Sur tout ceci, cf. ch. II, pp
car ils n'y datent que de cinq ou six années, alors qu'ils ont commencé voilà vingt ans aux Hawaï; mais comme les immigrants japonais en Californie viennent des Hawal où ils ont fait un séjour, ils arrivent déjà dégrossis et leurs progrès seront plus rapides.
Ils commencent de s'insinuer dans l'industrie des store-fixiures : meubles de magasins, comptoirs, décorations d'intérieurs *. Mais comme ils pratiquent surtout les métiers où ils peuvent tenir boutique, les plus acharnés contre les Jaunes, ce sont les petits artisans, les petits boutiquiers, blanchisseurs, restaurateurs, barbiers, tailleurs. Presque tous les savetiers sont des Japonais; ils sont aussi barbiers, blanchisseurs, teinturiers, marchands de légumes, clerks dans les magasins et domestiques chez les particuliers; dans les saloons^ ils remplacent les Chinois
1. En Australie, à Melbourne, Sydney, Adélaïde, c'est aussi dans Tindustrie du meuble que les Chinois sont les plus redoutables concurrents des ouvriers urbains. En 1880, il y avait à Melbourne 66 Chinois charpentiers et ébénistes; en 1889, 45 fabriques chinoises de meubles employaient 584 ouvriers. Les premiers Chinois qui travaillèrent le bois en Australie vendaient à leurs compatriotes des bottes pour envoyer de Tor en Chine ; ils se mirent à faire des chaises, puis des tables de toilette, puis le mobilier courant; ils copièrent les modèles d'Europe et fabriquèrent des pièces présentables et très bon marché que les Européens achetèrent. On songea pour arrêter ce commerce, à exiger que ces meubles fussent vendus avec une estampille chinoise. Mais un marchand déclarait : « Si cela fait une différence de 5 p. 100 le client prend l'article chinois... C'est le prix qui décide... Quant au patriotisme, cela n'a rien à faire avec le commerce des meubles qui est une affaire de poche, pocketism, • La concurrence chinoise a réduit les Européens de même métier à un salaire de famine, et plusieurs Hiuropéens se mirent à travailler pour des Chinois : le salarié jaune a donc réussi à absorber le capital européen. Cf. Bulletin of tke Bureau of Labor, n** 56. January 1005. Washington.
pour servir le free lunch et nettoyer le bar ; chez les coiffeurs, ils remplacent les Nègres pour cirer les souliers.
En juillet 1906, le Police Department de San Francisco fit une enquête sur les Japonais qui habitaient le district limité par Van Ness Ave., Steiner St., Market St. et la Baie. Ils trouvèrent 651 Japonais résidant dans des boarding houses ou des missions religieuses, et dont ils ne purent savoir la profession : « Invariablement la réponse donnée dans ces endroits où des troupeaux de Japonais étaient entassés, fut que tous étaient des visiteurs et non des résidents. On ne peut obtenir de renseignements sur les domestiques, car les patrons refusent d'admettre qu'ils emploient des serviteurs japonais. » Les enquêteurs trouvèrent en. outre 64 Japonais employés dans des bazars, 33 dans les restaurants, 30 cordonniers, 2 docteurs, 19 fruitiers, 23 barbiers, 8 épiciers, 17 employés dans des banques, 21 tailleurs, 9 garçons de salles de billards, 11 employés dans Tameùblement, 4 dans la papeterie, 25 dans des agences de placement, 10 dans le blanchissage, 3 dans le fer-blanc, 3 dans la bijouterie, 10 dans des maisons de bain, 11 dans la boulangerie, 9 dans des établissements de biens fonciers, 2 charpentiers, 2 fleuristes, 15 nettoyeurs de maisons. En tout 982 personnes *.
Encore qu'indirectement menacées, les unions ont
1. On estime à 3000 le nombre des Japonais employés comme cuisiniers, garçons de boarding houses, de saloons, de restaurants japonais. Ils travaillent de dix à qiiatorze heures les sept jours de la semaine : le Blanc ne travaille que six jours et que huit heures par jour. Or tandis que les cuisiniers blancs reçoivent de 15 à 25 dollars par semaine, les garçons de 12 à 15 dollars et les aides de 8 à 10 dollars, les Japonais reçoivent des salaires de 40 à
peur de Tesprit d'association et du talent dlmitation des Japonais. Si elles réussissent à leur fermer le chemin de la grande industrie, les Japonais ne créeront-ils pas eux-mêmes des industries où ils n'emploieront que des Japonais? Déjà leurs capitalistes montent des entreprises agricoles; à quand des industries urbaines? Assurés d'une main-d'œuvre bon marché, sans droits d'entrée à payer, ils concurrenceront les Américains chez eux. Déjà l'on compte, dans les villes de la côte, les grands magasins tenus par des Japonais, et à West Berkeley il existe une brasserie japonaise. Autrefois les Juifs dominaient l'industrie des souliers et ils employaient des Chinois ; petit à petit les Chinois ont acheté les fabriques et en ont expulsé les Juifs : même expropriation pour les cigares. Lés Japs, excellents imitateurs, ne sont-ils pas autant à redouter que ces Chinois?
Désirant obtenir des informations sur l'influence des Japonais dans les métiers du bâtiment, un D' Cari Saalfield soumit à des architectes et entrepreneurs japonais les plans d'une maison qu'il voulait faire construire. Il trouva que les Japonais de San Francisco exerçaient déjà les trente-quatre métiers nécessaires à la construction d'une maison moderne,
50 p. 100 inférieurs {Japanese and Korean Exclusion League, 1*" janvier 1907).
Lors d'une enquête récente, on compta 286 boutiques de cordonniers et savetiers japonais à San Francisco. 25 boutiques environ ont été ouvertes depuis l'enquête. Chaque boutique a son hoss et un apprenti, parfois deux ou trois ; on les voit travaillera six heures du matin et encore & dix heures du soir. Ils font payer leur travail le plus cher qu'ils peuvent, excepté quand ils sont k proximité d'un concurrent blanc. Alors les prix sont diminués de moitié, jusqu'à ce que la concurrence cesse. — Hayes, House of Représentatives, 13 mars 1906.
qu'ils construiraient la maison projetée pour 2 000 dollars de moins que le moins exigeant des entrepreneurs américains. Celui-ci soumissionnait à l'adjudication pour 5 800 dollars; les Japonais offraient de bâtir la maison pour 3 800 dollars. Ils étaient prêts à tout faire : terrassements, plomberie, installation du gaz, peinture, décoration, et jusqu'aux clefs de la maison. <( Le docteur, pensant qu'il y avait eu quelque erreur, discuta les plans avec les Japonais, mais ceux-ci s'en tinrent à leurs propositions. C'est qu'ils payent aux États-Unis leurs charpentiers i dollar 50 par jour et leurs ouvriers 60 p. 100 moins cher que n'est payé un ouvrier blanc. Les dépenses pour le gros travail avaient été estimées par les Américains à 700 dollars, par les Japonais à 250 *. »
1. Hayes. House of Représentatives, 13 mars 1906. Le Bulletin of Bureau of Labor {n° 65) de Washington publie les salaires moyens payés à certaines professions dans quelques villes des États-Unis en 1904 et 1905. Or que Ton compare les salaires des ouvriers blancs de San Francisco (la jpurnée de travail estimée à huit heures) aux salaires payés au Japon, en 1904, dans les métiers qui se rattachent à l'industrie du bâtiment : ce sont les seuls salaires journaliers qui au Japon dépassent 1 fr. 50.
Charpentiers. . . ,
Plâtriers
Tailleurs de pierre Poseurs de briques Forgerons
Japon
en dollars et par jour
Sam Francisco
en dollara
par heure
par jour
Cité par Hon. J. M. Gearin. Senate, 7 janvier 1907.
Au Blaiic syndiqu(3, le Jap inspire une extrême défiance : ouvrier intelligent, il essaye d'entrer dans une fabrique; une fois dans la place, il se faufile dans tous les services et les étudie; ambitieux et souple, il fera silencieusement la conquête de Tentreprise et en deviendra le patron. Alors, comme ouvriers, il embauchera non des Blancs, mais des Japonais. A la lutte économique, il applique la méthode des coups de main célèbres dans Thistoire du vieux Japon : quelques-uns des 47 Ronins, déguisés en artisans, travaillent dans la maison de Thomme qu'ils veulent tuer. Après deux années de préparatifs, une nuit, à Timproviste, sûrs de leur coup, ceux qui sont dans la place appellent leurs amis et tous ensemble coupent la tête de leur ennemi. Les estampes de cette histoire fameuse peuvent servir à illustrer le péril japonais tel que les syndiqués blancs l'imaginent.
« Si l'antijaponisme est devenu si violent, ce sont des Français, des Anglais, des Allemands, établis depuis peu de temps aux Etats-Unis, qui en sont la cause *. » Il faut avouer que ce ne sont pas les meilleurs représentants des races blanche et jaune qui se rencontrent et se heurtent dans cet Ouest américain. D'Europe les travailleurs apportent déjà les préjugés de la supériorité du. Blanc et d'un péril jaune; sitôt aux États-Unis, ces préjugés s'exaspèrent, tant les races y sont diverses et tant les Américains en place
1. Tokyo Keizai Zasshi, la Revue économique de Tôkyô, 20 octobre 1006.
méprisent les nouveaux venus. Le plus pressé pour ces immigrants d'Europe est de renchérir sur ce mépris dont ils ont à souffrir. Au surplus, ces Allemands, ces Italiens, ces Irlandais, ces Scandinaves sont des prolétaires qui se consolaient de Texil par Tespérance d'une condition meilleure. Tous, comme ils le déclarent aux commissaires d'Ellis Island, viennent to beiier their condition. Débarqués à New- York, s'ils affrontent un long voyage de terre, encore plus fatigant et plus coûteux que le voyage de mer, pour gagner la Californie, c'est avec l'espoir d'une condition encore meilleure que celle qui les attendait dans l'Est; aussi se montrent-ils plus impatients de toute concurrence.
De par le monde, la lutte est générale entre syndiqués et non-syndiqués. Môme entre ouvriers blancs on entend parler de péril jaune, péril que des Jaunes acceptent de travailler dans des conditions d'hygiène et de discipline plus mauvaises, durant de plus longues heures et pour de moindres salaires que ceux que le syndicat rouge s'efforce de maintenir. Aux États-Unis, chez les syndiqués, cette âpreté à se défendre des trahisons jaunes est développée par le péril d'un afflux annuel d'un million d'immigrants, masse souvent recrutée par contrat à l'étranger, prête à toutes les besognes, masse inorganisée, sans défense contre l'avidité des employeurs et qui continûment remet en question l'influence acquise par les unions. Mais cette plèbe d'Europe se hâte d'entrer dans des syndicats dès qu'elle n'exerce plus les métiers inférieurs que l'Américain en place lui abandonne au début. Très vite elle exige les mômes salaires, adopte les mêmes besoins et la même manière coûteuse de vivre.
i70 AMÉRICAINS ET JAPONAIS
Non seulement les Jaunes ne sont pas syndiqués et menacent les salaires de ceux qui le sont, mais encore il ne servira jamais de rien qu'ils le deviennent, si grand restera Técart entre les salaires et les jouissances qu'ils rêvent et les salaires et les besoins qu'ont dès maintenant les Blancs syndiqués, soit que ces Jaunes aient un tempérament physique moins exigeant, soit que, jusqu'ici, ils aient été moins gâtés que les Blancs par leur civilisation, soit que leur nomadisme et leur espoir de retour au pays, fortune faite, resserrent leurs besoins tout le temps que dure leur exil. Dans TOuest américain, c'est un heurt entre la main-d'œuvre la plus ambitieuse du monde, la plus exigeante par ses besoins, la plus aristocratique de manières, la plus gâtée de hauts salaires, — et une main-d'œuvre humble, résistante, très capable et pourtant moins exigeante que la plus basse maind'œuvre d'Europe. Et voilà pourquoi les Slaves de Pittsburg ou de Boston sont encore mieux traités par les syndiqués américains que ne le sont les Japo- ^ nais de San Francisco.
Les Russes, le long du transsibérien ou du transmandchourien , traînaient en pousse-pousse des Chinois. Comme ils représentent une des plus basses valeurs du travail européen, le contact avec les Jaunes leur est aisé. L'Américain, lui, se pique de représenter la plus haute valeur du travail blanc, et c'est ce qui lui rend insupportable le contact d'un concurrent jaune. Dans l'opposition des Californiens aux Japonais, il ne faut donc pas seulement chercher le mépris général que témoignent les Anglo-Saxons à toute race qui n'est pas la leur, — le mépris des fonctionnaires anglais des Indes et de Hong-Kong pour
les indigènes, -r- il s'agit surtout de Taristocratisme syndical d'Europe, que renforce la prospérité américaine*.
— Mais, répondent les Japonais, nous n'accepterons pas toujours de travailler à vil prix; nous sommes tout disposés à gagner de gros salaires, et à respecter le tarif des syndiqués américains. — Il n'en seront que plus dangereux, répliquent les Yankees. Comme ils conserveront leur régime de vie qui coûte deux ou trois fois moins, ils économiseront ainsi deux ou trois fois plus que l'ouvrier américain. A travail égal, ils acquerront vite, grâce à leurs économies, une puissance sociale supérieure à la sienne ; à moins encore que ces patriotes ne se hâtent d'envoyer dans leur Japon tout l'argent qu'ils auront drainé aux États-Unis.
Pour des Américains, fiers de leur civilisation parce que grâce à d'énormes richesses naturelles, à la politique protectionniste^ et à TefTort d'invention
1. En 1907, les travailleurs japonais, qui protestent contre les restrictions mises à Timmigration japonaise aux États-Unis, ont exigé de leur gouvernement que les travailleurs chinois fussent exclus du Japon. Dans les deux cas c*est le même effort pour défendre un taux de salaires contre des concurrents moins exigeants. Et le trouble apporté au marché du travail américain par les 50 000 Japonais de Californie est beaucoup plus grave que la concurrence de quelques centaines de Chinois au Japon. Or le gouvernement japonais a accepté de payer ses nationaux sur les chantiers de chemin de fer, le double de ce qu'il paierait des Chinois. Comme le gouvernement américain, il croit utile de protéger ses travailleurs sur son territoire.
2. Ces Américains, les plus choyés des syndiqués, blancs, se trouvent en Californie face à face avec leur pire ennemi : « We on this side of the Pacific are the vanguard of the civilization of this Republic; as sentinels we look across the Pacific to the réservoir of cheap labor ». Contre les Japonais qui vivent de riz et de poisson séché et qui ne connaissent pas notre confort, comment nous
i'/S AMÉRICAINS ET JAPONAIS
technique, elle attribue et conserve au travail de Thomme une valeur supérieure à celle qu'on lui reconnaît en Europe, c'est la forme la plus évidente d'infériorité, celle que Ton doit craindre davantage que cette infériorité d'exigences et de besoins chez les Jaunes. Aux yeux des ouvriers américains, de cette infériorité, nécessairement d'autres s'ensuivent : régime inférieur devient le symbole de civilisation inférieure, et modicité de besoins est signe d'esclavage. Voici des ouvriers japonais qui gagnent aux États-Unis 1 dollar, 1,25, 1,50 et jusqu'à 2 dollars, par jour. Ils estiment* qu'avec 40 cents ils peuvent très bien se tirer d'affaire; d'aucuns disent avec 30 cents. Si, comme les émigrants d'Europe, ces ouvriers japonais avaient quitté leurs pays, parce qu'ils ne pouvaient y satisfaire le goût de bien-être et de bien jouir que développe toute civilisation industrielle, aux États-Unis, ils ne tarderaient pas à prendre tous les besoins des Américains et à exiger
lilancs pourrions-nous tenir? « Nous établissons de hauts tarifs pour protéger le travailleur américain contre les produits du travail à bas prix des étrangers. Nous, Républicains, promettons de le protéger contre ce travail bon marché. Tiendrons-nous notre promesse en permettant, non pas aux produits, mais aux travailleurs les moins chers de venir le concurrencer à sa porte, à Tombre de sa maison? » Hayes, House of Représentatives, 23 janvier 1907. Au surplus la loi protège la main-d*œuvre américaine contre tout appel direct à la concurrence étrangère. Or la plupart des Japonais sont des contract labourers : « ils ont été poussés à émigrer aux États-Unis par des promesses d'emploi, des engagements écrits ou oraux, exprès ou implicites, en vue d'y accomplir un travail déterminé. »
1 . Hokubei no Shin Nihon, Le Nouveau Japon de TAmérique septentrionale, par Abe Iso, professeur à TUniversité Waseda, l'un des avocats les plus convaincus de Témigration japonaise aux États-Unis.
des salaires correspondants qui leur permettent de se loger, de se vêtir, de manger comme tout le monde, et à entrer dans des syndicats. Mais le . Japonais, comme le Chinois, campagnard ou coolie peu gâté en son pays, inspire à l'ouvrier américain la crainte d'une humanité plus dure, plus âpre, plus ascétique. Ils se rassasient avec des aliments et des rations qui affameraient les plus gueux et les moins exigeants des Américains. Souvent ils sont plusieurs à dormir et à travailler, recroquevillés dans une chambre où un Américain manquerait d'air pour vivre et d'espace pour s'étaler.
Comme leurs besoins sont très limités, ils n'ont pas avec les ouvriers occidentaux une conscience commune de classe. Et malgré qu'ils prennent goût rapidement à la civilisation industrielle, longtemps encore ils resteront en deçà de la moyenne des besoins d'un syndiqué. Là est l'essentiel du désaccord : il y a plus que la méfiance de syndiqué à nonsyndiqué, car les syndicats de l'Est ne tardent pas, sous le climat sec et froid et dans les villes où tout excite leur envie, à absorber les plus frustes des émigrants d'Europe, Italiens du Sud, Arméniens, Slaves ou Juifs. D'ouvrier américain à ouvrier japonais, il y a encore la défiance d'un syndiqué avec sa philosophie très cohérente du syndicalisme, et du ^enre de vie qu'elle prêche et défend, contre un homme qui ne viendra pas d'ici longtemps, sinon au syndicat, au moins à tous les besoins, à toutes les exigences matérielles et sentimentales d'un syndiqué d'Occident*.
i. Pour enrayer la concurrence des Chinois, l'Australie a essayé de leur imposer une rigoureuse surveillance dans les établisse-
L'opposition entre les civilisations américaine et japonaise, c'est donc d'abord une opposition entre deux formes de travail, qui n'impliquent ni les mômes besoins matériels, ni la môme conception d'indépendance et de bonheur. Tant que l'écart ne sera pas comblé, ce sera le devoir du Japon et des États-Unis d'intervenir pour trouver le moyen de les concilier. Dans tout pays, il faut que chaque citoyen ait sa chance et que la concurrence soit juste et possible. Il en va de môme entre pays, et les ouvriers américains ont le droit d'être protégés contre les Japonais.
Reconnaître ce droit, ce n'est pas offenser les Japonais ; pas plus que les Yankees ne sont responsables des besoins qu'ils ont, les Japonais ne sont responsables des besoins qu'ils n'ont pas : il s'agit
ments où ils travaillent, et un travail maximum de quarante-huit heures par semaine ; on a décidé que tout endroit dans lequel un ou plusieurs Chinois feraient des objets destinés à être vendus serait considéré comme une fabrique, et comme tel soumis à la loi sur les fabriques. Bien plus, les ébénistes de Victoria travaillent avec un salaire minimum déterminé par un comité d'État. Mais les Chinois réussissent à passer au travers de toutes les mailles de cette législation ouvrière. Ils continuent de travailler « à des heures interdites et pour des salaires inférieurs à ceux fixés ». Un autre inspecteur déclare qu'il est « improbable que Ton puisse arrêter cela, à moins d'attribuer un inspecteur à chaque homme ». Un autre : « On n'a pas encore trouvé la méthode pour contrôler effectivement ces Chinois et les forcer à observer les lois sur le travail des fabriques et sur Thygiène. Le travailleur isolé surtout* dans rébénisterie et la blanchisserie défle la loi avec un calme acharnement; un procès, de temps en temps, ne réussit pas du tout à la lui faire observer. » Résultat : tous les règlements faits pour assister le travailleur blanc accroissent l'efficacité de la concurrence chinoise, car le Blanc, dans sa législation sociale, oublie toujours que le Chinois n'a pas le même désir que lui de se reposer et de jouir agréablement de la vie. Bulletin ofthe BurecM of Labor, n"* 56. Washington.
d'uti écart entre deux civilisations ; il faut ménager la transition pour que les individus ne souffrent pas d'un phénomène économique, dont ils ne sont pas responsables. Les questions internationales du travail prendront leur place en diplomatie. Des traités de travail ajusteront entre elles des valeurs diverses de main-d'œuvre, comme les alliances ajustent des valeurs militaires, et les traités de commerce des valeurs économiques.
N'esl-il pas temps qu'une Conférence internationale vienne régler les questions d'immigration et d'émigration que l'on a trop longtemps abandonnées aux intérêts des Compagnies privées de transports? C'est le vœu qu'exprime M. Sargent, le commissaire général de l'immigration, dans son rapport pour 1906-1907. Mais autant une telle conférence serait utile pour régler les migrations humaines à travers l'Atlantique, entre l'Europe et les Étals-Unis, autant elle serait impuissante à régler l'immigration japonaise aux États-Unis. Ou bien elle n'établira pas de différence entre l'immigration japonaise et l'immigration européenne et elle méconnaîtra la notion de race qui, aux États-Unis, suffit à les distinguer, ou bien elle admettra que les deux immigrations ne se ressemblent pas, et les Japonais ne souscriront pas à ses décisions, car ils veulent être traités comme des Européens. Los Américains, dans leur politique d'immigration, n'ont pas la môme logique que les Australiens qui ferment leurs portes non seulement aux Jaunes mais encore à presque tous les Blancs.
176 AMÉRIGiUNS ET JAPONAIS
Plus d'un million de Blancs débarquent chaque année sur la côte atlantique des États-Unis. Pour éliminer les coolies japonais sans froisser le Japon, certains Américains pensent qu'il suffirait d'exiger des immigrants de toutes races, la possession d'un capital assez élevé. Un tel système exclurait sûrement par centaines de mille les immigrants qui viennent de l'est ou du sud de l'Europe, mais il exclurait moins sûrement les coolies japonais qui auraient peut-être avantage, vu les bénéfices qu'ils peuvent faire aux États-Unis, à emprunter à des Compagnies d'émigration le capital nécessaire * . Pour un avantage aussi douteux, les Américains se priveront-ils du million d'immigrants qui annuellement est nécessaire à leur prospérité et renonceront-ils à leur tradition d'hospitalité? Au reste la question des rapports entre travailleurs jaunes et blancs n'est pas envisagée de même façon par les syndiqués d'Europe, protégés à distance contre la concurrence directe des Jaunes, et par les syndiqués d'Amérique et d'Australie que cette concurrence hante dans leur vie de chaque jour. On l'a bien vu au Congrès socialiste international de Suttgart en 1907. Les questions d'immigration et d'émigration qui n'avaient pas été résolues au congrès d'Amsterdam furent reprises : le conflit américain-japonais leur donnait une actualité.
Les Américains du Socialist Party protestèrent contre une stricte application du principe de solidarité humaine et réclamèrent du Congrès qu'il approuvât la politique des syndicats américains. Les
1. Jusqu'en 1007, les émigrants japonais à destination des Hawaï empruntaient 200 dollars, soit 1 000 francs aux Compagnies d'émigration. Cf. p. 57.
Australiens et les gens du Cap soutinrent la même thèse. Ils n'eurent pas gain de cause : la majorité européenne du Congrès vota une solution humanitaire, conforme à la thèse japonaise.
Le Congrès ne peut admettre, comme moyens d*écarter le danger éventuel dont Témigration et l'immigration menacent la classe ouvrière, d'exceptionnelles mesures, politiques ou économiques, qui seraient inefficaces et réactionnaires : restriction de la libre circulation, exclu* sion des individus appartenant à des nationalités ou à des races étrangères.
... Le Congrès reconnaît les difficultés créées dans beaucoup de cas au prolétariat des pays plus avancés dans leur développement capitaliste par Timmigration en masse d'ouvriers inorganisés, surtout habitués à un niveau de vie inférieur et originaires de pays d'agriculteurs et à économie familiale, ainsi que les dangers provoqués par certaines formes d'immigration. Mais il ne voit pas de solution à ces difficultés dans l'exclusion de nationalités ou de races déterminées, — politique qui en outre est en conflit avec le principe de solidarité prolétarienne ^..
Les mesures internationales que le Congrès propose pour régler les relations entre individus de races différentes, entre Jaunes et Blancs par exemple, ne diffèrent pas des mesures employées ordinairement pour régler les relations entre Blancs non syndiqués et Blancs syndiqués : journée normale de travail, salaire minimum, réglementation du sweaiing System et du travail à domicile, surveillance sévère de rhygiène et des habitations. Le postulat de cette politique, c'est Taffirmation idéaliste qu'entre les
1. Internationaler Sozialisiieher Kongress Stuttgart 1907, — Drucksache, n* 10. Section IV.
am£ricaim8 et japonais. 12
races il n'y a pas d'opposition, même temporaire, qui justifie des mesures d'exception. Le Congrès recommande la « suppression de toutes les restrictions qui rendent impossibles ou plus difficiles à des nationalités ou à des races déterminées le séjour dans un pays, la jouissance des mômes droits sociaux, politiques et économiques que les indigènes, et les droits de naturalisation ». Il décrète que pour les syndicats de tous les pays les principes suivants seront d'application générale : accès sans restriction des immigrants dans les syndicats de tous les pays; passage gratuit d'une organisation nationale dans une autre, sous condition de l'exécution complète des obligations envers l'organisation nationale. Dans les pays d'émigration, c'est encore à la seule politique syndicale qu'on remet le soin d'ajuster toutes les difficultés résultant de la soudaine mise en présence de mainsd'œuvre de nationalité et de races différentes : active propagande syndicale, accord intime des syndicats des pays d'émigration et d'immigration, enfin surveillance des agences de navigation et des bureaux d'émigration; mesures légales et administratives pour empêcher que l'émigration ne soit organisée dans l'intérêt d'entreprises capitalistes.
Syndicalistes d'outre-mer et syndicalistes d'Europe lie s'accordent pas sur l'importance qu'il faut attribuer à la notion de race dans leur politique syndicale. La ressemblance de civilisation et le parallélisme du développement industriel dans tous les pays d'Europe rendant de plus en plus facile le passage des nonsyndiqués aux syndicats, les Européens appliquent à Tunivers cette vérité de chez eux. Les Américains, les Australiens au contraire, affirment qu'entre un
Japonais non syndiqué et un Américain syndiqué il y a un plus grand écart qu'entre n'importe quel Blanc non syndiqué et un autre Blanc syndiqué. Le syndiqué blanc, qu'il soit américain, australien ou européen est à peu près le môme sous toutes les latitudes, mais réciproquement la qualité de nonsyndiqué ne suffit pas aux États-Unis, au Canada ou en Australie à assimiler un Japonais et un Allemand. Le Japonais peut être aussi habile que rAUemand à apprendre un métier et aussi désireux que lui d'entrer dans un syndicat, pourtant il peut être légitime pour un syndicat d'accepter l'Allemand et de refuser le Japonais. Car, à l'usage, on s'aperçoit que l'ouvrier en soi n'existe pas, qu'avant d'appartenir comme ouvrier à une classe, on appartient comme homme à une civilisation; or la civilisation japonaise et la civilisation européenne n'ont pas jusqu'ici développé chez leurs individus les mêmes besoins. Et pour un Blanc syndiqué, laisser entrer dans son syndicat un Jaune qui gagnera les mêmes salaires que lui mais qui pourtant n'aura pas les mêmes besoins que lui, c'est accroître le danger de concurrence.
Ce qui aux syndiqués d'Amérique semble nécessaire et juste, apparaît comme une mesure d'exception aux syndiqués d'Europe, car ils n'admettent pas que la diiférence de civilisations et de races détermine entre deux hommes un écart tel que la politique syndicale d'Europe ne suffise à le combler. Avant de songer à régler le conflit économique entre Américains et Japonais, comme s'il ne s'agissait que d'un conflit de travail entre ouvriers d'Europe, il faut apprécier la force et la valeur de la notion de race.