IV. — ECRIVAINS III
l'expiation, mais où il puisait en même temps l'espérance. « Voilà me disait-il un jour à ce propos, ce que c'est que d'avoir écrit de mauvais livres. Il faut que j'aie bien offensé Dieu par là, et plus que je ne l'aurais compris, pour que ce Dieu si bon m'ait condamné à des réparations si terribles. Quel doit être, au-delà de ce monde, le sort de ceux qui, dans ce monde, ne regrettent rien et ne réparent rien ! »
Il revint d'Italie, après six mois, méconnaissable, vomissant le sang, atteint d'une fièvre continuelle, la mort peinte sur le visage, mais l'âme ferme et vaillante, et opposant aux coups méchants qui tombaient sur lui la constance sereine d'un martyr. Dans cet état, quelques faibles ressources d'argent étant venues à lui manquer, il nous demanda du travail, et il écrivit rapidement pour l'Univers un petit volume intitulé : Pise et Florence, dans le ton calme et piquant de la lettre qu'on vient de lire. Quelque éditeur aura sans doute l'esprit de retirer du journal, où elles sont ensevelies, ces dernières pages, excellentes en tous sens, et qui laissent si peu deviner qu'elles furent tracées par une main qui sentait déjà le froid attouchement de la mort. Il avait réglé ses efforts sur ses besoins ; le modique prix que le journal pouvait lui donner pour chaque feuilleton suffisant à ses nécessités limitées au plus strict nécessaire, il n'en, faisait que deux par mois. Ailleurs, on l'aurait payé plus, et il aurait eu moins de peine à prendre ; mais il préférait l'indigent salaire qui lui permettait du moins de ne pas étouffer l'accent de sa foi. Il m'écrivit le jour où nous allions publier le dernier chapitre de Pise et Florence:
« Je vous prie de suspendre le feuilleton ce soir, pour me gagner deux ou trois jours. J'ai eu le malheur de retrouver ;des notes et de recommencer deux tartines. Cependant, si vous en avez assez, vous n'avez qu'à dire ; je ne songe qu'à épargner des frais d'imagination et de poitrine pour le mois prochain. Autre affaire ; je prie vos dames de m acheter au petit Saint- Thomas les objets dont ma messagère leur fera le détail ; c'est une manière de vous emprunter ce que cela pourra coûter. Si cela vous gêne, n'y faites pas plus de cérémonie que moi. Je vous écris avec la fièvre et sans le sou. Vous en serez plus sûr que la prospérité ne gâte pas mon cœur ni mes sentiments pour vous. »
11 vivait alors dans un isolement profond, n'ayant d'autre compagnie que son père, fort vieilli et baissé, et une servante heureusement pieuse, et qui s'était attachée à son malheur. Il avail accepté une petite place au ministère de la marine. 11 s'y traînait tous les jours, ne voulant pas laisser «lire aux voisins de
i 1 2 il. \\u;> HEROÏQUES
bureau, confrères qui vaienl ceux de la république 'les lettres, qu'il touchait *h*.s appointements pour rien. 11 employait journée à traduire [Imitation de Jésus-Christ, dont les versions françaises ne rendaient pas à son goût l'angéiique simplicité. L'effet de cette occupation, ou plutôt de cette distraction, était sensible dans son langage. Le moindre mot, un billet de quelques lignes révélaient ce que gagnait son âme à l'école de la croix. Je lui avais proposé un médecin très capable, M. Lebaudy, expert dans les maladies de poitrine, qui 1 avait pris en affection pour l'avoir vu quelquefois, et qui pensait que la science pouvait lutter encore contre le mal. Mais il ne voulait plus rien essayer. Meilleur juge que les meilleurs médecins, il sentait 1 inutilité des remèdes, et ses regards s'étaient à jamais détournés de ce monde.
« Je vous remercie du fond du cœur, écrivit-il, de votre visite et de votre lettre. J'espère que le bon Dieu me fera la grâce de résister doucement à mes ennuis. Mon mal n'est rien. On s'effraye toujours trop des maux de poitrine. Le médecin prétend que je ne dois pas bouger. A propos de médecin, j'en ai un, et voujs voulez m'en donner deux. Je ne reconnais pas là un ami. Plaisanterie à part, croyez-bien que tout dépend du régime. Priez Dieu pour moi, voilà le solide remède. Je reporte à Dieu toute la confiance que je retire aux médecins, et ce n'est pas vous qui m'en blâmerez. Je vous rendrai vos Ave dans mon oisiveté. Je vous remercie encore et vous serre les mains. »
Peu de temps après il écrivait :
« Mes forces sont au-dessous de zéro. Vous ne croirez pas que je passe deux heures immobile avant de me décider à lever le bras pour prendre un livre. C'est ce qui vient de m arriver tout à l'heure, et ce qu'on ne saurait imaginer en bonne santé. Patience î »
Patience ! c'est le mot des saints et le seul qu il eut à la bouche et dans le cœur. Patience ! c'est-à-dire résignation, courage, miséricorde, confiance ! Sur ce rude chemin que Dieu lui faisait parcourir, Ourliac avait rencontré la paix que ne lui eussent pas donnée toutes les joies et tous les succès de la vie. Il s'était dépouillé de tout ressentiment, de tout projet, de tout rêve de plaisir et de gloire ; il attendait avec patience et en paix son dernier moment.
Son père était mort, bon chrétien, peu de mois après avoir fait sa première communion, à soixante-dix ans. Ourliac, n'ayant plus ce vieillard à soigner, se retira chez les frères de Saint-Jean-de-Dieu, dont il était le voisin depuis longtemps, et qu'il aimait et vénérait. Il y expira, le crucifix dans les mains,