‹ Américains et JaponaisChapitre 67 sur 99 · Cf. Paix japonaise^ pp. 32 et · texte numérisé non relu

Cf. Paix japonaise^ pp. 32 et

en Amérique, n'ait de sens et d'avenir qu'en Corée et en Mandchourie ?

Il est bien vrai que certaines régions des tles du Japon sont très densément peuplées, mais de même que Ton a attribué trop d'importance parmi les causes de la guerre contre le Russe, à la nécessité de trouver sur le continent asiatique un territoire où déverser le trop-plein dç la population, de même on est porté à exagérer l'influence de la densité de la population japonaise sur le grand mouvement d'émigration qui suit la victoire. Avant la guerre, il y avait environ 150000 Japonais résidant hors du Japon : pour une population de 48 millions d'habitants qui, à les entendre, étouffaient dans leurs îles, c'était fort peu '. La vraie cause de la guerre, ce fut un sentiment impérialiste, le désir d'imposer à l'Extrême-Orient la haute direction du Japon qui « en Asie est comme la tête » et l'ambition de se faire reconnaître par l'Europe comme une puissance de premier rang, dont l'alliance importe dans les combinaisons de la politique mon* diale.

Le mouvement actuel d'émigration, qui avait commencé avant la guerre, fut, au même titre que la guerre, une conséquence du sentiment impérialiste ; depuis la victoire, noblesse oblige, et de lui-même le mouvement s'accélère : chaque émigrant une fois installé à l'étranger faisant venir les siens. Il faut

1. Un Japonais, M. Takano Iwasaburo, a montré récemment dans la Kokka Oahu kai Zauhi que le taux d^aceroissement de la population au Japon n'est pas exceptionnel; qu*il esta peu près aussi grand en Ecosse, Danemark, Canada, et plus considérable en Allemagne, Suisse, Hollande, Norvège. (Bulletin du Comité de l'Asie française^ janvier 1006, p. 40.)

se répandre clans le monde, y faire figure, tenir le rang qui correspond à la volonté dç puissance du peuple entier : au oontraire du Chinois qui, sans appui de son gouvernement, groupé par guilde, par ville ou par région s'en va travailler et trafiquer partout où l'étranger Taccueille, le coolie et le commerçant japonais suivent le drapeau du Japon. C'est un empire militaire, très centralisé, qui, après le coup de force de ses armées et de ses flottes, lance méthodiquement des marchands et des travailleurs pour exploiter le prestige de sa victoire, — mobilisation et manœuvre à l'allemande : soldats en tète, placiers, banquiers et manœuvres derrière, chacun à son rang, soumis à l'impulsion centrale.

De la guerre contre la Russie, le Japon a gardé non seulement un appétit de conquête en Corée et en Mandchourie où le poussent ses traditions et aussi sa population agricole et commerçante, mais encore envers les Américains un sentiment de rancune et de rivalité. En 1905, les ambitions du Japon furent bridées à Portsmouth par les États-Unis, comme elles l'avaient été en 1895 à Simonoseki par l'Europe continentale. De ces deux victoires le Japon sort avec une passion de revanche contre les tiers qui s'entremirent pour limiter ses gains : contre la Russie, le Japon dix années durant, prépara la guerre ; contre les États-Unis il dirige la croisade de ses émigrants. « Nous n^avions jamais été aussi victorieux, dit le baron Sbibusawa, le Rockfeller du Japon et nous ne reçûmes pas un centime d'indemnité. Nous occupions toute l'tle de Sakhaline; nous fûmes obligés d'en rendre la moitié, la nation perdit courage... Aujourd'hui l'ancienne fièvre d'expansion

agressive monte à la tête de noire peuple ; on ne peut Tapaiser plus longtemps. »

A défaut de souvenirs historiques, c'est Tidée du rôle que leur pays est destiné à jouer dans le Pacifique qui montre la route des Amériques aux émigrants japonais : le vieux Japon regardait vers la Corée et la Chine, ses maîtres; c'est vers les États-Unis que se tourne le Japon du Meiji.

Dès lors il est naturel que les Japonais émigrent en Mandchourie ou en Corée et que leur gouvernement les y encourage, mais il est naturel aussi qu'ils émigrent de plus belle aux Hawaï, aux États-Unis, au Canada, qu'ils commencent de gagner le Mexique et le Pérou, qu'ils jettent leur dévolu sur le Chili ou le Brésil, et que le gouvernement ne les décourage pas. Ne faut-il pas que le Japon soit partout représenté et prenne pied partout où sa puissance doit un jour dominer, à rencontre des ambitions américaines — non seulement en Corée et en Mandchourie qui ne représentent qu'un coin des ambitions du Japon, mais dans l'hémisphère Ouest, sur la côte des deux Amériques que baigne le Pacifique? Ses admirables réserves de capital humain, il vaut la peine de les employer un peu partout à former des Shin iViAo/i, de Nouveaux Japons.

Au Japon, présentement, on pense à s'enrichir. Les ressources qu'une indemnité de guerre n'a pas fournies à Portsmouth, il faut que l'industrie, le commerce, les procurent au plus vite; la richesse est un signe de force et d'indépendance dans les pays d'Europe et d'Amérique que le Japon prétend égaler, et, comme eux, il a maintenant le goût de la haute finance, des grandes affaires, de la spéculation, du bien-être et de

la jouissance. À Texemple de rAllemagne unifiée il veut que sa force économique égale sa gloire militaire. Or pour que l'industrie et le commerce se développent, pour que le pays s'enrichisse et pour que pacifiquement il prenne sa revanche de la déception de Portsmouth, il faut que les Japonais émigrent dans les Amériques.

« Aux États-Unis, il y a encore des ressources inexploitées, au Japon il n'en existe plus. Voilà pourquoi la richesse des États-Unis augmente considérablement tandis que celle du Japon reste stationnaire * ». Mais par mille carré le Japon a en moyenne 284 habitants : les États-Unis n'en ont que 20. La vraie richesse du Japon est donc en émigrants mobilisables. Or en face, sur l'hémisphère Ouest très riche, mais peu peuplé, la civilisation occidentale, à mesure qu'elle se répand et gagne, développe les ambitions, hâte la mise en valeur des pays. Toute entreprise nouvelle lancée sur la côte du Pacifique dans les deux Amériques est un appel de travail que les Extrême-Orientaux sont les premiers à entendre et à satisfaire :

Notre population augmente de 700 000 personnes par an ; or les émigrants qui travaillent à l'étranger sont très peu nombreux, ceux qui partent comme colons, encore moins nombreux. La Chine et la Corée mises à part, le nombre de ceux qui sont allés dans T Amérique du Nord, rAmérique du Sud, l'Australie, les Philippines atteint environ 100000. Ces 100 000 personnes envoient chaque année au Japon 10 millions de yen. C'est le chiffre donné par les statistiques officielles, l'argent dont on connaît

1. Tôhei Zasshif 10* année, n** 6. Comparaison entre la Richesse du Japon et celle des États-Unis.

renvoi. Il fant y ajouter l^argent que ces émigranU rapportent au Japon, l'argent dépensé à acheter de» marchandises japonaises, l'argent remis à ceux qui rentrent. On peut estimer la somme totale à 20 millions de yeu... Après la guerre, pendant 1906, sont parties 50000 personnes. Aujourd'hui le nombre de tous les Japonais résidant à rétranger est d'environ 350 000 personnes ^ En outre il y a environ 100 000 personnes dispersées çà et là qui se défendent d'être des émigrants mais qui en sont (émigrants partis sans Vautorisation du gouvernement)... Les Japonais résidant à l'étranger envoient dans leur pays pour plus de 32 millions de yen par an et en achètent de grandes quantités de marchandises. Si, comme l'Allemagne et l'Italie, nous envoyions travailler à l'étranger plusieurs centaines de mille d'individus par an, évidemment nous importerions beaucoup d'argent étranger et nous exporterions davantage de marchandises japonaises^... Ayant contracté trop de dettes, les financiers du Japon sont gênés, même pour payer les intérêts, aussi cherchent-ils une source de richesses. En encourageant beaucoup l'émigration, je pense qu'il ne serait pas difficile d'en tirer chaque année 120 millions de yen... Il faut mettre de côté les restrictions à l'émigration, élargir les règlements, ouvrir des lignes de navigation..., donner aux émigrants des secours en argent. Si l'on pouvait faire partir 500 000 ou un million d'émigrants, je pense que l'on pourrait en tirer beaucoup d'argent. Si 500 000 émigrants japonais s'en allaient soit au Mexique, soit dans l'Amérique centrale, et que chacun d'eux envoyât seulement 5 yen par mois, cela ferait 2 500 000 yen. S'ils envoyaient 20 yen cela ferait 10 millions de yen, et en une année 120 millions. En supposant que l'intérêt de 2 milliards soit de 80 millions, il

i. Le recensement japonais du 31 décembre 1900 indiquait 123 971 Japonais comme résidant à Textérieur. En 1901, 24 034 personnes reçurent des passeports pour rétranger, en 1902, 32900.

2. Shinkoronf mars 1907. Le Présent et l'Avenir de nos antreprises d'émigration, par Iwamoto 2enji.

resterait encore 40 millions de yen. Les affaires prendraient une excellente tournure ^

Diriger les émigrants seulement sur la Corée et le sud de la Mandchourie, serait-ce placer au mieux le capital en hommes, richesse du Japon? La Corée et la Mandchourie sont plus densément peuplées que la Californie. Il est vrai que les Coréens sont mous, et que le Japonais travaille férocement à leur disparition, mais il lui faudra du temps pour nettoyer la Corée de ses dix millions d'habitants. Actuellement, les émigrants japonais sont surtout dans les villes, à Fusan, à Séoul, à Chemulpo ; ils sont les maîtres le long de la voie du chemin de fer, mais au delà ils n'ont pas encore pris réellement possession du sol. En Mandchourie, les Japonais se heurtent à une forte concurrence chinoise : les qualités de Témigrant japonais, résistance physique, modicité des besoins, sont neutralisées quand il entre en concurrence avec le Chinois aussi résistant, aussi sobre : déjà avant la guerre, les Chinois* s'emparaient de cette Mandchourie qui, politiquement, les domine; ici, comme à Formose, le Chinois de plus en plus occupera la terre, le Chinois qui n'hésite pas à quitter sa province, pour se fixer ailleurs, sur le sol qu'il cultive. Actuellement, dans le premier feu de l'émigration, et portés par le prestige de la victoire, tout à la fièvre de grandes entreprises qui proclament leur puissance, le nombre et l'activité des Japonais frappent le voyageur étranger qui traverse le pays par le

1. Toho Kyokwai ho, u? 142. La Situation du Mexique, par M. Sugimura Tosaichi, ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire du Japon au Mexique.

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