‹ Âmes d'aujourd'huiChapitre 3 sur 20 · ALFRED CAPUS · texte numérisé non relu

ALFRED CAPUS

« M. Lintilhac, avoue-t-il gentiment, connaît parfaitement notre langue. Il a écrit des traités de littérature où l'on ne remarque que les fautes de français strictement nécessaires à des ouvrages sérieux. M. Lintilhac sent donc très bien l'extrême bouffonnerie de cette phrase... » Et il cite une phrase de M. Lintilhac lui-même, phrase cueillie dans un document électoral du législateur arverne. Gela s'appelle faire la guerre en dentelles ; mais on sait assez que cette guerre coûte du sang, quand elle est faite par des Français !

Ne faisons point, d'ailleurs, à M. Gapus, le tort de le tenir pour un folâtre boulevardier qui s'amuse à des fadaises. Il y avait jadis un chancelier dont on disait qu'il pensait profondément à rien ; de lui, peut-être, il faudrait dire, au contraire, qu'il pense légèrement à quelque chose de grave. Il met en formules badines des pensées parfois profondes, une philosophie qui serait élevée, si elle trouvait un jour son centre et son point fixe.

En M. Gapus une génération entière a, pour ainsi dire, son expression et sa fleur. Il est le signe vivant de cette ascension de toute époque vers des vérités anciennes que les meilleures têtes ont reconquises, et dont les autres ont retrouvé la nostalgie. Il reste à micôte, sur les pentes du Sinaï, mais la lumière des sommets a rejailli sur son front. La ligne de son évolution a suivi la même courbe que celle de nos grands convertis ; seulement, elle n'a point encore abouti au christianisme dogmatique. lien est à « la religion de la lyre », à la religion des vagues aspirations et

des émois passagers devant le mystère des choses. Quand il s'aventure sur les chemins de Damas, c'est pour flâner à chaque buisson. Le voici, pour l'instant, fixé dans une sorte de conservatisme bourgeois qu'une belle foi patriotique ennoblit, mais qui ne peut faire ainsi notre bonheur.

A ce stade de la pensée, Capus n'en est que plus parfaitement le type synthétique de sa génération ; il exprime une moyenne et traduit le progrès certain mais incomplet qui s'est fait autour de nous, dans la masse anonyme, d'hier à aujourd'hui. « Pour se rendre compte, dit-il, des différences qui existent entre deux générations de Français, celle qui arrive à sa maturité et celle qui débute sous nos yeux, il n'y a qu'à comparer un étudiant et un député moyens d'aujourd'hui... Le député a 45 ans, l'étudiant 25. Le sérieux, la sincérité, le naturel que celui-là n'a pas encore et n'aura probablement jamais, celui-ci les a déjà... Ces deux types ne sont séparés que par vingt ans de noire histoire. Ne dirait-on pas que ces vingt ans ont été mystérieusement employés par notre race à aller rechercher dans son passé les vertus anciennes et comme du renfort pour continuer la route ? » Ces vingt ans ont ramené dans son âme à lui plusieurs des vertus du passé. 11 n'a pas tout repris, mais le sauvetage est commencé. Et quand on tient la vérité française, il est rare qu'on n'arrive pas à la vérité chrétienne.

Satisfaits déjà qu'il ait fourni une si belle étape, suivons-le dans sa marche ascendante. Parti, voilà

ALFRED CAPUS If]

trente ans, en pleine ivresse de pensée libre, à l'heure où les plus fortes têtes de ce pays chaviraient sous une rafale de cosmopolitisme et d'incrédulité, il dessina, comme son amiDonnay, « un petit crochet vers l'anarchie sentimentale ». Dans ses « Chroniques » du Clairon et dans celles qu'il écrivit pour l'éphémère petite feuille d'Octave Mirbeau, les Grimaces, nous le voyons donner de toute sa jeune fougue agressive, contre les barrières morales, sociales, religieuses, qui limitent l'individu dans son essor. Il sourit aux petits arrivistes féroces, qui poursuivent âprement leur destin particulier, sans souci des existences et des droits qu'ils saccagent sur leur chemin. Il lui échappa totalement que prendre en pitié la panthère c'est faire tort aux moutons, comme disait Saâdi.

Mais la crise de folie anarchique ne dure guère à l'ordinaire dans les âmes douées d'équilibre et soumises à la discipline des lettres classiques. En regardant la vie, en réfléchissant aux conditions du pacte social, Capus vit bien vite que la civilisation et le bonheur même exigent l'acceptation d'une règle, d'un ordre, d'une contrainte morale, qui constituent comme une ascèse laïque du bon citoyen. Il s'évada du romantisme, de ce romantisme tour à tour frénétique ou alangui qui, dans une continuelle clameur, exalte la passion, glorifie les irréguliers, chante les courtisanes et les bandits, comme si l'épanouissement de ces réfractaires ne supposait pasdes vies innocentes broyées tout à l'entour. Il aperçut que « la sensibilité, si on ne la domine, — c'est lui qui parle, — aboutit facilement

au carnage. » Il se rangea, sans faire de bruit, sous le statut social, et reçut immédiatement la récompense de son habile sagesse.

Le Gaulois lui ouvrit ses portes, puis le Figaro ; et comme si, par une sorte de justice immanente, un progrès vers l'ordre et vers le vrai s'achevait toujours en plus de beauté, Gapus, délaissant l'invective un peu verte, dont il usait encore volontiers, pour une ironie plus légère, bienséante et tempérée, conquit alors le parfait usage de cette forme allègre et souple, par quoi ce roi du boulevard devint un des princes de la littérature. Dans la pure nudité d'un style fin comme l'ambre, il jeta désormais des idées simples et justes... chaque fois du moins qu'il se renferma dans son ordre, qui est l'ordre naturel !

Car, je l'ai dit et ne l'oublie point, M. Gapus n'a qu'une pensée conservatrice, non pas une pensée chrélienne. Son horreur du fanatisme jacobin n'est qu'une horreur de la barbarie, du geste brutal, de l'attitude tapageuse. Il est « réactionnaire », et serait fâché qu'on l'ignorât. Mais, pour lui, « être réactionnaire c'est mépriser tout ce qui est criard ». Il a senti s'évanouir sa tendresse première pour notre République oppressive, parce qu'elle a « perdu les grâces de l'adolescence] », parce qu'elle a laissé couler son fard, qu'elle n'est plus athénienne, s'habille mal et sent le vin. Allons-nous devenir la proie des goujats ? L'Église était le bon gendarme gratuit sous la garde duquel un lettré délicat pouvait écrire en paix ses livres et converser avec les muses. Renverrons-nous

Alfred Capus

1MP. O. DKBKRQUE, PARIS

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