IV. ECRIVAINS IO
épreuves d'Hetzel qu'il faudrait absolument lui faire passer : Barrier est préposé à cet emballage. Si la Revue était assez folle pour imprimer le conte qu'elle a, on pourrait, à mon regret, le corriger sur le manuscrit qui, je crois, est assez correct. Pommier s'en est chargé, mais si vous voulez perdre votre temps à le lire ou le relire après lui, il n'en vaudrait que mieux.
Présentez à votre femme les respects et l'hommage d'un malade inconnu ; embrassez votre frère et Barrier.
Adieu, mon ami, soyez heureux et ne toussez pas,
« Edou\rd. »
On voit qu'il n'avait pas porté au Mans l'espérance de guérir
Je pourrais finir ici cette notice. A partir de ce voyage du Mans, la vie d'Ourliac ne fut qu'une agonie dont il faut, à son exemple, voiler les angoisses. Il souffrait comme un héros, mieux encore, comme un saint, travaillant toujours, ne se plaignant jamais, aussi malheureux et aussi résigné qu'on peut l'être. Les médecins voulurent tenter un dernier moyen : ils l'envoyèrent à Pise. Plutôt par scrupule de conscience que dans l'espoir de prolonger sa vie, il se rendit à leurs conseils. Un ami, dont on a déjà vu le nom sous sa plume, M. Barrier, reçut de lui une lettre où il se montre tel qu'il fut jusqu'au dernier instant. On verra, et nous en avons eu d'autres preuves, qu'au milieu de tant de tourments, sa force d'âme n'avait subi aucune atteinte.
Pise, 18 novembre 1846.
« Mon cher petit Barrier, vous croyez sans doute qu'on vous oublie, et l'on n'a jamais tant pensé à vous. Il est si simple que le cœur revole vers les amis, quand on s'ennuie, quand on est seul, oisif et chagrin ! On me donne de vos nouvelles, et chaque fois je vous serre mentalement la main de toutes mes forces ; vous êtes une des rares figures qui se joignent au groupe chéri que je regrette et que j'embrasse sans cesse. Je rêve aussi volontiers quelque dindon au milieu de nous, pour nous servir de contenance et me persuader que je suis complètement guéri et en état, comme un autre, de prendre ma part d'un repas de famille. Que vous dirai-je de l'Italie que je ne connais pas encore, et de Pise que je connais si bien ? C'est un heureux pays, un bon peuple qui n'a point encore les innombrables bandits, prostituées et enfants trouvés de la France ei
i IO II. — 1MES HÉROÏQUES
de l'Angleterre, mais à qui les fortes têtes cherchent et travaillerai de toutes leurs forces à les procurer. Le Juif-Errant <^l ici frais et friand. Un jeune prêtre de Turin m'en a parlé sur ce ton : cela fait pitié ! Les penseurs sont presque aussi crapuleusement bêtes que ceux de Paris, qu'ils tâchent d'imiter. Ils parlent aussi de progrès et de jésuites, comme s'ils savaient ce qu'ils veulent dire. Heureusement qu'il reste encore par-ci par-là quelques crocheteurs qui ont plus de raison et de sens. Ah ! Barrier, le monde a été détruit une fois par la barbarie ignorante, il sera bouleversé de nouveau par la barbarie pédantesque des faiseurs de galimatias. Au fond, c'est la même. J'ajoute sur les Italiens, et ceci est mon avis particulier, que c'est le peuple le plus comique, le plus plaisant au monde, et qu'il ferait presque rire un homme aussi enrhumé que moi. Il est vrai qu'on court risque d'enrager. Je vous en ferai bien des contes, si Dieu me rend la parole et mes amis.
— Une chose qui m'a profondément déconcerté, en arrivant ici, c'est de n'y trouver, parmi les Français, que des poitrinaires ; cette compagnie est mélancolique. Mettez en outre l'habitude où sont les habitants de mon quartier de ne recevoir que des malades. Les gens, les meubles, le soleil même, tout vous rappelle la phtisie au troisième degré. Mon imagination s'est mal défendue de ces impressions, ce qui l'a fort barbouillée. Que d'amères plaisanteries me fait là-dessus mon hôtesse ! elle veut absolument mettre mon linge sécher quand je le quitte, et à tout propos. — Mais, chère femme, je ne sue pas, au contraire...
— Rien n'y fait. — Ne voulait-elle pas aussi me faire prendre de l'huile de morue. — Morue vous-même, lui dis- je en français ; et le temps passe en ces menus propos. Adieu Barrier, adieu mon brave ; ajoutez un petit Ave pour moi à votre prière du soir ; je vous le rendrai. Demandez-en autant à tous nos amis que j'embrasse avec vous.
« Edouard. »
Combien ces lettres et ces sourires nous affligeaient ! Nous nous demandions si nous aurions la consolation de l'embrasser encore. Nous le revîmes, hélas ! et dans un moment, où certaines circonstances, de nature à le tourmenter plutôt qu'à le surprendre (car il avait tout prévu et tout souffert par avance), nous faisaient presque désirer qu il ne revint pas, échappant par la mort au surcroît de douleur qui lui était réservé, Dieu dont il faut comme lui adorer les desseins très sages et les volontés très miséricordieuses, ne lui épargna pas, à nos yeux du moins, une seule goutte du calice où il buvait humblement