‹ Âmes d'aujourd'huiChapitre 18 sur 20 · Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui, p · texte numérisé non relu

Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui, p

Papou vénérer ses fétiches. Aujourd'hui ce sont les calholiques qui passent pour des hommes d'intellectualité supérieure. Ils ont la sympathie générale et l'on tient leur doctrine pour un beau système cohérent qu'il est souhaitable de professer. Ceux qui n'entrent pas à l'église admirent la magnificence de l'édifice. Un universitaire converti qui semblait voué par ses origines à l'action antichrétienne, M. Charles Poulain, écrivait à propos du dernier livre de Buisson La foi laïque : « Pauvre M. Buisson! 11 a eu beau laïciser, laïciseras-tu, l'Église tient bon, l'Église du Syllabus, l'Église romaine, l'Église du pape de Rome. Et le plus fort c'est qu'elle recrute maintenant ses défenseurs chez les fils mêmes des mécréants. Pauvre M. Buisson! Il a eu les pères, il n'a plus les fils! Il ne comprend pas, il ne peut pas comprendre... Je les connais les anticléricaux d'il y a trente ans : mon père en était un1. » Oui, les fils sont en train de dépouiller la haine des pères pour l'Église. Sur ce point les enquêtes sont en accord parfait.

L'anticléricalisme homaisien est une chose moi le dans la génération intellectuelle qui a de vingt à vingt-cinq ans. « Le poncif antimilitariste et anticlérical, écrivait récemment Alfred Capus, est aussi usé et démarqué maintenant que « l'observation cruelle » en littérature2. » Il y a, parmi la jeunesse, des incroyants, mais plus un seul jacobin. Et c'est évidemment au naturel rayonnement de la vérité et à

i. Bulletin des professeurs catholiques de l'Université, 20 mars igi3. a. Le Figaro, 26 mai 19 13.

l'admirable travail apologétique poursuivi chez nous depuis vingt ans qu'il faut attribuer la belle part dans cette transformation des esprits. Mais sachons voir aussi de quel secours nous fut la sottise de nos adversaires.

La tyrannie tracassière dont le radicalisme usa contre tout spiritualisme, l'insigne bêtise qu'il déploya dans tous les grands débats d'idées, pendant le cours entier de son règne, ne contribuèrent pas médiocrement à propager un goût d'évasion, une nostalgie de l'idée persécutée chez tous ceux qui conservaient un peu de cette élégance d'esprit que le vrai Français reçoit du ciel en naissant. De toutes parts on a le sentiment que la barbarie des maîtres sots qui nous ont régis longtemps en a trop fait. M. Sembat lui même rougit de M. Beauquier! Il est vrai, osons le dire sans vaine pudibonderie d'expression, les gens de cette espèce, de l'espèce dont M. Beauquier est la parure, sont des imbéciles d'une qualité sin gulière. Il y a comme une splendeur dans leur stupidité. La santé du langage exige que l'on s'exprime avec justesse, et pour parler avec justesse il faut quelquefois parler avec verdeur. Disons-le donc : les anticléricaux, et très spécialement ceux de l'espèce parlementaire, furent, dans la proportion de huit sur dix, des cuistres hermétiques et des zéros en chiffre. Aristide Briand, qui les connaissait peut-être, montrait un jour à Henry Maret, d'un geste méprisant, leur tourbe confuse qui hurlait à la lune sur les bancs de la Chambre : « Voyez, disait-il, cette bande de crétins! Il faut que je suive

ça! » La jeunesse instruite n'a pas les mêmes raisons que M. Aristide Briand pour suivre cette horde d'illettrés. M. Homais, lui seul, d'ailleurs, en vertu de sa sottise naturelle, peut ignorer les raisons de sa défaveur. Si l'armée radicale eût été en puissance de s'instruire, elle eût compris ce qui lui arriverait, en entendant l'an passé toute la jeunesse parisienne couvrir d'applaudissements cette maxime d'un personnage de Primerose : « La violence ne profite jamais qu'à ceux contre qui on l'exerce. » La jeunesse quitte M. Homais parce que M. Homais est un incurable sot. Saluons cette sottise comme notre meilleur auxiliaire !

Je n'oublie pas qu'ils sont encore nombreux parmi les étudiants et les lycéens ceux qu'un idéal purement humain suffit à contenter. A la Sorbonne et dans les Écoles, il y a des jeunes gens dont tout l'appétit de savoir est assouvi par leurs découvertes dans le domaine de la grammaire, de la philologie, de l'épigraphie Il en est qui ne souhaitent rien de plus

comme idéal de vie que d'apprendre et d'enseigner le rôle de l'adjectif chez Montaigne ou de l'optatif chez Thucydide. Oui, je le sais, ce type humain existe dans les Facultés. Mais ceux-là mêmes qui limitent ainsi leur soif de savoir aux sciences purement profanes, ceux-là mêmes n'ont plus de préventions contre le catholicisme. La vérité ne luit pas encore pour ces esprits quiraillaientnaguère leurs camarades croyants, mais les obstacles positifs qui s'opposaient à elle sont tombés. Et pourquoi, comme disait Brunetière, si

c'est un grand pas de fait, cette jeunesse n'en feraitelle pas bientôt un second et décisif?

M. Lebelle qui répondit à La Revue hebdomadaire pour les étudiants des Lettres, et M. Soury pour les étudiants des Sciences, remarquent l'un et l'autre que l'étudiant jacobin et voltairien a complètement disparu de leurs Facultés respectives. Les Facultés de Droit sont naturellement peuplées d'une majorité de catholiques. Mais, le croirait-on, l'anticléricalisme a presque disparu des Facultés de médecine ! Et cette éclipse à peu près totale s'observe jusque dans les Facultés de province où, plus lentement qu'à Paris pourtant, le renouveau chrétien s'est dessiné. Un étudiant en médecine toulousain, dont la lettre n'est pas d'ailleurs follement optimiste en ce qui concerne le Midi, écrit au P. Barge, directeur de La Revue de la Jeunesse : « De cette énumération deux idées principales peuvent être dégagées. La première c'est que la classe des «Radicaux», de ceux qui avaient la haine du curé et la phobie du goupillon, a totalement disparu. On peut dire sans hésiter que dans les Facultés le type radical n'a plus de représentants *. » Voilà pour M. Sembat la suprême désolation : voir passer à l'ennemi le corps presque entier des thérapeutes qui détient, on le sait, l'influence la plus directe sur les masses populaires et qui fournissait hier encore à la Chambre les bons députés radicaux et socialistes. « A la fin de l'Empire, écrit-il avec un accent navré, quand Dupanloup flétrissait Littré et

i. Revue de la Jeunesse, 10 mai 191 3.

voyait la main du diable posée sur tous les médecins, qui donc aurait cru que trente ans plus tard, l'Église à son tour aurait mis la main sur une grande partie du corps médical ? » C'est assurément une des plus belles victoires de l'Idée catholique, que d'avoir triomphé dans les Faculté de médecine. Il n'est peut-être pas de science, en effet, qui soit de sa nature aussi peu sympathique au spiritualisme que la science médicale, où l'observation directe joue seule et sur le corps seul. Il se contracte aisément là des habitudes d'esprit qui rendent progressivement insensible aux preuves d'ordre moral sur quoi repose tout l'édifice chrétien. Résister et triompher dans ce péril est pour notre dogme un beau signe !

S'imposer dans les lycées où l'atmosphère nous était traditionnellement hostile n'est pas un moindre signe. Nous avons rencontré tout à l'heure la phalange des lycéens catholiques, saluons maintenant au passage l'armée des lycéens sympathiques au catholicisme *.

i. Ce mouvement de sympathie qui entraîne la jeunesse vers le catholicisme, s'est fait sentir jusque dans les vieilles générations anticléricales. La presse a fait a bon droit beaucoup de bruit autour de la lettre adressée en janvier igi4 à Maurice Talmeyr par M. Dufrenne, le fameux inspecteur d'Académie, célèbre jadis par ses manifestations sectaires et par un manuel matérialiste. M. Dufrenne faisait en effet, dans sa lettre, ce curieux aveu :

« Que la tradition religieuse soit, plus que la tradition philosophique à laquelle se rattache l'enseignement moral officiel, la tradition humaine, voilà ce que je ressentais fortement ces jours derniers. Je visitais des écoles où l'on s'évertuait à construire, sur le trépied mystique de la volonté, de la liberté et de la responsabilité, l'édifice kantien de la conscience morale, de l'impératif catégorique et du devoir pur. Cependant qu'il coté, dans l'humble église de village, la figure de la crèche de Bethléem et la parole du prêtre racontaient la naissance du

Un vieil universitaire, qui rédige au Journal des Débais de spirituels Au jour le par et qui connaît bien les lycéens de Paris, nous les présentait il y a quelques mois en ces termes : « Je commence par dire ce qu'ils n'aiment pas. Ils ont, je crois, le dégoût instinctif et réfléchi de l'irréligion grossière et insolente. Ils sont tolérants et polis, plus que nous ne l'étions à leur âge ; ils valent mieux que nous par ce côté-là et

Fils de l'homme. Naissance misérable et magnifique I Récit plein d'enseignements! Symbole éternel de la venue de l'Enfant! Eternel aliment pour la pitié, l'espérance et la consolation des hommes ! Où était alors jetée, vibrante et lumineuse, la parole vraiment humaine, et où se mouvaient les mornes et froides abstractions? Qui était sur la terre, en pleine réalité, et qui se tenait, non pas certes dans le ciel, mais dans ces lieux imprécis et sombres où stagnant les brumes, où roulent les nuées ?

« Lorsque le citoyen Robespierre eut fait monter sur l'autel de Notre- Dame, à la place du crucifix de métal, et pour y représenter la Raison, le corps sans doute harmonieux d'une chanteuse, il dut s'imaginer avoir enfin substitué à un culte abstrait et mystique une religion tout humaine. Et cependant, c'était la chanteuse qui représentait le fantôme décevant, le mirage, la fumée, et c'était la croix de cuivre qui symbolisait l'être de chair et de sang, devant lequel se sont agenouillées et s'agenouilleront toujours les générations humaines, parce qu'il est vivant de notre vie, qu'il est né comme nous dans la douleur, qu'il a souffert notre mort; parce que, s'il est Dieu, il est homme aussi, il est l'Homme même : Ecce homo !

« Je l'avoue, à notre confusion et à notre honte, la pauvreté des lectures que nous faisons faire à nos écoliers, l'étroitesse d'esprit que caractérisent certains choix dans les textes d'auteurs classiques que nous mettons entre leurs mains, la bassesse d'âme dont témoignent, chez des éditeurs et chez des auteurs de manuels, certaines rectifications commerciales, enfin la pure ignominie de certaines falsifications, nous tiennent fort éloignés encore de cet idéal d'une école vraiment impartiale et largement française.

« Telles sont, Monsieur, les réflexions que m'a suggérées l'usage, en partie injuste, que vous faites de mes modestes écrit?

Veuillez agréer, etc. »

par quelques autres. Cette tolérance que nous essayons de cultiver en eux, comme une des formes du goût, de la sagesse et de la générosité d'âme, n'est pas du tout la tolérance émoussée de ceux qui craignent les idées hardies et les convictions: celle-là, vous le savez aussi bien que moi, n'est que l'ironie des sceptiques ou la politesse des indifférents ; la leur, plus digne et plus fière, est faite de foi et de bonne foi... Ce n'est pas une idylle que je vous raconte, c'est un tableau que je vous présente1. » Ce tableau M. Herriot qui n'est pas seulement maire et sénateur radical de Lyon mais professeur de lycée, l'aurait-il aussi, contemplé dans son voisinage, lui qui laissait tomber naguère cette parole désenchantée : « Nous n'avons plus la jeunesse avec nous » ? Et qu'eût-il dit s'il eût vu, le 4 mai 1913, 25.ooo jeunes gens 2 défiler devant la statue de Jeanne d'Arc et jeter

i. Journal des Débals, 4 mai igi3.

a. Et qu'eût-il dit si le ier mars igi4, il avait vu l'immeuse défilé de la Jeunesse des Ecoles devant la statue de Strasbourg, car il ne faut pas s'y tromper, le renouveau patriotique et le renouveau religieux sont liés dans les profondeurs. Dans son premier numéro de mars, La Revue française, sous la signature de M. Antoine Redier, donnait ce vif et joli récit du défilé de la Concorde :

« Dimanche, vers trois heures et demie, les grands bâtiments de pierre qui bordent l'un des côtés de la place de la Concorde étaient d'une froideur mortelle. L'hôtel Rothschild était dépouillé de tous ses rideaux. Derrière ses vitres nues, pas un valet, pas un homme de peine. Maîtres et gens s'étaient-ils enfuis? Le ministère de la Marine, avec sa somptueuse façade, ressemblait à un temple abandonné et l'autre palais, tout rempli de grands cercles, était silencieux comme un désert.

« Cependant une foule immense couvrait la place. La jeunesse des écoles et le peuple de Paris étaient là, qui défilaient, au pas militaire, devant la statue de Strasbourg.

« Le contraste était brutal. Tandis que la France était dans la rue et

NOTRE JEUNESSE INTELLECTUELLE ET LITTERAIRE 44j

des montagnes de fleurs à ses pieds ? Il eût dit, comme M. Berthoumieu, rédacteur aux Annales de la Jeunesse laïque : « Nous ne sommes plus qu'une poignée de militants. » Il n'est pas jusqu'à M. Clemenceau qui, malgré son optimisme professionnel, ne sente passer sur sa tête dépouillée comme un vent de défaite. Dans un des premiers numéros de son nouveau journal L'homme libre il avouait avec tristesse « sentir lourdement peser sur lui la menace d'un retour offensif des Romains ». 11 est vrai que ces terribles Romains semblent fort allants pour l'instant et que leur crânerie martiale paraît annoncer des heures calamiteuses pour les doctrines de M. Clemenceau. Il se pourrait qu'ils restaurassent toutes choses

passait, le front découvert, les yeux brillants, sous les feux argentés du premier soleil de mars, les autres, les puissants du jour, banquiers juifs, ministres de la République, joueurs fastueux et désœuvrés, se cachaient derrière des murs...

« Les puissances du jour étaient derrière le sépulcre des bâtiments de pierre bordant la place. L'invincible puissance de demain s'avançait dans la rue. Ils étaient beaux ainsi, marchant par quatre, au pas scandé, dans le silence religieux qu'observait la foule. Dès qu'ils approchaient de l'image de la ville sacrée, ils portaient la main au front, faisaient un grand salut grave et passaient. J'ai voulu voir leurs yeux. Pour quelques-uns qui jetaient un regard de piété vers le monument de pierre, la plupart tenaient les paupières à demi baissées, comme s'ils se recueillaient. Et puis, quand je les revois dans mon souvenir tout frais, ce ne sont pas leurs yeux qui m'apparaissent, c'est la ligne mince et fraîche de tous ces profils jeunes, et je vois surtout des mentons, des mentons droits, bien taillés, à l'angle ferme. Ces enfants-là ont de la volonté.

« Il n'est pas permis à un homme sincère, ayant vu cela, de douter de la destinée magnifique de la race dont sont issus ces jeunes hommes.»

Comme dit Antoine Redier, « ces jeunes gens ne sont pas les maîtres d'aujourd'hui. Rien au monde ne les empêchera d'être les maîtres de « demain. »

dans le Christ, selon le vœu du Pape, s'ils continuaient de ce pas, et si M. Clemenceau ne parvenait à galvaniser ses Bleus !

Mais continueront-ils ? C'est ici qu'interviennent les prophètes! Les voyants du radicalisme, appuyés sur un long passé de victoire, feignent une impavide assurance. Leur regard, attristé quand il s'arrête au présent, se fait serein quand il fixe l'avenir. M. Gabriel Séailles, vieux centurion chevronné des luttes anticléricales, haraguant naguère ses troupes fatiguées, affectait de ne voir dans le mouvement de notre jeunesse que mutinerie de gamins et fantaisie passagère de cerveaux versatiles. Il raillait du bout des lèvres et d'un petit ton pincé « ces jeunes gens célébrant avec éloquence leurs propres vertus, et qui n'ont encore versé que de l'encre ». Pardon ! Plusieurs ont versé du sang ! Et M. Séailles sait bien que le sang est une semence ! Mais nous demandons à savoir ce que M. Séailles a versé jusqu'à ce jour, hormis son encre et sa... salive ?

M. Sembal avec plus de résignation que M. Séailles consent à prévoir un triomphe prochain du catholicisme en France. Il avait écrit d'abord cléricalisme, mais il s'est repris pour dire, avec plus d'exactitude, calholicisme. Nous ne sommes pas en humeur de le contredire : tout ce chapitre le montre assez ! Mais il

lui plaît de concevoir comme éphémère ce mouvement qui nous ramène les esprits. Il se dit: ce flux sera suivi d'un reflux ! Après une expérience chrétienne qui durera peut-être quinze ans la libre-pensée retrouvera son tour de faveur. Nous croyons qu'il se trompe, et nous fondons notre confiance sur des raisons. M. Sembat n'a pas vu, et peut-être ne pouvait-il pas voir, le travail profond qui s'est fait chez nous depuis plus de vingt ans. Ce travail a transformé le caractère de la croyance. M. Sembat n'a pas vu que le perfectionnement continu de notre outillage scientifique, que l'excellence de notre production philosophique, historique, littéraire, est à longue portée dans ses résultats. Le renouveau qui s'annonce est luimême un résultat. Quand Vogué, Henry Bérenger, Maurice Bouchor... et tous les chimériques rêveurs qui chantaient aux environs de 1890 les beautés d'un nouvel idéalisme, quand tous ces poètes se firent les prédicateurs de l'évangile néo-chrétien, ils n'eurent pas un instant la prétention de s'établir maîtres des esprits : ils ne songeaient qu'à ravir les cœurs. Ils eurent le succès qu'ils cherchaient: ils séduisirent les cœurs sensibles qu'ils entraînèrent pendant tout un printemps dans leur sillage. Et puis le dur hiver revint !

Il était inévitable qu'il revînt ! Ce qui n'a pas de fondement dans les esprits ne peut être que transitoire. Mais cette fois-ci justement, les esprits participent à l'aventure et ce n'est plus de sucreries sentimentales qu'ils se repaissent. Nos revues et nos livres

âmes d'aujourd'hui. — 23 série. 29

les ont armés l. Ils savent les raisons de croire, ils ne sont plus à la merci du premier vent d'incrédulité qui soufflera sur eux.

Si M. Sembat n'a pas compris quelle chance /le succès durable le mouvement catholique actuel portait en lui, constatons du moins, que son ami, Paul Boncour, a fait preuve, lui, d'une tout autre clairvoyance. Ce jeune député connaît la jeunesse d'aujourd'hui pour l'avoir fréquentée ; il l'a quittée depuis peu et il sait bien que la poussée chrétienne qui l'emporte n'est pas simple mouvement du cœur, mais inversion totale dans ses orientations intellectuelles.

i . Le magnifique travail apologétique qui s'est accompli parmi nous nous a ramené les élites. Et non seulement ces élites reviennent à la foi mais elles s'adonnent à l'apostolat et fournissent des aspirants au sacerdoce. La sensationnelle entrée au séminaire de Saint-Sulpice, en igiSjde MM. Pierre Gerlier, président de l'Association catholique de la Jeunesse française, et Maurice de Gailhard-Bancel, vice-président, avec six de leurs amis, n'est pas un fait isolé. Au seul séminaire d'Iasy, on relève, en cette année ig(4, les titres suivants parmi les séminaristes:

« Première année de théologie. — Un polytechnicien, un docteur en médecine, deux docteurs en droit, six licenciés es lettres, plusieurs licenciés en droit.

Deuxième année de théologie. — Un lieutenant d'artillerie, ancien polytechnicien, un ingénieur de l'École Centrale et un ancien élève de la même école, un inspecteur des Eaux et Forêts, huit licenciés es lettres, un élève de l'Ecole des Chartes et de l'École Française de Rome, plusieurs licenciés en droit.

Première année de philosophie. — Trois polytechniciens, dont un enseigne de vaisseau et un lieutenant d'artillerie, un élève de l'École des Mines, deux docteurs en droit, plusieurs licenciés es lettres, plusieurs étudiants en médecine.

Deuxième année de philosophie. — Un répétiteur de cristallographie à l'École Supérieure des Mines, un percepteur des Contributions indirectes, un professeur de collège municipal, un ingénieur de l'École Centrale, un docteur et plusieurs licenciés en droit, des licencié- es lettres et es sciences. »

NOTRE JEUNESSE INTELLECTUELLE ET LITTÉRAIRE ^5l

Il y a vingt ans, Kant régnait encore sur les esprits, et nul ordre nouveau ne pouvait se foncier sous sa magistrature. Une vague de mysticisme pouvait venir, mais non pas une croyance s'établir. Aujourd'hui» l'intellectualisme a reconquis ses vieilles positions» et des philosophes, écoutés de la jeunesse, Dumesnil, Maritain... achèvent de le restaurer. Les esprits cultivés ne se contentent plus de vaporeuses aspirations vers un spiritualisme de littérature, que disperse une bourrasque. Ils sont croyants, pratiquants, liturgistes... Les plus notables académiciens vont à la messe avec de gros livres qu'ils lisent dévotement ; ils communient avec la même simplicité et plénitude de foi que leur concierge ou leur valet de pied. Ce que voyant, M. Roger Bontemps s'écrie avec indignation dans Le Radical : « Jusques à quand pourra-t-on prendre la coupole de l'Académie pour un bénitier renversé ?* » Mais justement ni les indignations ni les plaisanteries n'ont de prise sur les catholiques de la génération nouvelle, et de cela, M. Paul Boncour qui a, je l'ai dit, quelque motif d'être plus clairvoyant que ses amis, va nous dire la raison : « Qu'on ne se méprenne pas, écrit-il dans Le Radical, lui aussi, sur la brutalité avec laquelle j'énonce ces faits... Tels quels, ils témoignent de la façon la plus nette qu'il ne s'agit pas là du retour à quelque vague religiosité, analogue à celle qui marqua certaines manifestations de l'idéalisme universitaire, à l'époque où M. de Vogué nous révélait le roman russe, et où, prince de

i. Le Radical, 21 novembre 191 2.

45a âmes d'aujourd'hui

la jeunesse, Henry Bérenger écrivait ses volumes. Non. C'est à l'intégrité des disciplines catholiques que vont ces jeunes gens. Il semble même que dans le catholicisme ce soit la discipline et le dogme qui les séduisent l. » Une jeunesse avide de certitude et de discipline, une jeunesse, joyeusement, totalement soumise au dogme, et tout ensemble, ardente à l'action, voilà ce que voit grandir, autour de lui, un adversaire lucide.

Agathon, chose curieuse, n'a pas sur la jeunesse actuelle d'aussi justes lumières2. Il la voit telle qu'il

ï. Le Radical, n février 1913.

1. Disons pourtant qu'il a fort bien vu où résident la force et la vitalité du mouvement catholique actuel. Ce mouvement, dit-il dans Les Jeunes gens d'aujourd'hui, p. 90, a n'a rien de commun non seulement avec l'idéalisme de 1890, mais avec cette évolution souvent affirmée vers une sorte de « laïcité religieuse », de religion de l'esprit où se rassemblerait et s'épurerait l'expérience religieuse de tous les temps et de tous les lieux. Rien n'est plus étranger à la nouvelle génération que le « mysticisme sans Dieu », la « dévotion athée » d'un Maeterlinck, si ce n'est le dilettantisme esthétique d'un Renan pour qui le christianisme devait cesser d'être un dogme pour devenir une a poétique ». La religion comme thème artistique, le christianisme comme mythologie, voilà qui inspire une profonde répugnance à l'esprit réaliste de ces jeunes gens; ou ils restent franchement en dehors de l'Église, ou en fidèles ils la servent. »

C'est que le catholicisme a repris possession non seulement des cœurs mais des esprits. Les vieilles antinomies entre la science et la foi n'exercent plus le même empire sur les cerveaux pensants : 0 Je ne crois pas, écrit le célèbre théoricien du syndicalisme, Georges Sorel, qu'il y ait de phénomène de conscience plus curieux que celui que nous observons chez les mathématiciens de notre temps; de tous les savants, ils sont ceux qui acceptent le plus facilement le dogme catholique. Quand on interroge un algébriste, il répond généralement que le miracle n'offre rien d'étrange, parce que le miracle comporte l'introduction de données qu'on ne connait pas. » Et dans le même sens Agathon note à son tour : « A l'école normale les scientifiques donnent une proportion de catholiques plus élevée que les littéraires. »

la désire, « sportive, réaliste, peu idéologiste » p. 119. Ce portrait n'est pas ressemblant. S'il l'était, il faudrait s'affliger, car le renouveau n'aurait qu'un temps, l'idée étant toujours, comme le disait déjà Platon, en éternelle possession de conduire le monde. Nous touchons ici à la secrète faiblesse du livre d'Agathon. L'auteur est pragmatiste et bergsonien *. Il remet au

Et si tant de préjugés d'ordre intellectuel sont tombés c'est évidemment que l'activité scientifique des catholiques fut intense. Nos adversaires eux-mêmes le constatent. Le protestant Paul Sabatier, chef des modernistes français, écrit dans son livre L'orientation religieuse de lu France actuelle : o Jamais l'activité de l'Église n'avait été aussi intense et son organisation aussi forte qu'elle ne l'est en France en ce moment... Pour être complet, il faudrait étudier le mouvement religieux sous son aspect scientifique ; montrer, en particulier dans l'Église catholique, un réveil scientifique inespéré et dont personne encore n'a constaté l'ampleur. Sur le terrain de l'histoire et de l'exégèse, non seulement les travaux de la science laïque ont été étudiés et égalés par des hommes appartenant à l'Église, mais souvent ils ont été dépassés. »

M. Paul Sabatier se trompe seulement en disant que personne n'a constaté avant lui l'ampleur de ce mouvement, Mgr Baudrillart, recteur de l'Institut catholique l'a fait dans son beau livre L'enseignement catholique dans la France contemporaine.

1 . Je suis heureux de signaler ici que M. Henri Massis, l'un des deux Agathons, converti au" catholicisme depuis la publication de son livre, a secoué pour son compte la tutelle de Bergson. Au commencement de 191 k, il écrivait, en effet, dans L'Opinion :

« C'est à la manière d'un contre-poison que le bergsonisme a pu agir sur des âmes atteintes par toutes les maladies modernes de l'esprit! mais il nous le faut éliminer à son tour : nous en avons épuisé la bienfaisance....

« Après en avoir obtenu je ne sais quel rafraîchissement de notre vision du monde, nous crûmes que cette philosophie était maîtresse de vérité et qu'elle nous livrerait le secret du réel. Mais en méprisant l'intelligence, ne s'était-elle point dépossédée, par avance du seul moyen que nous ayons de connaître avec certitude? Capable de nous suggérer la beauté et la richesse de la vie qu'offensait une pseudo-science orgueilleuse et aride, elle était impuissante à nous les restituer. Sa critique destructrice des idées, devait, pour se rester fidèle, continuer son œuvre

cœur le gouvernement de la vie et dépossède imprudemment la tête. Quand d'autres abusent de l'intelligence, lui dédaigne superbement d'en user. Alexandre Ribot a pu dire avec raison : « Ce n'est pas assez de tout comprendre pour être apte aux grandes entreprises. » Mais il ne faudrait pas renverser la proposition et dire qu'une action efficace peut se poursuivre sans la pleine intelligence des moyens et du but. Les tentatives de restauration religieuse auraient le destin des roses si elles ne s'appuyaient pas sur l'esprit, si la religion des jeunes n'était pas la religion de l'esprit. Agathon écrit avec une inquiétante tranquillité : « Pour les apologistes d'il y a vingt ans, le grand point était de réconcilier la raison et la foi... Une telle conciliation n'a plus de sens pour les nouveaux apologistes, ni pour ces jeunes gens que la foi catholique a ralliés : ils pensent que la religion et la science se développent sur deux plans indépendants. Et, pour la plupart, ils se déclarent bien moins soucieux d'exégèse que de ce qui fonde vraiment la vie religieuse, l'expérience intime. » Qu'il y ait dans l'entourage d'Agathon quelques

négatrice non plus seulement sur des notions fausses et perverties, mais sur des principes essentiels, et aboutir au discrédit et à la négation de la raison et de l'être, rejoignant par là ce qu'elle avait dans notre esprit combattu : le pur pliénoménisme et le scepticisme pratique.

« A quoi bon avoir montré à l'homme qu'il est libre et ouvert à son âme les perspectives infinies de l'immortalité, à quoi bon avoir parlé d'un Dieu créateur, si ces notions doivent demeurer inintelligibles, étrangères à notre science et à notre raison, si de tout cela nous ne pouvons avoir nulle connaissance et rien qu'une imagination capricieuse ? 11 y a dans cette doctrine un principe de fausseté qui détruit cela même qu'elle souhaite le plus vivement de rétablir. »

jeunes disciples de Le Roy dont la foi repose sur la seule expérience intime, il se peut, mais il n'en faut pas conclure que la jeunesse se contente de ce fragile appui pour sa croyance. Nous avons des raisons de penser que l'ensemble des jeunes catholiques d'aujourd'hui penche, au contraire, vers un juste et nécessaire intellectualisme. Ils sont assez sages, nos jeunes gens, pour se dire que l'expérience intime fonde aussi bien le bouddhisme dans l'âme chinoise, le protestantisme dans l'âme anglaise, que le catholicisme dans l'âme française, si la raison n'intervient pour juger l'expérience. Ils écrivent donc : « On nous a proclamés anti-intellectualistes ; mais on ignore que le meilleur aliment de notre ferveur nous vient du dogme précis, tel que l'expose un saint Thomas *,» Et Georges Dumesnil, l'un des philosophes les plus éooutés de la jeune génération, écrit dans son livre, Le sophistique contemporaine : « Toutes les autres religions ne résistent pas à la science et à la philosophie ; mais celle-ci est de telle nature non seulement quelle accueille la science et la philosophie, mais qua loin de rien ôter à la philosophie, elle l'exhausse. Elle est la religio sapiens, excellemment raisonnable. » Et Jacques Maritain écrit dans le même sens : « L'affirmation... est la gloire de l'Église. Les chrétiens sont proprement les intellectuels. » Voilà l'authentique attitude de la meilleure jeunesse, de celle qui donnera la stabilité aux beaux reAOuvellements qui s'annoncent de toutes parts.

i. Les Cahier s de l'Amitié de France. Octobre 191 3.

Agathon voudrait, lui, abdiquer le rôle des vieux apologistes qui s'efforçaient d'accorder la raison et la foi. Quelle erreur! et quelle imprudence! S'il ne peut être question, sans doute, de fournir à la raison une démonstration mathématique des vérités de la foi, — une vérité ainsi démontrée étant objet de science, non de foi, — il demeure que la foi doit chercher son appui dans la raison, et que le devoir des chrétiens est de renforcer chaque jour cet appui. C'est trahir Pascal que de le donner comme patron à une jeunesse uniquement sportive et pragmatiste, et c'est oublier qu'il usa sa vie à construire un fondement rationnel pour la foi. Que la jeunesse d'aujourd'hui ne s'attarde pas, comme Brunetière, aux minuties de l'exégèse et qu'elle aille droit au point culminant de la démonstration chrétienne, au fait chrétien dans le monde, nous ne pouvons que l'en féliciter. Avec sagesse, elle laisse aux spécialistes qui travaillent sous le regard de Rome, le soin de défendre les positions exégétiques, historiques, philosophiques, mais elle s'intéresse aux travaux de ces maîtr?s. Elle s'assimile les conclusions de la science catholique pour en nourrir sa foi. Cette foi, elle l'a fondée en raison dès son entrée dans la vie publique. Elle s'est mise en face de l'Histoire, et, considérant quelle belle civilisation le catholicisme a fait fleurir sur le sol de la Patrie, considérant, comme Taine, qu'un fléchissement du catholicisme s'accompagne toujours d'un fléchissement dans les mœurs, qu'un recul du catholicisme est un recul de la civilisation, elle s'est

dit qu'une doctrine aussi riche de sève, aussi féconde en bienfaits, était une doctrine de vérité.

Obligée à l'action immédiate, elle a remis à plus tard le reste de la démonstration, mais elle n'y renonce pas. Elle tient pour un principe essentiel que cette démonstration est possible et nécessaire, qu'il faut la tenter sans cesse dans la mesure de ses forces. C'est là le principe sauveur, le principe qui donnera la durée au renouveau chrétien, qui fera de ce printemps, non pas un printemps passager, comme le voudrait Sembat, mais un printemps éternel. Le radieux départ de notre jeunesse sera suivi d'une longue marche à l'étoile, et nous reverrons peut-être avant la fin de ce siècle cette merveille d'un autre âge, décrite par Benson dans son dernier roman : des États catholiques. Par la vertu de ce principe, du moins, la vérité, fixée dans les esprits, s'épanouira dans les mœurs ; et les fruits, comme dit Malherbe, passeront la promesse des fleurs !

Page 1