PROLOGUE g
d'une mère importune. Elle me va cherchant, et promet à qui m'enseignera ou de doux baisers, ou chose encore plus douce, comme si je n'estois pas suffisant de recompenser ceux qui me cèleront ou en doux baisers, ou en chose encore plus douce. Pour le moins suis-je certain que mes baisers seront tousjours plus aggreables aux jeunes filles que les siens, si moy qui suis Amour entens quelque chose en amour. Delà vient que souvent elle me cherche en vain, et que peu de gens me veulent déceler. Mais, pour estre encore mieux caché, a fin qu'elle ne me descouvre par les enseignes qu'elle en pourroit donner, j'ay quitté mon arc, ma trousse et mes aelles; et si pourtant je ne vien pas icy sans armes : car ce qui semble une baguette, c'est mon flambeau que j'ay ainsi transformé, qui jette de toutes parts des flammes invisibles; et ce dard, encore qu'il n'ait la pointe d'or, ne laisse pas d'avoir la trempe divine et laisse une impression d'amour en tout ce qu'il entame. Je veux aujourd'huy faire avec ces armes une profonde et incurable playc en la dure poitrine
io A MIXTE
de la plus cruelle nimphe qui ait jamais esté de la trouppe de Diane; et ne sera moindre la playe de Silvie (c'est le nom de ceste sauvage) que celle que je fis long temps a dedans le tendre sein d'Aminte, lorsque tous deux, encore petis, estoient compagnons de chasse et de tous autres esbattemens. Et, pour faire pénétrer mon trait plus avant, j'attendray que la pitié r'amollisse la glace dont la rigueur de l'honnesteté et le desdain ordinaire des filles luy ont remparé le cœur : lors, comme je le verray plus amolly, je fera y mon coup. Et, pour le faire encore mieux à propos et plus à mon aise, je me vay mesler parmy ces bergers coronnez de bouquets, qui se sont icy assemblez pour passer le temps, comme ils ont de coustume aux jours de feste, faisant semblant d'estre un de leur trouppe; et justement en ceste place le coup se fera sans qu'homme vivant s'en puisse appercevoir. Aujourd'huy l'on oyra ces forests discourir d'amour d'une façon nouvelle, et feray bien sçavoir que ma deité y sera présente en personne. J'inspireray de nobles conceptions dans