‹ Américains et JaponaisChapitre 66 sur 99 · Id,, aprii 1007, n" 310, p · texte numérisé non relu

Id,, aprii 1007, n" 310, p

travail domestique, il est de l'intérêt du gouvernement de la diriger sur la Corée et $ur la Mandchourie du sud, car protectorat et influence du Japon n'y deviendront réels que si une nombreuse population de ses nationaux s'y fixe. Après la terrible saignée faite par la guerre, ce n'est pas le moment d'éparpiller cette force d'émigration. Tel était, dès 1905, le sens des déclarations de M. Durham White Stevens, choisi par le Japon pour être le conseiller de l'empereur de Corée « :

Le Japon désire entreprendre le développement de la Corée et de la Mandchourie pour en tirer les matières premières à demi manufacturées ou y déverser le surplus de sa population, et acquérir en cette partie du monde une influence dominante. Aussi poussera-t-on les Japonais à émigrer en ces pays, au lieu d'aller aux États-Unis. Mr. Stevens déclare que le Japon accepterait des États-Unis toute mesure décourageant limmigration japonaise, pourvu que cela fût fait de manière qui n'offensât pas le Japon et ne touchât pas à sa dignité.

Les départs pour la Corée et la Mandchourie sont populaires * : le voyage est trop aisé et trop peu coûteux pour que l'on s'en aille sans esprit de retour. Chaque soir, depuis deux ans, par centaines, les Japonais se sont embarqués à Simonoseki ; d'après les statistiques des compagnies de navigation, il faudrait évaluer à 300 000 les émigrants partis pour la Corée en une année et demie, mais ce chiffre est exagéré : en

1 . Monthly consular and trade reports, september 1909, n* 300, p. 121 .

2. L'émigration vers rHokkaïdo, qui jadis échoua malgré les encouragemeots offl ciels, a repris depuis que le sud de Sakkhaline est japonais : les pécheurs japonais se hâtent de profiter de ieui*s nouveaux droits de pèche sur les côtes sibériennes.

janvier 1907 un recensement annonçait 100 000 Japonais en Corée sans compter les troupes ni les fonctionnaires. En Mandchourie, où ils pénètrent par Nioutchouang, Dalny, le Yalou, ils slnstallent à Liaoyang, Hsimintoun, Thieling et Moukden : en 1906 on estimait leur nombre à 35 000.

De Simonoseki à Fusan, les émigrants passent au large de Tsoushima; de Fusan à Séoul et au Yalou, ils suivent, en chemin de fer, les étapes parcourues au xvie siècle par les soldats de Hideyoshi, refaites en 1894 par les armées japonaises lors de la guerre contre le Chinois, et de nouveau en 1904-1905, quand elles marchaient contre le Russe. Le Yalou franchi, ils gagnent Liaoyang, le Chaho, Moukden... Au long de cette voie triomphale du Japon moderne qui prolonge le Tôkaidô, route glorieuse du Vieux Japon, quel attrait pour ces émigrants en quête de flâneries, de curiosités, d'aventures, que ce pèlerinage où s'exalte leur orgueil national! Chemin faisant, sur des cartes piquées de petits drapeaux, ces excursionnistes patriotes repèrent les victoires de leurs armées, puis, entre eux, les commentent et les miment. Dans les villes et aux stations du chemin de fer, où leurs colonies s'établissent, ils retrouvent des maisons japonaises qui enserrent et étoufifent les villages coréens, et encore des drapeaux japonais, des fêtes japonaises.

Loin de la férule métropolitaine, ces Japonais du peuple, si brutaux dès qu'ils échappent à l'emprise civilisatrice de leurs paysages et de leur police, trouvent en Corée une race à traiter en esclave et, pour le dernier des coolies, c'est une détente de pouvoir impunément bousculer, rosser ou insulter notables et officiels coréens. Au surplus, de bonnes rizières à prendre

iTATS-UNIS ET JAPON 327

pour le campagnard; des clients résignés, à qui écouler sa camelote pour le petit marchand; du charbon, du fer, du coton, des peaux, de la laine à exploiter pour le capitaliste, et derrière toutes les initiatives privées, les aguichant, les soutenant, le gouvernement japonais qui enquête, fonde des banques, des caisses rurales, avance des fonds, et toujours justifie ou protège les pilleries et les injustices commises par ses nationaux ^

Car c'est une mission nationale que ces bataillons d'émigrants vont remplir : l'imagination excitée par les enseignements des écoles, des journaux, des politiciens, ils partent reconstituer la grande Corée d'autrefois, la Corée d'au delà des rives du Liao-ho et du Soungari, protéger la Mandchourie contre une nouvelle descente des Russes, s'y installer si bien qu'il ne soit plus question de l'évacuer, surveiller Pékin et la Chine du nord; ils sont portés par l'élan de l'opinion populaire qui, pendant la guerre russo-japonaise, voyait déjà les armées du Mikado atteindre le Soungari et pousser jusqu'au Ba'fkal \ Le traité de Portsmouth pour ces esprits échauffés fut une faillite : ce que soldats et diplomates ne surent pas gagner au Grand Japon, c'est aux émigrants de le conquérir pacifiquement.

Est-ce à dire que l'émigration japonaise, fourvoyée

1. Le gouvernement japonais projette d'établir au Japon dans chaque préfecture un bureau colonial, et de consacrer un dixième du budget départemental aux entreprises coloniales. Les colons seraient expédiés par groupes de familles, encadrées de médecins, de maîtres d'écoles, etc.

Page 1