‹ Américains et JaponaisChapitre 34 sur 99 · Hayes, op, laud · texte numérisé non relu

Hayes, op, laud

Et les Américains de conclure que ni économiquement, ni socialement les Japs ne peuvent ni ne veu^ lent s'américaniser. Et les Japonais de protester : ils ne demandent qu'à entrer dans les syndicats américains, à se mêler à la société américaine, à en prendre les mœurs, les belles manières. Américanisés, ils gagneront de plus hauts salaires ; ce n'est pas volontiers qu'ils se résignent à des salaires inférieurs.

Les Chinois qui vivent aux États-Unis ne s'habillent pas comme les Américains, habitent dans des quartiers à part, s^adonnent au jeu et même au meurtre. Mais les Japonais s'habillent comme les Américains, vivent comme eux, ont une nourriture identique ; ils habitent les quartiers améri* Gains et se plaisent à imiter les belles façons des Yankees ^.

Les Japonais, dans leur hâte à accentuer les différences qui les séparent des Chinois, et leurs ressemblances avec les Ainéricains, font valoir qu'ils sont très propres, beaucoup plus propres que les Chinois; et depuis que sévit l'antijaponisme, c'est à qui parmi

1. Asahi Shimbmf 23 octobre 1906. Les Japonais et les Chinois aux États-Unis.

eux insistera sur la nécessité urgente d'adopter toutes les mœurs américaines :

Si nos compatriotes ne sont pas aimés des Américains, ils doivent faire tout leur possible pour s'américaniser. S'ils ne le font pas, tout comme les Chinois ils seront contraints de se retirer... Il faut que les Japonais qui demeurent aux États-Unis y résident le plus longtemps possible et qu'ils prennent les mœurs yankees ^

Et les Japonais sont enthousiastes d'éducation; ils s'acharnent à parler anglais ; s'ils demandent avec tant d'insistance de continuer à fréquenter les publicschools, c'est qu'ils sont avides d'apprendre les american ways. A quoi leur servira d'être isolés à l'école orientale, avec des Chinois et des Coréens? Ils retomberont dans cet asiatisme dont ils veulent se défaire et ne progresseront pas en américanisme. Les journaux des États-Unis publient fréquemment des propositions de Japonais de travailler au pair, comme domestiques, à condition qu'ils aient quelques heures, chaque jour, pour aller à l'école*. Aux Hawaï, comme en Californie, les ouvriers n'ont qu'une hâte, c'est d'apprendre des Américains un métier. La réussite du Japon moderne est due à l'imitation par l'éducation, — surtout à l'école des États-Unis, et n'est-ce pas le vœu du gouvernement et du peuple japonais d'obtenir le droit pour leurs émigrants de se faire naturaliser américains 3?

1. Tôkyô Keizai Zasshi, 10 novembre 1906. Les Garanties de la Paix japono-américaine, par Mr. Ritazaki.

2. Les « want » columns de San Francisco étaient couvertes d'annonces dans ce genre : « Japanese young boy, honest, reliable, wants work after school for his board. »

3. Une loi fédérale de 1906 a décidé qu'il fallait désormais savoir parler anglais pour être naturalisé américain. En 1902, a paru à

Si cet américanisme des Japonais était sincère et si le conflit entre Américains et Japonais n'était qu'économique, on pourrait escompter un rapprochement assez rapide entre les deux races : les Japonais désireux d'acquérir des métiers qualifiés et de gagner de hauts salaires, curieux de manières et de langage américains, prêts à se marier à des Américaines, oublieraient, petit à petit, les îles japonaises et le Mikado; conquis par l'Amérique et ses possibilités indéfinies, ils ne résisteraient pas à l'attraction de sa civilisation industrielle : chez eux au Japon elle transforme déjà la vie * ; à plus forte raison agirait-elle aux États-Unis sur les goûts, les besoins, les pensées des Japonais déracinés et sur leurs enfants qui y sont nés. Pendant une ou deux générations, il y aurait de mauvais moments à passer, mais, au bout du compte, l'on pourrait prévoir une conciliation.

Le conflit n'est-il qu'économique? Le gouvernement japonais l'affirme, toutes les fois que par des notes officieuses il veut donner à croire que la guerre n'est pas à craindre*. Mais, malgré tous les démentis, c'est bien d'une question de race qu'il s'agit : les

Tôkyô, sous le titre Beikoku Rôdo Benran, un guide destiné « à encourager nos compatriotes qui traînent au Japon une existence misérable à passer TOcéan pour prendre leur part des richesses des États-Unis, destiné aussi à aider nos compatriotes qui désirent exercer là-bas une profession ». Le guide contient un manuel de conversation anglaise, à Tusage des Japonais du peuple.

1. J'ai développé ce point dans Paix japonaise. Le Paysage japonais, Routes japonaises, Llnkyo.

2. « L'ambassadeur du Japon, le baron Rurino nous a répété ce qu'il nous a dit à diverses reprises, à savoir que la question de l'immigration aux États-Unis est considérée par son gouvernement comme une affaire économique et qu'il n'a pas l'intention de l'élargir pour en faire une question d'amour-propre. >* Le Temps^ 6 janvier 1908.

204 AMÉRICAnCS ET JAPONAIS

Américains estiment que le Japonais n'est pas assimilable, et que partout où il émigré, il conserve son caractère national et ses traditions.

Creuset immense, où si vite se fondent et s'allient en un peuple nouveau, tous les peuples d'Europe, comment l'Amérique désespère-t-elle si vite d'assimiler les Japonais? L'histoire américaine ne s'inscritelle pas en faux contre les distinctions de. races que les Européens se plaisent à établir entre eux dans leurs querelles de nationalités et d'impérialismes? Naguère nos historiens pensaient qu'une nation sous un même gouvernement offlciel, qu'un peuple parlant la même langue ou que des peuples parlant des langues qui s'apparentent pouvaient être dits de même race ; ce fut une mode, avec Taine et RenaUj de disserter sur les caractères de la race grecque, de la race anglaise, de la race germanique, de la race slave, d'opposer les qualités des races aryenne et sémitique. Le Bureau statistique de Washington qui établit le Census décennal ne s'embarrasse pas de toutes ces théories ou distinctions : il ne recherche pas au delà de la seconde génération les origines d'un citoyen américain; il accorde deux générations aux races d'Europe pour se fondre dans la masse américaine et pour perdre leur langue : parmi les éléments germaniques de la population des États-Unis il ne range que les personnes nées en Allemagne et la première génération des fils d'Allemands nés en Amérique. Dans les statistiques sur les îles Hawaï, tous les Européens rentrent dans le groupe Caucasians, par opposition aux Nègres et aux Jaunes.

Le peuple Américain est la preuve que les distinctions de race entre Européens ne sont que superfi-

LES JAPONAIS AUX éïATS-UNIS 205

cielles : tous ses ancêtres européens ont été assez semblables entre eux pour créer une descendance viable. Et pourtant nul peuple n'a davantage le préjugé de la race. Après une telle réussite, dans Tassimilation des immigrants d'Europe, il est naturel que la notion de Blanc ait pour l'imagination des Américains un sens et un prestige qu'elle ne peut avoir pour un Français. Entre les Blancs d'Europe, Anglais, Allemands, etc., le Français n'est qu'un type particulier, aussi, pour marquer son originalité, ne pense-t-il pas à sa qualité de Blanc et insiste-t-il sur sa qualité de Français. L'Américain, au contraire^ dont les ancêtres paternels et maternels vivent depuis plusieurs générations aux États-Unis a toutes chances de résumer bien des types de Blancs (Hollandais, Irlandais, Allemands, etc.); il en est l'heureuse synthèse; il incarne l'idée générale de Blanc. Cette qualité commune à tous ses ancêtres s'exalte en lui ; elle constitue son originalité : Américain, il est l'expression suprême de toutes les variétés de la race blanche, qui en sa personne fait bloc contre les races noire et jaune installées sur le même continent.

Selon lui, l'égalité devant la loi et la liberté personnelle, principes essentiels de son gouvernement, ne valent que pour des Blancs ; et pour que sa supériorité reste toujours évidente, il lui faut à toute force et toujours une race inférieure à mépriser :

The old debt due us for being white Ain't safe unless we stop the émission Of thèse new notes, ^hose specie base Is human nature, with no trace Ofrace or color or condition^.

i. Pour que la vieille dette qui noua est dU6, à nous BlAues, ne

Ainsi les distinctions de races que les Européens avec leur esprit provincial font valoir les uns contre les autres dans leurs contestations de frontières et dans leurs querelles de langages, les Américains cosmopolites, qui sur leur territoire rencontrent toutes les races du monde, ne les maintiennent que contre les Noirs et les Jaunes. La race, au sens anthropologique, groupe d'hommes pourvus héréditairement des mêmes caractères physiques, ils y croient : autant leur histoire leur donne conGance dans leur aptitude à assimiler les Européens, autant elle leur fait sentir leur lamentable impuissance à assimiler les races de couleurs.

L'idée de race, telle que le problème nègre Tévoque dans Fesprit des Américains, ce n'est pas une théorie, c'est un fait, une réalité : il y a des hommes noirs tous semblables les uns aux autres, tous issus d'ancêtres semblables entre eux : entre ces Noirs et les Blancs la distinction doit rester nette, absolue :

Quand on discute Timmigration japonaise en Californie, on fait appel le plus souvent à des intérêts égoïstes et à. des considérations commerciales. Mais cette question devrait être résolue en s'appuyant sur des principes plus hauts, — à la lumière de notre expérience des cent dernières années. Si les Nègres dans ce pays n'étaient que 100 000, et ne vivaient que dans deux ou trois États riverains de l'Atlantique, accueillerions-nous des quantités d'émigrants de couleur, venant d'Afrique, jusqu'à ce qu'ils se chiffrent par millions? Je crois que tout Américain qui pense répondra par la négative. Pourtant, ce cas supposé est exactement parallèle à celui qui se présente actuelle-

soit pas compromise, il faut que nous suspendions rémission de ces nouveaux billets de banque, dont la garantie est la nature humaine, sans distinction de race, de couleur ou de condition. »

ment sur la côte du Pacifique avec rimmigration japonaise. Ayant devant lui le problème de race tel qu'il se pose dans le Sud, le peuple des États-Unis devrait refuser le droit de résidence permanente et de naturalisation à toute race qui ne peut facilement s*amalgamer avec nous ^

Il y a un siècle, dans le sud des États-Unis les planteurs de tabac et de coton, importèrent une main-d'œuvre noire ; il y a vingt ans, aux Hawaï les planteurs de sucre importèrent des Japonais. C'était faute de travailleurs blancs, mais c'est aussi qu'ils allaient à l'économie, et se souciaient peu du standard of living. Le beau résultat et la belle économie ! Exploiter des Noirs ou des Jaunes n'équivaut pas à les assimiler.

De locale qu'elle était, la terreur du problème nègre petit à petit gagne la nation entière. C'est devenu le dogme des Blancs du Sud, leur plus haut idéal de vie de maintenir contre le contact et la poussée du Noir, leur type physique, moral et intellectuel, — ce type physique qu'ils assainissent et embellissent par le sport, ce type moral et intellectuel de citoyen d'une libre démocratie qu'ils ne cessent d'exalter. Tout mariage, tout commerce entre Blancs et Noirs est condamné : le viol d'une Blanche par un Nègre, c'est le crime suprême que non seulement les lois, mais les pires supplices ne peuvent sufGsamment faire expier. Les liaisons de Blancs et de Négresses qui, avant la guerre civile, étaient fréquentes, tolérées, avouables sont aujourd'hui impitoyablement condamnées par Topinion. Il est au pouvoir d'un État d'interdire les mariages entre Blancs et Noirs. Une goutte de sang

1* Hayes^ op, Umd.

208 AlfÉRtGAIN8 ET JAPONAIS

nègre pour une Blanche, c'est la souillure indélébile. Qui n'a pas entendu raconter aux États-Unis cette histoire? Une jeune GUe se marie; Fenfant qu'elle met au monde porte des traces évidentes de sang nègre. Le mari fait faire une enquête sur les ascendants de sa femme et il apprend qu'il y a deux ou trois générations un métis entra dans la famille : la souillure dissimulée chez deux générations a reparu chez le nouveau-né. Le mari demande le divorce et l'obtient. Les idées sur les relations avec les gens de couleur, les Américains de l'Ouest les ont empruntées aux gens du Sud ^ Depuis trente années, le préjugé de race a été assez fort pour empêcher les Américains de se mêler aux Chinois et de les assimiler. De même aujourd'hui avec les Japonais :

1. « Le préjugé des races sur la côte du Pacifique n*est qu*one autre forme du problème des races dans le Sud et n'est pas seulement le fait des malandrins de San Francisco. Très ému dans mon État par « Tinsoluble question >*, ma sympathie va à la population blanche de San Francisco. » Mr. Slayden of Texas, tiouse of Représentatives, 10 janvier 1007. — « Gomme les gens du Sud réclament pour eux le droit de régler la question de race en ses aspects locaux, et demandent que leurs intérêts et leurs conseils prévalent dans les règlements de caractère national, ils estiment que le peuple de la côte du Pacifique devrait être autorisé à traiter le problème japonais en ses aspects locaux, comme il le juge bon, et, pour les mesures nationales, à faire prévaloir ses intérêts et ses conseils, tant que Taction qu'il propose evt constitutionnelle. » Mr. Simons, Senate, 16 février 1007. Et les gens de l'Ouest répondent : « Nous sommes de cœur avec le Sud... et nous disons à nos frères : « Nous vous aiderions si nous poa- « viens. Vous connaissez le problème, traitez-le de votre mieux, « dans l'intérêt de l'humanité, du bon gouvernement, de la justice « pour tous et nous ne nous en mêlerons pas; nous avons confiance • en votre honneur, votre loyauté, votre patriotisme. Mais en même « temps nous vous disons : par dieu n'encouragez pas les plans de « ceux qui, s'ils réussissaient, nous mettraient dans une situation « pire, à la longue, que celle qui vous accable ». Gearln, op. taud*

Toute tentative d'assimiler ces coolies japonais créerait des problèmes de race plus difficiles à résoudre que le problème que nos frères du Sud essayent présentement de résoudre. Quoique les Japonais viennent nombreux en Californie depuis sept ans, il n'y a pas encore de signe que des relations sociales s'établissent entre eux et aucun élément de notre population et je suis sûr, d'après ce que je sais du caractère des Japonais, que peu importe la durée de leur séjour, qu'ils soient nés sur notre sol ou au Japon, ils resteront étrangers, tout à fait Japonais, et ne deviendront pas Américains.

Entre la race jaune et la race blanche, il ne 'peut pas, il ne doit pas y avoir assimilation : la Bible et Spencer en ont ainsi décidé. C'est un fait que Jaunes et Blancs, comme les Nègres et les Blancs ne se mêlent pas, et si par aventure ils se mêlent que les produits de ces unions ne sont pas viables, — générations de métis, qui, sans avoir les qualités des deux races, en ont les défauts physiques et moraux. Or devant un fait, qu'il exprime le dessein de la Providence, ou qu'il soit un des effets de l'Évolution, tout Anglo-Saxon mystiquement s'incline.

« Les ministres de toutes nos religions proclament sur l'autel du mariage cette divine doctrine : « What « God hathjoined together, let no man putasunder. » C'est également une doctrine divine que « What god <( has put asunder^ let nomanjoin together ». Le doigt du Tout-Puissant a souligné par des caractères évidents, différences de couleur, de caste, de sentiment, dévie, de littérature, de position géographique, bref de toutes façons, la nécessité de garder séparées les races de l'humanité^. » Leur bonheur sera mieux

Page 1