JÉSUS
Voici Lazare notre ami.
Seigneur, vainqueur de la mort, je vous revois ; j'entends cette voix qui m'a tiré de la tombe I...
LES ACTEURS D OBERAMMERGAU 213
Simon est le plus vrai personnage de cette scène. Il ne dit presque rien, mais il est admirable d'affection et de déférence. Pas un geste de ce bon vieillard qui ne nous donne une idée extraordinaire de celui auquel il s'adresse. Quand la scène s'ouvre sur la salle du repas, Simon est là, aussi empressé que le lui permet son âge ; puis, tout le monde assis, lui reste debout, un peu voûté, les mains dans ses vastes manches, derrière Jésus, le couvant des yeux avec une surprenante vivacité de discrétion et de tendresse. Nous le retrouverons dans quelques heures, toujours parfait. Bon vieillard, on parle peu de lui dans les critiques de la pièce, et plusieurs guides négligent de mettre son nom dans la liste des principaux personnages. Même, chose attachante, dans un tableau plus complet où on donne le nom et la profession des acteurs, on ne nous dit pas quelle est, dans la vie réelle, le métier de Martin Hohenleitner. Trop âgé sans doute, il n'a plus d'autre besogne que de s'exercer à être, en perfection, l'hôte et l'ami de Jésus.
Or, pendant que Marthe, exquise d'insignifiance dans sa robe brune, sert les convives et fait si peu de bruit que personne ne songe à elle, Madeleine s'avance, le vase d'albâtre à la main. C'est un frisson quand elle paraît : après la rencontre de lamèreetdu fils, aucune scène u'estplus attendue,
Mais pourquoi ce port de princesse et ces lenteurs maniérées! Comment n'a-t-on pas compris que tout ce qui, même de loin, ferait penser à une actrice, serait, ici surtout, déplace. J'ai peur d'être sévère h cette pauvre villageoise; mais il est pénible vraiment d'assister à de tels effets de langueur et de grâce dans cette idéale scène de Famour et du pardon. Heureusement, la beauté de rÉvangile transfigure bientôt ces misères. Forcément maladroite dans Tonction de la tête, cette grande dame de Rubens dévient enfin Madeleine, quand, à genoux, elle se met à dénouer ses tresses noires pour essuyer les pieds du Sauveur. Elle est tout entière à sa besogne, elle ne songe plus qu'on la regarde, et, après quelques minutes de cruelle défiance, nous nous retrouvons à Béthanie.
Béthanie est la dernière heure douce avant la Passion. C'est fini. L'agonie commence avec les adieux que Jésus fait h sa Mère.
On devine le poids terrible de ce rôle de Marie.
La Vierge d'Israël, quel peintre Fa trouvée,
Quel poète a dit son vrai nom?
Moi, je n'ai jamais peint celle que j'ai rêvée,
Et mon œuvre achevée
Me disait toujours : Non I
Quand ce trop jeune visage a paru, très simple et très digne, et cependant déjà contracté d'an-
LES ACTEURS D 0BERAM3IERGAU 215
goissc, ç/a été un soulagement. Certes, je crois que la Vierge d'il y a dix ans était moins loin de la perfection de son rôle, mais enfin, en la voyant, nous avons tous éprouvé ce qui avait si fort impressionne W. Stead, en 1890.
Le protestantisme, qui fixe uniquement son regard sur la ligure centrale de l'Évangile, passe en se détournant du groupe admirable des saintes femmes. Sous prétexte que l'ignorance a exagéré le culte, il faut nous interdire à nous cette contemplation. Mais plantez donc Mr. Kensit ou Messi'S. Morgan et Scott sur le théâtre d'Oberammergau. Qu'ils regardent sans pleurer, s'ils le peuvent, celte scène des adieux.
Alors, quand un immense sanglot sort de ces milliers de poitrines, ils réaliseront, pour la première fois peut-être, quelle source de sympathie intense ils ont tarie, quelle puissante émotion ils ont excommuniée. La plus pathétique figure du drame de la Passion, ce n*est pas le Christ, c'esj. sa Mère. En lui il y a de la sublimité ; elle, n'est que puthé- Ihique. Après Marie, vient Madeleine. Le protestantisme a du chemin à faire avant de trouver une infiuencc aussi puissante pour adoucir les coeurs et exalter les imaginations*...
J'aurais voulu, pour ma part, que cette scène d'adieux fût presque silencieuse. Il fallait que le Christ parlât à sa mère ; mais celle-ci aurait pu ne lui répondre que par sa douleur et par son courage. Ou bien, si on voulait à tout prix mettre
1. Tlie Passion-play al Oberammergau. Toute cette préface du prophète de la Review ofReviews est à lire.
quelques mots sur les lèvres de Marie, elle aurait dû les dire très bas, très bas, et, sans les entendre, nous les aurions certes compris. Malheureusement, les courtes paroles de ce rôle sont beaucoup trop longues. Pour se faire entendre dans cette immense salle et traverser le plein air de Tavantscène, cette voix qu'on rêve merveilleusement belle, se fait aiguë, perçante et dure ! Hélas ! nous l'entendrons encore, tout à Theure, au pied même de la croix, comme si de telles douleurs n'étaient pas au-dessus de la parole humaine. Mais enfin, malgré tout, cette dernière caresse et cette longue étreinte sont si poignantes, qu'une compassion profonde remue silencieusement toute la salle ; ceux qui ne pleurent pas sont le plus bouleversés.
Au point où nous en sommes, on n'a plus de difficulté h comprendre quelle est Futilité du chœur dans le drame d'Oberammergau. Quelquesuns voudraient le voir disparaître, et plusieurs ne l'admettent que comme une curiosité archaïque et un souvenir fidèle des anciennes traditions. Pour moi, il me semble que, sans les évolutions de ces « anges gardiens », comme on les appelle, sans leurs récitatifs et leurs cantiques, l'impression
LES ACTEURS D OBERAMMËRGAU 217
d'ensemble serait diminuée et compromise. Alors même que les nécessités de la mise en scène ne Texigeraient pas, il faudrait de toute rigueur un intervalle entre des émotions si vives. Or, après de pareilles scènes, un entr'acte à oranges et à bavardage serait désastreux. La frivolité des uns et l'agacement des autres, sottement ramenés par leurs voisins à la réalité, rompraient Tenchantement d'une trop brusque façon et épuiseraient très vite les sources de sympathie et de pitié. Combien, au contraire, ne finit-on pas par s'attacher à ces personnages, qui, le rideau baissé, descendent lentement par les portiques sur Tavant-scène ! Au début, nous étions tentés de les trouverunpeu trop dorés dans leurs costumes, raides et monotones dans leurs gestes, et maintenant nous aimons le bercement de celte musique lente et douce, le calme que ramène cette radieuse apparition. En même temps que, sans brusque diversion, ils laissent s apaiser insensiblement les vives impressions de tout à l'heure, le chœur nous préparc à des émotions nouvelles par l'intelligence plus profonde des scènes suivantes. C'est lui qui explique le symbolisme des tableaux vivants, ces rapprochements entre l'Ancien Testament et le Nouveau, qui sont une des originalités et des grandeurs du drame d'Oberammergau.
« Mieux que le héraut des vieux drames alle-
mands ou que le chœur de la tragédie antique, le chœur prépare les spectateurs aux leçons des événements, qu'il interprète à la lumière de la révélation et dont il montre le sens profond et la permanente efficacité. La traduction française ne donne qu'une idée imparfaite de cette poésie douce dans laquelle a passé l'inspiration lyrique des Livres saints. Les choristes, au nombre de vingt-quatre (dix hommes et quatorze femmes), portent des manteaux de couleurs diverses, sur lesquels se déroulent leurs longues chevelures, retenues au sommet de la tôte par un cercle d'or. Un coryphée, qui se distingue par sa haute taille et la richesse plus grande de ses vêtements, fait le récit, et les autres choristes chantent les strophes et antistrophes alternées. Leurs rangs s'ouvrent lentement vers la droite et la gauche chaque fois que la toile doit se lever sur un tableau vivant. Un orchestre de quarante musiciens, presqvie invisible aux spectateurs, soutient leurs chants*. »
J'ai déjà parlé des tableaux vivants qui précèdent immédiatement et symbolisent chaque scène. Ces tableaux, dit encore M. Blondel, « composés avec un merveilleux sentiment de la beauté plastique, évoquent des épisodes touchants ou terribles de l'histoire du peuple juif. Chacun dure
i. G. Blondel, p. 14-15.
LES ACTEURS D OBERAMMERGAU 210
ordinairement trois ou quatre minutes ; Timmobilité de ceux qui y prennent part est si parfaite, môme cTiez les plus jeunes enfants, qu'on a peine à croire que ce sont des êtres animés. Ces visions gracieuses ou terribles, qui font revivre sous les yeux du spectateur les souvenirs de l'histoire sainte, produisent une profonde impression. On a pu discuter l'opportunité de ces tableaux figuratifs, sous prétexte qu'ils retardent et coupent la marche de l'action. Mais quelle ampleur ils ajoutent au drame sans en briser l'unité ; comme ils en montrent l'intérêt et en précisent l'éternel intérêt* ! »
Voici, entre autres, les deux tableaux qui précèdent l'institution de l'Eucharistie. Un seul, à mon avis, suffirait; mais je me trompe, sans doute, puisque l'ensemble des spectateurs ne paraît pas se lasser de les contempler. Le coryphée commence d'une voix grave :
Avantque le divin Ami n'ailleau-Jevantd'unemortcruelle, pressé par son amour, il veut se donner en nourriture à ceux qu'il aime, pour les fortifier dans le pèlerinage de la vie... Autrefois dans le désert, il avait rassasié miraculeusement les enfanls d'Israël avec la manne tombée du ciel; autrefois il avait réjoui les cœurs défaillants à la vue du raisin merveilleux de la Terre promise. Mais quelle meilleure nourriture Jésus ne nous ofîre-t-il pas ! C'est