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CHAPITRE II

Après six ou sept jours de mer, à 2 000 milles de San-Francisco, on voit surgir les Hawaï et c'est une halte heureuse avant la nouvelle traversée de 3 000 milles, — de onze jours vers le Japon.

Entièrement volcaniques, ces îles, amoncellements de laves, pointent, au-dessus d'un fond océanique de plus de 5 kilomètres, des montagnes de 4 000 mètres, dont les cimes neigeuses surplombent des côtes tropicales. D'écorce convulsée et rugueuse comme la croûte d'un pain de campagne, elles poussent sur la mer leurs cônes de déjection. Sous ce terrain de structure complexe et de formes crispées, on suppose des ressorts bandés et une énergie bouillante; dans les brumes du matin, on croit assister au cataclysme et que les îles ruissellent encore de laves.

Mais en pleine crise tout cela s'est figé, refroidi; une herbe d'un vert aigu duvète les pentes, ouate les rides et les creux, apprivoise et attendrit le basalte

brun ou noir^ aux cassures maies, qui transparaît, et cela se dresse sur une mer bleue, verte au rivage, riante d'écume quand, par jeu, elle se brise sur le corail qui ceinture les îles. On approche d'Honoloulou : une conque pleine d'arbres, de palmes, de fleurs rouges largement épanouies, de clochettes jaunes en grappes. Sur le sol de lave ameublie, cette verdure agressive, gorgée d'eau, vernissée, reflète métalliquement la lumière. Pendant l'escale, brutalement, tandis que vous errez, une averse vous inonde ; c'est un cuveau qui bascule et d'un coup se vide. Deux heures après, la poussière monte vers le ciel lavé, et l'on recommence d'arroser les rues.

De végétatives négresses , toutes rondes dans les fourreaux orangés de leurs peignoirs, s'épanouissent comme des citrouilles après la pluie; des Chinois en camisole trottinent mollement; des Japonaises, un enfant sur le dos, font claquer leurs geias^ et flâneurs, des Portugais ou des Porto-Ricains mal rasés errent. Quelques Américains passent secs et affairés; c'est surtout aux six étages de leurs buildings ei aux stars des drapeaux qui flottent sur la ville, que l'on devine leur altière présence.

Le soir, l'escale finie, on repart ; de gros nuages ' baignent et glissent dans l'or; on quitte l'île avec regret, comme l'on se sépare d'un .mirage. On rêve d'une île heureuse qui, surgie de l'Océan par coup de tête, serait consacrée au Paradoxe, à l'Utopie. Isolée sur la mer immense, sous un climat capricieux et voluptueux, on l'imagine terre d'expériences : toutes les races du monde y seraient représentées ; loin de leur sol natal, détachées de leurs préjugés, elles essaieraient, sur cette terre fertile, d'un labeur com-

mun, d'une harmonieuse réconciliation après tant de massacres... cinquante ans après Ton verrait...

L'expérience a été tentée, et il faut voir*... En ces îles que Cook découvrit et que Vancouver visita à la fin du xvm® siècle, les rois indigènes qui gouvernèrent jusqu'à la proclamation de la république en 1893, n'étaient plus, depuis cinquante années, les véritables souverains de la terre et du peuple. Conseillés par des missionnaires américains, ils rompirent avec leur sanglante idolâtrie, édictèrent des lois contre l'alcool et la prostitution, prirent les commandements de Moïse comme principes de législation, ordonnèrent d'observer le sabbat, puis furent renversés par un comité de salut public que dirigeait un descendant de missionnaire, Judge S. B. Dole. Pas plus que les rois, les Américains, depuis l'annexion en 1898 et l'organisation du Territoire de 1900, ne sont les maîtres des îles. Le souverain c'est King Sugar, le Sucre-roi, souverain de même souche que King Cotton^ qui continue de régner dans le sud des États- Unis, malgré la victoire du Nord et la législation de Lincoln.

La puissance incontestée de King SugfarauxHawaï est de date récente. Pendant la première moitié du XIX* siècle, les seules entreprises d'importance furent le commerce avec la flotte des baleiniers de toutes nations qui hivernaient dans les îles, et les exporta-

1. Les documents sont tirés du Report of the Commissioner of Labor onHawaï, Bulletin of the Department of Labor. Washington, July 1903, n*» 47, et du Third Report on Hawau Bulletin of the Bureau of Labor, september 1906, n*" 66, qui tous deux sont de belles enquêtes. — Pour une brève histoire des lies Hawaï et de la diplomatie américaine, cf. American Diplomacy in the Orient, by John W. Poster, 1903.

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lions de bois de santal en Chine. Mais les forêts insulaires s'épuisaient et le premier transcontinental américain fit de San Francisco le centre des baleiniers. Pour suppléer à ce commerce, sous l'influence américaine qui commençait de se faire sentir, des entreprises agricoles furent tentées. Tout de suite il fut évident que, de toutes les cultures à l'essai, le sucre était le plus apte à survivre. La lave ameublie, le climat, qui atteint de hautes températures à l'abri des vents et des pluies^ et l'irrigation artificielle font de certaines terres des îles le meilleur sol du monde pour la canne à sucre. Point de concurrence à l'industrie sucrière : sans mines, sans cours d'eau importants, aucune grande industrie n'est possible; commercer avec des terres dont la plus rapprochée est à 2000 milles n'est guère aisé; pour la même raison les récoltes qui ne supportent pas le transport ne sont pas rentables ; en outre la Californie , marché naturel des Hawaï, n'a pas besoin de céréales, de viandes, de légumes ni de fruits. Enfin, ces îles de formation récente, éloignées de tout continent, ont une flore et une faune très restreintes; fléaux et moustiques qui s'abattent sur les bêtes et les plantes, trouvant peu d'ennemis qui les combattent, ont le champ libre. King Sug^ar résistait aux fléaux, se plaisait sur ce sol, sous ce climat; il s'accommodait des longs voyages; il valait qu'on fît des frais pour son transport, puisque, en Californie, il était le bienvenu*. Il

1. Pour Tannée finissant au 30 juin 1005, la valeur totale des exportations du Territoire était de 36123 867 dollars; le sucre à lui seul représentait 35 113 409 dollars. En dix ans la production du sucre a passé de 150 000 à 400 000 tonnes. Les plantations couvrent 200 000 acres. Les quatre îles principales, Ilawaï, Maouï, Oahou et Kaouaï, ont une superficie combinée de près de

exigea qu'on dépensât gros pour Tinstaller, pour irriguer ses domaines. En prospérant il a pris des allures agressives. L'élevage des bêtes, il Ta relégué sur les hauteurs que l'absence d'eau empêche de défricher; le café, qui occupe la zone neutre, est obligé de lui céder la place^ et bien que les montagnes, les récentes coulées de lave et les régions arides réduisent son domaine, les terres qu'il occupe, il les tient si bien que l'on évalue à 'un million le nombre d'habitants que, grâce à lui, les îles pourraient nourrir : elles n'en ont guère qu'un peu plus de 150 000.

La race et le caractère de cette population, c'est le sucre qui les a déterminés. Pour le recrutement de son personnel, King Sugar se servit des pratiques et des hommes qu'il trouva. Les capitaines de baleiniers, pour renforcer leurs équipages de Hawaïens et pour tenir ces recrues, toujours promptes à déserter, avaient adopté un contrat de travail qui garantissait le paiement d'une avance, mais imposait des châtiments en cas de rupture du contrat. Gomme ce contrat était passé dans l'usage chez les Haw^aïens, et que les premiers chefs des plantations étaient d'anciens marins, les équipes sur les plantations furent traitées comme des équipages à la mer : en cas de désertion ou de refus de travailler, c'était la condamnation à un service supplémentaire, parfois même le fouet. La condition des travailleurs, qui alors étaient des indigènes, fut peu à peu amendée, sous l'influence des missionnaires américains et des Blancs ; elle le

6 000 milles carrés : soit les deax États de Conn«cticut et de Rhode Island réunis. Les terres publiques du Territoire représentent environ 1 720000 acres : 500000 acres de montagnes; un million en forêts et pâturages ; 220 000 en cultures.

fut surtout après 1876, après le traité de réciprocité avec les États-Unis et Tarrivée de travailleurs chinois et japonais. En 1886, le gouvernement japonais conclut une convention qui sauvegardait directement les droits de ses citoyens engagés aux Hawaï et limitait la durée du contrat à trois années; il lui arriva même d'intervenir dans une affaire où ses citoyens avaient été maltraités. Enfin le vieux système fut supprimé en 1898 par Tacte du Congrès qui annexait Tarchipel aux États-Unis : « Ce n'était pas un système sous lequel un Américain aurait voulu travailler, a dit un Américain impartial, ou qu'il serait bon de rétablir ; mais il ne devrait pas être pris en haine. C'était simplement une adaptation de notre Seaman^s Shipping Acl à une situation particulière. » Cette situation particulière, c'est la prospérité de King Sugar.

Les premiers coolies furent des Hawaïens. En 1872, sur 3 921 travailleurs employés par les plantations, 3289 étaient Hawaïens. Mais, durant les quarante-sept dernières années, la population indigène a décru de 70 000 à 30 000 : quoique très vigoureux individuellement, l'ensemble de la race, comme la plupart des races indigènes de l'Océanie, disparaît au contact de la civilisation occidendate. Pour parer à une crise économique, il fallut aviser. Mais d'où tirer une main-d'œuvre nouvelle?

Les rois, les planteurs et les missionnaires voulaient garder le corps des citoyens, des travailleurs, des paroissiens, aussi homogène que possible de race et de langage : ils pensèrent aux îles du Pacifique sud. Pour les gens intéressés dans l'industrie du sucre, il fallait avant tout une main-d'œuvre bon marché :

aussi regardèrent-ils vers rExtrême-Orient où la main-d'œuvre est inépuisable. Un troisième parti enfin, puissant surtout à Honoloulou et qui désirait l'annexion aux États-Unis, voulait une population blanche qui fût capable de manier des institutions libres et de faire des îles Hawaï, en fait aussi bien qu'en nom, une part intégrale de l'Union. Ces trois influences n'ont jamais cessé d'agir pour déterminer la politique du gouvernement à l'égard de l'immigration et le recrutement des immigrants.

Si l'on élimine la première influence qui fut sans résultat, les termes de l'expérience tentée dans les îles hawaïennes sont nets. En face de King Sugar et de ses courtisans qui veulent avant tout la main-, d'œuvre la moins chère et lient la prospérité économique des îles à la prospérité de la canne à sucre, — s'oppose l'idée américaine, forte surtout depuis l'annexion, qui cherche politiquement et socialement à préparer le peuple des îles au gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Chez eux les Américains ont réussi à convertir tous les travailleurs étrangers, d'où qu'ils viennent, en citoyens adaptés au gouvernement et aux mœurs démocratiques. Des différentes races attirées aux Hawaï pour le service de King Sugar, l'idée américaine a-t-elle réussi la même synthèse sociale et politique, bref l'américanisation ?

On dirait une expérience de laboratoire, tant les conditions en sont schématiques, tant là progression en est raisonnée. Ces îles isolées de tout continent par des milliers de milles forment un vase bien clos. A l'abri des courants d'influences qui sur les continents propagent si rapidement les espèces végétales

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OU animales et les idées sociales ou politiques, ici flore, faune, race d'aborigènes sont simples ; point de problèmes économiques ou politiques qui viennent troubler les résultats de Texpérience instituée. Artificiellement, par des importations calculées, on essaye de doser les divers éléments d'une société humaine et de déterminer leurs affinités; voilà cinquante ans que se poursuit ce travail de laboratoire pour créer une population qui à la fois satisfasse un besoin économique et un besoin civique. Quels sont les résultats ?

Partout où pouvait se trouver une main-d'œuvre disponible les agents du gouvernement hawaïen s'adressèrent. Dans divers pays d'Europe, aux États- Unis, dans les Indes occidentales, dans les îles du Pacifique et en Asie, on les rencontrait qui visitaient, enquêtaient, à la recherche d'un peuple de coolies qui fût capable de travailler le sucre et de créer une société et un État.

Des coolies chinois furent importés, pour la première fois, en 1852, mais, pendant quinze années, il n'en vint guère qu'une cinquantaine par an. De 1864 à 1886, l'immigration totale de travailleurs par conr trat fut de 45214, dont 27814 Chinois; 3073 Japonais; 2 444 insulaires du Pacifique sud; 10216 Portugais; 1052 Allemands et 615 Norvégiens. Il en coûta 1 079 797 dollars au gouvernement et 631 078 aux planteurs pour aider tout ce monde à atteindre les îles. Après la convention de 1886 avec le Japon et l'acte de 1887-1888 restreignant l'immigration des Chinois, la plupart des coolies furent des Japonais.

En 1903, la population des îles dépassait 150 000 personnes en majorité asiatiques. Au recensement de 1900, 39,68 p. 100 des habitants étaient Japonais, 24,45 p. 100 Hawaïens ou en partie Hawaïens,

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