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VIII INTRODUCTION

parlent Les Débats, un médiocre instinct de sécurité bourgeoise qui décide une telle démarche! Le beau mouvement de retour qui nous réjouit est le résultat d'un long travail intérieur oh l'âme entière fut intéressée !

Décrire ce grand travail intérieur dans quelques nobles consciences d'aujourd'hui fut le premier but de ce livre.

Plusieurs jugeront peut-être que les catholiques y reçoivent un traitement de faveur. Je prie ceux-là de considérer que je n'ai pas entrepris une revue générale du monde artistique et littéraire. A qui fait un choix l'abstention peut être une opinion !

Pourquoi n avouer ais-je pas que dans la production catholique certaines œuvres m'ont paru douloureuses à contempler ? Et pourquoi ne pas dire que devant quelques-unes de ces œuvres j'ai cru devoir imiter le geste discret des Muses qui se voilent la face en silence, quand elles pleurent ?

Maurice Barrés

Maurice BARRES

Tandis qu'un long murmure d'admiration montait autour de La Colline inspirée, à l'heure où les strophes ardentes de son incantation finale chantaient encore dans nos mémoires et nous emportaient dans le mouvement de leurs grandes ondes, je songeais à la destinée magnifique de ce Barrés, qui, dès l'adolescence, eut au front le signe des maîtres, et qui descend maintenant dans la gloire le second versant d'une vie comblée. On a parlé des Maîtres de l'heure ! A qui, depuis Chateaubriand, fut-il donné d'exercer royauté pareille à celle que cet Alcibiade idéologue conquit si précocement chez nous par une souveraine violence de son génie? Une génération entière marche dans son sillage, ainsi que nous le confirma naguère une intelligente enquête de La Revue Française.

Zola disait : « J'avalerai mon époque » ! Ce fut son époque qui l'avala.... pour le vomir bientôt, l'âme de cet étranger n'étant ni assez forte pour dominer la nôtre, ni assez française pour nous être assimilable. Quand on veut gouverner l'âme d'un peuple, il faut

âmes d'aujocrdhui. — 2e série. 1

avoir la sagesse de l'accepter d'abord comme inspiratrice et comme maîtresse, il faut lui dérober ce qu'il y a d'éternel en son essence collective, pour en faire la substance même de son âme à soi. Barres eut cette intuition décisive.

Français des Marches de Lorraine, à la fois celte et latin, il s'enracina au sol français, en capta les sèves vitales, établit un colloque amical avec les morts de sa terre, et, recueillant en soi les vibrations lointaines et permanentes dont palpita de siècle en siècle le cœur de cette Humanité-mère, il régla son rythme intérieur sur celui de ses éducateurs invisibles.

A peine eut-il donné licence à son âme de chanter, que la vertu de cette adhérence apparut éclatante. Il n'en était qu'au prélude de ses grandes rhapsodies religieuses et nationales, il balbutiait encore dans les ébauches elliptiques, abstruses et contractées d'Un homme libre et du Jardin de Bérénice que les âmes françaises connurent, au frisson qui passa sur elles, que ce chant n'était pas l'écho d'une seule âme, mais le tressaillement de toute une race. Mille âmes de qualité insigne s'étaient unies pour en composer l'accent!

Une immense jeunesse perçut avec ravissement, dans l'intime de celte mélodie tourmentée, tout l'inexprimé de sa rêverie confuse, tout ce que des siècles de méditation lui avaient préparé de richesse spirituelle, tout ce qui sommeillait en elle, indistinct, en attendant la venue du magicien qui mettrait un rayon dans ces limbes. Barrés fut celui qui délivre et donne

l'éveil. Il toucha dans les cœurs la fibre profonde !

Et tant de jeunesse resplendissait sur son front pâle d'éphèbe, tant de grâce étrange émanait de sa personne élégante et fine que l'élite d'un peuple artiste, héritier des Grecs, sur le champ l'idolâtra, présumant à son tour que le génie est un attribut de la beauté. Nul n'a exprimé comme Maurras l'élan de surprise radieuse qui jeta toute la jeunesse d'alors sur les pas de Barrés : « Je suis, disait-il, de ces jeunes gens de 1888, alors bien inconnus de lui, que la première ligne du premier livre de Barres perdit de curiosité et d'admiration. Il se fit parmi nous deux bandes, l'une qui disait : Qu'il nous ressemble ! Et l'autre : Gomme il est différent de nous ! Mais les premiers prenaient pour une ressemblance effective leur naïve application à lui ressembler, et les seconds, dont je confesse que j'étais, ne distinguaient pas bien, tant l'âme profonde est obscure ! que ses points de départ et les nôtres coïncidaient, n'étant autres que le sol et le sang de la France ! » * De si loin venait, en effet, la chanson de cet enfant du siècle que vingt générations d'hommes s'entendaient en elle !

Et par quel sortilège l'accent en était-il encore si jeune et si neuf que Barrés, ange du sépulcre et gardien des tombes françaises, apparaissait pourtant comme le prophète annonciateur des temps nouveaux? C'est que, véritable trouvère, il buvait à des

1. Gazette de France, 1903. L'article de Maurras sur Barres, auquel j'emprunte ce fragment, a été reproduit par Henri Clouard dans son vigoureux et suggestif opuscule intitulé : Charles Maurras et la critique des Lettres. Nouvelle librairie nationale.

sources toujours fraîches, il baignait dans la plus vieille tradition nationale !

Disons-le sans figures. Barres acceptait le passé français, et ce passé contient le catholicisme. En renouant avec ses pères, en redevenant l'anneau dernier d'une longue chaîne d'aïeux chrétiens, il se faisait une âme française, une âme catholique. Dès l'origine, le catholicisme s'impliquait dans son patriotisme, et, bien avant que Le Roman de l'énergie nationale eût épanoui ses trois nobles fleurs1, l'auteur nous faisait tacitement promesse de ce cycle mystique où le voici tout engagé1.

En reprenant la grande tradition de lyrisme choral que le génie de Pindare fit fleurir chez les Grecs, en se faisant à son tour le héraut de la Patrie, Barrés donnait à son œuvre un principe d'éternité. Ce qui est profondément national ne passe pas, ou ne passe que dans la dissolution de la Cité. Gomme nous l'ont réappris les belles études orientales de Louis Bertrand, le sang des races est identique à travers les âges. Or, le nôtre est un sang guerrier, un sang chrétien, qu'une légende héroïque ou mystique suffit à exalter. En touchant la fibre guerrière et la fibre chrétienne, en prenant ses « points de départ, comme dit Maurras, dans le soi et le sang de la France », Barres mettait de l'éternel en son chant, et il le vouait à une jeunesse immortelle... pour peu que le génie s'en mêlât. Et l'on sait s'il s'en est mêlé 1 Le caduc et l'éphémère

i. On sait que Le Roman de l'énergie nationale se développe en trois parties : Les Déracinés. L'Appel au soldat. Leurs Figures.

seuls ont la disgrâce des rides. Jamais chez nous ni Le Cid, ni Polyeucte, ni Colette Baudoche, n'auront de rides au front, parce que leur âme a reçu l'étincelle sacrée : elle est l'âme en qui chante l'épopée guerrière de la France chrétienne.

Je ne sais quelle tête superficielle crut un jour marquer à Barrés sa juste place dans les Lettres françaises en le donnant pour un décalque de Renan. On crut être spirituel et profond en l'appelant : Mademoiselle Renan. Quelle sottise! Alors que nous voyons Renan déjà déchu de son prestige, pour avoir supprimé le contact entre son âme et l'âme de ses pères, pour avoir au sein d'une race militaire chanté la douceur de vivre, et chez un peuple religieux tenté d'abolir la foi chrétienne, alors que nous voyons la meilleure jeunesse lui dire adieu, et les interprètes de nos traditions chevaleresques redevenir au contraire les maîtres du chœur, pouvons-nous méconnaître que la différence entre ces deux artistes est aussi large que d'une belle phrase à une belle pensée? Renan a cueilli l'heure, il a courtisé la mode d'un jour, mais les temps sont venus où, comme les dieux morts dont il a parlé, une jeunesse amoureuse d'action le roule au linceul de son dilettantisme et l'emporte à la nécropole, après lui avoir brûlé par convenance quelques grains d'encens. Les magistratures permanentes appartiennent à ceux qui créent Rodrigue, Mireille, Cyrano, Colette. Barres construit pour l'avenir parce que, mal satisfait d'une vaine musique, il asservit le chant des sirènes à n'être que la parure d'une salutaire idéologie.

Je vois bien d'ailleurs ce qui l'apparente à son maître. Je sais qu'il ne revint pas sans butin de ses « huit jours chez Renan », et je conjecture qu'il tient un peu de lui la fleur d'atticisme et les grâces ployantes de son style nuancé. Mais considérons qu'en toute lucidité de conscience, il dépouilla très vite ce scepticisme détaché, par quoi le pyrrhonien virtuose qu'il aima se mit en dehors de tous les grands courants de vie nationale et devint un étranger parmi les Français !

Barrés était nôtre bien avant d'avoir pris la défense de nos églises. Il l'était dès les temps déjà lointains où son mépris s'exprimait avec énergie contre a les âmes plates qui disent : « J'aimerais Jeanne d'Arc sans ses voix ». On ne divise pas l'âme de la France ; on la prend avec sa foi séculaire ou on la rejette entière. Barrés le comprit et, dès ses débuts, nous fit pressentir à mille signes qu'il gravirait un jour les pentes de quelque colline sainte. Une profonde vague mystique palpitait déjà sous les feuillets de Colette Baudoche. Cette vague affleure aujourd'hui et s'épand librement dans la grande œuvre dernière. Ce n'est pas un Barrés nouveau que nous y rencontrons, c'est un Barrés épanoui dont les virtualités ont amené leurs effets. Tous leurs effets? Non pas. D'autres évolutions viendront s'il ne leur est pas fait contrainte. Mais voici justement l'heure périlleuse pour le grand écrivain, l'heure où l'on ne peut plus accepter chez nous sans douleur qu'il s'exprime sur les choses de la foi avec l'imprécision distante d'un homme du

dehors. Cet incomparable artiste, que les vicissitudes de la vie politique et le mouvement spontané de son âme ont rangé parmi les athlètes du catholicisme, est à cette heure mentalement annexé par l'armée catholique et renié par la faction jacobine. Quoi qu'il fasse désormais, si subtilement qu'il parvienne à « nuancer son discours », il ne changera pas son destin. Pour la foule anonyme des hommes d'action, rouges ou blancs, pour ceux qui n'entrent pas volontiers dans les nuances, il est irrévocablement classé. A cette phase de son évolution, toute oscillation de pensée en matière sainte lui vaudra d'explicables sévérités. A qui le tient pour frère la moindre discordance aperçue est une piqûre au cœur. On s'émeut d'un flottement, d'une réticence, d'une reprise de plume. On voudrait de cet allié d'hier la rigueur théologique d'un enfant de lumière ; et, si l'on voit qu'il hésite ou vacille, on lui demande aussitôt raison d'avoir, étant profane, porté la main sur l'encensoir. Tous nos convertis illustres : Huysmans, Brunetière, Bourget... ont connu ces froideurs de leurs amis du lendemain, ils ont vu se retirer des mains qu'ils eussent voulu serrer, et se liguer contre eux des esprits distingués que trop de complexité mouvante offensait ou déconcertait. Barrés connaît déjà cette aventure!

Si La Colline inspirée recueillit un applaudissement unanime pour sa beauté littéraire *, et si des fragments

i. Les Cimmériens illettrés de La Lanterne seuls demeurèrent stupiJes devant la splendeur lyrique de La Colline inspirée. On vit pourtant quelques tètes radicales, parmi celles — rari nanles — qui ne sont pas hermétiquement closes à toute esthétique, sur le point de

descriptifs furent immédiatement détachés pour les futures anthologies, il n'y eut pas égal accord sur sa valeur profonde. L'ouvrage, dans sa conception essentielle, éveilla des inquiétudes ; il émut un différend parmi les nôtres. Il nous faut bien, un instant, entrer dans la querelle, et, sans aigrir le débat, interroger la pensée de Barres. Cette pensée est une de celles sur lesquelles s'oriente une jeunesse innombrable ; elle est culminante et directrice. La définir, c'est définir et comprendre toute une élite de la jeune France.

La Colline inspirée nous arrive, d'ailleurs, et se donne à nous, non pas comme un beau fruit détaché de son arbre, mais comme l'écho direct et comme le cri d'une âme. En elle, nous entendons battre le cœur de Barrés et sourdre sa pensée. « Qu'est-ce que mon œuvre ? disait-il, un jour. Ma personne toute vive emprisonnée. » De La Colline inspirée plus que de toute autre de ses œuvres, il est vrai de le dire, c'est sa personne emprisonnée, c'est son âme, et son âme aux prises avec la plus pathétique question que se puisse poser tout homme venant en ce monde. Ce livre nous mène au cœur du problème religieux. « Avec La Colline inspirée, nous dit Barrés lui-même, commence un cycle nouveau sur le problème religieux

s'émouvoir et de comprendre. M. Barthou nous fit même la surprise, à cette occasion, de coqueter publiquement avec Barrés dans un banquet de La Revue hebdomadaire. Ce Barrés est prodigieux I Plus habile qu'Orphée qui fascinait les bêtes, il finira par mener le radicalisme faire sa prière sur l'Acropole. Quels accents le monde entendra ce jour-là 1 Et que ce sera beau de voir toute une Béotie descendre vers l'Attique pour faire ses dévotions au sanctuaire d'Athenâ.

et qui ira parallèlement à la campagne en faveur des églises. » Ce livre nous mène sur les hauts lieux où souffle l'Esprit. Les quitterons-nous un jour pour le Thabor où le Christ apparaît sans voiles ? Ne négligeons pas au moins d'y faire étape avec Barrés et d'explorer cette source première d'une pensée conductrice. Et consultons aussi, puisque l'auteur nous les indique comme des sources secondaires, les discours et articles où des modalités diverses de sa croyance provisoire se définissent et s'expliquent. C'est toujours une part de sa vie spirituelle qui se libère, où qu'il parle et quoi qu'il dise. Toute ligne tombée de sa plume enrichit de quelques arpèges nouveaux l'émouvante symphonie de ses grands livres. « Il n'y a pour moi que la pensée pure, a-t-il dit. Les âmes sont seules intéressantes. » Puisque son âme seule fait le sujet de La Colline inspirée, n'y cherchons ni l'anecdote ni les fabuleuses ou véridiques histoires. Cela ne compte pas aux yeux d'un métaphysicien poète. Tout scénario n'est pour lui que le support de sa méditation, l'occasion d'un coup d'aile, l'embarcadère de sa pensée vers l'idée pure. Les choses lui sont comme un subtil opium qu'une étincelle de sa flamme intérieure allume pour en faire jaillir la fumée des grands rêves. Ne considérons que ces rêves. Ils sont la vraie substance de l'œuvre.

Et voilà ce qu'on a peut-être oublié chez nous quand on a fait grief à Barrés du thème aride qu'il

avait choisi pour La Colline inspirée. Ce créateur de proses aériennes n'appartient-il pas à la royale lignée des lyriques et ne doit-il pas être jugé selon leur code ? Nous ne demandons pas compte au poète de son point de départ et nous ne le jugeons pas sur ce qui donna l'éveil à son délire sacré. Le plus infime sujet, si Virgile le choisit, se fleurit dé poésie et se trempe de larmes, et le plus simple geste, si d'aventure Hugo le contemple et le dessine, peut, comme celui du semeur, s'élargir jusqu'aux étoiles. Dirons-nous que La Colline inspirée est un livre avorté parce que sa donnée est frêle ? S'il n'était que la peu divertissante histoire des Baillardet de leur naufrage dans la magie, nous avouerions volontiers que la matière en serait d'une indigence notoire. Mais s'il est Barres lui-même ? Tout change alors. Et le poète, en entrant dans son livre, le met à sa taille.

La Colline inspirée n'est pas un livre d'histoire : c'est un poème, et, comme tout poème, s'égale à lame de celui qui tient la lyre. Quel sujet plus mince que celui de Jocelyn ? Cherchons-nous querelle à Pindare pour les héros obscurs qu'il a chantés ? Et mesurons-nous la valeur d'une Olympique à l'importance d'Asopichos ? Une pierre vile peut s'allumer des plus beaux feux quand un rayon de soleil l'atteint. Une cigarière napolitaine peut entrer dans la légende des siècles, si Lamartine passe dans sa vie et met dans l'aventure son âme de feu. Que l'histoire des Baillard ne soit pas en elle-même d'un victorieux attrait, j'y consens, et je vois même parfaitement qu'une pareille

Irame, aux mains d'un gendelettre essoufflé comme M. de Régnier, ne donnerait qu'un pur néant; mais cette rude argile peut tressaillir et s'animer sous les doigts d'un poète, au sens originel du mot, j'entends d'un créateur. La noix est dure à casser, — qui le nie ? — Mais je dis qu'une médullaire substance est sous l'écorce et qu'elle nous indemnise de notre effort.

L'âme du livre, outre ces merveilleuses flambées de lyrisme qui éclatent à chaque détour du récit, c'est encore ce formidable débat, d'un intérêt éternel, entre les puissances d'instinct et les disciplines régulatrices. C'est l'histoire de la grande et perpétuelle rébellion de l'individu contre le groupe, du sentiment contre la raison. Ce livre est le tableau d'une révolte et d'une déchéance. La banale aventure des Baillard s'élargit, elle aussi, jusqu'aux étoiles, par l'étendue de son sens et la richesse de son symbolisme. A travers trois individualités médiocres, nous atteignons toute une faune humaine. Le spectacle n'est pas beau? Pense-t-on nous l'apprendre ? Et quand avons-nous dit que le cœur de l'homme fût une chose belle à contempler ? Qui veut le peindre véritable en son fond remue toujours beaucoup de limon.

La laideur et la difformité sont objet d'art au même titre que la beauté, sous l'expresse et seule condition qu'on ne transpose pas les valeurs et qu'on ne change pas la qualité des choses, comme le firent les romantiques qui conféraient toute noblesse aux bandits et toute grâce aux courtisanes.

Il n'est point de serpent ni de monstre odieux Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.

Ainsi parlait Boileau. On convient encore de ces principes quand on se limite au domaine profane ; mais plusieurs perdent leur sang-froid si l'on tente d'appliquer cette esthétique à l'ordre religieux. Tels qui ne songent point à discuter la règle classique quand il s'agit de peindre un Néron, « monstre laïque », si j'ose dire, deviennent ombrageux et posent la question préalable si Barrés veut représenter, dans la personne d'un Baillard, le « monstre mystique ». On passe l'éponge sur Britannicus, on censure âprement La Colline inspirée. On reprend à son compte le verdict de l'Académie déclarant à Corneille au lendemain du Cid : « Le sujet ne vaut rien. Il n'en fallait point faire de poème dramatique. » L'un des nôtres écrivit, en effet : « Pourquoi exhumer le scandale de trois pauvres prêtres détraqués ? »

L'interdit est grave, et par-dessus la tête de Barrés, il atteint jusqu'à la Bible et jusqu'à l'Église elle-même. L'Église ne nous conte-t-elle pas l'histoire de la rébellion sacrilège de Lucifer et ne nous peint-elle pas, par la plume de ses docteurs, la déchéance tragique qui précipita de leur gloire les chœurs angéliques, troublés d'un songe orgueilleux, et vraiment « détraqués » eux aussi ? L'Écriture ne nous apprend-elle pas qu'un prêtre, l'un des premiers, un apôtre, Judas, devenu prévaricateur, se pendit à la branche d'un arbre P Hésite-t-elle même à nous représenter son cadavre balancé entre ciel et terre, les entrailles

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pendantes ? Et la primitive Église, fidèle à la pédagogie biblique, qui volontiers contait Dathan et Abiron, n'est-elle pas, quand elle écrit son histoire, aussi généreuse en détails sur les Nestorius, les Montan, les Arius, que sur les Basile, les Ambroise et les Chrysostôme ? Elle sait qu'il faut ces deux faces au tableau pour notre entière instruction ; et c'est de quoi Mgr Baunard s'est souvenu quand il a composé son beau dyptique, La foi et ses victoires — Le doute et ses victimes.

Barrés inaugure son cycle mystique en écrivant l'histoire d'une révolte et de ses victimes. Il était maître de son choix. Au lieu « d'une figure ravagée d'hérésiarque », on eût voulu, dit Paul Renaudiu, « une figure de saint bien authentique1 ». Patientons ! Barrés qui peut tout ce qu'il veut, et qui veut de grandes choses, nous a suffisamment avertis, par de splendides pages sur Jeanne d'Arc, qu'il n'aurait aucune peine, quand il serait l'heure, à remplir toute l'attente de M. Renaudin. Avons-nous pris garde, au surplus, que le grand écrivain n'avait peutêtre pas attendu nos souhaits pour former ce noble rêve d'étudier l'âme des saints? Il écrivait naguère dans Le Gaulois : « J'ai pensé qu'en reproduisant les expériences d'un étranger qui veut se soumettre aux influences de Tolède, je donnerais un chemin royal à chacun de nous pour pénétrer dans la connaissance du génie espagnol. Et il y aurait d'ailleurs mieux à faire : il y aurait à écrire une fois de plus la vie de sainte

t. La Démocratie, i4 février 191 3.

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Thérèse... Une vie de sainte Thérèse, une vie de saint Jean de la Croix, beaux rêves ajournés1! » Le rêve n'est pas congédié ; il est seulement ajourné !

Victorieux sur la question préalable, le sujet de La Colline inspirée ne succombe-t-il pas à l'examen que nous en devons faire dans sa réalisation? Barrés a-t-il mis à traiter cette épineuse matière la pudeur et la délicatesse chrétienne qui, d'un spectacle disgracieux, font un profitable enseignement? Sur la mutinerie sacerdotale dont il retrace les péripéties, sent-on peser la réprobation de sa conscience ? Ne nous donne-t-il pas ce qui fut sédition, pour opposition légitime, la maladie pour la santé, le mauvais prêtre pour l'élu du Seigneur, le membre corrompu pour le sel de la terre ? L'Église contre qui s'insurgent trois de ses fils apparaît-elle dans ce livre avec une dignité conforme à son histoire, conforme à son institution divine ? Nous nous heurtons ici à deux objections contradictoires, dont il faut bien admettre au moins qu'elles s'annulent.

Il en est qui ont dit : Baillard est un fou ! De quel intérêt peut nous être sa déraison ? — Les pathologies ne sont pas objet d'art ! — Et d'autres ont gémi : Pourquoi sur le grave horizon lorrain profiler de la sorte en beauté la silhouette héroïque de ce grand réfraclaire qui captive nos sympathies par la ferveur de son mysticisme et l'énergie de sa défense! — Folie et grandeur ! serions-nous là devant la terrible antinomie de Pascal? Peut-être. Ce Baillard n'est qu'un

i. Le Gaulois, i3 août ic)i3.

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Janus à deux faces comme nous tous : ange et bête, comme le commun des mortels. Seulement il advient que chez lui l'équilibre se rompt au bénéfice de l'automate !

Je ne songe pas un instant à revendiquer la folie comme matière d'art. La folie met un abîme entre l'homme sain et l'aliéné, et l'étude qu'on en peut faire, sans correspondance dans une âme normale, n'est qu'une étude médicale, et n'appartient pas à la psychologie humaine. Le fou est une créature que sa caractéristique humaine a quittée. 11 est perdu pour l'artiste, car l'homme se cherche el doit se trouver dans l'œuvre d'art. Mais Léopold Baillard est-il un fou? Les plus aigres censures qu'on ait faites à Barrés tendent justement à anéantir ce grief. Il parut même généralement que Léopold gardait au plus fort de sa crise beaucoup plus de sagesse profonde que n'en comportaient ses extravagances intermittentes. Ne serait-ce pas alors que, dans cette âme complexe, il y a, comme dans mille âmes humaines, des côtés de grandeur et de misère, qui coexistent et se heurtent avec des avantages alternés?

Chez ce rude Lorrain en qui persiste aux pires instants une sorte de génie organisateur et dont l'âme, en plein vertige mystique, a des éclairs d'intelgence pratique, nous apercevons des coins de manie qui dégradent son humanité, sans l'abolir. Il est comme un beau vase qu'une fissure déshonore mais dont le profil reste pur sur l'horizon. En un point seulement de cette âme il y a comme une place gan-

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grenée sur laquelle il suffit d'appuyer pour que s'effondre à l'instant tout un bel édifice de vie religieuse.

Nous sommes ainsi faits que sans l'appui d'une armature permanente, qui nous maintient et nous défend, notre moi spirituel glisse à la dissolution. L'Eglise fut instituée pour servir d'étai à notre débilité native, pour être une digue à nos houles intérieures. En Léopold, l'orgueil a rompu cette digue. Il sombre dans l'incohérence partielle. Il tombe aux mains d'une puissance occulte qui le fascine et Y aliène. Mais qu'il cesse de spéculer sur la Mystique, aussitôt l'auréole sacerdotale reparaît à son front. Tant que sa chimère ne repasse pas dans le champ de ses perspectives, Léopold est vraiment, comme le lui dit l'oblat l, un prêtre, un théologien, un savant écrivain. Son regard ne se brouille, sa tête ne s'affole, que s'il est remis devant son obsession. Mais il n'est pas pour autant rejeté de l'humanité!

Nous voyons ainsi dans l'Histoire de beaux cerveaux humains, Auguste Comte ou Saint-Simon, qu'une lésion partielle découronna sans que fût ruiné leur génie. De grandes œuvres littéraires se sont de tous temps fondées sur l'étude d'une de ces toquades risibles qui amoindrissent l'homme sans le dénaturer # Alceste, Hamlet, Othello, Mme Bovary, Harpagon... sont des anormaux que leur étrange manie ne suffit pas à retrancher de l'espèce humaine.

Léopold aussi reste nôtre. Il n'est fou que dans la

i. La Colline inspirée, p. 387.

mesure où le sont la plupart des hérésiarques. Ses passagères divagations ne l'empêchent pas d'être un cas humain et d'appartenir à l'artiste.

Mais, dans le portrait qu'il en a tracé, Barrés ne lui a-t-il pas donné plus de noblesse et de séduction qu'il n'était décent ?N'a-t-il pas fait cet hérétique plus grand que ne l'est dans l'histoire le commun des hérétiques, plus qu'il n'était supportable à des sensibilités catholiques? On l'a dit. Et je reconnais que Léopold n'est pas sans grandeur. Seulement, voyons bien que celte concession, loin d'atteindre Barrés, au contraire le tire à nous. Son héros ne tient, en effet, sa grandeur que des énergies chrétiennes qui subsistent en lui» que des habitudes intellectuelles et morales, des gestes même, qu'il a gardés du vrai sacerdoce. Il est grand de la survivance en lui du catholicisme. Il n'est ridicule et vil que du moment où, quittant l'orthodoxie, il fait des gestes vides de sens et prononce des paroles qui n'ont plus d'âme. La dérision qu'il encourt est le châtiment de sa dissidence. La séduction qu'il garde, c'est le parfum du vase vide dont parlait Renan. Ce vase embaume encore d'avoir été l'habitacle du divin !

Et Barrés, par une délicatesse dont il faut le remercier, n'a pas même négligé de juger catholiquement, si je puis dire, les attitudes diverses de ses héros. Il honore les Baillard, oui, mais en tant que gardiens de la Colline sainte où lui-même a ses racines profondes ; il les chérit, mais comme amants de ce même paysage spirituel « qui le soulève sur deux ailes de prière et de poésie » ; il les aime comme prêtres et restaurateurs

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d'un culte local où ses ancêtres mirent les plus hautes portions de leur âme. « Comment ne pas aimer, ditil, des personnages qui entreprirent de rétablir une magistrature spirituelle et de raviver le surnaturel sur les cimes de leur pays. » Il les aime, osons le dire, comme prêtres de l'Eglise romaine, comme zélateurs d'un culte traditionnel ; mais il les abandonne et les flétrit dès que, devenus schismatiques et révoltés, ils ne participent plus à la communion des saints.

Aucun terme ne lui semble trop rude pour marquer sa réprobation touchant leur conduite anarchique. Il ne recule pas devant des mots extrêmes et infamants. Il parle de délire, de folie, d'insanité. « Quel étrange et déconcertant spectacle, dit-il, ce prophète qui mange une soupe et une salade, en racontant tout à son aise à deux vieilles femmes de campagne les extrêmes folies de l'imagination humaine. » Sans doute, il n'est pas absolument froid devant cette folie qui émeut en lui le barbare primitif, le celte rêveur que des siècles de culture chrétienne ont assagi et discipliné, mais non pas étouffé. « Toute cette insanité, dit-il, ne laisse pas de parler à certaines parties de notre imagination. »

Mais il bénit l'Eglise de comprimer toutes ces folles poussées de l'instinct, qui sont en nous le cri de l'animalité ; il la bénit de régler et de diriger l'obscure germination de nos désirs et de nos songes et de les plier au joug de la raison. Si nous secouons sa tutelle nous rétrogradons vers le désordre : « La tare de Vintras c'est d'être redescendu vers le chaos... Adam

aux pieds du Créateur, c'est le triomphe de la lumière et de l'ordre. » Et quand les Baillard tentent d'échapper à cette loi de subordination bienfaisante qui mène au triomphe de la lumière, il les livre au mépris et les marque d'infamie : « 0 sagesse de l'Eglise, s'écrie-t-il, qui rejette les Léopold et veut les écraser... Les Baillard ne sentaient ni la nécessité ni la beauté de la discipline. Léopold subit un dur traitement, mais qu'il fallait qu'on lui appliquât pour protéger un plus vaste ensemble. » Pouvait-il prendre position plus nette et mieux séparer sa cause de celle des schismatiques?

Pourquoi dès lors s'indigner comme on l'a fait des paroles malsonnantes que profère dans son délire le petit chœur des révoltés de Sion ? Ces hérétiques font leur métier d'hérétiques en disant des sottises. Et Barrés fait son métier de bon écrivain en transcrivant ces pauvretés. L'artiste regarde la vie et doit la reproduire, sous réserve de ne pas blesser la pudeur. Au xvne siècle, il y eut aussi, dans la chambre bleue d'Arthénice, quelques beaux esprits pointus qui firent un crime à Corneille des injures que répandait sur les chrétiens la Stratonice de Polyeucte. Ce pauvre grand Corneille dut condescendre à se défendre, à expliquer que c'était le paganisme et non pas lui qui s'exprimait par cette fille sans lettres. Ne renouvelons pas l'impair de Rambouillet !

Et nous étonnerons-nous, comme plusieurs, que Barrés n'ait pas parlé dans son livre « du Christ Sauveur des âmes » ? Je me demande si les auteurs de

ce reproche sont allés jusqu'au terme de La Colline inspirée, et si, rebutés par l'aridité des histoires vintrasiennes qui font le centre du livre, ils n'ont pas abandonné leur lecture avant d'être arrivés jusqu'à cette terre promise plus lumineuse où nous font entrer les derniers chapitres ? Ont-ils assisté à cette scène d'une émouvante et surnaturelle beauté où l'on voit l'oblat, portant le corps du Christ, le donner en viatique à Léopold réconcilié, où l'on voit l'auteur lui-même, dominé par la magie d'un tel spectacle, entrer pour ainsi dire dans le drame, confesser inconsciemment la vérité, et parler du « divin Sauveur » avec la même candeur d'émotion et de foi qu'une petite paysanne lorraine ?

Absent de La Colline inspirée, le « Sauveur des âmes n ? Mais Le voici qui s'introduit au dernier acte de la tragédie et qui fait pénétrer avec Lui comme un reflet du ciel — une aurore peut-être ? — sur les dernières pages du livre ! « Bientôt, lisons-nous, tout le village fut rassemblé devant la porte. Avant de laisser entrer ce monde, l'oblat pénétra chez Léopold, et quand il n'y avait encore dans la chambre qu'eux deux, pauvres prêtres, et le divin Sauveur, il s'agenouilla et fit dans son âme cette prière : Ne permettez pas que je commette un indigne abus de votre Sacrement ! Ne permettez pas que la dernière communion de ce malheureux soit un sacrilège ! Si vous le voulez, vous pouvez le purifier! Venez, Seigneur Jésus, voilà que votre ami est malade1. » Ces lignes ne rendent-elles

i . La Colline inspirée, p. 4o5.

pas un son chrétien? Et j'admets, si l'on veut, que cette tonalité chrétienne puisse être obtenue parfois, dans quelque mesure, par une sorte de virtuosité de l'artiste qui s'adapte aux divers modes de sentir et s'en imprègne, qui se fait une âme de chrétien provisoire pour parler de nos mystères, comme Chénier s'est fait une âme grecque et païenne pour chanter la mythologie polythéiste. Mais est-il croyable que la complète perfection du ton soit accordée à qui ne sent rien devant la surnaturelle grandeur de l'Eglise et du Christ ? Une prouesse d'art ne conduit pas à la secrète émotion qui tremble ici dans les lignes de Barrés !

Je ne tais si je m'abuse, mais j'aime à voir dans cette façon directe et personnelle d'introduire et de nommer « Notre Sauveur », comme la démarche d'un homme qui défère à la supplication de Pascal, qui courbe l'automate et qui « prend de l'eau bénite ». Savons-nous si ces deux petits mots ne furent pas dits à dessein par l'auteur pour s'assouplir aux gestes et formules delà communauté chrétienne, dans la conviction secrète qu'ils ont un talisman et qu'ils inclinent l'âme à croire, le cœur à s'ouvrir ?

Voici que nous touchons au nœud du problème. Barrés courbe le front devant l'Église, il en admire la magnifique structure, la puissance organique, hiérarchique, disciplinaire. Il voit en elle — nul ne le conteste, — une incomparable force de progrès social et de salut temporel. Mais la tient-il pour indispensable au salut spirituel de l'humanité ? Ne la consi-

dère-t-il pas seulement comme un bel édifice moral dans lequel il est avantageux d'entrer pour protéger sa vie intérieure, mais dont on peut se passer néanmoins pour peu qu'on appartienne à une certaine élite humaine ? La reconnaît-il, en un mot, pour une institution transcendante, hors de laquelle, quiconque veut garder une vie religieuse, infailliblement s'évague en rêveries insanes, se dissout intérieurement et sombre dans la démence ?

Il semble bien que, dans les limites de son étude et de son observation, l'Église joue -exactement ce rôle d'organisme transcendant, de régulateur (indispensable, hors de quoi notre personnalité se désagrège, notre pensée religieuse extravague. Pour le petit monde qui vit et se meut dans La Colline inspirée, petit groupe humain que l'on peut considérer comme l'univers en réduction, l'Église n'est pas seulement l'institution utile qui garde l'homme, le grandit et l'éduque, elle est proprement l'institution nécessaire sans laquelle il n'est point de salut ni individuel, ni collectif, ni social. L'homme qui secoue son joug verse à la magie, tombe au rang des ^sorciers de village, 'retrouve une mentalité de nègre fétichiste, de derviche et de quaker. Celui qui l'accepte, au contraire, et lui soumet son être, même s'il est médiocre, ou de peu de génie comme le P. Aubry, reçoit de cette Église dont il est membre une sève divine qui défend et tonifie sa personnalité, qui communique à son action une fécondité surhumaine. « Derrière ce pauvre isolé de Saxon, dit Barrés parlant de l'oblat,

il y a la puissance de son ordre, il y a toutes les réserves de l'Église, dont les files profondes s'étendent à perte de vue jusqu'au Vatican. Je suis Romain. En ces trois mots tiennent sa force, son droit et l'éternelle poésie d'une sentinelle avancée de Rome. C'est un légionnaire au milieu des Celtes. » Otée l'Eglise, ce n'est donc pas seulement l'insanité et la déraison qui surviennent, telles que nous les voyons fleurir en Léopold ou en Vintras, c'est la débauche et le désordre des mœurs. Arrachée à l'Église, Sœur Thérèse roule au ruisseau, et dans le village, autour des Baillard, tout un petit peuple entre en folie bachique !

L'Église « assainit », comme disait un jour Barrés à la tribune du Parlement. Et c'était là toute une apologie ; car cette fonction purificatrice qu'il prêtait à l'Église n'était pas par lui circonscrite dans le temps ou dans l'espace. Il la souhaitait dès lors, et la souhaite encore, éternelle et universelle.

Ne lui prêtons donc plus de chétives et courtes intentions d'esthète quand il combat pour nos églises et nos calvaires. Il ne les défend pas comme de simples reliques, comme on défendrait de rares bijoux d'étagère ou de musée, mais comme des lieux de culte vivants, comme des sources de vie spirituelle. v< Oh ! l'humiliation de n'être que des reliques quand on se sent vivant », disait hier avec tant de raison MgrLavallée. Barrés n'inflige pas à nos églises cette dure humiliation. Elles sont pour lui vivantes, toutes bruissantes encore des voix du passé et de celles du présent, toutes embaumées et comme divinisées par les prières

et les nobles pensées que les aïeux conçurent et déposèrent dans leurs murs.

Il ne veut pas, comme Sembat, que l'on garde les seules églises artistiques, il veut qu'on sauve encore les petites, les laides et les pauvres, parce qu'elles sont plus spirituelles que les autres, plus imprégnées de surnaturel, plus efficacement conservatrices et propagatrices de l'idéal divin. « Oui, disait-il tout récemment à la Chambre des députés, l'Église nous attire tous, elle attire le fidèle et celui-là même qui n'a plus la foi ou qui, du moins, ne se repose pas dans la tranquille possession de la certitude. L'un y trouve l'espérance et l'autre plus que le souvenir. » Qui ne sent ici que Barrés s'agrège parla pensée à ceux qui, pour le moins, ne se reposent pas dans la tranquille possession de la certitude rationaliste, etvoient dans l'Eglise autre chose qu'un souvenir, un refuge probable et prochain pour leur détresse intellectuelle.

« Vous n'en êtes pas touchés? demandait-il encore à ses collègues du Parlement. Ce beau clocher qui est l'expression la plus saisissante du divin de notre race, celte voûte assombrie où l'on prend le sentiment d'avoir vécu jadis et de devoir vivre éternellement, cette table de pierre où reposent les grands principes qui sont la vie morale de notre histoire, rien de tout cela ne vous persuade, rien ne vous retient de renverser cette maison qui, par sa porte ouverte, à toute heure, au milieu du village, crée une communication avec le divin et le mêle à la réalité quotidienne ? Et, comme autrefois l'humanité rejeta les dieux del'hellé-

nisme, vous croyez le moment venu pour que le Christ n'ait plus de temples, ni de fidèles. Si un tel calcul existe, ce calcul sera trompé et cette haine déçue; si quelqu'un se réjouit de pouvoir un jour, en passant près des églises rurales effondrées, insulter le cadavre d'un ennemi, il n'aura pas cette honteuse satisfaction. Le catholicisme ne serait pas écrasé ;sous des pierres qui s'écroulent, il s'en irait dans les granges et sur des autels improvisés. Et, je vous le prédis, une immense jeunesse l'y suivrait, indignée de notre brutalité et de notre ingratitude. Un opprobre éternel tomberait sur cette Assemblée si elle laissait s'écrouler les plus vieux monuments de notre vie spirituelle. J'ai la certitude [que les vieilles générations nous mépriseraient un jour, si elles dataient de notre passage l'écroulement des vieilles églises de France. » Il éclate en ces nobles paroles que l'Église, pour Barrés, tient en réserve le Viatique de l'humanité.

Sans son dogme auquel il adhère déjà par le désir, cette pauvre humanité serait comme un être acéphale ; elle retomberait de tout son poids à la misère [spirituelle des peuples qui n'ont pas connu le Christ et son message. S'attaquer aux églises ce n'est donc pas seulement pour lui commettre un crime de lèse-beauté, c'est commettre un crime de lèse-humanité et de lèsedivinité ; c'est faire un geste de barbarie, c'est proprementperpétrer un sacrilège, une injustice, c'est enlever à l'homme son pain et non seulement ses reliques ou ses bijoux, c'est travailler à sa régression vers la sauva-

gerie primitive, c'est expressément pécher, et dès lors, mériter le châtiment.

Les églises sont, pour Barrés, des trésors infiniment plus précieux encore que nos glorieux monuments d'histoire, témoins de nos triomphes militaires et propagateurs d'un idéal de grandeur humaine. Il méditait jadis avec ferveur, au temps déjà lointain des Déracinés, devant l'Arc de l'Étoile ou devant le Tombeau des Invalides, il demandait à ces munificents ouvrages de pierre des leçons d'énergie. A présent, les plus beaux monuments de l'art humain ne suffisent plus à nourrir son âme. Il a dépassé le stade des méditations profanes. lia renouvelé sa provision de pensées directrices depuis les temps du Voyage à Sparte, où pourtant déjà il avait éprouvé le besoin de confier « son cœur en dépôt » au sanctuaire secret d'une petite église catholique. Au .lendemain de ce Voyage, le cardinal Mathieu lui adressait un joli billet où s'exprimait un vœu qu'il trouvait audacieux dans ce tempslà, mais qu'il accepterait sans peine, aujourd'hui. <( J'aurais voulu encore, Jui disait le cardinal, que saint Paul fût un peu vengé des mépris de Renan pour son discours à l'Aréopage qui est d'un tour délicat et renferme une citation de xMénandre. Des milliers d'hommes se sont consolés en adorant Celui que prêchait Vajfreux petit Juif, et l'admiration de Minerve est un plaisir du dimanche, réservé à une élite qui, elle-même, ne peut s'en contenter : l'esthétique ne suffit pas à gouverner la vie. » En communiquant naguère à M. André Beaunier ce mot spirituel du car-

dinal lorrain, Barres ajoutait : « Le charmant billet, n'est-ce pas, mon cher Beaunier ? Il colore de christianisme mes réflexions un peu plus que je ne voudrais, mais il ne les dénature pas. » Il y a longtemps que l'esthétique ne suffit plus à gouverner la vie, de Barres, et si je colore de christianisme ses réflexions actuelles, j'ai conscience de respecter leur sens intime et de les dénaturer moins que jamais.

L'hommage qu'il rend aux églises, et derrière elles à l'Église, n'est pas un simple hommage d'artiste au passé chrétien de la France, à la pensée des morts qui s'est cristallisée dans la pierre, c'est l'hommage d'une tête pensante à l'Église-mère, tutrice et maîtresse, qui sauve l'humanité, l'arrache aux puissances de chair et la tire de l'animalité ; c'est l'hommage inconscient, — ai-je bien dit inconscient ? — à l'Eglise transcendante, à l'Église divine dont la vertu n'est pas adventice et ne réside pas seulement dans sa puissance d'organisation, dans sa hiérarchie, mais vient des profondeurs, de ses racines qui sont en Jésus- Christ.

De son propre mouvement Barres remonte à cette source divine, et, dans les derniers feuillets de La Colline inspirée où se trouve l'expression la plus récente de sa pensée, — car son livre est l'œuvre de huit années, — nous assistons à cette transfusion d'une sève toute divine dans l'âme de ceux qui représentent l'Eglise. C'est le pur esprit de Jésus qui passe dans l'âme du P. Aubry mourant. C'est par cet esprit de surnaturelle charité que s'opère le rapatriement de

Léopold, c'est par lui que l'Eglise reconquiert un de ses prêtres et qu'elle lui restitue du même coup sa dignité d'homme, accomplissant ainsi sa double mission de salut temporel et spirituel.

La réalité de cette communication des âmes est d'une éclatante évidence dans toute la belle finale où nous voyons mourir le P. Aubry. « Vous ne pouvez pas savoir, dit celui-ci au P. Cléach, les pensées qui assiègent le lit d'un mourant. Toute mon existence est présente devant moi... Ai-je su comprendre Léopold? Il y avait en lui quelque chose qui l'empêchait de trouver la paix. Mais dans notre paix à nous, n'y a-til pas une atonie de l'âme? Il a perverti un magnifique élan qui lui venait de Dieu. Avec tous j'ai ri et puis anathématisé.N'aurais-je pas dû l'aider à purifier cette inspiration qui s'agitait au fond de son cœur et dont il abusait d'une manière coupable? N'était-ce pas mon rôle de prêtre de reconnaître, au milieu de ses erreurs, le mouvement de Dieu ? Il s'appuyait sur la colline ; il l'aimait comme aucun de nous n'a fait ; il voulait y puiser sans mesure. Ce n'est pas le crime d'une âme vile. Nous ne devons pas le laisser à Satan, mon Père ; il faut le rendre au Christ qui m'en a donné la charge. Sauvez-moi en le sauvant. « Ah ! si nous les avions aimés, murmura le moribond »... Puis élevant au ciel son regard, ajoute Barrés, il pria tout haut avec simplicité : « Seigneur, dit-il, prenez ma vie, appelez-moi tout de suite devant vous, afin que j'obtienne de votre miséricorde une bonne mort pour Léopold Baillard ». « Le vœu du Père Aubry, conclut

l'auteur, fut exaucé, il mourut dans la nuit. Le Père Gléach se sentit soulevé par une espérance et une confiance invincibles. La conversion de Léopold était une tentative qui dépassait les moyens humains; le pacte qui liait ce malheureux à Satan ne pouvait être rompu que par le pacte supérieur d'une âme sainte avec Dieu : le miracle s'était produit. Dieu avait accepté le sacrifice du Père Aubry. » Toute cette scène resplendit d'une lumière plus qu'humaine. En vérité, l'Esprit de Dieu n'est-il pas là ?

Je sais bien qu'après toutes ces beautés émouvantes, après tous ces hommages rendus à l'Eglise tutélaire, nous nous heurtons à ce texte fameux que je n'entends pas éluder et qu'il faut bien considérer puisqu'il semble annuler, au premier regard, tous les beaux hymnes de foi sur lesquels, en passant, nous avons tressailli.

Barrés, nous le savons, introduit, sur la fin de son livre, et pour le couronner, un grand dialogue lyrique où parlent tour à tour la Chapelle et la Prairie, la Chapelle de Sion, emblème de l'Eglise régulatrice, et la Prairie voisine symbole des instincts confus, des obscures et formidables puissances de sentiment qui bouillonnent au fond du cœur de l'homme. Au cours de ce glorieux morceau d'un si beau mouvement et d'une si incomparable magnificence verbale, il advient que tout à coup la Chapelle prononce ce mot sibyllin auquel on voulut faire un sort : « Je prolonge la prairie même quand elle me nie. J'ai été construite à

3o AMES D'AUJOURD'HUI

force d'y avoir été rêvée1. » Qu'y a-t-il donc au fond de cette formule énigmatique? L'Eglise, notre Eglise, ne serait-elle, dans la pensée de l'écrivain, que la suprême fleur du rêve humain, que l'aboutissant fragile d'un grand désir séculaire, magnifique château en Espagne que l'humanité fit surgir de ses songes et qu'elle bâtit sur des nuées pour y abriter ses illusions ? S'il était vrai que le mot eût ce sens désolant, qu'en faudrait-il conclure? Que les beaux élans pieux, que le grand hymne à l'Eglise divine qui chante à travers toutes les pages de La Colline inspirée, que tout cela est artifice et clause de style?

Ce serait bien mal connaître Barres, et ne rien démêler au secret de son âme orageuse, que de croire sa philosophie religieuse emprisonnée dans la rigidité d'une formule unique. Pense-ton qu'il était sans intention quand il mit comme épigraphe à son livre ce mot troublant de saint Augustin : « Nul ne connaît l'âme d'un homme hormis cet homme luimême. Encore est-il que mille choses de son intérieur échappent à son propre regard et lui demeurent cachées. »? N'était-ce pas nous avertir que mille courants divers et contradictoires s'entremêlent en son cœur et traversent aussi son œuvre, où le sang de son cœur a coulé ?

Tant que Barrés n'aura pas reçu la pure et définitive lumière2, il sentira passer sur son âme des ondes

i . La Colline inspirée, p. 3gg.

a. C'est assez dire que nous ne tenons pas encore Barres pour catholique, au sens plein du mot. M. Laurec, dans un excellent article de La Semaine littéraire, 9 juin 191a, sous le titre « La conversion de

MAURICE BARRÉS 3l

successives de scepticisme et de foi sans que luimême souvent puisse discerner lesquelles émanent du

Barrés », a nettement marqué la vraie position du grand écrivain. A propos d'informations superficielles parues dans Le Gil Blas et Le Sièckj il écrit :

a Si nous observons avec une affectueuse sollicitude l'évolution de M. Maurice Barrés, nos adversaires, eux aussi, l'épient avec une inquiète vigilance. Et tandis que nous ne discernons dans les derniers actes de l'illustre écrivain rien qui nous autorise à conclure à son adhésion définitive au dogme, ils n'hésitent pas à être plus affirmalifs et à faire part à leurs lecteurs de sa a conversion ». « Il paraît, écrit M. André Maurel, dans le Gil Blas du 3o mai, que Maurice Barrés se convertit. Ce n'est pas qu'il change de religion. Il vient simplement d'être touché de .la foi. » Et M. Paul Brulat, dans YEvénement du ier juin : « M. Barrés, de l'Académie française, vient, nous assure-ton, » d'être touché de la foi, c'est-à-dire qu'à dater de ce jour il devient » catholique pratiquant, va se confesser et communier efne manquera » jamais la messe le dimanche. » Leur crainte serait-elle plus clairvoyante que notre espoir et se fonde-t-elle sur des indices qui nous échappent ? Je ne sais, mais il est permis d'en douter, car une similitude d'expression, qui n'est évidemment pas fortuite, révèle que M. Brulat n'a pas d'autre source que M. Maurel, et celui-ci, probablement, ne se réfère qu'aux -cinq ou six lettres adressées par le lieutenant Léon Bernardin au directeur de Y Action, du Siècle et de Pans- Midi au sujet de la « conversion de Barrés». Or, ces lettres sont aussi vides que malveillantes, et clans ce ramassis de potins on ne démêle rien de probant... Quoi qu'il en soit, il est très intéressant d'entendre ces critiques incroyants proclamer que le catholicisme est, pour ainsi dire, dans la ligne de l'évolution normale de Barrés : «Il y a longtemps, » écrit M. Maurel, que Barrés pensait dévotement; je veux dire que » son esprit avait fait depuis longtemps le chemin qui conduit là. » Et M. Brulat : « L'évolution intellectuelle qu'il a suivie devait logiquement le « conduire là, on l'y voyait venir. » Ces messieurs, qui parlent avec tant d'assurance de la conversion, en ignorent, sans doute, la complexité et que la seule logique ne conduit pas jusqu'à la foi. Entre la conviction rationnelle de la crédibilité du dogme et l'acte de foi, il y a un hiatus que la grâce seule peut faire franchir. Aussi, nous, catholiques, sommes-nous plus circonspects dans les questions de cette nature. La conversion de Barrés ne nous étonnerait pas plus qu'elle ne semble les étonner. Mais, pour la proclamer, nous attendons des preuves plus péremptoires, en priant Dieu de hâter son heure, car sans son intervention, l'acte de foi ne peut jaillir, même d'une intelligence convaincue. »

3a âmes d'aujourd'hui

plus intime de son être. Il en est à cette étape critique sur les chemins de la croyance, où l'âme divisée contre elle-même oscille entre les directions contraires qui

Ces lignes furent écrites avant La Colline inspirée, mais la position de Barrés ne semble pas avoir essentiellement changé depuis lors. L'hiatus dont parle M. Laurec n'a pas disparu. Pourtant, comme je le dirai, son beau livre dernier est plus riche que tous les autres en a implications chrétiennes » pour me servir du joli mot de Dom Pastourel. Barrés n'avait jamais si nettement « admis sinon l'objet de la croyance, du moins la croyance elle-même », comme disait à peu près Emile Baumann dans le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université.

Et que dire de La grande pitié des Eglises de France, sinon que ce livre magnifique confirme nos observations les plus optimistes, s'il ne nous donne pas encore la satisfaction dernière? 11 semble parfois que Barrés va s'abandonner et nous livrer jusqu'à la portion réservée de son âme :

o Que me demande-t-on si je crois ? dit-il, je suis sûr que j'appartiens à la civilisation du Christ, et que c'est mon destin de la proclamer et de la défendre. Ici ma raison, mon être tout entier trouve son élément, son bien-être et son élévation. Dans une égliie, que m'importent les difficultés de mon esprit ! J'accueille le chant des chrétiens et m'y associe dans mon cœur. J'aime ces grands repos, cette quiétude où nous laissent, dans l'ombre des piliers, les longs exercices et les certitudes de la foi; j'aime ces fusées sonores qui jaillissent, ces élans subits des foules croyantes, et, sans plus ratiociner, je demeure en paix à mon banc, je porte mes yeux sur les fidèles, j'écoute ce que disent les prêtres, et je prends tout ce dont je puis faire profit, laissant le reste me baigner, me pénétrer s'il le peut... »

C'est à chaque page dans cette œuvre, l'une des plus belles de notre Littérature — il ne faut pas craindre de le dire — que l'on rencontre des morceaux pareils :

a Quel poète, écrit-il encore, n'admirera l'Eglise quand elle élève l'Hostie au-dessus du monde et que, tout d'abord, elle la donne à un enfant de 7 ans! C'est lui remettre une arme contre la bassesse, une flamme dont ceux qui la possèdent rendent témoignage qu'elle est leur trésor. Cette Hostie divine, je n'ai pas qualité pour en faire le commentaire, mais je vois à travers les siècles, toutes les hosties de l'humanité, toutes les nobles Iphigénie, toutes celles, tous ceux qui se dévouent, toutes les victimes immolées»...

«J'ai vu la mort envahir les parties les plus périssables de l'édifice, mais, je le jure, son âme demeure. C'est bien ici le lieu où l'homme reçoit, se compose une conception de son être qui le force à s'élever

tour à tour la sollicitent. Quand il se donne à l'une il s'est déjà repris pour se donner à l'autre. Le vieil ensorcellement renanien agit encore sur lui et le criticisme kantien n'a pas cessé tout à fait de l'asservir et de corroder les fondements de sa pensée. Mais les vagues profondes 'de son âme inquiète, les grandes lames de fond qui l'agitent, sont, je persiste à le croire, des^vagues de foi chrétienne. Aussi souvent que, d'un effort de volonté, il échappe aux prestiges de l'exégèse rationaliste et qu'il se soumet aux influences de sa terre, il est à nous. Le voici sur les crêtes de Sion, à l'extrême pointe de cette colline sainte que balayent sans cesse les grands vents de Lorraine : « Une émotion nous soulève, notreénergie sedéploie toute, et sur

au-dessus de lui-même. Ici les générations héritent les leçons et les exemples d'une grande civilisation. Elles y trouvent des vertus, et puis l'énoncé de ce qui ne doit pas être mis en discussion. Ici, l'individu sent s'éveiller en soi des parties profondes auxquelles ailleurs rien ne parle si fort. Qu'un cantique s'élève à l'autel, un autre chant surgit dans nos cœurs... »

« Si vous voulez que je vous confesse toute ma pensée, je dois vous dire, Le Goule, que nos églises et nos cimetières ne peuvent être sauvegardés pleinement que dan3 la mesure où la vie religieuse se maintiendra au village. Le jour où les églises deviendraient des objets respectés à cause de leur passé, des monuments curieux, quelque chose comme des dolmens, des peulvans ou des cromlec'hs, bref de gros bibelots sur la colline, elles seraient perdues, et le reproche d'ingratitude ne suffirait pas à convaincre les générations de les maintenir. La solidité physique des sanctuaires, c'est d'être moralement féconds, et vos cimetières mériteront d'être conservés dans la mesure où les ombres des morts sauront encore parler aux vivants... Devant ces églises, cà et là demi-désertées, demi-écroulées, je me surprends à murmurer la grande vérité, le mot décisif : les églises de France ont besoin de saints. »

Gomment un écrivain qui trouvent de tels accents, et qui touche en passant à de telles vérités partielles, n'atteindrait-il pas un jour à la vérité totale?

âmes d'aujourd'hui. --2° série. 3

deux ailes de prière et de poésie s'élance à de grandes affirmations. » Il oublie là les vaines arguties de l'incrédulité, il démêle la notoire insuffisance des explications antichrétiennes que l'homme imagina successivement pour éclaircir le mystère du monde : « Des siècles ont passé sur le paysage moral que nous représente cette plaine, et l'on ne peut dire qu'une aulre conception de la vie, tant soit peu intéressante ait été entrevue. » Hors de l'Eglise et de ses grandes affirmations il n'y eut jamais que d'inconsistances et transitoires idéologies.

Aux heures de lassitude et de nostalgie, quand de sa promenade à travers les systèmes, Barrés revient le cœur et la tête vides, il regarde vers nous avec envie, il aspire au repos qu'il nous voit goûter dans l'humble et pacifiante adhésion au dogme, à ce dogme qui « nous soumet à un ordre, dit-il, nous dispense de chercher notre voie et nous introduit dans l'harmonie divine. » Et puis, après cela, quand ces heures grises ont passé et qu'une poussée de vie l'exalte, le vieil homme en lui a de soudains et redoutables sursauts. Ces reprises qui nous affligent n'auront de cesse, hélas ! que le jour où surviendra décidément l'acte de foi résolutif. Mais cet acte est d'un autre ordre. Il est le fait de la grâce et le fait de Dieu !

Jusqu'à ce qu'il se produise en Barres, résignonsnous à rencontrer sous sa plume de ces mots inquiétants et douteux qui empêchent ses plus beaux livres derendre un son parfaitement pur. « Je prolonge la prairie même quand elle me nie. J'ai été construite à force

d'y avoir été rêvée. » Ce mot nous trouble malgré tout. Je sais qu'il ne serait pas fort embarrassant d'en fournir une explication rassurante et de lui donner un sens qui le viderait de son venin. Il se pourrait après tout, que l'auteur ait voulu signifier que la chapelle sort de la prairie comme le monument de pierre sort des matériaux qui entrent dans ses murs et conditionnent son existence. Il faut encore un architecte pour imposer une forme à la matière éparse. Et de même un architecte divin resterait nécessaire pour organiser l'amorphe pâte humaine et lui souffler une âme. L'Eglise n'a pas grandi par génération spontanée. Pour que s'érigeât la Chapelle, il fallait que fût la Prairie. Pour que fût l'Eglise, il fallait que fussent des âmes à édifier.

Si nous en croyons des confidences amicales — et rien ne nous permet de les suspecter, — Barrés eut dessein de plier toutes les phrases de son livre à la pure orthodoxie, « Les familiers de Barrés, nous dit Lucien Corpechot dans Y Écho de Paris, savent à quelle stricte orthodoxie correspondent les dernières pages du volume. » On n'admettra pas facilement que l'écrivain se soit mépris sur des vérités fondamentales. A-t-on bien vu, d'ailleurs, que lui-même introduisit dans son texte un correctif qui en atténue singulièrement l'ambiguïté ? « L'Église est née de la Prairie, dit-il, et s'en nourrit perpétuellement — j iour nous en sauver. » C'est l'auteur qui détache ainsi cette finale réticente et lui donne une valeur de position délibérée. Lui avons-nous fait la grâce de le remarquer

autant qu'il l'a désiré ? La Chapelle nous arrache à la Prairie ; l'Église nous arrache à nos instincts. Elle nous tire de terre et nous rejette aux étoiles. D'un mot, Barrés lui a restitué son privilège divin. Ainsi, quand un vieux penchant de jeunesse l'incline à des formules fallacieuses qui fleurent encore le scepticisme renanien, tout d'un coup, d'un vif sursaut volontaire, l'écrivain rentre dans la ligne de vérité traditionnelle.

Je n'en déplore pas moins que sa phrase ait un fâcheux départ et qu'il faille un tel déploiement d'herméneutique pour lui retirer sa novicité naturelle. Ces légères défaillances de plume sont l'effet nécessaire d'une incomplète lumière surnaturelle. En dépit de ses efforts pour respecter la lettre du dogme, le catéchumène trébuche parfois dans une phraséologie doctrinale qui ne lui est pas familière.

J'ai dit tout à l'heure, et je n'en perds pas le souvenir, que La Colline inspirée nous montre l'Église reliée à Jésus comme à sa racine, et les Oblats de Sion, tout pénétrés de son esprit d'infinie charité. Je voudrais pouvoir ajouter que notre Barrés voit, en cet esprit du Christ, un Esprit divin. Mais je crains, hélas ! que ce Jésus, notre Dieu, ne soit encore à ses yeux, comme aux yeux de Renan, que le blond et séduisant prophète galiléen, le plus beau des enfants des hommes et le plus captivant des moralistes, mais un homme, pourtant dont le génie mystique créa l'Église sans lui conférer la divinité. Je voudrais que ma crainte fût vaine et que, pour Barrés, l'Église fût

autre chose qu'un grand rêve humain, qu'elle fût le rêve d'un Dieu. Sous les voûtes de la Chapelle ne flottent pas seulement les songes de générations mortes, mais réside en permanence l'âme et le corps de la Divinité, car le Verbe s'est fait chair. Voilà ce que le grand écrivain verra bientôt sans nuages, ce que nous pouvons prévoir qu'il dira splendidement dans les belles œuvres prochaines. La Colline inspirée est une aurore et un présage !

Ce livre est le premier anneau d'une chaîne mystique qui se développe en montant comme nous l'a montré La grande pitié des Églises de France. Il est digne d'ouvrir un cycle religieux. Ici, comme le dit avec une parfaite justesse M. Delfour, « la note spiritualiste s'affirme avec plus de force que jadis l ». Les pages de La Colline inspirée sont aussi frémissantes de vie que les plus belles d'autrefois, et par surcroît, « se colorant de christianisme », atteignent une profondeur que l'auteur n'avait jamais rencontrée ; car, ainsi que le lui écrivait Bourget, « la foi seule donne une interprétation ample et profonde aux choses de l'âme ». « A mesure qu'il avance en âge, il semble que ses rêves d'artistes se chargent de plus en plus de méditations religieuses. » Ainsi disait Barrés en parlant du Greco. Ne semble-t il pas que cette jolie note critique fut écrite expressément pour lui ?

i. L'Univers. 18 février iqi3.

Et cependant qu'une pensée de jour en jour plus haute jaillit de son âme, un art de plus en plus parfait, une forme de plus en plus opulente et pure 4

i. Une élégante nudité est la caractéristique véritable du style de Barrés, et cette pure nudité est chez lui le résultat d'un noble effort. « Devenir classique, disait-il aux funérailles de son ami Jean Moréas, c'est décidément détester toute surcharge ». Les ratures de Pascal et celles de La Fontaine nous sont connues ; il nous manquait de savoir que Barrés était de la lignée de ces grands laborieux. Son ami, le peintre Jacques Blanche, vient heureusement de nous ouvrir son cabinet de travail, et de nous initier, dans Le Gaulois, au secret de sa méthode. Voyons-le travailler :

« Le procédé de Barrés, dit-il, consiste en un travail extraordinaire de suppressions, d'intrépides coups de ciseaux donnés sans merci dans une étoffe très riche, souvent agrémentée des plus chatoyants ramages, laquelle il recoud après, sans souci de la courbe de ces belles arabesques, laissant parfois d'apparents vides où un œil exercé est seul capable de reconstituer l'intervalle. Résultat : cette saveur, ce style auquel nul épithète élogieuse ne convient tout à fait. C'est cette cadence, ce rythme étrange et claudicant, nouveau comme certaines mesures du troisième acte de Par si j al, par^quoi l'écrivain homme politique, — et en dépit de cette politique, — se voit suivi d'un cortège bigarré d'amis enthousiastes et d'ennemis domptés.

» Heureux les curieux de l'avenir, s'ils sont admis un jour à ouvrir les tiroirs et les cahiers de Maurice Barrés. Celui-ci ne laisse rien perdre ; tout est gardé, rangé ; les moindes gouttes que distille sa pensée sont recueillies par des mains fidèles et apprêtées pour en parfumer, au moment requis, telle page future. Cette écriture ramassée, qui soudain déclanche le ressort d'une métaphore imprévue, brise la phrase, l'arrête court ou la suspend, si différente d'un style correctement uniforme et coulant, elle est due à d'incessants sacrifices, et, sans doute, à l'ablation souvent répétée de belles phrases intermédiaires, utiles peut-être, mais non pas nécessaires ; aussi bien, les anneaux supprimés de la chaîne pour être mis à la réserve, laissentils au lecteur la liberté et la joie d'un effort, qui est la moitié de notre plaisir à lire les « auteurs difficiles ». Les auteurs difficiles! Barrés les aime, comme il aime les livres dits ennuyeux, parmi lesquels se classent quelques-uns des plus nobles qui soient. Il ne lui déplairait pas de passer pour ennuyeux, par crainte des amitiés trop nombreuses ou trop spontanées, mais surtout parce qu'il sait qu'il peut tout, sauf ne point passionner ».

MAURICE BARRÉS 3g

s'offre à lui pour la vêtir. L'art de Barrés nous met tous d'accord. Jamais pages plus triomphales n'étaient sorties de sa plume et de son cœur ; et jamais non plus pages d'une telle fluidité légère et chantante n'avaient caressé nos oreilles. Barres écrit une des plus belles proses qu'on ait écrites en ce siècle, une des plus solides et des plus chaudes, une des plus musicales et des plus colorées. Et par quel miracle de souplesse, cette prose, étant si dépouillée, est-elle pourtant traversée de cette vibration mystérieuse qui fait l'éternel étonnement du critique ? Puissance étrange du rythme qui, sans le secours de mots spéciaux, exprime tous les frissons d'une âme profonde ; sortilège du nombre qui délivre les richesses spiriluelles d'un Pascal avec les vocables de Bouvard ou de Pécuchet !

Aucun style n'est autant que celui de Barrés solidaire d'une âme. Il est une âme en mouvement. Une flamme palpite sous le revêtement plastique de sa phrase d'airain, en fait trembler les contours. Comment, dans la sobriété puissante des classiques, a-t-il emprisonné toutes les grandes fièvres romantiques ? Sa phrase est brûlante comme celle de Rousseau, limpide et nue comme celle de Racine. Ce n'est plus ici l'hiératique splendeur des marbres helléniques : un frémissement continuel parcourt toute cette beauté mouvante. Le marbre pentélique s'est animé ! Un rayonnement l'éclairé du dedans, une énergie intérieure le soulève. Tous les prestiges de la stylisation ne sont ici que l'efflorescence de la pensée vibrante.

hO AMES D'AUJOURD'HUI

Jamais personne chez nous n'avait atteint plus parfaitement à cette forme spirituelle, dégagée de la matière verbale.

Un infini de méditation s'enferme dans chacune de ces puissantes incises, dans chacun de ces raccourcis superbes, à la Pascal, qui surgissent à tout moment dans la paisible trame de sort style comme un éclair soudain dont, un instant, notre ciel s'illumine. Le plus humble détail, la plus médiocre circonstance suffît à son génie pour se donner l'essor et prendre son vol vers un illimité de rêve et de poésie d'où nous redescendons avec lui tout éblouis. « 0 puissance d'une âme d'artiste, disait-il de son cher peintre tolédan, Gréco survient et, d'une scène locale assez basse, il fait se lever d'infinies puissances de sentiments à l'espagnole. » A Barrés fut accordé de renouveler le prodige : qu'il s'empare d'une anecdote, il la « hausse à l'éternel ».

Un soir qu'il est venu sur la colline de Sion pour rêver une heure et converser avec ses morts, voici qu' « un bruit de crécelle monte du fond de Saxon ». « C'est la tournée traditionnelle des enfants qui remplacent les cloches envolées pour Rome, durant la Semaine Sainte. » Ce n'est rien ! Il suffît pourtant : son âme entre en un mouvement et, d'un magnifique coup d'aile, s'élève à l'infini : « Le 'génie dupasse vient m'assaillir avec des accents tout neufs. Il me conduit aux couches les plus profondes de l'histoire et jusqu'au temps de Rosmertha. Je me retrouve en société avec des milliers d'êtres qui passèrent ici. C'est

un océan, une épaisseur d'âmes qui m'entourent et me portent comme l'eau soutient le nageur. Me voici sur la prairie où l'on trouve la clef d'or, la clef des grandes rêveries... Le monde intérieur s'élance, reconnaît la nature et l'on voit paraître la surabondance cachée. Belle colline, tu fais sortir la pensée voilée, toute prête avec son pur désir pour le mariage du divin. Une fois encore, le site a produit son effet... C'est ici, sous l'excitation de l'Esprit des sommets, que l'orgueilleux Manfred, qui se flatte de n'avoir jamais courbé la tête, entre en lutte avec la nature elle-même et prétend violenter, lui mortel, les lois sou veraines de la vie ; c'est sur une prairie toute pareille que Prospéro, ce Faust et ce Manfred assagis par l'âge fuit le monde, se dérobe à la réalité, et ne la croit supportable que voilée des fumées de la haute magie Faust, Manfred, Prospéro ! éternelle race d'Hamlet qui sait qu'il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel qu'il n'en est rêvé dans notre philosophie, et qui s'en va chercher le secret de la vie dans les songeries de la solitude ! Je crois les avoir rencontrés dans les sentiers de la colline ; ils s'arrêtaient pour regarder les bonnes gens qui gagnent l'église du pèlerinage. S'ils les moquaient ou les enviaient, je ne sais. L'Esprit des hauts lieux les faisait vibrer avec l'infini et leur mettait au cœur l'orgueil de ne compter que sur soi-même pour résoudre l'énigme de l'univers. Les suivrai-je? Nous avons besoin d'harmonie, d'un poème qui se fasse croire et d'une étoile fixe au ciel. Ces héros sauront-ils gouverner notre sentiment du

divin, notre désir de perfection, le soutenir et le conduire à un but précis ? Seront-ils nos guides ? »

Ainsi la merveille d'un chant magnifiquement scandé, et tout ensemble mélodique et vaporeux dans sa ferveur étrange, s'élève d'un point de départ infime. C'est la marque du génie de Barrés que ces glorieuses élévations lyriques, que ces grandes nappes d'harmonie où s'allument des éclairs, où passent les reflets d'orage. Une inquiétude vibre et chante en chacune de ses phrases, car derrière l'objet visible qui l'émut, un infini mystérieux s'est ouvert à ses yeux visionnaires. « Les autres regardent ce que je regarde, pourrait-il dire comme Lamennais, mais ils ne voient pas ce que je vois. »

Arrivera-t-il un jour à la sérénité classique ? 11 est venu bien tard dans un monde bien vieux ! Et puis, notre Barres serait-il tout ce qu'il est, si sa phrase devenait parfaitement tranquille et rectiligne, si elle perdait son halo de vapeur et de poésie qui en tamise l'éclat, en amortit le clinquant, et, la rendant immatérielle, la fait si séduisante ! Goûtons notre plaisir et cessons de le gâter par de froides analyses !

Alfred CAPUS

M. Alfred Gapus est un de ces écrivains charmants qui perpétuent chez nous le sourire d'Athenâ. Les vifs et pimpants « Courriers de Paris » où chaque lundi, pour le Figaro, sa fantaisie brode sur l'actualité et jette au fil de l'heure l'ironie de ses propos ailés, sont comme écume légère dans le remous des événements de la semaine. Pareil au barbier son maître, il s'empresse à rire de tout pour n'être pas obligé d'en pleurer. Il en est pour qui toutes choses ont des larmes ; pour M. Gapus la nature entière s'égaie d'un sourire innombrable, comme dirait la comtesse de Noailles. Et pourtant je ne sais si parfois une secrète mélancolie ne pleure point en sourdine sous l'amusant caquet de son badinage !

Moraliste un peu blasé, il pense que rien ici-bas ne vaut un éclat de voix ni un geste de colère, et, souriant avec tranquillité sous le verre de son monocle, il regarde à ses pieds passer la comédie humaine. D'un ongle malicieux ilégratigne l'épiderme des sots, mais ne s'abaisse jamais jusqu'à faire le coup de poing, ou à brandir les lanières du satirique indigné. « Un écrivain de ton français, dit-il, n'aime pas à flageller le vice avec solennité. »

Le style qu'il aime et dont il joue, ce n'est point le style de guerre, ce bellatorius stilus dont parle Pline, style qui s'échauffe et se guindé aux allures hautaines, mais ce style capricieux et détendu, sans attaches marquées, qui, sous l'apparente négligence de ses formes, maintient sans défaillance la précision directe de son sens, et joint à la fermeté de sa rectitude surveillée tout le charme du lâché.

Si Capus dédaigne, comme du Lac, de montrer tout l'esprit qu'il a, c'est par élégance de grand seigneur qui jugerait une offense au bon goût de faire miroiter ses bagues ou de frapper sur sa bourse. Mais prenons garde à l'artifice de ses nonchalances calculées et n'ayons pas la légèreté de croire que sa plume, pour vacillante qu'elle paraisse, soit molle et sans mordant; elle est assez aiguisée pour fouiller à fond les âmes et dégonfler les vanités prétentieuses. Il y a dans les Mœurs du temps l des silences, des reprises, des réticences et des arrêts de plume plus meurtriers qu'un coup direct en pleine poitrine. « Je sais bien, dira-t-il, que les ministres ne sont pas exposés à mourir les armes à la main, du moins en temps de guerre. » La lame de ce Tourangeau indolent n'est pas une lame de parade, et sa pointe, qu'on dirait mouchetée, pique à l'improviste souvent vet va loin dans les chairs.

i . Comme Henri Lavedan, dont les « Courriers » de l'Illustration font chaque année un volume qui s'intitule Bon an mal an, M. Capus met à son tour en librairie ses « Courriers » du Figaro, sous le titre Les mœurs du temps. Deux volumes ont paru. C'est d'après ces recueils que nous esquissons ici le portrait moral de l'écrivain. Les Bon an mal an de Lavedan ont fait l'objet d'une longue étude dans notre première série d'Ames d'aujourd'hui.

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