‹ Ames religieusesChapitre 43 sur 63 · R. P. Largent, p · texte numérisé non relu

R. P. Largent, p

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La lettre qu'on vient de lire, comme toutes celles de Paul de Broglie, et comme toute sa vie, est, en même temps, très décevante. Les curieux des choses de Tâme devinent sans doute pourquoi. Vue de loin et a priori^ cette vie leur promettait de rares plaisirs en leur présentant un de ces problèmes enchevêtrés où la curiosité s'enfonce avec tant de joie. Quoi donc ! un prêtre, un penseur, un théologien, qui a de telles origines ! D'un côté, arrière-petit-fils de Suzanne Curchod, fille ellemême d'un pasteur protestant ; petit-fils de Tauteur de Delphine; fils d'Albertine de Staël, qui, selon le mot de Guizot, « avait gardé la flamme de sa mère en l'unissant à la lumière céleste » ; élevé, dès le berceau, par une tante protestante convaincue et fervente ; — de l'autre côté, ayant pour bisaïeul le dernier maréchal de Broglie ; pour aïeul un constituant de 1789, qui, avant de monter sur Téchafaud, (it ordonner à son fils, encore enfant, de rester fidèle à la Révolution française ; pour père, le duc Victor de Broglie ; pour frère, le duc Albert de Broglie : en résumé, d'une

part, presque toutes les formes du protestantisme ; de Vautre, l'esprit doctrinaire, la fronde, la générosité et rillusion libérale * ; par là-dessus, Tin- Uuence de Doudan ; et, pour qu'aucune de ces actions lointaines ou immédiates ne fût perdue, dix ans de vie maritime, de solitude et de réflexion ; en vérité, que va-t-il sortir d'une pareille confusion de tendances, et que seront devenues, au milieu de ces traditions contradictoires, la pureté de l'esprit catholique et l'intégrité d u sentiment religieux ? On voit combien la question serait intéressante, et le plaisir qu'il y aurait à démêler dans la vie, comme dans l'œuvre de Fabbé de Broglie, ce qui vient de Rome, ce qui vient du salon du duc son père, et ce qui vient de Coppet. Malheureusement, ce beau problème ne se pose pas, et il fautquenous pardonnions à notre héros de n'être pas plus compliqué. La plus minutieuse analyse ne trouvera, en effet, dans sa foi et dans son attitude, aucune trace d'esprit de secte ou de parti. « J'ai connu d'assez près l'abbé de Broglie, écrit M*^*" d'Hulst, pour pouvoir affirmer que, dans sa religion à la fois si éclairée et si tendre, il n'entra jamais le plus petit élément d'esprit huguenot 2. » Et, par

1. Sur le libéralisme des de Broglie, on peut voir, dans la Hevue hebdomadaire du 2 février 1901, un remarquable article de M. Ch. Maurras.

2. M»' d'Hulst, Af. Vabbé de Broglie^ dans le Correspondant^ 25 mai 1S95.

ailleurs, bien que, de confiance, au début surtout, quelques-uns aient tenu le fils de Victor de Broglie pour un libéral dangereux, le R. P. Largent n'a aucune peine à faire justice de tels soupçons. Mais, s'il en est ainsi, le problème se retourne, pour ainsi dire, et nous voulons savoir comment a pu naître et grandir chez Tabbé de Broglie, cette admirable simplicité de cœur, et par quel travail^ inconscient il n'a retenu des influences héréditaires que ce qui pouvait s'accorder avec l'intégrité de sa foi.

11 est étrange, écrivait-il un jour à son directeur, Tabbé Alléosse, qu'élevé par une protestante, entouré d'exemples de protestants de la piété la plus vraie et la plus pratique, n'ayant jamais été gt^né dans mes exercices religieux et n'éprouvant pas le moindre ébranlement dans ma foi, je ressente cependant une répugnance aussi grande pour le protestantisme. C'est une sorte de jalousie provenant de mon amour pour l'Église...; les œuvres des protestants, surtout leurs missions, leurs écoles, me font de la peine : il me semble que je vois autant d'enfants enlevés à l'Église, leur nière^

Le duc Albert de Broglie, grand chrétien lui aussi, et qui n'avait pas non plus ombre d'esprit huguenot, n'aurait pourtant, je crois, jamais écrit de pareilles lignes. C'est que, chez lui, à première vue du moins, et quoiqu'il fût Broglie jusqu'aux

1. R. P. Largent, p. 8. La lettre est du 33 novembre 1869. L'abbé de Broglie n'était encore que sous-diacre.

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moelles, Tempreinte des Staël est peut-ôtre plus sensible, tandis que, chez Tabbé de Broglie, on ne découvre pas, sans une certaine difficulté, la part de l'héritage maternel.

En effet, sauf certaines tendances libérales, qui, tenaces chez les Broglie, n'en étaient pas moins parasitai res^ les caractères des deux familles se ressemblaient peu. M""" de Staël, si vite affectueuse pourtant, ne semble pas avoir eu pour son gendre d'autre sentiment qu'une sympathie de raison. Elle qui comprenait tout de ceux qu'elle aimait, affectait plaisamment de ne rien entendre aux discours du jeune pair'-. Cette vertu trop grave, cette sagesse trop mûre la touchait moins que la. foi naïve et un peu exaltée de Mathieu de Montmorency^. La duchesse de Broglie était assurément

1. Ce libéralisme remonte, comme nous lavons vu, au père du duc Victor. On peut se demander si Tinfluence de M. d'Argenson ne fut pas plus grande sur les idées du duc de Broglie que celui-ci ne semble le croire {Souvenirs^ t. I, p. 100). On sait que d'Argenson avait épousé en secondes noces la mère du duc de Broglie, et avait veillé sur l'éducation du jeune Victor.

2. « Elle passa sa plume à travers le manuscrit de son premier discours et le lui rendit en observant qu'elle ne savait pas ce qu'il voulait dire. » (Lady Blennerhasset, M""* de Staël et son temps, t. 111, p. 606.) Le même auteur, sans doute après M""* de Staël, reproche h Victor de Broglie d'avoir été distrait, sauvage : 4 11 s'habillait négligemment et avait coutume d'enfoncer profondément sur sa tête son chapeau démodé. » (Cf. Des traits assez analogues chez l'abbé de Broglie. R. P. Largent, p. 27-28.)

3. Il y aurait une curieuse étude à faire sur les rapports entre M"** de Staël et Matthieu de Montmorency. Celui-ci a eu sûrement une influence sur l'évolution religieuse de la fille de Suzanne

d'un autre avis, et les vingt années que les deux époux vécurent ensemble furent constamment et pleinement heureuses. Mais le contraste entre leurs deux natures n'en était pas moins piquant. « Rarement en repos, jamais en trouble intérieur» — c'est encore le mot de Guizot, si digne de goûter un pareil mélange de sérieux et de grâce. — Albertine de Staël rappelait, avec plus d'intensité de vie morale et une religion plus complète, les principaux traits de sa mère. Onremarquait de partet d'autre la môme rencontre d'une vivacité passionnée et d'un grand bon sens. Seulement, chez la duchesse de Broglie, le bon sens était, ou moins intermittent ou plus fidèlement obéi ^

Nous avons d'elle quelques pages, en trop petit nombre, des notes prises au jour le jour, et que le duc de Broglie a enchâssées pieusement dans ses propres Souvenirs. Certes pas n'est besoin d'être averti par les guillemets pour savoir le moment où le noble écrivain passe la plume à sa femme. Le lecteur le plus négligent a bientôt vu que la duchesse, même quand elle rai-

Curchod. <i Cet homme n'est pas tout à fait sur la terre, » écrivait-elle, à C. Jordan [Nouveaux Lundis^ p. 321). Corinne, bien moins foncièrement protestante que sa mère était quelquefois capable de comprendre ces hommes-là.

1 . « Un bon sens inexorable, » c'est le mot de V. de Broglia sur sa belle-mère (Souvenirs^ t. I, p. 266). Le R. P. Longhaye revient à plusieurs reprises sur le bon sens de M"* de Staël {Dix-Neuvième Siècle. Esquisses..., p. 99, 123, etc.).

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sonne, est presque toujours emportée par son impression, tandis que le chef des doctrinaires^^ même quand il appelle à son secours une imagination grandiose, mais un peu rebelle, ne cesse pas de raisonnera

Raisonneur, Victor de Broglie l'avait toujours été.

Je n'étais pas, nous dit-il, en racontant sa première enfance, je n'étais pas non plus entièrement dépourvu de réflexion. Je vois encore d'ici, près de la salle de bains, la place où, frappé, je ne sais pourquoi, de cette idée que fêtais moi-même et que je ne pouvais être un autre que moi, les idées d'iV/enfite, de personna/tïe, de nécessité m'apparurent sous leurs formes rigoureusement métaphysiques. Je n'y ai jamais pensé depuis sans que ce premier éveil de la méditation ne me revint en mémoire 2.

Or cette « tendance métaphysique », vraie marque de la famille, selon le mot extrêmement juste d'un critique^, explique assez bien, si je ne m'abuse, comment Victor de Broglie et son fils furent assez naturellement préservés contre la contagion de l'esprit protestant. A Dieu ne

1. Qu'oD veuille bien comparer, par exemple, la belle page sur la fuite de Louis XVIII {Souvenws, t. I, p. 296) et le portrait de Lanjuinais (i6id., t. II, p. 103), ou bien encore qu'on mette la petite esquisse, vive et nette, de Chateaubriand (t. 11, p. 310- 311), en regard du tableau laborieux et vague qui nous est donné (t. I, p. 278-280). Comme exemple de cette contrainte d'imagination, cf. t. II, p. 402-403.

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