CHAPITRE IV
L*ID£E d'assimilation
Jugée à distancée! en bloc, la civilisation japonaise a toujours séduit les imaginations d'Amérique. Le Japon moderne qui, en cinquante années, a tiré tant de force de sa culture occidentale, c'est TAméricain qui Ta éveillé de sa torpeur, conseillé, éduqué. De tous les peuples d'Orient, le Japonais, son élève, est le seul qui soit bien gouverné, qui choisisse ses représentants, vote ses lois, contrôle son commerce, décide sa politique, traite de pair avec les grandes puissances, le seul aussi, qui soit affranchi de Temprise de Topium. L'optimisme national des Japonais, leur foi en l'avenir, le crédit qu'ils laissent aux jeunes gens dans les affaires, plaisent aux Américains. De môme qu'un étudiant de Harvard ou de Yale gagne souvent ses frais d'université, comme domestique ou comme conducteur de tramways, au Japon le kurumaya qui vous traîne, ou le boy qui vous sert est peut-être un étudiant en médecine ou en droit.
182 AMÂRIGÀINS ET JAPONAIS
La vie des deux pays se ressemblé par Taudace, la croyance au progrès, par un élan de jeunesse. Les étudiants japonais sont assez aimés aux États-Unis; on apprécie leur ambition d'éducation américaine et de se préparer ainsi à de hauts postes en leur pays. Au Japon, le jeune Samural peut difficilement gagner sa vie ; les guildes d'ouvriers Ten empêchent. Il vient alors aux États-Unis, en Californie surtout, où les highschools et les universités Taccueillent gratuitement.
Et le Japon a son histoire : TAméricain se plaît à tirer des civilisations d'Europe et d'Asie l'impression de mystérieux passé. Du vieux Japon, on admire le Bushidô et l'esprit d'honneur; le Shintoïsme et le respect des ancêtres, la révérence pour le Mikado, l'attachement à la terre japonaise; le Bouddhisme, et ses légendes, ses temples, ses fêtes et sa pitié. Lafcadio Hearn a célébré le miracle de cette vie qui des siècles durant a été vécue loin de notre monde dans les tles japonaises; il a délicieusement détaillé les charmes de cette coquille merveilleuse avant qu'on commençât de la briser, et Whistler sut en évoquer quelques reflets.
Les victoires japonaises furent pour les Américains de nouveaux motifs d'admirer. Sous l'armure moderne du soldat japonais, l'âme du vieux Japon faisait mer^ veille : un héroïsme, un patriotisme, une discipline d'autrefois s'adaptaient aux armements, aux sentiments d'aujourd'hui. Sur les champs de bataille les Samuraïs usaient du téléphone et du télégraphe ; les soldats observaient les plus stricts soins d'hygiène et respectaient les morts *.
1 . Sur la sympathie des Américains pour les Japonais pendant
A distance, tout cela paratt beati, émouvant. Mais voici que cette civilisation débarque en Californie, représentée par des nuées de coolies et d'artisans : elle n'inspire au contact que* mépris et que crainte, non seulement aux ouvriers blancs devant la concurrence d'une valeur de travail inférieure, mais à la plupart des citoyens devant les dangers moraux, sociaux politiques que l'installation d'un grand nombre de Japonais fait courir à la civilisation américaine :
La Californie doit rester une Californie de Blancs et non pas devenir une Californie de Japonais, disent les Japonophobes, et ils affirment que tel est Targument principal de Tantijaponisme. Le journal, The Chronicle, répondant aux attaques des journaux de TËst qui disent que Tantijaponisme n'est que flatterie envers les ouvriers, affirme ({ue « si la Californie est antijaponaise, ce n*est pas seulement une question de travailleurs, c'est surtout pour empêcher qu'elle ne devienne la propriété des Japonais. Les Japonais arrivent comme travailleurs; puis ils sont fermiers, puis propriétaires. Aujourd'hui les Japonais, dans toutes les localités, ouvrent des magasins, y possèdent des terrains; leur influence y est considérable. Si les choses vont ainsi se développant, la Californie sera fatalement la proie des Japonais. Les Européens, en s'américanisant, deviennent de jour en jour de bons Américains, les Japonais restent toujours Japonais. En même temps que leurs entreprises s'y développent, un empire se fonde en Californie. L'antijaponisme est indispensable à la Californie pour se défendre ^ .
Ceux mêmes qui sont disposés à reconnaître que parmi les Chinois et les Japonais il y a de bons tra-
la guerre russo-japonaise, cf. Paix japonaise^ Japonais et Américains, Paris, 1906.