‹ Ames soudanaises. Préf. de Paul AdamChapitre 45 sur 46 · Femmes · texte numérisé non relu

Femmes

frémissante^ tout agitée de cris et d'imprécations, regardant les hautes murailles de pierres, qui venaient de lui enlever ses victimes.

Avec le cadi indigène, premier représentant de la justice, l'affaire n'avait pas traîné.

Peu importait que l'on ne sût rien de ces gens, qu'aucun interprète ne pût les interroger! Ces quatre hommes et ces doux femmes, très certainement fétichistes et anthropophages, esclaves au service de deux Ouoloffs, s'étaient emparés des fusils de leurs maîtres tout occupés à rendre grâce à Allah, et, d'un coup violent, leur avaient fracassé le crâne. Les cadavres qui gisaient, la tête broyée, attestaient le crime. En fallait-il plus pour condamner ? Les coupables méritaient tous la mort.

Le cadi eût pu agrémenter sa sentence des plus effroyables supplices, que les six malheureux^ qui ne pouvaient comprendre, seraient restés tout aussi indifférents. Leur sort dépendait du reste du commandant du poste, détenteur suprême de la Justice, et celui-ci ne se contenterait ni de légendes ni de racontars, trop souvent inspirés par des haines de races. 11 lui faudrait une enquête, d'autant plus longue que l'impossibilité de trouver un interprète la rendait plus difficile.

En attendant, les quatre hommes et les deux femmes vivaient dans l'intérieur du poste, petite ville de cases, de bureaux et de magasins qu'enferment les hautes murailles construites par le sultan Ahmadou ^

Le jour, les hommes parlant peu, gardant

1. Nioro fnt enlevôe en 1891 par le colonel Archinard au sultan ou roi Ahmadou. Celui-ci y avait fait entourer sa résidence de hautes murailles de pierre, qui forment actuellement l'enceinte du poste français.

leur air bestialement sombre, y étaient employés aux travaux courants d'entretien et de nettoyage ; les femmes, débarrassées des anneaux de cuivre qui leur scellaient les lèvres, jacassaient sans trêve, tout en pilant le mil ou en tressant, assises sur les jarrets, de larges paillassons.

Tous faisaient amplement honneur aux calebasses de riz ou de mil et aux rations de mouton qu'ils faisaient soigneusement rôtir à de grands feux de bois. Le soir venu, ils rentraient dans la prison du poste, une fragile case de pisé attenante au corps de garde des spahis et dont les portes mal jointes étaient faites de simples planches. Par mesure de prudence et pour témoigner de quelque déférence envers le jugement du cadi, leurs pieds étaient fixés à la barre de justice.

Une nuit, des clameurs étranges, des coups de feu retentissent dans l'enceinte du poste... Des ombres courent au milieu des cases, pour-

suivant d'autres ombres qu'elles terrassent, ligotent et emportent.

Le Commandant est debout, se hâtant vers le corps de garde. Un spahi y git, la tête fracassée, comme naguère les Ouoloffs sur la piste de Katia ; près de lui, les deux femmes, puis bientôt les quatre hommes, étroitement garrottés.

Le sous-officier noir explique tout ému : les prisonniers se sont dégagés de la barre de justice, l'un d'eux, celui-ci, le plus grand et le plus fort, qui roule des yeux de fauve, s'est glissé échappant à la sentinelle, est arrivé sans bruit au milieu des spahis endormis sur le sable, a saisi une des carabines et brisé d'un coup de crosse le crâne du camarade Moriba qui est resté là, les yeux grands ouverts sous la rouge bouillie du front.

Et le vieux marchis tourne autour du cadavre du soldat, va à l'assassin, revient à l'officier, recommande aux spahis de faire bonne garde autour des prisonniers...

Au matin d'un des jours suivants, un peleton de tirailleurs indigènes, que commande un sergent de race malinké, attend l'arme au pied, dissimulé dans un pli de terrain, au bas d'une longue pente que couronnent au nord les cases de Nioro.

Dans la plaine aride, qu'éclaire d'une lumière vague et diffuse le soleil encore caché derrière l'horizon, le rouge des sables, l'ocre des rocailles, le vert fané des herbages restent ternes, confondus dans une même teinte grisaille. Vers le haut, Nioro projette sur le blanc déjà azuré du ciel la masse de ses murs de pisé, les lignes de ses nombrenses terrasses, les pointes de ses rares toitures coniques, comme des ombres chinoises sur quelque colossal écran.

Nerveux, le commandant du poste fait les cent pas auprès des tirailleurs, s'arrête pensif sur le bord d'une tombe qu'il a voulue ^ro-

fonde pour que les hyènes respectent l'homme inconnu qu'on y enfouira.

Car, il est resté sans nom et sans village le malheureux qu'abattront tout à l'heure les balles des soldats. On va le supprimer comme un fauve, comme un animal dangereux, parce qu'il le faut, parce qu'une impérieuse nécessité de défense exige cet exemple.

Les territoires de la colonie sont immenses ; les postes qui les jalonnent, espacés de deux à trois cents kilomètres, ne sont souvent occupés que par quelques tirailleurs ou spahis. Tout attentat contre ces soldats doit être réprimé sans faiblesse. Les ordres sont formels : « fusiller le principal coupable en présence de ses complices. » 11 faut rester sourd aux appels de la clémence.

Le cœur de l'officier est plein de pitié pour cette bande de gens, aux faces de bêtes, des primitifs, sans consience éveillée, sans notion exacte du bien ou du mal, qui obéissent à des poussées d'instinct sauvage, à une sorte de

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besoin de tuer et font sauter les crânes d'un coup de massue, à la manière des « hommes des bois » et des grands anthropoïdes.

Leur mobile ? En ont-ils un ? De toutes façons le commandant l'ignore, puisqu'il n'a pu trouver qui comprenne leur langue. Le meurtre des OuolofTs, il le leur aurait peut-être en partie pardonné ; on aurait gagné du temps, arrangé l'alfaire, sauvé la vie de ces malheureux, de ces esclaves qu'avait probablement révoltés la tyrannique cruauté de maîtres impitoyables et qui avaient dû voir bien des leurs massacrés dans les guerres sauvages entre tribus, tués lentement sous le fouet des pourvoyeurs de traite ou épuisés jusqu'à la mort par les travaux sans fin de la captivité. Mais l'attaque sur les hommes de garde, le meurtre du spahi Moriba !...

Un appel du sergent tire le chef blanc de ses rêveries.

Sous les rayons du soleil dont le globe énorme grandit au-dessus de l'horizon, la file

des quatre hommes et des deux femmes s^'approche, encadrée par les agents de police indigènes. Celui qui a frappé le spahi Moriba marche en tête, les mains enchaînées.

Ils sont sortis, sans inquiétude, du poste où la vie leur semble bonne avec les pleines calebasses de couscous ^ Ils ont descendu la pente, qui les mène au ravin où se dissimulent les tirailleurs. Ils ont à leurs côtés et regardent confiants les mêmes hommes qui les ont protégés lorsque la foule hurlante les poursuivait de ses cris et de ses coups. Ils voient ces hommes bander les yeux de leur camarade ; docilement ils leur obéissent pour se ranger face à lui, à quelque distance sur le côté. Ils ont assisté, depuis leur ^irrivée à Nioro, à tant et tant de cérémonies extraordinaires, à tant de comparutions devant le oacji, chamarré de rouge et d'pr, à tant de promenades, comme celle d'aujourd'hui, sur la piste de Katia, là oùgont morts lesOuolQffs, Mant

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