‹ AminteChapitre 58 sur 90 · ACTE II, SC EXE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SC EXE II

TIRS1S

C'est chose périlleuse de chercher ce qui donne bien quelque plaisir quand on le treuve, mais qui rappoite encore plus de desplaisir quand on ne le peut treuver : alors, et non plustost, l'on verra Tirsis amoureux, quand amour ne sera plus accompagné de souspirs et de larmes. J'ay assez pleuré et souspiré pour ma part ; qu'un autre y aile à son tour.

DAFNÉ.

Mais tu n'as pas eu à souhait le plaisir de la jouissance.

tirsis.

Encore ne ledesiré-jepas, puisqu'il nous est vendu si chèrement.

DAFNÉ.

Mais le mal est que qui n'est amoureux de bonne volonté, il l'est bien souvent par force.

TIRSIS

Il arrive quelque fois, mais ceux qui s'en tiennent loing ne peuvent estre forcez.

Et qui peut se tenir loin d'amour?

TIRSIS

Celuv qui le craint et le fuit.

DAFNÉ.

Mais que sert-il de fuir devant luy qui a des celles?

TIRSIS

-Quand l'Amour vient à naistre, il a les ailles bien courtes, et croy qu'à peine les peut-il dresser, non pas les desplier pour prendre sa vole'e.

DAFNÉ.

Tout cela seroit bon si l'on s'appercevoit de sa naissance; mais il est desja grand et vole quand on s'en apperçoit.

TIRSIS

Otiy bien si l'on ne l'avoit jamais veu naistre d'autre fois.

DAFNÉ.

Et bien, bien, Tirsis, nous verrons si tes yeux sçauront prendre la fuitte; et je te promets, puis que tu fais tant le bon coureur et le cheval eschappé, que. si tu y tombes jamais, tu auras beau demander secours, non, tu en pourrois mourir premier que j'en fisse un pas ny un clin d'œil, que

.4 Cl E II, SC EXE II 5o

j'en remuasse le bout du doigt, ou que je disse pour toy une seule parole.

TIRSIS

Cruelle, aurois-tu bien le cœur de me veoir mourir? Mais, si tu as envie que je face une maistresse, sois donc la mienne, et nous accordons ensemble.

DAF.NÉ.

Tu penses en taire le lin; mais escoutte, peut-estre n'en auras-tu pas une qui me valle. Hclas! combien il y en a de trompez par ces beaux visages fardez et couverts de vermillon!

TIRSIS

Je n'en fay point le lin, mais c'est toy qui me refuses honnestement avec ceste belle excuse , comme c'est vostre bonne coustume de vous autres. Mais, si tu me refuses, asseure-toy que d'autres ne m'attraperont pas.

dafné.

Tout beau Tirsis, tout beau! tu es trop à ton aise et trop de loisir pour t'exempter d'estre amoureux; ne s:ais-tu pas que l'amour se couve en l'oisiveté, et qu'il demande les cens de loisir:

»*o A MIXTE

TIRSIS

Damé, c'est un dieu qui me fait jouir de ce loisir, un qui se peut appeller dieu entre les hommes, duquel les nombreux trouppeaux paissent la grasse et large campagne de Tune à l'autre mer, et couvrent tout le dos de l'Appennin buissonneux et sauvage. Il me dit, lors qu'il me receut à son service :«Tirsis. que les unsayent la charge de chasser les loups et les larrons, qu'un autre ayt le soin de mes parcs, un autre ayt l'œil sur mes domestiques; et qu'un autre meine paistre mes trouppeaux, un autre en ayt le laict et la laine en garde, et qu'un autre en face la distribution. Mais toy, cependant que tu as le loisir, chante et compose des vers.» Il est donc bien raisonnable quej'employe ce loisir qu*il me donne non pas à faire l'amour, mais à chanter les louanges des ayeuls de mon vray Apollon, de mon Jupiter vivant (je ne sçay lequel des deux noms luy est le plus convenable, car il ressemble à l'un et à l'autre, et de façons et de visage). Il faut donc que j'employe le temps à chanter l'honneur de ses ayeuls, plus nobles que ne furent onques Celus ny

.4 CTE II, SCENE II 6r

son fils Saturne. Mes chansons, à la vérité, sont basses et indignes de son royal mérite; mais, claire ou enrouée que soit ma voix. il ne la mesprise pas. Je ne suis pas si téméraire que d'entreprendre ses propres louanges : car je ne le puis dignement honorer que par silence et révérence. Mais aussi l'on ne verra jamais ses autels sans estre couverts de rieurs que j'y respandray, ou qu'ils ne fument tousjours de l'encens et des parfums que je brusleray dessus; et, lors que je perdray ceste saincte dévotion, l'on verra les cerfs voler parmy l'air, et les rivières forçantes leurs cours ordinaires; l'on verra les Perses boire dedans la Saonne, et les Gaules abreuvées par le fleuve du Tigre.

DAFNÉ.

Ho ! ho ! tu vas bien haut, mais revenons un petit à nos moutons.

TIRSIS

L'importance est qu'alant à la fontaine avec elle, tu tasches à la convertir, et moy ce pendant je disposeray Aminte à y aller, et pense que je n'auray pas moins de besongne taillée que toy. Va doncques.

b2 A M IN TE

DAFNÉ.

Je m'en vay; mais il me semble que nous parlerons d'autre chose.

TIRS1S

Si j'ay bonne veiie, je croy que voila Aminte qui paroist : c'est luy-mesme.

Je veux sçavoir ce que Tirsis aura faict pour moy; et, s'il n'a rien faict, plustost que de languir tousjours si misérablement, je me tueray de mes propres mains en présence de ceste cruelle. Car, puis que la playe que ses beaux yeux m'ont faicte dans le cœur lu y est si aggreable, je ne doute point que celle que feront mes mains dedans ma poitrine ne luy plaise encore d'avantage.

TIRSIS

Aminte, je t'apporte de bonnes nouvelles ;

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