‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 11 sur 46 · PREFACE XV · texte numérisé non relu

PREFACE XV

rante-huit heures par mer de Marseille et de Cette; quand ils auront relié le Niger, puis le Congo, le Tchad à la côte tunisienne, algérienne et marocaine par les voies ferrées obligatoires, la France décuplera sa richesse, sa puissance et sa vie. Cela est facile. M. Pierre Dornin le démontre surabondamment lorsqu'il nous révèle ces Ames Soudanaises, dans son œuvre brillante et variée.

Paul Adam.

qA Madame Edmond Ferry.

Vers la fin de la journée, le Lieutenant-Gouverneur du Soudan français dont le chaland à vapeur descendait le Niger, aborderait à Kabara ^ pour gagner de là Toinbouctou.

La distance était faible, quelques kilomè-

1 Rarement les crues sont assez fortes pour permettre d'atteindre, en chaland, Tombouctou même. De décembre en avril, il faut généralement ?e contenter de Kabara qui en est distant de 8 kilomètres environ. De septembre en décembre on devra s'arrêter à Day, de mai en septembre à Korioumé.

très à peine, entre l'entrée de la ville sainte et ce point d'atterrissage, imposé en décembre par le niveau des inondations. Et, sur ce court espace, c'était dès l'aube un va-et-vient d'indigènes de toutes races, d'officiers, de fonctionnaires, de commerçants européens, qui passaient hâtivement à pied, à cheval, à âne ou même à chameau.

Le soleil montrait à peine au-dessus de l'horizon son disque énorme, encore imprécis, comme embué des vapeurs de la nuit, que déjà, sur les bords du fleuve tout baignés de fraîcheur, les tirailleurs installaient un rustique débarcadère, plantaient de hauts mâts de bambou pris dans les réserves du service télégraphique, y clouaient des drapeaux et des écussons grossièrement coloriés.

Bientôt, l'astre monte, se dégage radieux et empourpre tout l'horizon. Il fait surgir de l'ombre, dans des éloignements successifs, les cônes de paille du village des tirail-

leurs ^ tout proche, les terrasses des cases de Kabara, les lourds minarets des mosquées de Tombouctou.

Sa splendeur, éclatante dans la limpidité du matin, illumine jusqu'à l'infini le déroulement imposant du Niger, les larges nappes de verdure de ses rives plates et, plus loin, vers le nord, le moutonnement des dunes de sable qui grandissent, se multiplient, se dressent à l'horizon, comme les vagues figées d'une mer de sang. Tout se découvre, se précise. La terre d'Afrique a jeté ses voiles et étale la puissante beauté de son ardente nudité.

Les mâts, qui tout à l'heure s'élevaient majestueux dans le bref demi-jour des premiers matins tropicaux, semblent se rapetisser à la taille des roseaux émergeant des eaux du fleuve.

Les drapeaux, qui flottent çà et là dans ces

1. Ensemble des cases habitées par les tirailleurs leurs femmes et leurs enfants et appelé également {( camp des tirailleurs* »

immensités, apparaissent minuscules, noyés dans le flamboiement du colossal décor. Audessus de Tombouctou à demi-cachée dans les dunes, ils raient de taches sombres le bleu étincelant du ciel. Plus près, sur les murs en pisé et les terrasses de Kabara, qui sortent des sables en contours indécis, comme d'antiques ruines à moitié dégagées d'une éruption de cendres dorées, leurs trois couleurs se fondent dans une irradiation de reflets d'or, d'argent et de pourpre. Plus près encore, au sommet des cases rondes du village des tirailleurs, au haut des mâts dressés sur la rive, leurs trois bandes restent distinctes, mais combien pâles sous les feux qui les incendient.

Des groupes d'indigènes se pressent autour des mâts, admirent à grands gestes l'enluminure des écussons, regardent pleins de respect le sergent DaraKoubi, qui dirige l'équipe de tirailleurs chargée des travaux.

Il se prête, sans gêne, le beau sergent, à cette naïve admiration qui tlatte son orgueil enfantin et lui semble aussi douce que les louanges des griots-chanteurs.

Sa stature est haute, son air jeune et crâne. Sous sa vareuse entr'ouverte, sa protrine se gonfle robuste. La chéchia posée de côté découvre une partie de ses cheveux frisés, soigneusement graissés et tout brillants sous le soleil. Dans sa figure d'un noir foncé, le nez s'étale un peu fort, les lèvres épaisses encadrent des dents éclatantes qu'il frotte machinalement d'un morceau de bois tendre. Le visage est placide, confiant; les yeux petits et vifs de la race Malinké l'animent de ruse et de finasserie. De l'ensemble se dégage une impression de force contenue.

Les regards des indigènes vont émerveillés des galons d'or presque neufs de ses manches aux deux décorations — Nicham et Étoile du Bénin — qui scintillent sur sa poitrine.

— « Sambo Badié! » crie Dara Koubi, en se dirigeant vers le débarcadère.

Le tirailleur ainsi interpellé se détache du groupe d'hommes qui terminaient l'aménagement des rampes du fleuve et, sans se hâter, il rejoint le sergent.

— (( Eh bien! Tout fini?

— Oui, sergent, tout fini; tout prêt pour débarquer Monsieur le Gouverneur.

— Dis au caporal Bokar Samba de ramener les tirailleurs au village, et toi, viens avec moi chercher les femmes. »

L'ordre fut communiqué et tous deux s'acheminèrent vers une anse du fleuve, un peu en amont du débarcadère.

Sambo Badié marchait derrière son chef, suivant l'habitude que donne la pratique des pistes étroites. Vu ainsi, il en était comme la caricature, grand comme lui, Malinké comme lui, mais sec, efflanqué, usé par l'âge et les dures campagnes. Si les yeux avaient

encore conservé la vivacité delà race, les frisures des cheveux grisonnaient, la démarche était lasse. Sur la manche gauche de sa vareuse, s'étageaient trois chevrons de laine.^

Sambo Badié était un vieux brave; il avait couru tout le Soudan, y récoltant bien des coups rendus du reste avec une pleine générosité. D'un dévouement et d'une fidélité admirables, d'une confiance aveugle, presque superstitieuse dans les chefs blancs, il était le vrai type du tirailleur noir, exécutant coûte que coûte les ordres reçus, froidement tenace ou habile en ruses de guerres, audacieux jusqu'à la témérité, s'emportant jusqu'à l'excès, une fois jeté au combat.

Soldat depuis si longtemps qu'il ne soupçonnait plus quelque autre façon de vivre, il ne désirait que le retour des temps heureux où chaque jour on « faisait colonne. »

Ses services lui auraient valu d'être tiré du rang, de devenir un beau sergent comme Dara Koubi; mais son intelligence était si

fermée, d'un voisinage si proche avec la bête, en ayant toutes les soudaines impulsions, tous les déchaînements irraisonnés I Simple et naïf, brusquement bon ou subitement brutal, il s'abandonnait vite aux pires instincts des primitifs, quand la surexcitation de la lutte, le bruit, la vue du sang les faisaient surgir en lui dans une sorte de griserie. Il était de ceux qui devaient être commandés.

Pourtant il aimait la justice, se soumettant, sans mot dire, à toute punition, lorsqu'il se savait fautif, mais plein de révolte, cherchant la vengeance, s'il n'avait rien à se reprocher.

Dans, sa jeunesse, lorsqu'il était captif, les iniquités de son maître violent et cruel, avaient décidé de sa vie. Il s'était échappé pour s'engager dans les rangs des tirailleurs. Toute une fierté lui était venue d'avoir aidé les chefs blancs à abattre les tyrans, grands et petits, qui oppressaient, massacraient, vendaient les faibles et les malheureux comme

lui. Il était devenu à son tour un Maître, mais restait de conscience trop confuse encore pour qu'il sût résister aux entraînements de tout ce que ce titre donne de puissance et d'orgueil.

Lorsqu'un jour un indigène de cette race Ouoloff, dont l'arrogante domination avait été sans pitié, voulut le railler en lui disant : « Tirailleur, c'est captif de Blancs ! », il lui répondit tranquillement, en lui montrant l'épée-baïonnette suspendue à son ceinturon : « Oui, tirailleur, captif de Blancs 1 mais, toi, captif de tirailleurs! »

Le sergent et Sambo Badié suivent les bords du fleuve, se glissant parfois, pour couper au court, parmi les cultures, les toufîes de hautes herbes, les roseaux ou les flaques d'eau

des inondations, guidés par un bruit de voix

qui leur arrivent tantôt confuses, tantôt criardes et élevées. A un détour, ils aperçoivent l'anse du Niger où descend, en une plage de sable lisse et fin, une large avenue naturelle débouchant de leur village.

Les femmes des tirailleurs sont là en grand travail de nettoyage. Vieilles et jeunes ont rejeté boubous * et pagnes - ; seules quelques mères conservent enroulées sur la poitrine et les hanches les bandes d'étoffes qui maintiennent leur petit à califourchon sur leurs reins.

Toutes s'empressent également, barbotant dans Feau, se savonnant elles et leurs enfants, frottant avec du sable fin calebasses ^ pilons et mortiers à mil, lavant la guinée "" blanche

J. Longs vêtements de toile flottants.

Page 1