‹ Ames religieusesChapitre 57 sur 63 · G. Blondel, p · texte numérisé non relu

G. Blondel, p

vraiment le paiii du Ciel, mystère de son corps et de son sang, source de grâce et de salut !

La scène s'ouvre, et on aperçoit le théâtre absolument rempli par la foule des Hébreux. Au premier plan, des groupes de nombreux enfants, plusieurs dans les bras de leurs mères; plus loin, Moïse, Aaron, le peuple, tous regardant, avec une avide allégresse, la manne qui tombe. Regardant avec eux, le chœur chante :

Le Seigneur est bon ! Le Seigneur est bon !

Aux affamés il donne de la nourriture,

Une nourriture céleste, D'une façon nouvelle et merveilleuse.

Mais la mort a balayé tous ceux Qui, dans' le désert, furent sauvés

Par ce pain, Tandis que le pain sacré de la nouvelle alliance Garde Vàme qui sans lui mourrait.

Le rideau se referme. Le chœur revient se mettre sur une seule ligne, à Ta vaut- scène et chante encore quelques couplets ; puis il se replie de nouveau pour nous laisser voir le second tableau, les Hébreux pressés autour des explorateurs de Chanaan et Ténorme grappe de raisin, figure du sang de Jésus. Enfin, séparé en deux groupes, il s'en va lentement des deux côtés du portique. Sûr les marches de Tescalier, quand ils sont près de disparaître, ces « anges gardiens »

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aux longs cheveux tombants, aux diadèmes d'or, aux chapes traînantes, sont d'un effet charmant et rappellent, d'une façon saisissante, les anges et les bienheureux qui, dans les paradis des primitifs, rangés au bas du tableau, tournent le dos aux spectateurs et restent perdus dans une immobile extase.

La cène est très belle. La fresque de Vinci semble avoir inspiré le décor et le premier groupement des personnages; mais heureusement rimitation s'arrête là. La vie, une vie assez lente, mais intense, circule dans ces cœurs d'hommes qui passent par de si étranges et de si fortes émotions. Le calice va de main en main, puis Jésus lave les pieds des douze. Cette scène est une révélation, la révélation de la vie. C'est bien ainsi que ces choses vulgaires et augustes ont dû être faites, ce manteau déposé aux mains de saint Jean, ce linge attaché autour des reins et tout le détail de cette corvée d'humilité et de tendresse. La lassitude qu'Antoine Lang n'avait pas besoin de feindre, quand il arrivait au douzième apôtre, ajoutait encore à la vérité et à la beauté du tableau. Puis est venue l'institution de l'Eucharistie, la stupeur et le ravissement des apôtres, l'attendrissante bonté du Sauveur. A ce moment, saint

Jean est naturellement écrasé par son rôle. Captifs que nous sommes de tant de règles et de conventions, les plus simples gestes nous sont les plus difficiles. Jean ne s'abandonne pas assez, ne se couche pas assez naturellement sur la poitrine de son ami. Lui aussi, le pauvre garçon, il doit avoir en tôte quelque tableau d'une froideur académique. Ce souvenir le gêne plus encore que le malheureux escabeau gothique sur lequel il lui faut bien rester assis. Qu'il laisse donc parler son cœur! Tous préféreront à cette fausse élégance une rude et vive tendresse de paysan.

Lé spectacle de Jésus, terrassé sur le rocher de Gethsémani, est un des tableaux les plus impressionnants de tout le drame. J'aimerais mieux que range restât dans les coulisses, et du moins faudrait-il, de toute nécessité, qu'on lui défendît de parler. Mais, au point où nous sommes, de pires maladresses ne nous distrairaient pas de ce Christ, si complètement homme, écrasé d'angoisse, de dégoût, de peur, vermis et non homo. Les vieilles images usées par la banalité des sermons et des livres retrouvent leur réalité. Jésus se lève. Comment peindre ces deux bras qui retombent lentement de résignation désespérée devant le sommeil des apôtres, et, au milieu du bruit des armes, cette terrifiante rencontre entre les lèvres du traître et celles du Fils de Dieu? Non, nous ne

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sommes pas au théâtre, et Tart de ces braves gens, si grand soit-il, ne réussirait pas à nous tenir ainsi haletants. Le vrai drame est là, dans le cœur de cette foule immobile qui ne savait pas à quel point le Christ était encore vivant en elle, et qui, dans la pitié et le remords, le reconnaît pour son unique maître et pour son meilleur ami.

C'est, du reste, si nous voulons y prendre garde, ce qui nous attache ainsi, aux acteurs d'Oberammergau. Mieux qu'une statue, qu'un dessin ou qu'une médaille, ils sont un trait d'union entre nous et les vrais acteurs de la Passion, sans en excepter Jésus et sa mère. Et quelle exquise statuette aurait pour nous l'intérêt de cet enfant blond qui fait, si jeune, l'expérience de la scène, et qui, dans vingt ans, sera le Christ! Cet autre sera saint Jean, cet autre saint Pierre et cette toute petite fille s'appellera Marthe, ou Madeleine, ou Marie. On voit d'ici la porte ouverte aux rêves ambitieux des mères et ce que doit être, dans les imaginations échauffées par de telles espérances, la pensée des souffrances de Jésus. Les moindres détails leur sont connus de bonne heure, détails qui, pour eux, se concrètent tous en une personne familièrement connue. « Ce

vieillard qu'on conduit au cimetière, vous vous rappelez, il faisait Simon il y a huit ans, et sa iHe branlait déjà pendant qu'il offrait à la Vierge sa maison de Béthanie. »

Et que de convoitises ne doivent pas enfiévrer le paisible village pendant Tannée qui précède la représentation ! Le moment venu de distribuer les rôles, le Comité du spectacle se rend à la paroisse et entend la messe qui est dite pour attirer la bénédiction de Dieu sur leur œuvre. Puis ils vont à la maison de ville pour Téleclion. La foule attend dans une extrême impatience. Les plus agités sont ceux qui ont eu un rôle, il y a dix ans. Va-t-on le leur laisser encore, et qui sait si quelque « jeune » ne leur sera pas sottement préféré? On m'assure que Tancien Christ posait encore cette fois-ci sa candidature. Il y a cependant plus de trente ans qu'il tient ce rôle, et sa barbe a blanchi. Personne que lui ne pouvait avoir d'illusions sur le résultat du vote. Pour le consoler, on a créé pour lui un rôle nouveau. C'est lui qui récite les prologues qu'on laissait jadis au coryphée. Vous Tavez vu, dans sa splendide robe blanche, guidant les évolutions du chœur. 11 descendait, superbe, posant bien avant lui, avec une majesté alerte, son long bâton d'or. Partout ailleurs, il aurait paru légèrement comique; mais ici les plus moqueurs oublient de rire ; et,

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d'ailleurs, en pensant aux radieux souvenirs de ce vieillard, qui n'aurait eu pitié de sa brillante et trop solennelle détresse?

Quelqu'un, du moins, et non pas le dernier des anciens acteurs, avait l'esprit bien tranquille, quand, le 24 décembre, la décision du Comité fut connue. Je veux parler de cette Rosa Lang, la Vierge Marie de 1890. Détail charmant et qui montre combien ces gestes appris peuvent cacher de vérité profonde, l'aimable jeune fille, qui s'était préparée à son rôle en soignant les malades du village, la pièce finie, est partie pour le couvent. Garde-malade ou maîtresse d'école, — je ne sais; — mais j'imagine qu'elle doit avoir une grâce particulière pour parler de la Passion à ceux pour qui elle a sacrifié sa jeunesse et l'amour, deux fois cher, de son pays.

Les quatre mois qui suivent la distribution des rôles doivent être, pour les heureux élus, parmi les plus beaux de leur vie. Ce n'est pas encore le contact avec l'auditoire, contact d'abord redoutable et si vite blasant, c'est Tintimité de toutes les minutes et de toute l'âme avec les dernières journées du Sauveur. S'ils sont des amis de Jésus, ils n'ont pas de peine à revêtir les sentiments de leurs personnages, et si on les a choisis pour être ses juges ou ses bourx'caux, ces simples montagnards doivent se sentir obligés de racheter par

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une ferveur plus grande les libertés qu'il leur faudra prendre à la scène avec la divine victime. Ainsi comprise, la préparation est tout ensemble œuvre d'art et prière. Et qui n'envierait l'existence étrange de cette petite ville, absorbée dans cette attente et dans cette unique pensée!

Mais revenons au théâtre. L'heure de repos est finie et la seconde partie va commencer. Nous ne sortirons pas de la salle avant que le sacrifice soit consommé.

Anne, Caïphe, le sanhédrin, Pilate, Hérode, encore Pilate, on connaît cet itinéraire de douleur et de honte. Le bon dramaturge d'Oberaramergau n'ayant rien voulu supprimer du récit évangélique, a trouvé un moyen naïf et sûr de rompre la cruelle monotonie de ces allées et venues. Presque chaque étape est interrompue par les hésitations, par le remords, enfin par le désespoir de Judas. La foule ne semble pas regretter Timportance, peut-être excessive, donnée au traître; elle ne se lasse pas de regarder cette chevelure en désordre; ces yeux égarés, ces gestes nerveux, cette robe d'un jaune sinistre, cette démarche de criminel et de fou. L'ancien Judas jouait, dit-on, si bien son personnage que de

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bonnes gens des environs voulaient lui faire un mauvais parti. Notre Judas de 1900, malgré tout son art, échappera sans doute à de pareilles représailles. A force de le voir souffrir, on finit par presque oublier Tinfernal baiser de tout à rheure. D'autant plus que le malheureux se cramponne encore par moments h la divine miséricorde. Il va, il vient sur la scène, comme une bote blessée. On finit par être fatigué du spectacle de cette incurable souffrance, et, tout bas, on désire entendre enfin sonner Theure de l'inévitable dénouement.

L'action avance cependant, malgré les lenteurs d'une apparente procédure, et bientôt elle se précipite, fouettée par un meneur endiablé. Le grand prêtre Caïphe est au-dessus de tous les éloges. Prudence et passion, violence et maîtrise de soi, entrain et trivialité puissante, qui font de lui l'homme de la foule, décision et sang-froid qui lui permettent d'user de tous ses avantages et de parer à toutes les chances d'échec, il est le plus merveilleux des agitateurs. Or, qu'on le remarque, en môme temps que le drame redouble d'intensité, toute l'histoire de la Passion se montre à nous dans une nouvelle lumière. Les revirements de la foule, les tergiversations de Pilate, l'anesthésie des consciences, tout s'éclaircit, tout s'explique devant cette fougueuse apparition sacerdotale, qui

résume et incarne des siècles d'ambition, d'orgueil et de jalousie.

Nous touchons ici à ce qui me paraît être l'explication la plus naturelle de l'extraordinaire succès de ce drame. Tout le monde s'accorde à penser que l'originalité d'Oberammergau est dans la foi sincère et vive des acteurs. Mais le problème est précisément de savoir comment cette foi agit ici, quel est le champ propre et Tétendue de son influence. Car, enfin, nous ne pouvons pas oublier que les trois quarts des acteurs sont parmi les ennemis acharnés de Jésus. Il y a contradiction entre leurs vrais sentiments et ceux qu'ils doivent jouer sur la scène. La question est donc moins simple qu'on ne l'imagine et mérite quelque réflexion.

On peut dire, me semble-t-il, que la valeur particulière de la pièce est dans l'extrême réalité des scènes, et que, d'ailleurs, cette réalité ne serait pas atteinte avec autant de perfection dans un milieu moins croyant. Il faut, en effet, à moins d'un art infini, beaucoup de foi pour oser garder à l'Évangile sa simple et vulgaire vérité. Que l'on compare n'importe quelle scène des modernes aux tableaux des primitifs. L'eff^ort d'idéalisation, presque nul chez ces derniers, sera considérable chez les autres et d'autant plus grand peut-être qu'ils douteront davantage de la divinité de Jésus. Eh

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bien, les artisans d'Oberammergau sont assez chrétiens pour n'être tentés, en aucune façon, d'enjoliver, d'ennoblir ou d'exagérer l'Evangile. Ils sont trop sûrs de leur foi en Jésus pour craindre de la A'^oir s'évanouir au bruit hideux des ricanements des soldats et des huées de la foule. Ils ne songent pas davantage à amplifier la divine histoire pour la rendre plus saisissante. Non, ils prennent tous les détails du récit sanglant; aucun ne les étonne, ne les scandalise ou ne leur paraît trop vulgaire, et tout leur souci sera de nous donner de chacun de ces détails une exacte et vivante ressemblance.

Vous rappelez-vous une des merveilleuses fresques de Giotto, h l'Arena de Padôue. Le Christ est assis, drapé dans une écharpe et comme insensible à force de douleurs. A côté, les bourreaux s'amusent de lui, dans toute la force du mot. Ce n'est pas cette joie d'enfer qu'imagineraient nos peintres modernes, mais une bonne joie naïve et grossière qui, manifestement, absorbe ces hommes et ne laisse en eux de place ni au scrupule, ni môme à la haine. Les enfants ontils de la haine pour les animaux qu'ils tourmentent? Eux, s'amusent. Le plus jeune, un genou en terre, a tout à fait l'air de jouer à la main chaude. Un autre, tendant niaisement le cou, s'approche aussi près que possible du Sau-

veur et fixe sur lui un regard de joie stupide. Un troisième, debout, s'appuie d'une main sur le roseau de Jésus, de l'autre lui tire les cheveux, en le fixant aussi, radieux de plaisir. Les bourreaux d'Oberammergau ne le cèdent en rien à leurs camarades de Padoue. Grâce à eux, la scène de la prison est poignante de réalité brutale et d'inconsciente cruauté. Et notre Christ est là entre ces affreuses mains; il ne fait pas un geste et ne dit pas un mot, et si nous ne sentions que ce pauvre corps brisé va s'évanouir, nous pourrions croire que tout le monde s'amuse et qu'il est lui-même de la partie.

On comprend par là l'importance des moindres rôles et comment tous concourent à cet effet de complète vraisemblance, de naturel et de vie. En vérité, on ne saurait trop admirer Fart avec lequel ces braves gens prennent si pleinement les attitudes et les sentiments de leurs personnages. Le travail lo plus acharné n'expliquerait pas un pareil succès. Comme tous les paysans de Bavière, ce peuple-là a évidemment un don inné du théâtre, don que trois siècles de culture dramatique a prodigieusement affiné. Mais ce qui frappe plus encore peut-être, c'est le goût, le tact parfait, l'extrôme sentiment de la mesure et des convenances qui règle la mise en scène et les menus détails de la représentation.

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Étant donné le réalisme de Tensemble, on pouvait craindre, en maints endroits, de voir ces montagnards dépasser la limite dans le but de nous impressionner davantage. Il n'en est rien. Rien non plus de ce grossier comique où se délectaient leurs ancêtres. On ne voit plus, heureusement, des grappes de diablotins gourmands se disputer les bons morceaux do charcuterie que devenaient les entrailles du traître pendu. On ne voit môme plus cette pendaison sinistre, et le rideau tombe quand Judas, ayant achevé son monologue, dénoue sa ceinture et se dirige vers Tarbre de mort.

Une semblable délicatesse nous épargne l'inutile spectacle de la flagellation. On entend les derniers coups; mais, quand la scène commence, les bourreaux, fatigués, jettent les verges et passent à un supplice d'âme qui, sans exaspérer les nerfs de l'auditoire, ne laisse pas de l'émouvoir profondément. Il faut bien se résigner à représenter le couronnement d'épines, à appuyer le roseau sur cette tête sanglante; mais, ici encore, le geste nécessaire est indiqué d'une façon rapide, on ne le prolonge ni ne l'exagère h plaisir. Cette consigne de réserve est ainsi toujours rigoureuse depuis les deux ou trois coups de fouet donnés aux vendeurs du temple jusqu'à l'achèvement des voleurs crucifiés. Même le coq de saint Pierre semble craindre

de dt5tourner sur lui Tattention, et on ne pouvait rendre de façon plus sommaire le coup de tonnerre qui suit le dernier soupir de Jésus. Le drame est uniquement dans Tàme des acteurs, et ceux-ci — apôtres, prôlres, soldats et bourreaux, — sont tout entiers h leur amour, à leur curiosité ou à leur haine.

Le dénouejnent est proche. Voici venir une seconde fois, du fond du théâtre, ce bruit effrayant, pareil à celui des grandes eaux. Une seconde fois, la foule, essaim de colère, remplit rimmense avant-scène. Les derniers venus s'échelonnent sur les degrés de la maison d^Anne, les plus furieux assiègent le tribunal romain.

Superbe d'exaltation croissante, Caïphe, suivi de son état-major de prêtres, passe cette revue de haine. Pilate paraît. On amène la victime. Elle appartient déjà, elle le sait, h cette foule qui gronde. Tradebat aiitem.,. Sur cette place ameutée, Tétrange parole reprend toute sa valeur. Pourquoi tant raisonner ? Que Pilate signe vite l'arrêt de mort et qu'il se lave les mains. C'est fait. On l'acclame. 11 a bien mérité de César et des Juifs. Jésus est conduit au supplice. 11 est encore à quelques pas du palais de Pilate, et déjà on ne le voit plus. La multitude l'entoure. Cette vague

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humaine, sinistre et hurlante, le ballotte, l'entraîne, le porte à la mort. Rien n'est effrayant comme cette sensation de naufrage, et cette furieuse clameur qui diminue lentement, avec des sursauts lugubres, à mesure que le cortège s'engouffre dans les rues de Jérusalem.

Un groupe d'angoisse débouche par la rue de gauche, la sainte Vierge, Madeleine, Jean et Joseph d'Arimathie. Ils ne savent pas les dernières nouvelles, ils vont s'informer, quand, par la rue de droite, arrive lentement le cortège de Jésus. Le chemin delà croix a commencé. Et d'abord, aussi loin que des yeux peuvent aller, on cherche à Tapercevoir. C'est lui enfin et c'est bien lui, et je n'en saurais dire autre chose. « Jésus tombe pour la première, pour la seconde fois. » Lignes banales et irréelles qu'on a lues ou entendues si souvent d'une âme tranquille. Ici, il tombe vraiment, et cette chute, nous la sentons venir avec épouvante, tant il nous semble impossible qu'il fasse encore un pas sans tomber. Voici, heureusement, le bon Cyrénéen et quelque chose de plus palpitant et de plus beau. A quelques pas de Jésus, quelques pauvres femmes et de tous petits enfants qui venaient à lui s'arrêtent, cloués sur place par la terreur et la pitié. Je n'ai rien vu de plus vrai et de plus poignant, dans ce drame où presque tout est vrai et poignant et je n'oublierai

pas répouvanlc, la stupeur etTaffection de ces petits, trop jeunes pour distinguer entre le drame el la réalité, et si parfaitement semblables à ceux qui, blottis de peur dans les robes de leur mère, virent passer Jésus chargé de sa croix.

Le chœur on robes blanches et en manteaux de deuil vient nous bercer encore de son cantique douloureux. On entend le bruit des marteaux, et enfin, devant nous, lacroix se dresse. Les prêtres sont près d'elle, sur le devant du théâtre, que, par derrière, la foule remplit tout à fait. Peu à peu, le petit groupe fidèle se fait jour et arrive jusqu'à la croix. A côté de cette douleur, les bourreaux sont superbes de désinvolture, d'Habitude insouriante et lesle du métier. On entend les dernières paroles. Jésus incline la tôle et, au milieu d'un silence écrasant, ces quatre mille spectateurs se penchent pour recevoir son dernier soupir.

Peu à peu et sans bruit la foule s'écoule ; le calvaire reste libre. Qui dira la détresse et aussi Tapaisemcnt de cette dernière scène, le respect, les précautions infinies avec lesquelles il est descendu de la croix, l'effet de cesbras morts qui se balancent dans le vide pour s'arrôter sur l'épaule de saint Jean, surtout, l'effacement, le néant de toutes ces douleurs auprès de la douleur de Marie? Mais, avant qu'on lui rende son fils, regardez, une fois encore, ce vieillard, plus courbé que de coutume, essayant

vainement de se rendre utile et qui, incapable, finit par prendre, dans sa ferveur navrée, un bout du linge où d'autres, plus jeunes, vont ensevelir son ami. C'est Simon, le Simon de Béthanie, et ainsi, jusqu'au bout, les seconds rôles gardent au drame son caractère de simple, d'humaine et de réelle vérité.

Deux courtes scènes de trionjphe. Puis la salle se vide comme une église après l'office du soir, et bientôt, dans le murmure atténué des rues trop pleines, nous rencontrons ces hommes et ces enfants aux longs cheveux. Ce sont des amis, maintenant, que l'on voudrait mieux connaître, dont on tâche de deviner l'àme, et que l'on suit d'une pensée affectueuse, dans l'avenir.

Le curé d'Oberammergau, dans sa petite brochure, nous ouvre sur cet avenir une vue mélancolique :

Rien de plus triste, pour le vrai Oberammergauery que le dernier jour du jeu de la Passion... La pièce finie, il rentre au costumier les yeux pleins de larmes et se sépare avec amertume de ces habits qui souvent ne représentaient pour lui qu un modeste rôle, mais qui pourtant lui étaient si chers. Plusieurs demandent, par faveur, d'en garder quelques lambeaux comme souvenir.

Quand, dans dix ans, la Passion recommencera, leur

confiera-l-on encore ce rôle, et môme vivront-ils encore dix ans?...

Et eux, qui avec tant de fierté ont porté, des mois durant, la pourpre des prêtres ou le manteau des apôtres... les revoilà, pendant neuf ans, en costume d'ouvrier, à leur table de travail, sculptant sur bois des images saintes, rêvant à la gloire passée, attendant patiemment le retour de la Passion.

Cette pensée devient plus pénétrante quand, sur le chemin de la gare, nous regardons une derni(^re fois, au bord du petit fleuve insensible, la maison du Christ. Là, dans quelques semaines, Antoine Lang aura repris sa modeste besogne de potier. Combien de fois pensera-t-il alors à celui dont, pendant des mois, il a vécu la vie douloureuse, et quels regards élèvera-t-il vers le crucifix de bois qui protège son atelier? Lui-même n'at-il pas (H(S pour des milliers d'hommes, un crucifix vivant? Maintenant, il peut bien, s'il le veut, continuer à être un « autre Christ », mais sans la douceur sensible, sans la ressemblance plus vive et la lumière merveilleuse des jours disparus. N'est-ce pas notre tristesse à nous qui avons été jadis, qui ne sommes plus un peuple chrétien; n'est-ce pas un peu notre histoire à nous qui avons vécu jadis en pleine civilisation chrétienne, de la vie extérieure du Christ? Maintenant c'est dans rintime de notre âme qu'il faut le chercher, le trouver et le reproduire, seuls, sans brillants dé-

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cors qui nous redisent ses triomphes, sans Taidc de tout un peuple qui le prie et Taime avec nous. Qui dira si cette dévotion, moins douce et moins triomphante, n'est pas plus chère à Celui qui veut avant tout les âmes et dont le règne vient, sans fracas, dans le silence et dans la nuit?

Un fait, extrêmement curieux, domine, depuis trois siècles, l'histoire religieuse des Anglo- Saxons. Je veux parler du retour chronique de ces revivais ou grands mouvements de renaissance qui, lancés par deux ou trois chrétiens enthousiastes, entraînent bientôt, dans une commune ferveur, d'innombrables adhérents. En France, nous avons de la peine à prendre au sérieux ces étranges aventures, mêlées de bien et de mal, de sublime et de grotesque, de grandeur morale et d'enfantillages, et nous n'y voyons d ordinaire qu'une nouvelle occasion de nous amuser de nos voisins. Les convulsions des méthodistes, le tutoie-

1. Whatwould Jésus do? Ce roman a plusieurs titres : «Notre modèle », « Sur ses pas ». <c Que ferait Jésus?» — Il est pour moi évident que M. Sheldon s'est inspiré d'un petit roman de l'hon. James Adderley, paru en Angleterre il y a quelques années. Quant au mouvement religieux de M. Sheldon, de loin et dans l'absence de documents sûrs, je ne puis dire exactement jusqu'où nous devons le prendre au sérieux. Histoire ou roman, peu importe, c'fest une image fidèle des revivais.

ment des quakers, le chapeau des salutistes, quelques caricatures suffisent à fixer notre impression devant ce fanatisme qui nous ressemble si peu. Nos qualités et nos défauts de race, bon sens bourgeois et facile résignation à l'absence sensible de Dieu, nous préservent de toute contagion. De plus, tout ce qui touche au protestantisme nous met en une naturelle défiance. « Ça, c'est du protestant », disait l'autre jour, à côté de nous, une bonne femme en feuilletant l'Evangile de saint Jean qu'on distribuait aux passants. Et d'instinct elle aurait parlé de môme en rencontrant, à l'Exposition, entre la colonne délaissée du Vieil Arles et le restaurant du Vieux Poitou, la baraque, courageuse et ridicule, de l'armée du salut. Cest du protestant. Là est, en effet, la maladie de naissance de toutes ces entreprises et la cause profonde de leur avortement définitif. De là viennent infailliblement l'indiscipline, les schismes précoces, les imaginations grotesques et les excès qui compromettent bientôt des prodiges de zèle et d'un admirable dévouement. Voici pourtant un nouveau revival qui, s'il faut en croire les journaux qui nous l'annoncent, pourrait avoir une très heureuse influence.

Quoique ouverte à tous, la nouvelle société semble se recruter surtout parmi les membres de V Église libre évangélique. Elle a pour leaders le

M. Clark et M. Sheldon. Tous deux sont venus cette année en Angleterre, et, dans un Congrès très mêlé, ils ont expliqué le but de ce qu'ils appellent la Société de V effort chrétien. Leur idée fondamentale est de considérer la religion uniquement comme une ascension vers le plus parfait. Les controverses dogmatiques qui brouillèrent entre eux les fondateurs du méthodisme ne sont plus de saison. Une seule chose importe, c'est rimitation de Jésus. Ils voient dans TEvangile Tunique solution de la question sociale et se dévouent avant tout aux pauvres et aux ouvriers. Les deux leaders semblent avoir une extraordinaire action sur les jeunes gens. Tous deux parlent, sans verbiage éloquent, avec un curieux mélange de netteté logique et d'ardente conviction. M. Sheldon, que nous connaissons par ses livres, est Thomme d'une seule idée : l'idée de l'application pratique du christianisme à la vie de tous les jours. « J'aime à penser, a-t-il dit dans une interview récente, que l'accueil bienveillant fait à mes livres montre que le peuple d'aujourd'hui a faim et soif d'un christianisme d'action. Les cœurs des hommes sont attirés par le désir de vivre selon la volonté de Jésus. Sans cela mes livres auraient échoué. Les hommes ne se soucient plus de dogmes ; ils veulent un christianisme agissant qui pénètre tous les détails de leur vie. »

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.Comme ce rcrival en est encore à ses débuts, je me contenterai, en attendant plus de détails, de Tétudier dans les sermons de M. Sheldon, son infatigable prédicateur.

Ces sermons sont des romans. Et pourquoi pas ? I/essentiel n'est-il pas de conduire une vérité jusqu'au cœur de l'auditoire? Nous savons tous, par noire expérience d'auditeurs, que beaucoup de sermons ne nous ont jamais ni saisis ni pénétrés. La plupart semblent s'adresser à d'invisibles personnages, très loin de notre langue, de nos habitudes et de nos besoins. Au contraire, les romans de M. Sheldon sont assurément à la portée des fidèles. Au lieu de ces abstractions qui effleurent également toutes les consciences sans en impressionner aucune, cette doctrine concrète vise et atteint chacun en pleine poitrine. Petits marchands, ingénieurs, rentiers, ouvriers, il faut bien que chacun se reconnaisse quand son image lui est montrée vivante au cours du récit ; il faut que chacun s'éveille à des inquiétudes nouvelles sur l'étendue de ses devoirs et les conséquences infinies de ses actes. Les fables de M. Sheldon ne sont pas de courtes nouvelles.

Chaque roman fait la matière d'une longue suite de sermons. Tous les dimanches on en lit un chapitre du haut de la chaire, et, pendant plusieurs semaines, la curiosité de la paroisse s'attache à

deviner la suite des aventures et la solution des difficultés qui se multiplient sur la route des personnages. Le roman achevé, on Timprime et on le répand, pour un prix dérisoire, h des milliers d'exemplaires. La collection — elle comprendra bientôt dix volumes — a passé d'Amérique en Angleterre, où elle a rencontré partout la même faveur.

Est-il besoin de remarquer qu'il ne s'agit pas ici de littérature et qu'on choquerait ce prédicateur original en le comparant à G. Eliot ou à Thackéray. L'intérêt est tout autre ; mais, pour n'être pas d'un ordre artistique, il n'en est pas moins pressant.

Comme tous ces livres se ressemblent, il sera plus intéressant de nous en tenir à l'étude de Que ferait Jésus? Aucun ne fait d'ailleurs mieux connaître ce qu'esj, dans la pensée de ses fondateurs, \di Société de C Effort chrétien.

Ce matin-là — je résume en quelques pages tout un carême^ — ce matin-là, un vendredi,

1. Ce résumé n'est en rien une traduction. Il est écrit de souvenir, avec une tendance à franciser les détails. Comme il ne s'agit pas d'une œuvre d'art, mais d'un livre de propagande, je ne vois aucun inconvénient à prendre ces libertés.

Henry Maxwell, pasteur de la principale église de Raymond, s'était enfermé à double tour dans sa chambre. Son prochain sermon du dimanche n'était pas encore achevé; ce sermon qu est, pour tout clergyman lettré, la grosse besogne de la semaine, Tobjet des plus tendres soins. Il avait choisi pour texte ces paroles de saint Pierre : « Voilà votre vocation : le Christ a soufl'ert pour vous, exemple que vous devez imiter, en le suivant pas à pas. » 11 en était au troisièms point et se mettait à énumérer, dans leur suite logique, les moyens d'imiter le Christ souffrant, quand un coup de sonnette interrompit son travail. Un vagabond exténué venait demander de l'ouvrage.

Maxwell reconduisit avec de charitables paroles et se remit à son discours. Décidément, il était en verve et le morceau prenait bonne tournure. On n'avait jamais aligné de plus .jolies phrases sur la nécessité de suivre le Rédempteur. Madame revient. On lui explique le plan, on lui donne un avant-goût des plus beaux passages. Elle est ravie. Quel succès pour après-demain ! Pourvu qu'il ne pleuve pas !

Dimanche. Un ciel à souhait. Une église comble, Rachel Winslow est à Forgue et, juste avant le prêche, chante un cantique de cette voix merveilleuse qui donne toujours plus de fraîcheur et d'onction à la parole du jeune Maxwell. Ainsi

QUE FERAIT LE CHRIST? 2i7

délicieusement excitée, son éloquence est un charme. Quel heureux moment pour le ministre que chacun écoute avec une si évidente sympathie, et quelle émotion exquise de raconter, de façon si élégante, les souffrances du Christ devant la haute société de Raymond ! 11 n'y a pas dans tout le pays de plus belle église, de chœur mieux fourni. Vraiment Dieu a été prodigue envers le jeune homme. Piété, fortune, amour, succès, tout lui est venu sans effort. Encore quelques semaines d'un aimable travail et il partira pour ses trois mois de vacances. Où iront-ils cette année?... Et tout en berçant sa rêverie aux rythmes des phrases, Maxwell est absorbé par les nobles émotions qu'il imprime à son auditoire. Trop vite voici la fin du discours : il referme la grosse bible sur les pages du manuscrit, et il s'assoit, dans la grave douceur des pensées pieuses, du succès et du devoir accompli, pendant que le chœur entonne :

Tout pour Jésus! Tout pour Jésus!...

Au môme moment, du fond de l'église, une voix se fit entendre. Un pauvre homme, en habits en lambeaux, à l'air lamentable, s'avançait péniblement jusqu'à la table de communion. Jamais peut-être les paroissiens de cette église confortable n'avaient vu passer, auprès de leurs bancs capitonnés, une semblable misère. Maxwell recon-

nut le vagabond de Tautre jour. D'ailleurs, aucune révolte, aucune aigreur dans son attitude ou dans sa parole. Tenant son chapeau des deux mains, dans un geste de soumission embarrassée, le front crispé comme par la recherche d'un insoluble problème, d une voix basse et distincte, il commença :

« Je ne suis pas un vagabond comme les autres, quoique, après tout, aux yeux de Jésus, toutes les âmes de vagabonds aient le même prix, n'est-il pas vrai? J'étais imprimeur. On a inventé de nouvelles machines, et mon métier, le seul que je sache, n'est plus bon à rien. Depuis dix mois, je cherche du travail et j'ai battu tout le pays sans en trouver. Us sont si nombreux dans le même état que moi. Je ne me plains pas, non; est-ce que j'ai Pair de me plaindre? Simplement, je raconte ce qui est. Mais ici, tantôt, sous la tribune, je me demandais ce que vous vouliez dire en parlant de suivre Jésus. Est-ce bien ce qu'il entendait luimême, quand il disait : ((Suivez-moi?» Je ne vois pas clair. Voici trois jours que je suis dans cette ville; personne, sauf votre ministre, ne m'a dit une bonne parole; personne n'a essayé de me trouver du travail. Sans doute, la peur du vagabond vous a retenus. Et puis, je ne blâme personne ; ai-je l'air de blâmer qui que ce soit? Comment, d'ailleurs, exiger que vous vous dérangiez

pour me chercher de la besogne? Ce qui m'embarrasse, c'est ce que vient de dire le minisire sur la nécessité de suivre Jésus. Il y a ici plus de cinq cenls misérables comme moi, et presque tous chargés de famille. Ma femme est morte, heureuse d'être enlin tirée de peine. Ma petite fille, un camarade me la garde jusqu'à ce que j'aie trouvé du travail ; et, c'est étrange, mais je ne comprends plus rien quand j'entends des chrétiens qui vivent à leur aise et qui chantent :

Jésus, j'ai pris ma lourde croix, Et j'ai tout quitté pour te suivre.

« Ça ne vous étonne pas comme moi? Ah ! si ceux qui chantent ces choses se mettaient à les vivre pour de bon, cela ne supprimerait-il pas du coup une immense quantité de souffrances? Que ferait Jésus à votre place et que voulez-vous dire en parlant de marcher sur ses pas? Quelquefois ce contraste me fait peur. D'un côté, les heureux qui vont dans les églises, beaux habits, belles maisons, et de l'argent poirr tous leurs désirs, et des vacances pendant Tété et tout le reste ; de l'autre, la foule qui ne va pas dans les églises, des milliers qui meurent de faim, après avoir longtemps mendié du travail ; pas de pianos, pas de tableaux dans leurs maisons, il leur faut grandir dans la misère, dans l'ivrognerie et dans le péché... »

2o0 AMES RELIGIEUSES

Sa voix se faisait plus faible. Sur ces dernières paroles, il laissa tomber son chapeau, passa la main devant ses yeux et tomba lourdement, la face contre terre. On s'empresse, on le relève et on le conduit dans la propre maison du ministre, où le malheureux ne tarde pas à mourir.

La secousse fut terrible pour Maxwell, et son prochain sermon devait en garder Fempreinte.

11 ne fut pas limé, ce sermon-là, comme les autres; il ne fut même pas écrit, et cependant aucun de ceux qui Tentendirent ne pourra jamais l'oublier. Pluie ou soleil, ce jour-là, je ne sais, mais l'église était pleine. Bouleversés comme leur pasteur, les plus fervents de la paroisse attendaient une réponse aux doutes qui les obsédaient. (( Mes amis, leur dit-il, très ému lui-même, la vue et le discours de cet homme ont fait sur moi une impression extraordinaire. Pourquoi vous le cacher? Après ravoir entendu,, après Tavoir vu mourir chez moi, je ne cesse de chercher ce que c'est que l'imitation de Jésus. Je ne condamne personne, mais je me demande si, jusqu'ici, vous et moi, nous ne nous sommes pas payés de mots. Ce défi au christianisme formaliste et satisfait de nos églises, comment le laisser tomber si nous sommes vraiment chrétiens? Écoutez-moi, je vais vous faire une proposition vraiment étrange, qui vous surprendra tous, qui en rebutera beaucoup

parmi vous. Je voudrais lever ici, dans cette paroisse, une croisade de volontaires qui, sérieusement, loyalement, s'engageraient, pendant une année entière, à ne rien décider, à ne rien faire sans s'être aups^ravant demandé : à ma place, et dans ce cas particulier, que ferait Jésus? Et Ton promettrait de faire toujours, coûte que coûte, ce que Jésus aurait fait. Est-ce compris? Tous ceux qui voudront être des nôtres resteront ici, après le service. Notre devise serait : Que ferait le Christ? Notre désir, de le suivre, pour de bon, au sens littéral du mot. Et cela pour un an, à partir d'aujourd'hui. »

Ils furent plus nombreux que le minisire n'avait osé l'espérer, et ce fut une scène touchante de naïveté généreuse, quelque chose de gracieux et d'émouvant comme la vue d'un enfant s'armant d'un sabre trop lourd pour essayer de sauver sa mère. Dans l'avenir, ils entrevoyaient des passes ténébreuses et de terribles devoirs. Mais leur loyauté éclairait la route, et le Christ leur donnerait du cœur, s'ils venaient à défaillir. On convint de se réunir une fois par semaine pour mettre en commun les expériences de chacun. On pria. Le Saint-Esprit se manifesta sensiblement à l'assemblée, et ils se retirèrent en silence, étreints par des émotions que les mots ne traduisent pas.

Respirons. Aussi bien, tout cela, exorde ou premier acte, est d'une maladresse ingénue. C'est truqué à plaisir, et le chanoine Schmid a des airs de parnassien h côté de M. Sheldon. Mais, encore une fois, pourquoi comparer ce mystique mort-de-faim à notre Paysan du Danube et rappeler, devant la scène du pledge^ Fidylle royale où les compagnons d'Arthur s'engagent h conquérir le Saint-Graal? Cette absence de littérature importe si peu ! L'essentiel est d'arriver par tous les moyens, f It-co par la plus monotone des répétitions et la plus banale des intrigues, à préciser cette interrogation brûlante : Oui ou non, suis-je païen ou disciple du Christ? Oui ou non, puis-je relire de bonne foi l'Evangile sans que mon titre de chrétien me brûle le front? Enfoncée avec plus ou moins d'art, il suffit que la question entre dans la vie de l'auditoire et Toblige à réfléchir et à se juger.

D'ailleurs, si Ton y veut prendre garde, il y a là matière à un développement littéraire de la plus grande beauté. Ce serait un rajeunissement et une mise à point toute moderne de l'éternelle poésie du jugement dernier.

Le thème est usé maintenant, à force de redites et de formules convenues. Ces petits damnés etîarés et ces rondes d'élus qui, sur le tympan des cathédrales, prennent un bain dans les bassins dorés de la terrible balance, ou ces avalanches d'hercules qui dégringolent avec fracas le long des fresques italiennes, toutes ces pauvres fictions et ces raccourcis nécessaires ne troublent plus notre repos. Bien plus pressante, au contraire, serait ridée du divin revenant, paraissant brusquement, au plein de notre vie moderne, pour compter ceux qui sont à lui. Pour avoir entrevu, en la défigurant, cette beauté nouvelle, un chansonnier de Paris nous secouait, l'autre jour, au point de nous faire presque oublier les trivialités sacrilèges de sa langue et le cynisme de ses drôleries.

Car, enfin, le Christ est vivant, et il n'est pas loin. S'il revenait! A qui en aurait-il aujourd'hui? De quelle boutique irait-il déloger les vendeurs du temple, et chez qui relrouverait-il les petit-fils des Pharisiens?

De cette idée, simple et grande, l'agitateur américain — et c'est un rare mérite — n'a voulu choisir que l'expression la plus intime et la plus profonde. Qiie ferait le Christ? Que me dirait à moi, dans le secret de ma conscience, le modèle et l'ami divin? Force et lumière, ici et là, dans le détail de mes journées, que voudrait-il me voir

254 AMES BILIGIEUSES

faire? Où sont les traces de ses pas sur la route où je dois marcher?

On voit combien cette inspiration est plus pure et plus saine que d'autres évocations plus grandioses d'où tant de sectes sont venues. 11 n'est pas question ici de juger les autres et de condamner lo monde, encore moins songe-t-on à camper l'image vengeresse en face d'une Rome trop puissante et trop belle, et si cette croisade est une guerre, c'est seulement contre nos lâchetés et nos défauts.

. Il y a plus, et le simple choix de la devise : Que ferait le Christ? met une différence profonde entre ce mouvement religieux et ceux qui l'ont précédé. L'illuminisme était jusqu'ici le grand ressort de ces rénaissances. Les prophètes promettaient, et la masse attendait avec certitude une révélation de Dieu prochaine, directe, particulière et sensible. Le tout était de se sentir enfin pardonné et de palper, pour ainsi dire, Tassurance infaillible de la prédestination et du salut. Ici, très habilement, l'attention du fidèle est détournée d'un examen outré de soi-même et d'une attente maladive, vers Faction et l'étude pratique du devoir de chaque instant. Il subsiste peut-être encore un peu de fanatisme; mais un germe a été déposé qui doit tôt ou tard l'étouffer. N'en doutons pas, malgré des traces protestantes,

cette pensée est d'essence catholique et, quand il en aura exprimé tout le sens, M. Sheldon ne sera pas très loin de nous.

Lentement, la bande héroïque s'égrène dans les rues de Raymond. Où vont-ils? Ah! s'ils pouvaient mourir dans l'extase de leur rêve, au seuil du sacrifice entrevu et accepté ! Etrange portée de quelques heures idéales, ces hommes et ces jeunes filles sont marqués d'un signe que le temps n'effacera pas. Soit que le découragement des promesses imprudentes les attende, soit qu'ils restent fidèles, humainement leur vie est manquée. On voudrait presque leur crier d'arrêter, que tout cela n'est pas de la terre, et que les refrains de cantique ne s'adaptent pas à la prose de tous les jours. Mais non; qu'ils aillent quand môme et engagent leur âme dans cet engrenage divin qui les broiera. La vertu bourgeoise qui les prend en pitié et qui les dédaigne, comme des poètes et des exaltés, ne sait pas qu'ils sont la force et la rançon du monde, et que la plus vulgaire honnêteté serait bien compromise, le jour où la prudence et les calculs humains

255 AMES REUGIBUSES

auraient effacé, en ce monde, la trace des pas de Jésus.

Edouard Norman, rédacteur en chef du Raymond Daily News, a pris hier son engagement de grand cœur ; mais, aujourd'hui, dans son cabinet, il se demande avec embarras ce qu'il lui faut faire pourtenir pleinement sa promesse. On frappe. Le secrétaire lui apporte les épreuves d'un article : « Voyons, de quoi s'agit-il? — Des courses d'hier..

— Est-ce long? — Trois colonnes et demie. »

Norman réfléchit un instant, puis il se décide : « Non, pas pour aujourd'hui. — Comment? dit Clark stupéfait. — Non, l'article ne paraîtra pas.

— Mais... s'écria l'autre, absolument ahuri. — J'estime qu'il ne faut pas qu'il paraisse, et voilà tout. — Voulez-vous dire que le journal de ce soir n'aura pas un mot sur les courses ? — Précisément. — Mais c'est inouï? Tous les autres journaux en parleront. Que vont dire les abonnés? C'est simplement... (Une trouvait pas de motpour rendre sa pensée.) — Voyons, Clark, approchez une minute et fermez la porte. Dites-moi : si le Christ avait la direction d'un journal, laisserait-il passer trois colonnes sur les courses? » Clark n'y était pas du tout. Pourtant il finit par répondre : « Non, il me semble que non. — Eh bien ! je n'ai pas d'autre raison pour supprimer ce compte rendu. Je suis décidé à ne rien faire pendant un

an au journal que Jésus ne ferait s'il était à ma place... » Clark n'osa insister davantage; il ajouta brièvement que cette ligne de conduite amènerait la ruine du journal, et il descendit.

On devine les conséquences de cette mesure.

Colère des abonnés, colère des acheteurs au numéro et des camelots, pluie de lettres qui menacent de cesser les abonnements et de retirer les annonces. Les annonces! Norman n'y avait pas pensé. Précisément, le Daily publiait quotidiennement une longue réclame pour un fabricant de liqueurs. Que ferait Jésus, surtout dans ce pays ravagé par l'ivresse? L'hésitation n'était pas possible. Dorénavant sera supprimée toute annonce que le Christ n'aurait pas acceptée. Supprimé aussi le supplément du dimanche, source d'un très gros revenu. Sur ces ruines amoncelées Norman, se mita élever avec courage un journal pleinement chrétien. Naturellement, les abonnés.se dispersent, les fonds baissent et la banqueroute est imminente.

Le pledge n'est que d'hier, et déjà il travaille toute la ville. En même temps que la conversion subite du Daily News, on apprend que M. Powers, ingénieur en chef des chemins de fer, vient de perdre sa position. La cause en est connue. Cet honnête homme a vouhi obéir à un scrupule de conscience qui ne pouvait être du goût de ses chefs, Cassé aux gages, il redevient simple télégraphiste^

comme à ses débuts, il y a plus de vingt ans. Lui, ce n'est rien; mais sa femme, mais ses filles qui devront se passer de robes à la mode et ne plus aller dans le monde ! « Nous vivrons sans peine, dit le brave homme en essayant de sourire, et la fierté seule en souffrira. » Mais le ministre qui est venu le féliciter de son héroïsme n'a pas le courage d'ouvrir la bouche, car il devine les scènes quotidiennes qui attendent son ami dans le ménage bouleversé.

A côté de ces immolations solitaires que Timaginalion du lecteur peut multiplier sans effort, la généreuse devise fait le\ er une moisson de dévouements. Derrière ses beaux quartiers, Raymond cache des abimes de honte. Au bout de la ville, de vastes terrains sont couverts de brasseries et de bouges où grouille une multitude infâme. Sauf pour toucher le revenu de ces locations importantes, l'aristocratie de la First Chtirch semble ignorer ce perpétuel scandale, et on vote paisiblement, à chaque élection municipale, pour le renouvellement de ces criminelles patentes.

Que ferait le Christ? Il irait droit à cette foule, plus malheureuse encore que coupable, il dénoncerait cette exploitation meurtrière, il assainirait ces terrains vagues et donnerait son cœur et sa vie à ces âmes abandonnées. Sur ses pas, notre groupe, de délicatesse raffinée, de confort et de

QUE FERAIT tE CHRIST? 2IJ9

grâce, se met en ronfe vers la grossièreté méchante et la corruption. Maxwell, qui a toujours prêché devant des lettrés, se trouble bien un peu quand il lui faut aborder ses nouveaux frères, et ceux-ci n'ont garde de chercher à modifier son impression. Sifflets et brocarts interrompent le sermon. Heureusement, Rachel Winslow est là. Elle ne veut plus chanter pour la joie des riches et des artistes, mais seulement pour préparer aux effusions de la grâce divine ce peuple de malheureux. Elle entonne un cantique qui apaise bientôt ce tumultueux auditoire.

D'autres se dévouent avec elle, donnent leur argent et les belles heures de leurs journées. Des patronages s'élèvent, des asiles pour les jeunes filles, poirr les enfants, et tout cela, en quelques mois, parce qu'une poignée de braves cœurs s'est décidée, pour de bon, à suivre le Christ.

Le présiclentée Lincoln Collège, le bon D** Marsh, est tout ému devant ces merveilles. Qu'an s'imagine un vieil universitaire, enterré dans ses livres et l'élaboration de ses conférences, honnête, pieux, le moins bruyant, le plus pacifique des professeurs de morale. Il a pris loyalement lepledge^ sans croire s'engager à autre chose qu'à plus d'assiduité et de dévouement dans ses devoirs ordinaires. Mais non, ce c'est pas cela. « Je sens bien, dît-il au ministre, qu'à ma place le Christ

ferait davantage. Or ce davantage ne me va pas du tout, et je n'y pense pas sans horreur. Vous devinez, Maxwell. Vous et moi nous nous sommes toujours tenus à Técart de la politique, et nous n'avons jamais été jaloux de nos droits ni soucieux de nos devoirs de citoyens. Nous vivions dans un petit monde fermé, où rien, même la vertu, ne dérangeait nos goûts de calme et de travail, et, quant aux intérêts de notre ville, nous les abandonnions sans résistance à une bande d'intrigants. Vous voyez où ils nous mènent, et la pleine licence donnée à ces infâmes brasseries. J'ai essayé de me tromper moi-même; je ne puis pas. Mon simple devoir est de donner de ma personne dans cette lutte électorale, de suivre les meetings^ d'user de toute mon influence pour faire arriver d'honnêtes gens. Vous pensez si ça m'amuse. L'idée de ces vulgarités me dégoûte. Perdre ma chère paix, échanger mes livres contre cette littérature d'affiches, entrer en lutte avec ces gens que je méprise ; ah ! si vous pouviez m'assurer qu'à ma place Jésus resterait chez lui ! Mais je sais trop que non. C'est lui qui me demande de balayer cette écurie municipale, au risque de m'éclabousser de cette boue. C'est ma croix; il me faut la prendre ou bien renier mon Dieu. » Maxwell n'a qu'une chose à répondre. Lui aussi, malgré ses répugnances, il fera tout son devoir

de citoyen. Les deux amis trouvent d'autres dévouements, et, la première fois depuis de longues années, on voit les honnêtes gens de la ville se passionner pour les élections.

On a maintenant la formule du roman-sermon.

Rien de plus simple, de plus naïf et de plus facile. Comme on le voit, la psychologie est absente, et si le décor est moderne, nous n'en sommes pas moins aux pays des contes de fées. Pas une hésitation, par une défaillance dans la poursuite de ridéal ; pour ces bourgeois américains, le désir et le succès se confondent; promettre et tenir ne sont qu'un. 11 y a bien, par grand hasard, sur le nombre des héros, un jeune homme de lettres qui, à peine embarqué, regrette le rivage et qui descend à la première station. Mais les autres vont droit au but, plus vite et plus droit que nos saints, et on ne sait où pourra bien s'arrêter cette course de géants. C'est l'esthétique du romanfeuilleton, la seule qu'il soit possible de suivre, quand on demande à la fiction d'être simplement un moyen d'apostolat.

D'ailleurs, bien que dénués de vie propre, ces

héros c«it,à mes yeux, une exceptionnelle valeur; aucun d'eux n'est, à proprement parler, un fanatique, et pour un livre qui est le manifeste d*un mouvement religieux, c'est là une très impartante nouveauté. Ni le pasteur Maxwell, ni le journaliste Norman, ni aucun de leurs amis, — pas même cette Rachel Winslow, qui était pourtant si proche de Texaltation religieuse, — ne se croient Tobjet d une élection spéciale et de faveurs directes du ciel. Toute leur intensité de vie est tendue vers la recherche du plus parfait. Aussi n'ont-ils jamais une pensée de mépris pour ceux qui ne partagent pas ou qui ne comprennent pas leur sublime aventure. N'était leur implacable vertu, rien d'humain ne leur serait étranger. Une enfantine histoire d'amour vient même fleurir timidement sur ce champ austère de sainteté. Après avoir, une seconde, froncé le sourcil, le ministre Bruce, en brave homme qu'il est, se penche pour bénir la fleur. « En somme, dit-il, le roman est une des pages de la vie, l'amour n'est-il pas plus vieux que moi, et plus sage? » Comme on voit, ces parfaits ne dédaignent pas le sourire et une pointe d'humour. L'humour, dit encore l'éveque Bruce, vient détendre les nerfs fatigués; « comment ne serions-nous pas écrasés, si Dieu ne nous avait donné cette admirable soupape de sûreté? »

Ce n'est pas tout. Une autre faiblesse, plus radicale et plus incurable, attache ces héros à la terre. L'auteur n'a garde de la cacher, et cela est d'autant plus méritoire que cette faiblesse ne va à rien moins qu'à ralentir et à fausser la marche en avant des personnages, et, chose bien plus grave, à compromettre le mouvement religieux dont ce roman résume les aspirations et les espérances.

En effet, avant de se décider à suivre pas à pas la trace de Jésus, il faut bien connaître ce que, dans tel ou tel cas particulier, Jésus, aurait fait. Or les premières expériences des chrétiens de Raymond montrent que la chose n'est pas facile- Norman n'hésite pas à révolutionner la composition de son journal et à courir à la banqueroute. J'admire cette fougue de vertu, mais je me demande si le Christ n'aurait pas suivi une politique moins foudroyante et plus efficace. Pour faire place à la pauvresse qu'elle veut relever et guérir. Virginia Page consent à laisser partir de chez elle sa propre grand'mère. Le Christ aurait-il agi de la sorte ? Ce n'est pas sûr.

Certes, aucun d'eux ne se fait illusion sur l'obscurité du problème. Avant de se résoudre à prendre un parti, leur geste habituel est de se jeter à genoux pour implorer les lumières de la grâce. Rien de mieux. Ils peuvent aussi se tranqulliser

'iô4 AMES RELIGIEUSES

en se rappelant que Tessentiel n'est pas de deviner quelle eût été précisément, ici et là, la conduite de Jésus, mais d*agir comme Ton croit bonnement qu'il aurait fait. Malgré tout, là est le point faible du système et, la première ferveur passée, c'est là que demain la brèche sera faite pour laisser passer Tilluminisme ou le scrupule, les plus cruelles inquiétudes ou les plus folles décisions. C'est la fissure nécessaire de tout édifice bâti sur le libre examen ; c'est, pour plus ou moins tôt, la ruine certaine des plus magnifiques monuments.

J'ai parlé d'illuminisme. Ce danger n'est à craindre que pour ceux qui voudront être fidèles tout ensemble à la devise; Que ferait le Christ? et au préjugé protestant. De soi, la formule même de la devise semble rendre indispensable l'existence d'une autorité qui tranche les cas douteux et calme les consciences anxieuses. A ces pèlerins de l'idéal, il faut un pilote qui les rassure contre les fantômes de la route et les dirige dans la nuit. Il y a sans doute, dans la généreuse initiative de ce beau départ, quelquechosed'excellent qui résume les meilleures qualités des Anglo- Saxons. 11 est bon de savoir se décider, prendre la responsabilité de ses actes et marcher sans s'appuyer à chaque instant sur le bras d'autrui. Peut-être quelques-uns parmi nous l'ont-ils trop

oublié en prenant facilement rhabitiide de demander à Tautorité non seulement de les guider, mais encore presque de vouloir pour eux; mais, quoi qu'il en soit, surtout quand il s'agit de perfection, on ne saurait se passer de recourir à une autorité infaillible. Les illusions sont trop spécieuses et trop funestes pour qu'on puisse s'embarquer à l'aventure, et se passer d'un guide authentique, qui fixe sur le bon chemin.

Sur ce point capital, M. Sheldon n'a pas dit encore son dernier mot. Il reste jusqu'ici dans une situation mal définie et qui deviendra de plus en plus embarrassante, à mesure que croîtra le nombre et la ferveur de ses disciples. D'une part, si l'on veut suivre consciencieusement la devise, on est amené à s'adresser à une autorité qui l'interprète pour les cas difficiles, et, d'autre part, le dogme fondamental de VÉglise libre ne permet pas aux ministres de dicter une ligne de conduite aux consciences individuelles. Que faire ? Le sens chrétien poussera naturellement les membres de VEndeavoiir Society à se tourner vers leurs chefs pour recevoir d'eux une direction précise, et les chefs chercheront en vain une attitude équivoque qui réponde à l'attente des fidèles sans contredire au principe du libre examen. M. Sheldon le sait bien, et on le lui rappellerait au besoin. Les protestants purs ont

trouvé qu*au récent Coogrès de Londres il avait presque oublié le plus sacré de ses devoirs. Dans un grand ;7)^^/m^ populaire où chacun lui présentait des cas de conscience à résoudre, le leader avait bien dû essayer quelques réponses. « J'ai suivi pendant une heure cet exercice, écrivait le lendemain un journaliste, et je ne puis m'empé* cher de dire que cet aimable M. Sheldon a entrepris une impossible besogne. II se défendait bien haut de toute idée de jouer au pape, et il faut Ten croire ; mais vraiment, à la manière dont on accueillait sa parole, il était clair qu'un bon nombre était disposé h saluer en lui un directeur spirituel. Parmi ses principes essentiels, la Chris-tian Endeavour Society a mis le respect absolu de ' la conscience de ses membres. Que ses chefs ne Toublient jamais*. »

Voilà du moins une sentinelle qui sait sa con-

1. British Weekly^ 19 juillet 1900. — Un autre correspondant du Brilish Weekly moptre que ce n'est pas là une impression particulière. 11 transcrit les conversations qu'il a entendues au sortir d'une conférence de M. Sbeldon : « Pour moi, dit un monsieur, j'aime sa façon de parler. 11 établit un principe et vous oblige à y réfléchir. Puis on se demande si on ne devrait pas se mettre soi-même à appliquer ce principe, et on sent que tout irait mieux si on le faisait. » — « Mais, dit sa feo^me, je trouve M. Sheldon bien arrogant de dire aux gens ce qu'ils doivent faire. » Un troisième fut tout à fait de cet avis, et très vivement. Le mari tomba d'accord. Dans sa pensée, M. Sheldon n'avait pas d'autre mission que d'établir son principe. Gela fait, c'était à chacun de l'appliquer à sa propre vie : « ïl y aurait moins de chances de se tromper que si on suivait 9a direction, r*

signe et qui monte fidèlement la garde aux avantpostes protestants. Que M. Sheldon laisse dire et n'ait pas peur de choisir entre les préjugés de son éducation évangélique et les sûres intuitions de son cœur et de son bon sens. Qu'il se demande simplement ce que ferait Jésus, en face de brebis sans pasteur. Peut-être, et j'ai de la peine à en douter, reculera-t-il devant les responsabilités trop lourdes d'une mission incertaine ; qu'il cherche alors si, par hasard, le Christ, prévoyant rinsoluble difficulté, n'aurait pas indiqué les signes auxquels il faut reconnaître l'interprète de sa doctrine et le pasteur des pasteurs.

Pour être ainsi presque condamnés h une situation fausse, les ministres n'en tiennent pas moins une grande place dans les romans de M. Sheldon. Tel de ses livres {the Crucifixion of Philip Strong)^ le plus pathétique peut-être, est entièrement consacré à l'héroïque imprudence d'un jeune pasteur qui s'est crucifié à son impossible idéal. Quant au roman qui nous a occupés, Henry Maxwell en serait sûrement le héros, si, vers le milieu du volume, deux de ses confrères ne venaient

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se partager nos sympathies. Entre ces différents personnages, il n'y a d'ailleurs qu'une différence de nom. Qu'il s'appelle Maxwell ou Bruce, c'est toujours la même âme, délicate et courageuse, subitement mise en face des réalités du devoir chrétien. Cette incessante reproduction du même type deviendrait vite monotone, si on n'était dès l'abord pleinement conquis par l'inquiétude contagieuse du romancier et ses convictions brûlantes. 11 y a là une sincérité d'accent qui ne trompe pas et qui empêche de remarquer l'absence des finesses littéraires et des procédés de métier. Qu'on en juge une fois encore en écoutant les étranges propos que tiennent entre eux un ministre évangélique et un évêque anglican.

Le D'" Bruce, après une visite aux œuvres de Raymond, s'est décidé à tenter un mouvement analogue dans sa paroisse de Chicago ; l'évèque, son vieil ami, veut aussi prendre le />/eû?^e; mais, sans se l'être avoué l'un à l'autre, tous deux se sentent appelés à commencer leur vie nouvelle par un absolu sacrifice.

Les deux amis étaient dans le bureau de Bruce. « Tu sais bien, commence brusquement l'évèque, ce que je suis venu te dire, ce soir? » — Bruce le regarda et inclina lentement la tête. — « Je suis venu t'avouerque je ne n'ai pas encore tenu ma promesse ; car, à mes yeux, il n'y a qu'une façon

d'aller sur les pas du Christ. » — Bruce se promenait de long en large, très agité. — « Etmoinon plus, je ne suis pas content : ce n'est pas comme ça que je serai fidèle. Aussi ma résolution est prise, et je vais donner ma démission de ministre de Nazareth. — Je le savais bien, dit tranquillement Tévêque, et précisément je venais te le dire, je laisse ma charge. » Il y eut un long silence. « Mais, demanda enfin Bruce, est-ce bien nécessaire pour toi ? — Pour moi, bien sûr, écoute plutôt :

« Calvin, tu sais depuis combien de temps je fais ma besogne et la' responsabilité et les soucis de ce ministère. Certes, je ne veux pas dire que ma vie ait été tout à fait exempte de peines ; mais enfin, après tout, j'ai eu ce que les meurt-de-faim de cette ville appelleraient une existence confortable et luxueuse. Belle maison, bonne nourriture, bien vêtu et tant de plaisirs à ma disposition! J'ai pu aller sur le continent une douzaine de fois, et la musique, Tart, la lecture ont toujours été pour moi une délicieuse compagnie. Jamais je n'ai manqué d'argent, et me voici incapable de répondre à la terrible question: « Qu'ais-je souffert pour le Christ ? »... Comparée à la vie de Paul et des premiers chrétiens, ma vie est une vie de plaisir et de péché. La bizarre façon de suivre Jésus ! et cela durera tant que le système actuel de notre Eglise

sera en vigueur : pas d'issue pour moi si je ne laisse tous ces privilèges pour* me consacrer, dans les basfonds de la ville, au bien des malheureux. »

L'évêque s'était levé, et il marchait jusqu'à la fenêtre. En face de lui, là-bas, la foule encombrait les rues. Il la regarda longtemps, puis d'une voix pleine d'une amertume passionnée, il reprit:

« Oh ! la terrible ville que la nôtre, mon ami ! sa misère, son péché, son égoïsme, me brisent le cœur. Et voici des années que je lutte avec la penr maladive du jour où il me faudra laisser le luxe de ma position officielle pour prendre contstct avec le paganisme du siècle. La désastreuse condition des ouvrières, l'égoïsme brutal des hautes classes, riches et fashionables voulant ignorer quand même les détresses des malheureux, et la malédiction de rivresse et Tenfer du jeu, et cette armée de sans-travail ! Et, chez la plupart de ceux qui souffrent, une envie de maudire nos riches églises et nos existences de paresseux : tout cela contraste avec ma vie agréable et commode, au point de me remplir de dégoût et de remords.

« Plusieurs fois, tous ces jours-ci, les paroles de Jésus ont tinté à mes oreilles : « Ce que vous « aurez fait au plus petit des miens, c'est à moi « que vous l'aurez fait. » Et quand donc me suis-je donné aux prisonniers, aux désespérés ou anx pécheurs de manière à en souffrir? Jamais; mais

tout doucement j'ai suivi le courant des conventions sociales, les faciles habitudes de ma position, et j'ai vécu avec les plus riches et les plus distingués de mon église, Y a-t-il jamais eu place chez moi pour la vraie souffrance ? Sais-lu, mon cher, que j'ai failli, l'autre jour, me donner la discipline? Ah ! si j'avais vécu au temps de Martin Luther, que j'aurais volontiers prêté mes épaules à cette souffrance volontaire ! »

Et le bon D' Bruce, très pâle, fait écho à ce que vient de dire son ami. Lui non plus il ne peut se flatter d'avoir jamais souffert pour le Christ. Le souvenir des apôtres le hante. Il a vécu toujours à l'aise et ignore ce que c'est que le besoin. Les péchés et la misère de cette grande ville venaient se briser comme des vagues contre les solides murailles de sonégliseetde sa maison, sans même qu'il y prît garde. Les murs sont si épais, la maison si bien défendue ! Mais il ne peut se résigner plus longtemps au contresens de sa vie. Il ne condamne pas son Église : il l'aime trop encore pour vouloir lui nuire : il ne condamne pas les autres ministres, mais sent qu'il lui faut dire adieu aux douceurs et au repos officiel de sa position ^ Lui aussi il a grande hâte de se mêler

1. Bruce touche là, en passant, un problème que M. Maxwell, dans un moment de douloureu se franchise, a nettement formulé : « Was the Church, then, so far from the Master that the people no longer found Him in the Church? » (P. 304.)

aux plus dégradés de ses frères pour leur apprendre Tamour et rimitation de Jésus. »

Et les deux amis se tiennent parole. Ils disent adieu à leurs riches prébendes pour mener une vie de privation et de dévouement dans les plus misérables faubourgs de Chicago.

Tel est le livre et telle est la croisade dont il porte le programme aux quatre vents du ciel.

Après avoir indiqué quelques nécessaires réserves je tenais à rendre hommage à la richesse de l'esprit chrétien qui anime ces fortes pages. Il n'y a pas assez de chaleur surnaturelle en ce monde pour que nous ayons le droit de faire fi de cette ilamme allumée là-bas, si loin de nous, dans une église indépendante du Kansas. Je n'ai qu'un regret : c'est que le livre et le mouvement qu'il résume ne soient pas encore plus pleinement, plus solidement beaux; c'est de penser à la part de chimère qui se mêle à cet idéal et aux désillusions qui attendent sur bien des points, ces nobles cœurs. En tout cas, de telles chimères ne troublent pas le repos des âmes communes et de telles fleurs de rêve ne poussent que sur les sommets. Aussi, quelque soit l'avenir de VEndeavour

Society^ il était intéressant d'en étudier le point de départ. Histoire ou roman, encore une fois, au point de vue oîi nous nous sommes placés, peu importe. Et il importe de môme assez peu que Ton découvre ou non dans l'entreprise de M. Sheldon une arrière-pensée a industrielle». L'intérêt n'est paslàpour nous. QueM. Sheldon ait cherché ou non à s'enrichir en vendant ses livres, le curieux est que de pareils livres puissent enrichir un homme, et qu'il y ait encore des foules capables de prendre au sérieux de telles aventures. S'il nous était démontré que Bunyan a voulu battre monnaie avec le Pilgrini's progress, ce livre n'en resterait pas moins un des monuments les plus admirables de la vie religieuse en Angleterre. Certes, j'ai assez montré que je ne songeais pas à comparer à ce chef-d'œuvre un petit roman de propagande, mais j'ai peur de n'avoir pas assez dit le sûr instinct de ces agitateurs religieux qui, au lieu de rabaisser les exigences de l'Evangile à un vulgaire niveau de moralité bourgeoise, savent qu'ils réussiront d'autant mieux qu'ils demanderont davantage et qu'ils escompteront plus hardiment l'attrait que toute âme sincère aura toujours pour la personne et la parole du Christ.

APPENDICE

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