Souvenirs du feu duc de Broglie^ t. I, p
les deux hommes s'arrêtent dans un sentiment de tendre et respectueuse délicatesse. Ce conflit des deux religions, après une si longue et si généreuse harmonie, conflit si difi'érent de celui qui, à d'autres époques et dans d'autres milieux, aurait aigri les cœurs et accusé plus violemment les divergences, voilà, semble-t-il, le caractère spécialement attachant d'une telle histoire. Les droits de la vérité ne perdent rien à cette charité, qui se fait plus discrète et plus attentive en face de ceux qui n'ont pas reçu l'intégrité de la foi, et Ton sait bien, qu'en définitive, ce n'est pas Genève qui aura le dernier mot.
Nous pouvons maintenant comprendre la lettre dans laquelle Paul de Broglie raconte sa première entrevue avec son père :
Ce matin, écrit-il de Goppet, le 7 juillet 1863, j'ai eu une longue conversation avec mon père. Il a porté uniquement la question sur la peine que ma résolution fera à ma tante. Il dit que ce sera pour elle un coup mortel ; que même, pour sa santé, co serait extrêmement grave. Il a ajouté qu'il se sentait lui-même responsable dans cette affaire ; qu'il m'avait conlié k ma tante contre le conseil de tout le monde; que ma tante a dû souffrir, pour m'élever comme elle l'a fait, des luttes soit avec ses parents, soit averses correligionnaires, et des luttes intérieures de conscience, dont rien ne peut donner l'idée. Il dit, qu'après cela, il ne peut pas' croire que ce soit la volonté de Dieu que je lui fasse cette peine ; et il a fini en me demandant de renoncer, pour le moment, à ce projet ; de le renvoyer à
Tépoque où ma taote et lui ne seront plus de ce monde, ou, du moins, à une époque indéterminée, comme cela était précédemment convenu. Il m'a dit que, depuis qu'il a reçu ma lettre, il n'a point passé une demi-heure sans demttnder à Dieu de lui faire connaître sa volonté ; mais qu'il se croyait obligé, en conscience, d'après la part de responsabilité qu'il avait prise dans l'existence de matante, de s'opposer de toute son autorité à mes desseins. Vous dire sa tendresse, sa bonté, ses accents qui allaient au cœur, serait impossible. Si j'avais agi d'après moi et mon goût, je n'aurais pu répondre que oui ; mais, comme ce n'est pas moi qui agis, je lui ai dit simplement : « Je crois que vous avez raison, et je vous obéirai, si Dieu me le permet; et j'ai remis la décision définitive au 16, comme je l'avais toujours projeté*.
Tout est grand et bien près du sublime dans cette page où le père et le fils se montrent à nous avec leur tendresse timide, leur esprit raisonneur, leur infaillible droiture et noblesse de volonté. On a honte de noter, môme en passant, combien ce style terne répond mal à Télévation constante des pensées et des sentiments. Mais cette imperfection, que les admirateurs de M. Tabbé de Broglie regretteront souvent dans ses livres, ici met plus en relief la simplicité héroïque de son àme, et son insouciance absolue de tout ce qui n'est pas le devoir.