnaître qu'aux États-Unis, comme au Canada et en Australie, tout se passe comme si cette idée était vraie : la croyance générale en l'impossibilité d'assimiler les races jaunes mène pratiquement au même résultat qu'une certitude scientifique. Aussi, pour faire comprendre la cause du conflit entre les Japonais qui veulent qu'on les traite en Amérique comme des Blancs et les Américains qui s'y refusent, ai-je dû parfois présenter les idées ou préjugés sur la race jaune dans leur crudité et leur outrance.

Mars 1908.

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