Op, Unid,f p
LES JAPONAIS EN GALIPORNIE 13lf
la Californie dépend de Tirrigation, on se heurte à des droits acquis de TÉtat, à des droits de riverains, à des droits de Compagnies de navigation qui entravent tous les projets. Les estâtes des grandes familles, des Stanford, des Bidwell et d'autres, et aussi les Compagnies par actions ont accaparé Teau de rivières entières sans Tombre d'un droit, et pourtant ne manquent pas de faire valoir très haut des droits de priorité. Or partout où le contrôle de Teau n'est pas lié à la propriété du sol, où un individu, une société peuvent monopoliser une eau dont ils ne justifient pas remploi sur des terres leur appartenant, disputes et injustices abondent. Dans le sud de TEspagne, à côté de provinces florissantes comme celle de Valence, parce que la terre et Teau y sont proclamées inséparables, en tel district, comme celui d'Elche, les droits sur l'eau étant possédés par des étrangers, le fermier doit y acheter Tarrosage comme il y achète des engrais : les accapareurs élevant les droits, c'est la ruine du pays.
Le monopole de l'eau dans un pays aride, c'est la pire des tyrannies ; cette tyrannie est sentie en Californie. Il y a un tel manque d'assurance et de stabilité dans l'attribution des droits sur l'eau qu'il est hasardeux de construire des canaux, tant c'est une occasion de mésintelligence et de procès entre voisins. Aussi les fermiers qui désirent vivre en paix, et qui craignent de devenir les serfs de la canal company évitent-ils les districts où l'irrigation s'impose.
A cette anarchie gâcheuse, à ce laisser faire anglosaxon, qui se justifient par les droits de l'individu et les vested interesis^ le remède, c'est une expérience latine, italienne aussi bien que française et espa-
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gnole : « Les intérêts touchés par Tirrigation sont si nombreux, si variés et si intimement liés au bien public que le contrôle de TÉtat est absolument nécessaire, et que pour la protection de ses citoyens aucun monopole ne peut être permis qui sépare la propriété de Teau de la propriété de la terre où elle est employée ^ » Le droit d*user Teau devrait appartenir à la terre à irriguer, et les droits sur Teau devraient être inséparables des titres fonciers. Sans doute les propriétaires de canaux d'irrigation sont peu disposés à se soumettre à un contrôle effectif; en cas de contestation, ils ne connaissent que les tribunaux ordinaires, et, à défaut des tribunaux, les brigands d'Arizona qu*ils arment de fusils pour veiller au bien accaparé et pour affamer le voisin, le rival. Mais le danger actuel des monopoles du pétrole, du cuivre, dû charbon, du fer est un avertissement du danger encore plus grand que Ton risque en permettant le monopole de Teau. Il faut établir un tribunal spécial qui revisera les titres de propriété et déterminera les droits sur Teau. On objecte la corruption possible des fonctionnaires. « Mais il faudrait une corruption diabolique pour créer les maux qui égalent ceux d'aujourd'hui. » Ce tribunal devra inventorier la capacité des rivières et des canaux, empêcher de nouvelles constructions jusqu'à ce qu'il ait démontré qu'il y a assez d'eau disponible, déterminer la supei^icie des terres irriguées et des terres à irriguer, déclarer propriété de TÉtat toute l'eau qui n'a pas encore été appropriée, et la distribuer aux
1. U^ Progress Report, Royal Commission on Water Supply. Victoria, Australia. Cité dans Qp. ïaud,f p. 39.
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particuliers : que chaque cultivateur en ait sa juste part, quelque éloignée des montagnes que soit sa ferme.
Il faudra de longues années, beaucoup de travaux scientifiques et d'interrogatoires; mais dès maintenant il résulte de cette enquête officielle que, au lieu d'une culture extensive, aux nobles allures, sur des estâtes vides où Ton peut promener sans fin son regard, c'est une culture intensive qui convient en Californie, avec de petites fermes où le travail se concentre et s'occupe de détails *. Plutôt qu'une ambitieuse saisie à l'américaine, d'espaces énormes, c'est une œuvre de goût et d'art qui aménagera cette terre : ingénieusement sollicité et soigné, chaque acre de ce sol qui peut porter tant de cultures diverses répondra grassement, joliment à la volonté des hommes qui de près l'aimeront. Il lui faut une culture à la française ou à la japonaise*; il lui faut des races paysannes,
1. Frank Norris oppose ainsi à la culture californienne représentée par Magnus Derrick la culture du Middle-West représentée par la femme de Derrick :
« Elle se rappelait son enfance, passée sur une ferme dans rOhio — cinq cents acres, heureusement partagés en eau, pâturages, en champs de maïs, d'orge, de blé, où Ton avait ses aises, son confort^ où Ton se sentait chez soi. Les fermiers aimaient leur terre, la caressaient, la ciyolaient, la nourrissaient comme si elle eût été un être conscient. Les semailles s'y faisaient à la main, une charrue à deux chevaux suffisait à toute la ferme ; la faux coupait la moisson, et le grain était battu au fléau. Aujourd'hui, ce ranch borné seulement par les horizons, d'un seul tenant à perte de vue, principauté gouvernée par le fer et la vapeur, et qui produisait 350 000 bushels, cette terreoù le blé levait même quand elle n'était ni labourée, ni hersée, ni semée — tout cela la troublait... 10000 acres de blé, rien que de blé, cela Tétourdissait un peu. »
2. Les Italiens aussi réussissent en Californie. Ils y cultivent un cru de Chianti,
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ayant le goût de la terre, aux doigts déliés, d*esprit éveillé, et qui soient habituées à piétiner la glèbe; il lui faut des soins incessants, variés, des touches et des retouches, plutôt que le passage uniforme, à certaines dates, de charrues, de semeuses, de lieuses à vapeur que mène un gentleman flegmatique, la pipe aux dents. u Nous voudrions voir ici beaucoup de paysans français, me disait en 1904 le secrétaire du Merchanis' Exchange de San Francisco, des paysans des Hautes et Basses- Alpes, des Hautes et Basses-Pyrénées, des Béarnais. » Mais les Français sont loin de la Californie, et ils n'émigrent pas volontiers. Beaucoup plus voisins sont les Japonais et si bien adaptés aux exigences de cette terre I Sans dépaysement, ils retrouvent en Californie un pays de volcans et de tremblements de terre, de vallées affaissées qu'enclosent de hautes montagnes, de torrents à capter, de canaux à creuser, de terrasses à niveler et à irriguer. Eux, les travailleurs des rizières, ils connaissent les tâches patientes, les pieds dans Teau, la tête au soleil, et ils sont préparés à tous les travaux d'irrigation. Le respect de la glèbe, ils Tout aussi, ces amoureux de leur terre japonaise, et encore le goût des cultures intensives, des besognes de détail : ils excellent à cueillir des fruits, à soigner des fleurs. Ils fuient les grands espaces, la culture industrielle, les aristocratiques besognes de contrôle; et ils ont l'habitude de la vie en denses communautés.
Au total, un pays immense, presque désert, peuplé, pour les deux tiers, d'immigrants qui viennent d'autres
États- américains et de Tétranger; des villes encombrées d'aventuriers qui passent, sans s'attacher au sol, intermédiaires qui vivent d'un courtage sur le trafic entre TOrient et l'Occident*; un climat trop beau, trop doux que recherchent les oisifs du continent et qui incline à une vie de plein air, paresseuse et jouisseuse ; la tradition des mines d'or, des fortunes faites d'un coup, vite défaites qui conseillent le plaisir immédiat'; une société à cadres peu fixes, où les divorces sont fréquents, la natalité faible ; des habitudes d'aristocrates assez semblables à celles des planteurs du sud des États-Unis; le besoin d'une main-d'œuvre de serfs résignés et obéissants; — la Californie se présente sans un noyau de société résis-
1. Voici le jugement de Frank Norris sur San Francisco : « En plein centre de la cité, on n'avait pas l'impression d'une activité commerciale très intense. L'intérêt n'y chômait pas pour les petites choses ; le peuple était toujours prêt à s'amuser pour des riens, refusant de penser aux affaires sérieuses, — bon garçon au demeurant, à qui on imposait aisément, prenant la vie doucement, généreux, gai compagnon, enthousiaste, vivant au jour le jour dans cette ville où Ton pouvait se procurer sans effort les joies de la vie et qui avait Tinquiétude de New-York sans le sérieux... • Tremblement de terre, feu, désordres antyaponais, municipalité corrompue, le meiire et ses conseillers en prison : en dépit de ces épreuves qui l'ont rendue tristement célèbre, San Francisco ne parait guère avoir changé d'esprit. La reconstruction de la ville marche très lentement : plus de 200 millions de dollars avaient déjà été dépensés en juin 1907, et Ton estimait à San Francisco même que le travail utile ne représentait guère plus de 50 millions. « Après nous le déluge! » répètent les gens responsables, qui ne se préoccupent pas de suivre dans les nouvelles constructions les règles indispensables pour les ptays à tremblements de terre, il faut distinguer, dans l'Ouest des États-Unis, les descendants des aventuriers qui font de San Francisco une ville cosmopolite et les descendants des New Yorkais ou des New Englanders qui sont instaUés comme fermiers, autour de Portland, par exemple.
2. Quelqu'un définissait devant moi cette vie : a long game oj poker.
tant et capable d'une puissante assimilation. Dans les campagnes, 'la place est à prendre par des communautés de paysans dont les qualités de finesse, de goût et d'énergie s'harmonisent aux vertus et aux exigences du sol. Dans les grandes plaines du Minnesota, du Dakota, dans les rolling prairies du Middle-West où s'est imposée la culture industrielle, le Japonais serait dépaysé; mais dans les vallées closes de Californie qui se prêtent à l'irrigation, à la culture intensive, il est à son affaire.
La terre californienne est aussi avide d'immigration que d'irrigation: les Japonais sont en face, prêts à émigrer; les Hawaï rapprochent de cette côte qui les réclame 70 000 colons excursionnistes. Les Japonais sont protégés contre la concurrence des Chinois par les lois américaines sur l'immigration, aussi dans l'Ouest américain comme aux Hawaï, sur le sol débarrassé de Chinois, le Japonais pullule.
Les États de l'ouest des États-Unis où les Japonais vivent les plus nombreux sont parmi les moins peuplés : Californie (10 habitants au mille carré), Orégon (4,4), Washington (7,7), Montana (1,7). Toutefois il ne faut pas se représenter cette région comme envahie par les Japonais: on le croirait à entendre les cris d'alarme poussés par la yellow presSj dont l'écho se prolonge dans la presse d'Europe. Leur nombre exact, on ne peut le savoir, au moins jusqu'au prochain recensement de 1910. Le Census de 1900 annonçait que 24500 Japonais vivaient sur le continent américain. Or, d'après les statistiques annuelles de l'immigration, de 1901 à 1905 il en vint 64937 (1901, 5 296; 1902, 14270; 1903, 19968; 1904, 14382;
1905, 11021). En 1906, 14243 arrivèrent; en 1907 (année fiscale allant du !«' juillet 1906 au 30 juin 1907) 30824 (19565 pour le second semestre, janvierjuin 1907). Récapitulons : cela ferait 134 500 Japonais sur le continent américain (non compris les Hawai), mais cette statistique ne serait exacte que si aucun Japonais n'était reparti au Japon. Le service de Timmigration ne tient pas un compte des départs ; mais il est certain que beaucoup sont retournés chez eux : le besoin de changer de place, le désir d'aller jouir dans leurs îles de leur capital de science occidentale et d'argent, aussitôt qu'ils peuvent^ ne manquent pas de se faire sentir chez les coolies et les étudiants japonais des États-Unis.
Une statistique japonaise de 1903^ donnait 38934 Japonais aux États-Unis, dont 18123 en Californie; 5123 à San Francisco; 6 482 dans TËtat de Washington; 2466 dans TOrégon; 1365 dans le Montana ; 909 dans Tldaho ; 855 dans le Wyoming et quelques centaines dans une dizaine d'États de TOuest. L'État où certainement ils sont les plus nombreux est la Californie : 10 151 en 1900. Depuis six ans^ rien que l'accroissement de la main-d'œuvre japonaise a dû être de 15000 hommes; il doit y avoir en Californie plus de 50000 Japonais. Â San Francisco, le secrétaire Metcalf dit qu'ils sont 6000. On peut estimer à 80000 leur nombre aux États-Unis.
Y seraient-ils deux ou trois fois plus nombreux; les 60000 Japonais des Hawaï se déverseraient-ils d'un coup sur la Californie, que la situation ne serait pas
1. Sekai Nenkan, Annuaire mondial, par M. Ito Sakeyoshi. Cité par The American Rev, of Reviews (Février 1907).
plus grave qu'elle n'est. Ce qui alarme, c'est le symptôme, Tidée que le mouvement commence seulement, que, bientôt 350000 Japonais, — moitié du chiffre annuel de l'accroissement de la population, — peuvent émigrer chaque année en Amérique*. La Californie peu peuplée, de natalité faible, à 2 800 milles ou 4500 kilomètres du centre de la population des États- Unis (Columbus, Ohio), séparée de la partie vraiment
1. « Des membres de cette Chambre m*ont dit récemment : « Dix ou quinze mille Japonais par an ! Il n*y a rien là qui puisse « alarmer. Dans TEst, chaque année, nous recevons d'Europe un « million d'étrangers et nous n*y pensons pas. » — Je ferai remarquer à ces messieurs que nous avons en Californie une population de 2 millions environ, un quarantième de la population des États-Unis. Multipliez par 40 le chiffre des arrivées annuelles de Japonais et vous avez 400 000 ou 000 000. Ces messieurs croientils que si 600 000 coolies japonais débarquaient chaque année à New-York et se répandaient dans les États de TEst et si cette immigration croissait rapidement, le peuple ne s'alarmerait ni ne protesterait? » Hon. E. A. Hayes (of Galifornia), House of Représentatives, 23 janvier 1907. « L'Angleterre nous a envoyé 3 1/2 p. 100 de sa population totale pendant ces vingt-cinq dernières années. Si les vingtrcinq années prochaines, le Japon nous envoyait seulement 3 1/2 p. 100 de sa population, 1 438 000 Japonais débarqueraient en ce pays avant la fin de 1030 et tous les travailleurs, sauf les plus qualifiés, seraient chassés de la côte du Pacifique. Si les vingt-cinq années prochaines, le Japon nous envoyait la même proportion de sa population que l'Italie depuis vingt-cinq ans (6 1/2 p. 100), 2750000 Japonais débarqueraient sur nos rivages. C'en serait assez pour balayer jusqu'aux Rocheuses les travailleurs blancs. » Hayes, mars 1007. La Japanese and Korean Exclusion League a publié des tableaux indiquant le nombre des Japonais qui seraient dans chaque Etat et dans 50 villes de 50 000 habitants et au-dessus, si Etats et villes avaient la même proportion de Japonais et de Blancs que la Californie et San Francisco. Si l'on estime à 60000 le nombre des Japs en Californie, ils seraient plus de 300 000 dans l'Etat de Néw-York, 199000 en Illinois, 260000 en Pennsylvanie, et à estimer à 10 000 leur nombre à San Francisco, ils seraient 90 000 à New-York, 50 000 à Chicago, 35 000 à Philadelphie.
LES JAPOiNAIS EN CALIFORNIE 1^5
peuplée de l'Union par des montagnes et d'énormes déserts, s'est toujours sentie isolée à tel point que pendant la guerre civile il s'y manifesta une forte tendance à se séparer aussi bien du Nord que du Sud. On se hâta de construire le transcontinental Union Pacific pour river la Californie à TUnion. Rien de surprenant qu'aujourd'hui elle s'alarme : elle est directement menacée par l'arrivée des Jaunes et le gros de la population blanche des États-Unis est trop éloigné pour faire équilibre à cette poussée. De l'autre côté du Pacifique, deux fois plus éloignés de la Californie que ne le sont les Américains de l'Esté mais pouvant arriver par mer, sans transbordement et à meilleur marché, vivent 48 millions de Japonais, population plus nombreuse que la moitié de la population américaine qui vit à l'ouest de Columbus. Tant que l'ouverture du canal de Panama n'aura pas permis d'amener directement par mer en Californie les émigrants d'Europe, les Jaunes garderont l'avantage de cette grosse économie de transport.
AMÉRICAINS ET JAPONAIS. iO
Aussi l'opinion californienne est unanime à souhaiter l'exclusion des coolies japonais. Ce n'est pourtant pasThabitude à Touest du Mississipi, et en Californie spécialement, de prendre parti nettement et à haute voix sur les questions d'intérêt public. Être républicain ou démocrate signifie, non pas que Ton s'intéresse aux grands problèmes, mais simplement qu'on est un rouage de la machine à contrôler les honneurs et les prébendes. Pourtant quand il s'agit des Jaunes, chacun devient net et violent.
Pendant la guerre russo-japonaise, alors que l'Est et le Middle-West étaient japonophiles, San Francisco souhaitait que ses deux rivaux sur le Pacifique nord s'usassent pour longtemps. L'hostilité contre le monde jaune est de tradition à San Francisco, tradition qu'exaltèrent les syndicats ouvriers, maîtres de l'heure, tant que les gens de la municipalité furent leurs hommes. Les ports du Puget^Sound, Seattle par exemple, n'avaient pas, jusqu'à ce que l'exemple et la propagande de San Francisco les eussent gagnés en 1907, une aversion aussi forte * : les unions y sont moins puissantes qu'à San Francisco; les Japonais