CHAPITRE VI
Le 16 décembre 1907, 16 cuirassés américains, après avoir été passés en revue à Hampton-Roads par le président Roosevelt, sont partis pour le Pacifique, sous le commandemant du contre-amiral Evans.
Démentie d'abord, puis justifiée maladroitement, ènergiquement confirmée enfin, la nouvelle, depuis sa publication au début de juillet 1907, a été anxieusement commentée. Croisière d'entraînement ou démonstration au bénéfice des Californiens': quel Américain se fie encore à ces prétextes? Les houles et les espaces atlantiques suffisaient jusqu'ici à éprouver matériel et équipages; à qui fera-t-on croire qu'un voyage de 14000 milles, entrepris, en temps de paix, par une escadre active, dûment préparée et réparée, marchant à 10 nœuds, pouvant s'arrêter pour charbonner dans les ports ou les baies d'un continent- toujours proche, va constituer une expérience si hardie et si neuve qu'elle justifie cinquante millions de dépenses et un complet changement dans l'organisa-
tion. navale des Étals-Unis? Le rivage californien est américain aussi bien que le rivage du Massachussetts ; mais pourquoi transférer d'un coup, sur cette côte que quelques croiseurs suffisaient à protéger, toute la flotte américaine, et cela au moment où les relations des États-Unis avec le Japon n'étaient pas normales? Le gouvernement fédéral avait-il de si pressants motifs d'être agréable aux gens de San Francisco?
Départ de la flotte, élection prochaine d'un président : les adversaires de M. Roosevélt n'ont pas manqué de rapprocher ces deux faits : « La croisière dans le Pacifique ne marque-t-elle pas l'ouverture de la campagne présidentielle? » demandait The World. Les bateaux arriveront à San Francisco vers la miavril 1908 et feront leurs tirs d'essai au moment où Ton commencera d'élire les délégués à la Convention nationale, qui choisira le candidat républicain à la Présidence : la visite de la flotte en divers États du Pacifique pourra' regagner des voix au parti républi* cain. En cas de complications internationales, la réélection de M. Roosevélt serait acclamée. Des milliers d'orateurs, des milliers de journalistes surgiraient pour expliquer aux électeurs qu'en cette crise ils doivent conserver leur président ou élire son candidat... K Quelle différence d*oùvrir une campagne présiden-. tielle avec des discours ou de l'ouvrir à coups de canoAS, tonnés par 16 cuirassés de premier rangl »
Approuvé par tous les journaux de l'Ouest, par le NeW'-York Herald et ses correspondants de province et par les feuilles jingoïstes de M. Hearst, ce projet a été critiqué violemment par les grands journaux conservateurs de New-York, The Times, The World, The Evening Post, et surtout the Sun : « Envoyez la flotte
dans le Pacifique, car la guerre est inévitable et il faut être prêt. » — « Si vous faites partir la flotte, la guerre devient inévitable : c*est une provocation, une mesure d'agression. » Dans les deux thèses, envoi de la flotte et guerre furent termes toujours liés.
En février 1907, à une délégation de San Francisco, le président Roosevelt laissait entendre que si la réih*tégration des Japonais, exclus des public-schools, n'était pas accordée, une guerre avec le Japon était à craindre : « Pourquoi n'envoyez- vous pas la flotte? demandèrent les Californiens. — Cet envoi précipiterait la guerre », répliqua le Président, Il faut donc croire que des raisons très graves — attitude du Japon dans les négociations pour réglementer l'émigration; absence de tout eflfort de Tôkyô pour arrêter les départs des coolies vers les pays adjacents des États-Unis — ont imposé en juillet 1907 au président Roosevelt cette mesure extrême qu'il repoussait en février; mais n'est-il pas à craindre que les représentants de l'Ouest au Congrès ne demandent avec un renouveau de fermeté des lois d'exclusion contre les Japonais, que les ligues antiasiatiques, encouragées par cet envoi de la flotte, ne rouvrent une campagne de meetings et de pétitions, agréable aux Blancs sans travail et que les agitateurs de San Francisco ne profitent de la présence de milliers de marins pour reprendre leurs manifestations antijaponaises?
A Washington, le monde officiel — sauf les marins — ne croit pas à la guerre : Japonais et Américains, dé si bons amis ! Mais on agit comme si l'on croyait qu'on est à la merci d'un incident et qu'il ne faudrait pas, pris au dépoinrvu, comme jadis la Chine ou naguère la Russie, laisser aux Japonais le choix du
moment; on dit que toutes les précautions s'imposent d'ici dix ans, jusqu'à l'ouverture de Panama.
Cette expérience doit démontrer la possibilité de transférer une flotte très importante d'un océan dans l'autre. Les bateaux rentreront ensuite dans l'Atlantique. Mais le gouvernement juge qu'il importe d'augmenter considérablement les forces navales. Que l'on mesure le chemin parcouru en dix mois I Dans son message du 3 décembre 1906, le président Robsevelt disait :
Je ne demande pas que nous continuions à accroître notre marine. Je demande simplement que sa force actuelle soit maintenue. Gela ne se peut que si nous remplaçons les bateaux démodés et fatigués par de nouvelles et bonnes unités, égales aux navires en service de n'importe quelle marine étrangère.
Et voici que, parlant à Cairo (Illinois) en octobre 1907, le Président déclare que les guerres • modernes ne durent pas assez longtemps pour que les belligérants aient le temps de construire un seul cuirassé :
Donc tenons-nous prêts, ayons une forte marine et rendons évident que si nous désirons la paix, c'est que nous la coDsidérons comme un bien, et non par faiblesse et timidité. Nous avoDs sur deux océans des côtes très étendues. Pour repousser toute attaque, il leur faut des fortifications. Mais le meilleur moyen de parer une attaque est de frapper soi-même. Aucun combat ne fut jamais gagné* sans frapper et nous ne pouvons frapper qu'avec notre marine. C'est en temps de paix que nous devons construire une marine et entraîner les équipages. Une fois que la guerre a éclaté, il est trop tard pour rien faire.
Le 3 décembre 1907, dans son message il ajoutait <
iTATS^UNIS ET JAPON 989
La construction chaque année d'un cuirassé du type le plus perfectionné ne ferait que maintenir notre flotte dans sa puissance actuelle. Gela ne suffit pas. A mon avis, nous devrionsi cette annéei voter les crédita de quatre cuirassés d'escadres *.
Il est donc apparu au Président que la marii^e an^ériçaine, maintenue à $a force présente était insuf(|santé; la paix sur le Pacifique, tout comma la paix sur TAtlantique, exige la présence d'une flotte prête à frapper. Les marins se réjouissent : deux paix, deux flottes. Puisque le gouvernement veut se faire voter de nouveaux cuirassés, le mieux, à coup sûr, ne serait-il pas après avoir envoyé lès vaisseaux dans le Pacifique, de les y laisser, puis de demander au Congrès une flotte atlantique. Pourquoi la flotte reviendrait-elle au bout de quelques mois? Pendant dix années au moins, il faudra qu'elle stationna là-bas entière : la sécurité du territoire américain l'exige. D'ailleurs, que la JQiotte reste dans le Pacifique, ou qu'elle revienne dans FAtlantique, peu importe, sa croisière a démontré que deux flottes sont nécessaires.
1. Le budget de 190S-1909 prévoit 180 millions d'augmentation pour la guerre et 130 millions pour la marine. Le programme de constructions neuves présenté au Congrès américain par le secrétaire de la Marine dans son rapport annuel comporte pour la prochaine année budgétaire (1908-1909) les mises en chantier de 4 grands cuirassés, 4 éclaireurs, 10 contre-torpilleurs, 4 sousmarins, 1 navire à munitions, 1 navire atelier, 2 navires posetorpilles, 4 charbonniers, soit 346 350000 francs de dépenses. Grâce à Teffort de 1901 et 1902, les États-Unis ont pris la deuxième place parmi les puissances navales ; le nouveau programme, s*il est voté par le Congrès, permettra aux États-Unis de garder leur rang, malgré Taccroissement projeté de la marine allemande.
AMimCAIKS BT JAPONAZl. 19
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M^^omanie du président Roosevelt, calcul de politique intérieure, ou bien réellement mesure de précaution, quelle qu^ait été la raison de ce mystérieux envoi de la flotte, le parti une fois pris, on s'y est tenu, décidé à se payer le luxe coûteux d^une belle démonstration. Mais ce départ, comment les Japonais allaient-ils le considérer? La guerre depuis un an et demi a été évitée : pourra-t-elle être évitée dans un avenir prochain?
Tous les bruits de guerre n'ont été que propos sensationnels et controuvés. Il n'y eut même pas de frottement entre les deux gouvernements... Mais la question était : quels sentiments chez les deux peuples vont résulter du traitement infligé aux Japonais par les Américains? Quel va être Teffet sur ce peuple fier, sensible, grandement civilisé, de la discourtoisie, des insultes, des affirmations d'infériorité et des injures qu'on lui prodigue dans les colonnes des journaux américains et dans les réunions publiques? Quel sera l'effet sur notre peuple des réponses qu'un ressentiment naturel inspire aux Japonais?... Ce ne sont plus les ministères des Affaires étrangères, les ambassadeurs ou les ministres qui rompent ou maintiennent l'état de paix : ce sont les peuples, par leur conduite réciproque *.
La guerre entre le Japon et les États-Unis serait un crime contre la civilisation moderne; ce serait une folie. Ni le peuple du Japon, ni le peuple des États-Unis ne désire la guerre. Les gouvernements des deux pays feraient l'impossible pour éviter une telle catastrophe. Ni l'un ni
1. Address deUvered by M, JRoot, seeretary of State, hefore the flrst annual meeting of the American Society of International Law, held in Washington in april i907. Publiée par The American Journal of International haw*
Tautre n*y gagnerait. J*ai plaisir à assurer le peuple du Japon que la bonne volonté du peuple américain à son égard est toujours aussi chaleureuse et que la prétendue rupture de leurs amicales relations ne trouve aucune créance dans Topinion publique des États-Unis ^
Dès le début de la crise, il fut évident que les Américains n'attaqueraient pas. Le 25 octobre 1906, le gouvernement de Washington fit savoir à Tôkyô qu'il ferait rendre entière justice aux élèves exclus. De toute son énergie coutumière, le président Roosevelt^ publiquement ^ , donna tort aux Californiens et entonna un dithyrambe en l'honneur du peuple japonais : « L'hostilité a été limitée à quelques localités; néanmoins le déshonneur retombe sur le peuple américain tout entier et les conséquences peuvent en être extrêmement graves ». Il rappelait la formidable expansion du Japon depuis un demi-siècle : « Rien ne lui peut être comparé; rien n'en approche dans l'histoire du monde civilisé ». Il évoquait l'antiquité' de la civilisation japonaise, « plus ancienne que la civilisation des nations du Nord de l'Europe, de qui, pour la plus grande part, nous descendons »; et il louait cet empire « grand dans les arts de la guerre et dans les arts de la paix, grand par son développement militaire, industriel et artistique », et il en vantait les généraux, les amiraux, les soldats, les marins, le commerce, l'organisation de la Croix- Rouge pendant la guerre, et encore la courtoisie
1. Discours prononcé par M. Taft, necretary of War, au banquet qui lui fut offert le l*' octobre 1007, par la Municipalité et la Chambre de commerce de Tékyô.
2. Message du 4 décembre 1006, et, en janvier 1007, lettre qui transmettait au Congrès le rapport du secrétaire MetcalC
populaire. L'orgueil des Japonais fut très flatté de ces éloges et aussi du projet présidentiel de leur accorder le droit de naturalisation. Ils ne doutèrent plus qu'ils n'eussent raison contre les Californiens et ils se mirent en frais de politesse, de désintéressement, pour payer de retour ce panégyrique.
Tandis que le gouvernement de Washington ne cessait de traiter d'absurdes les bruits de guerre, l'opinion américaine passait par des soubresauts de confiance, puis d'inquiétude. L'antijaponisme violent resta localisé en Californie et en quelques points de l'Ouest; mais les gens du Sud ne blâmaient pas les Californiens. Démocrates, ils ne pouvaient approuver le président Roosevelt et son administration républicaine. Anciens maîtres d'esclaves que hante toujours lé problème nègre, ils défendaient le prestige des Blancs contre les prétentions des gens de couleur : le sénateur' Tillman, ex-gouverneur de la Caroline du Sud, déclarait que « le niveau intellectuel des Japonais n'est guère plus élevé que celui des Noirs ». Fils des combattants de la guerre civile, ces Sudistes, qui, en chacun de leurs États, s'appliquent à retirer aux Nègres, les droits civils et à les exclure des écoles où fréquentent les enfants blancs, approuvaient la Californie de défendre sa souveraineté contre le pouvoir fédéral et d'exclure les Jaunes de ses public-schools ^
1. LeBoard of Education de Savannab (Géorgie) a décidé d'exclure de Técole du soir un jeune Japonais, qui avait été récemment admis. Pour éviter tout incident international, cette exclu^sion s*est faite sous le prétexte que l'écolier japonais était trop âgé pour suivre les cours. Les représentants au Congrès des États du Sud et de la côte du Pacifique ont lié partie et s'engagent à se soutenir dans toutes les mesures inspirées par la question de races : loi d'exclusion des Japonais, lois dirigées contre les Nègres.
294 AMiRIGAINS BT JAPONAIS
A cet antijaponisme régional, rexaliation irresponsable des journaux donna par le pays une grande diffusion : pareil exciiemeni saisit toujours aux États- Unis la yellow press et son public, lors d'une difficulté internationale, et l'occasion était belle de flatter à la fois chauvins et prolétaires en partant en guerre contre les Jaunes. D'autant plus belle que la presse populaire du Japon donnait la réplique : assez violente dès le début, puis, un instant, matée, elle se reprit à crier en février quand la solution de Fincident scolaire traînait, en mars lorsqu'elle apprit que satisfaction était achetée au prix d'une interdiction d'émigrer aux États-Unis, en mai lors des nouvelles attaques contre les restaurants japonais de San Francisco, à la fin de juin à propos du refus de renouveler les autorisations des bureaux de placement japonais et de la nouvelle que la flotte américaine serait concentrée dans le Pacifique. Des journaux, tel que le Hochi Shimbun^ décrivaient les tourments physiques et moraux que les Japonais enduraient aux États-Unis; de$ hommes qui naguère avaient excité l'opinion contre la Russie, le professeur Tomizu, le comte Okuma, parlèrent haut et net contre les États-Unis. On prêta au vicomte Tani, chef de l'opposition à la Chambre des pairs, la déclaration suivante : « La persécution des Japonais à San Francisco est intolérable. Si la diplomatie ne réussit pas à obtenir uue solution satisfaisante, le seul recours sera un appel aux armes. Nous y sommes fermement décidés. » Et la commission executive du parti progressiste vota le 10 juin cette résolution :
Les actes antijaponais ne sont pas passagers. Le gouverneoient de Washington doit ôtre tenu responsable de ne
pas empêcher de pareils attentats. L'attitude du gouvernement japonais à Tégard du gouvernement américain a été jusqu'ici peu satisfaisante. Il est nécessaire de prendre des mesures pour maintenir la dignité nationale et assurer de façon permanente la sauvegarde des droits et des biens de nos nationaux en Amérique.
Le 12 juillet, The Séoul Press, feuille officieuse du marquis lio, avertissait les Américains : « Parmi les Japonais il y a des JingoëSy qu'excite cette fâcheuse question de San Francisco. Peut-être sont-ils disposés à regarder la visite d*une escadre américaine avec la même inimitié qui accueillit, il y a dix ans, la visite de Tamiral Ting et de son escadre, avant la guerre contre la Chine. »
Mais le gouvernement du Mikado ne tarda pas à faire taire ces mécontents. Le 13 juin 1907, il enjoignait aux journaux de s'abstenir, sur cette affaire américaine, de toute publication, qui pût agiter Fopinion. Et la consigne fut encore plus stricte dès le moment où fut publié le projet d'envoyer la flotte américaine dans le Pacifique. D'ordre supérieur, en septembre, les journaux et le peuple accueillirent avec enthousiasme le secrétaire Taft, « candidat républicain aux prochaines élections présidentielles et représentant de ces Américains qui travaillent à sauvegarder les bonnes relations traditionnelles entre les États-Unis et le Japon... Si les cuirassés américains viennent au Japon, le peuple leur prodiguera les souhaits de bienvenue * ».
Que signifie cette modération unanime? Résignation définitive ou recueillement passager? Certains
1, Asahi SMmbuni éditorial, 10 octobre 1907. .
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journaux américains se sont hâtés de triompher : à les entendre, la seule menace de renvoi de la flotte aurait suffi à mettre ces Samurals à la raison. Conclusion un peu hâtive, pour qui connaît les Japonais, leur dissimulation souriante, la soumission de toutes les classes aux ordres du gouvernement : même s'ils croient la guerre fatale, leur souci de ne pas paraître la souhaiter est aussi vraisemblable que la résignation; dans un article du TaiyOy où il se moque de ridée d'une guerre, le Dr. S. Nakamura n'hésite pas à prédire en terminant qu'au cas où la guerre malheureusement éclaterait, le Japon serait le vainqueur.
Cet avantage de diriger la presse et l'opinion à son gré, le gouvernement américain ne l'eut jamais. Développé peu à peu par les déclarations belliqueuses des représentants et sénateurs de Californie, par les interviews de révérends missionnaires, qui au. débarqué avertissaient leurs compatriotes des préparatifs du Japon, par les fausses nouvelles, — le capitaine R. P. Hobson; le héros de Santiago de Cuba, disait avoir vu l'ultimatum du Japon, — ïexcitement fut à son comble en juillet quand il fut certain que la flotte américaine partirait. Ce fut à qui se féliciterait de cette flotte, presque neuve, à qui parlerait de la renforcer et, comme de juste, de faire mieux en turbines et canons que les Anglais avec leur Dreadnought.
Mr. Dooley^y le Tartarin de Chicago, s'est réveillé un beau matin. Manchettes sanglantes en tête des
1. Cf. Mr. DooUy in peace and in war. Mr. Dooley, le jingoïste h&bleur d'origine irlandaise, est un type populaire aux États-Unis depuis la guerre contre TBspagne*
journaux : une Armada de cuirassés et son train d'escadre renouvelant autour des Amériques le raid fameux de VOregon et promenant les stars and stripes d'escale en escale, Trinidad, Rio-de-Janeiro, Punta Arenas, Callao, Magdalena-Bay, avant de se joindre aux 3 cuirassés, aux 12 croiseurs cuirassés, à la douzaine de contre-torpilleurs du Pacifique; les arsenaux haletant jour et nuit pour parer et gaver les monstres ; 253 000 tonnes de charbon pour les 254 000 chevaux de force ; du bœuf congelé plein deux navires d'approvisionnement, des œufs séchés équivalant à 36 000 douzaines, des légumes conservés représentant 270000 livres de légumes frais. Constatations moins réjouissantes : les cales sèches manquant sur le Puget Sound et, faute de charbonniers et de transports, malgré l'avantage de 50 p. i00> offert par le Président aux compagnies américaines, l'obligation pénible à l'ampur-propre national de noliser des convoyeurs anglais pour ravitailler la flotte à toutes les étapes et jusque dans la baie de San Francisco; les cuirassés mal protégés au-dessus de leur ligne de flottaison, et si bas sur l'eau qu'ils ne pourraient tirer par mer forte^ et marchant à toute vitesse; les tourelles communiquant avec les magasins à projectiles par des puits ouverts où rien ne retarderait l'incendie et Texplosion; les officiers de la flotte trop âgés dans les grades supérieurs et, faute d'exercices et de manœuvres, peu rompus à la stratégie'; les équi-
1. Cf. dans Me. CUir^s Magazine^ janvier 1008* The needs of our Navy, par H. Reutherdahl. A la suite de cet article et d'autres attaques dirigées contre les Bureaux, l'amiral Brownson, chef de la Navigation au ministère de la Marine a donné sa démission. Une lettre du président Roosevelt le blAma d'avoir démissionné plutôt que d'obéir aux ordres de ses supérietirs.
pages que Ton est obligé de consigner, tant ils montrent de dispositions à s'esquiver; des espions japonais partout : domestiques que Ton surprend sur les cuirassés à noter le système régulateur des feux d'artillerie, envoyés secrets qui achètent les plans de mobilisation; enfin, après la fièvre et les quelques déceptions des préparatifs, Tapothéose : la baie d'aspect formidable, spectacle sans précédent dans l'histoire des États-Unis, même en temps de guerre; sous le soleil, les 16 cuirassés peints en blanc, décorés du grand pavois; le pavillon de l'amiral Evans, de fighting Bob flottant au mât du Conneciicut] les étatsmajors qui viennent saluer le Président, puis à toute vitesse, au son des musiques, aux tonnerres des salves alternées des batteries de terre et des navires, l'escadre, panachée de fumée, s'élançant sans souci des conséquences de sa croisière : quel sujet d'orgueil pour le cœur patriote et l'imagination alerte de Mr, Dooley * I
1. Malgré les espions japonais, qui, disait-on, pullulaient sur les côtes sud-américaines, malgré les mines flottantes qu'ils avaient déposées dans le détroit de Magellan et leur vaisseau-fantôme, le KasatO'Maru qu'on aurait vu patrouiller le long des côtes du Chili, Tattaque que les autorités de Washington redoutèrent de la part de la « nation qui a la réputation de frapper d'abord et de déclarer la guerre ensuite » ne se produisit pas et la flotte admirée, fêtée aux escales brésilienne, argentine, chilienne et péruvienne, poursuivit sa route sans incidents. Cette croisière a pris le caractère d'une démonstration panaméricaine. « N'avait-elle pas surtout pour but, a déclaré M. Takahira, ambassadeur du Japon à Washington, d'impressionner les républiques sud-américaines par le spectacle de la puissance maritime des États-Unis? » Et les journaux américains ont remarqué qu'elle complétait l'œuvre du Congrès panaméricain de RioAle-Janeiro et du voyage du secrétaire d'État Root. Des télégrammes cordiaux ont été échangés entre les présidents du Brésil et du Pérou et le président Roose-
M. Taft, le pacificateur, qui sut heureusement négocier à Rome Tachât des terres appartenant aux moines des Philippines, qui apaisa la révolution cubaine et aplanit les difficultés à Panama, M. Tafl eut beau rendre visite à Tôkyô, y recevoir un bel accueil du Mikado, des ministres, du peuple, et prononcer des paroles de paix; il y eut une différence entre son voyage de juillet 4905 et ce voyage de septembre 4907. Naguère Tamitié la plus sereine : maintenant « un petit nuage qui assombrit une amitié de cinquante ans ». Et tandis qu'il affirmait que « le plus grand tremblement de terre du siècle ne pourrait ébranler cette amitié », le président Roosevelt, en deux discours, réclamait le droit pour les États-Unis d'envoyer leur flotte en Californie. « Ministre de la Paix », « Président de la Guerre » ont dit les journaux. Malgré cette visite de M. Taft, on envoyait la flotte, c'était donc que l'accord des diplomates n'était ni proche, ni tout à fait sûr, et les immuables formules de l'optimisme officiel pouvaient signifier simplement que les deux adversaires se préoccupaient de se concilier les neutres en ne prei^ant pas l'attitude d'agresseur.
A la fin de décembre 4907 et en janvier 4908 une campagne de nouvelles fausses ou inexactes aux États-Unis et surtout en Europe, donna à croire à l'homme de la rue que la guerre était imminente : les cuirassés américains iraient aux Philippines ; les des-
velt et Ton a parlé dans les banquets de solidarité panaméricaine. Peutpétre, quelque jour, une escadre japonaise viendrat-elle à son tour visiter les pays de l'Amérique du Sud où le gouvernement du Mikado pousse maintenant ses émigrants et cherche à développer son commerce.
aOO AMÉEUGAWS BT JAPONAIS
troyers ne quitteraient plus l'escadre, par crainte d'une surprise; des canons, des torpilles, des mines sous-marines étaient transportés en hâte aux Philippines; un discours du comte Okuma menaçait la domination anglaise aux Indes; le vicomte Âoki, avant de s'embarquer pour le Japon, avait déclaré que le Japon considérerait comme une provocation une loi américaine excluant les émigrants japonais; le gouvernement de Washington adressait une « remon^ trance » au gouvernement de Tôkyô au sujet de Taugmentâtion des immigrants japonais aux États- Unis; les représentants de la Californie au Congrès insistaient sur la nécessité de voter une loi d'exclusion; l'ambassadeur des États-Unis à Tôkyô, M. O'Brien, disaiiron, avait soumis au gouvernement japonais un projet de convention aux termes duquel celui-ci prendrait l'engagement écrit de limiter l'immigration japonaise aux États-Unis à un chiffre fixé pour chaque année, mais le gouvernement japonais considérait, comme une atteinte à sa dignité, un tel engagement écrit ; le Japon, à son tour, aurait demandé au gouvernement des États-Unis l'engagement écrit qu'il ne serait pas voté de loi d'exclusion contré les Japonais; la flotte japonaise avait été répartie de manière menaçante pour les États-Unis; des réservistes japonais étaient rappelés d'Amérique ; des espions japonais étaient arrêtés en Oregon....
Ce n'était pas que l'opinion américaine fût enthousiaste et unanime à souhaiter la guerre contre le Japon, comme il y a dix ans contre l'Espagne. Alors, avec ses cris hystériques de « Warl Warl », elle força la main au gouvernement. Aujourd'hui, elle
pense à une guerre que l'adversaire pourra quelque jour lui imposer, sans qu'elle en choisisse le moment; elle « s'entraîne » à ce qu'elle . considère un peu comme l'inévitable.
Le plus fort calmant du chauvinisme yankee sera toujours le risque d'une défaite initiale et la grande difficulté d'une revanche. En cette guerre navale, les territoires des belligérants n'auraient pas à craindre l'invasion; mais que deviendraient les colonies éloignées des États-Unis? Â moins que la guerre n'éclate seulement après la mobilisation des flottes américaines à Cavité, les Philippines sont exposées à un coup de main : la base japonaise de Makung dans l'archipel des Pescadores n'est guère plus distante de Manille que ne l'était de Port-Arthur Sasebo, base navale des Japonais pendant la guerre contre la Russie. Les Philippines ne peuvent être défendues que par les escadres améri^ caines : les soldats indigènes ne sont ni assez sûrs, ni assez instruits pour résister à un envahisseur bien organisé, et les quelque dix mille hommes du corps d'occupation, dispersés dans toutes les îles, ne suffiraient pas à repousser le débarquement d'un ennemi maître de la mer. Or, à supposer qu'elle y fût déjà concentrée, il serait bien difficile d'entretenir toute la flotte américaine aux Philippines : surcroît énorme de dépenses, un long séjour en ce climat tropical serait impopulaire parmi les équipages. Les îles n'ont pas de base suffisamment équipée pour une pareille armée navale. Gomme troupes de terre, 4 000 hommes
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environ autour de Manille, où les Japonais peuvent jeter 25000 hommes! et pour augmenter cette garnison, il faudrait refondre tout le système militaire des États-Unis. Un crédit de 6 500 000 dollars a été affecté en février 1908 à la construction de défenses dans la baie de Manille ; mais, à 50 kilomètres au nordouest, s'ouvre la baie de Subie et, à 160 kilomètres, Ligayen, où Tennemi pourrait débarquer et, de là, gagner la capitale sans difficulté. On a bien commencé de protéger la baie de Subie, mais « les défenses côtières d'Hawaï, des Philippines et du canal de Panama sont encore incomplètes, déclarait M. Taft, en février 1908, à Foccasion de Tanniversaire dé Washington. En cas de guerre, nous payerions cher tout retard. Nous améliorons peu à peu nos moyens de défense, qui seront supérieurs à ce qu'ils ont jamais été, pourvu que nous évitions toute guerre d'ici à dix ans ».
Maîtres des Philippines et de Tîle de Guam, les Japonais seraient désormais inattaquables dans le Pacifique occidental. A quinze jours de mer de toute base d'opérations américaine, ayant leurs forces rassemblées et appuyées, ils demeureraient probablement sur la défensive, assurés contre tout risque de revanche : car, à supposer même que les HawaI restassent aux États-Unis, comment une flotte américaine pourrait-elle, sans points de relâche, gagner les Philippines et risquer de s'y heurter à toute la flotte japonaise? Il lui faudrait charbonner en plein océan. Et même si les Japonais étaient alors forcés d'évacuer les Philippines, ils y détruiraient arsenaux et approvisionnements, empêchant ainsi la flotte américaine de s'^ refaire.
Les Japonais s'empareraient probablement des- Hawaï, avant que les renforts américains n*y parvinssent. Les îles actuellement ne sont pas sérieusement fortifiées et leur garnison est insuffisante. En 1900 déjà, on y comptait 43 753 Japonais mâles ayant plus de dix-huit ans, soit 51,39 p. 100 de la population capable de se battre : avant même l'arrivée d'Une escadre japonaise, les lies seraient acquises au Japon et le Soleil levant y flotterait. Plus encore que .la prise des Philippines, cette prise des Hawaï, centre du Pacifique oriental, pèserait sur la suite de la guerre : la base navale des États-Unis serait encore reportée de 2 200 milles en arrière, et, fortifiées par les Japonais, ces lies ceinturées de récifs où Ton ne peut débarquer qu'en quelques passes, seraient très difficiles à regagner.
Perdant, en cas de défaite, tous les points d'appui nécessaires à leur expansion économique et politique au travers du Pacifique, quels avantages les Américains auraient-ils à attendre d'une victoire? Les Philippines suffisent à leur vocation coloniale : ils ne souhaitent pas Formose. Ils pourraient imposer une revision du traité de 1894 et interdire aux coolies japonais l'entrée des Ëtats-Unis; mais le risque des entrées en fraude resterait aussi fort et exigerait du Bureau de l'immigration les mômes mesures de précaution,
L'Est des États-Unis est hostile à la guerre : la Nouvelle Angleterre traite une telle éventualité d'absurde. New-York et le pays entier sont présentement absorbés par la campagne présidentielle et par les suites de la crise financière et économique ; im conflit armé, dont le début au moins risquerait de
894 AlliRIGAINS ET JAPONAIS
n'être pas heureux, paralyserait eneore plus le crédit. Banques vidées de dépôts, circulation de billets de la Trésorerie et émission d'obligations de Panama pour obtenir du public américain et des banques étrangères le numéraire indispensable à la reprise des affaires; ce n'est pas le moment que TÉtat américain choisirait de propos délibéré pour se lancer dans une guerre navale qui exigerait d^énormes disponibilités d'or et un grand ' crédit sur les places étrangères. Les gens de TOuest, eux-mêmes, éprouvent le besoin de rassurer leurs compatriotes : « Ne craignez rien, affirment-ils; montrez-vous et les Japonais ne bougeront pas. »
Le Japon est un utile fournisseur et un bon client des États-Unis. Qu'il vienne à manquer tout à coup : les soyeux de l'Est américain seront gênés; le Sud n'écoulera plus au Japon son coton et son tabac ; le Middle West, son pétrole, ses fers, ses aciers et ses machines; l'Ouest, sa farine. Jusqu'ici tout progrès économique du Japon a profité directement aux expoi'tateurs américains. En 1876 les exportations du Japon s'élevaient à 22 millions de dollars et les importations qu'il tirait des États-Unis à 1 700 000 dollars : pour chaque dollar d'exportations, il dépensait 8 cents en Amérique. En 1905 ses exportations furent de 160 millions de dollars environ, et ses importations venant des États-Unis, 38 millions de dollars : pour chaque dollar gagné, le Japon a dépensé i4 cents chez les Yankees.
Il est vrai que le gouvernement du Mikado, par législation, tarif, subsides, prêts aux banquiers, industriels et commerçants, comme par ses experts scientifiques et commerciaux, est décidé à. faire du
Japon un grand pays d'industrie. Cette politique économique est inquiétante pour les Américains, exportateurs sur les marchés chinois : Tétatisme au Japon a donné sa mesure comme organisateur de victoires. Des salaires encore très bas, — malgré leur augmentation de 150 p. 100 de 1887 à 1903, — et la proximité des marchés orientaux assurent en outre au commerce japonais Favantage dans certaines spécialités : fils de coton, cotonnades communes, porcelaines, allumettes, etc. Mais les États-Unis ne peuvent rien là contre, et leurs consuls estiment qu'il y aurait intérêt pour les industriels américains à faire fabriquer la partie la plus simple et la plus grossière de leurs produits à Tôkyô ou à Osaka : « Il y a beaucoup plus à gagner pour les États-Unis à travailler en harmonie avec le Japon pour le commerce de TExtrême-Orient qu'en inaugurant une politique d'opposition têtue et de concurrence aveugle... La grand'route que suit le commerce américain vers rOrient passe par le Japon », déclarait récemment à un consul^ un grand industriel des États-Unis. Sa situation géographique, Torganisation de ses chemins de fer en Corée et dans le sud de la Mandchourie, leurs raccordements avec les lignes de la Chine du Nord, sa navigation côtière et fluviale en Chine^ rhabileté de ses commis, leur connaissance des langues et des usages assurent au Japonais le rôle de courtier et de roulier en Extrême-Orient. Les États-Unis, plus forts par leurs capitaux, leurs matières premières et Téquipement de leur industrie