‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 46 sur 46 · Mil pilé avec ou sans viande hachée · texte numérisé non relu

Mil pilé avec ou sans viande hachée

de palabres avec des Noirs de toutes races, parlant des langues inconnues, que leurs visages ne s'étonnent plus et gardent une même bestiale béatitude, comme une résignation à subir les caprices peu méchants de ces nouveaux et étranges maîtres, qui les nourrissent si abondamment ! Ils ne savent pas et ne peuvent pas savoir.

Les tirailleurs, vivement sortis de l'abri quijes cachait, arment leurs fusils et, sur un ordre bref, le corps du meurtrier de Moriba tombe sanglant sur le sable....

Alors seulement les cinq autres comprennent. Les hommes rugissent, cherchent à bondir en avant. Les femmes tendent les bras, appellent le mort d^une voix basse, coupée de sourds gémissements. Fuie tous reprennent leur attitude d'habituelle indlpçençe, de résignation sans espoir. Ils vont n^aurir certainement, comme celui qui est Jft, et ils sont prêts, puisque rien ne peut einpêûher leur sort de s'accomplir.

L'officier s'est éloigné de quelques pas, troublé par cette mort que les soldats maladroits n'ont peut-être pas faite assez rapide. Les balles étaient dispersées, la mâchoire fracassée, une oreille détachée, une main afïreussement déchiquetée. Le malheureux a-t-il attendu l'aumône du coup de grâce?... Et les pensées qui se disputaient sa conscience de civilisé assaillent à nouveau le chef blanc.

xMais quels sont ces commandements qu'il entend tout à coup ?... Il se jette, la canne haute, sur ses tirailleurs.... Sont-ils frappés de folie ? Les voilà, l'œil brillant, qui rechargent leurs armes et qui ont, face à leurs fusils, à côté du cadavre encore tout chaud, un autre de ces misérables, un de ceux — l'ordre était précis — qui devaient seulement assister à l'exécution

« Qu'on lui enlève ce bandeau et bas les armes. »

Le commandant ne sait que faire pour ré-

parer l'atroce chose, ce supplice d'espérance et de désespoir, le dernier de ceux que l'Inquisition réservait à ses martyrs. Comment rendre la confiance à ce malheureux ? 11 lui donne son tabac, sa pipe de France, tous ces riens précieux qu'admirent et nous envient les Noirs. Et l'autre le regarde, la face toujours fermée ; ses yeux d'inconscient vont de l'officier au corps culbuté tout auprès, les jambes encore ployées, dans une mare de sang.

Le sang ! ces larges flaques qui brunissent l'ocre des sables I Ces coulées de pourpre,- qui sortent en bouillonnant des plaies béantes, incrustent dans les pierres des rangées de rubis, piquent de fleurs vives une touffe de caroubiers atteinte par la main du supplicié, tout ce rouge qui flamboie sous le soleil, toute cette parure de mort violente ! Et ces fusils magiques, qui sont les maîtres de la vie ; ces odeurs de poudre, d'herbe brûlée, de sa-

ble roussi, de chair mourante, qu'exaspère la la lourde chaleur ! Toute cette atmosphère de feu et de meurtre a tout à l'heure grisé les tirailleurs, fait chavirer leurs faibles cerveaux. Toute l'hérédité des guerres sans merci, des tueries de blessés, des profanations de morts, des massacres et des viols, toute la sauvagerie des inctincts mauvais, à peine assoupis, tout ce qu'a maté en eux la discipline, s'est réveillé d'un coup chez ces hommes, héros antiques au combat, bêtes féroces sans pitié après la victoire.

L'étape est courte de ces primitifs, qui ont fracassé les crânes des Ouoloffs et du spahi Moriba, à ces autres, prêts à abattre un malheureux que nul n'avait condamné! Et combien faudra-t-il d'années de douceur et de justice pour ouvrir les cœurs et les âmes de ces masses profondes, qu'ont éduquées des siècles de violence !

Les tirailleurs se sont ressaisis, honteux, évitant le regard de l'officier, du chef blanc

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qui les a VUS.... Le corps du fusillé, déposé dans la tombe toute proche, s'écrase sous un amas de terre et de rocailles.... La petite troupe reprend le chemin du poste. Les prisonniers y retrouveront leur vie de la veille.

L'officier les suit, tout à ses pensées 11

doit à ces misérables de s'occuper d'eux, d'essayer d'adoucir leurs mœurs, d'élever peu à peu leur mentalité et, le jour venu, ce lui sera une joie de pouvoir affranchir ces femmes, d'associer ces hommes à l'œuvre commune de travail

Il se retourne, regardant une dernière fois

le pli de terrain, tout au bas de la pente

La plaine immense flambe de lueurs d'incendie.... Des formes noires, aux bustes nus, aux croupes lourdes, courent vers le ravin de mort ; d'autres y sont déjà, piétinant le sable, le fouillant accroupies.

Ce sont les moussos, jeunes et vieilles, belles et laides, qui ramassent des pierres, de la terre, des feuilles, teintes du sang frais du

supplicié, gris-gris précieux qu'elles vont soigneusement placer dans des sachets de cuir et qui leur donneront le bonheur. Leurs rois, leurs famas ^ d'autrefois ne massacraient-ils pas des enfants et des vierges pour tremper dans les entrailles de ces innocentes victimes les amulettes qui leur assurèrent si longtemps la puissance?

Elles, simples moussos, ne demandent aux gris-gris que de leur donner couscous et amour, et, vers elles, semblent couler le long des pentes, comme de larges nappes sanglantes, les sables rouges avec leurs herbes roussies et leurs pierres de corail, tout empour prées par les rayons flamboyants du soleil.

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