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PREFACE XLV

campagne où, sans sortir de la vérité, la poésie déploie une admirable grandeur :

Moi et Eucrite et le bel enfant Amyntas , ayant poussé jusqu'à la maison de Phrasidame, nous nous couchâmes à terre sur des lits profonds de doux lentisque et dans des feuilles de vigne toutes fraîches, le cœur joyeux.

Au-dessus de nos têtes s'agitaient en grand nombre ormes et peupliers; tout auprès, l'onde sacrée découlait de l'antre des nymphes en résonnant. Dans la ramée ombreuse, des cigales ailées s'épuisaient à babiller; l'oiseau plaintif (on ne sait pas bien duquel il s'agit) faisait de loin entendre son cri dans l'épais fourré des buissons; les alouettes et les chardonnerets chantaient, et gémissait la tourterelle ; les blondes abeilles voltigeaient en tournoyant à l'entour des fontaines. Tout sentait en plein le gros été, tout sentait le naissant automne. Les poires à nos pieds roulaient, et les pommes de toutes parts à nos côtés. Les rameaux surchargés de prunes versaient jusqu'à terre; les tonneaux de quatre ans lâchaient leur bonde. Nym-

XL vi - PREFACE

phes de Castalie qui occupez la hauteur du Parnasse, dites, est-ce d'un cratère de pareil vin que le vieillard Chiron fit fête autrefois à Hercule dans l'antre de Pholus ? Et ce pasteur des rives d'Anapus, le puissant Polyphème, qui lançait des quartiers de montagne aux vaisseaux d'Ulysse ; dites, quand il se prit à danser à travers ses étables, est-ce qu'il était poussé d'un nectar pareil à celui que vous nous versâtes ce jour-là, ô Nymphes, autour de l'autel de Cérès gardienne des granges? Sur ton monceau sacré, oh! puisse -je une autre fois planter encore le grand van des vanneurs, et voir la déesse sourire, tenant dans ses deux mains des gerbes et des pavots !

C'est évidemment un poète qui parle, et un poète des plus habiles ; mais son langage n'a rien qui nous détourne de la vie pastorale. De tous les auteurs d'églogues. Théocrite est le seul qui ait mérité cette louange.

PREFACE

Si nous nous sommes si longtemps arrêté à Théocrite , c'est que nous trouvons che^ lui le modèle du poète bucolique, modèle qui n'a jamais été ni surpassé ni atteint. Virgile lui-même, qui pourtant possédait à un si haut degré le sentiment des beautés de la campagne. Virgile, dans ses Églogues, n'a pas donné à ses bergers un langage aussi naturel. Sans doute, rien n'est plus admirable qm la première Églogue ; les traits touchants, les images, les descriptions poétiques, y abondent.

Fortunate senex ! ergo tua rura manebunt.

Et tibi magna satis, quamvis lapis omnia nudus

Limosoque palus obducat pascua junco.

Hinc tibi, quae semper, vicino ab limite, saepes Hyblaeis apibus florem depasta salicti, Saepe levi somnum suadebit inire susurro ; Hinc alta sub rupe canet frondator ad auras ; Nec tamen interea raucae, tua cura, palumbes, Nec gemere aeria cessabit turtur ab ulmo.

Le portrait est charmant, et rien n'y

\i. vin PREFACE

manque. Comment surtout oublier limage de la fin ?

Ite, meae, feiix quondam pecus, ite, capellae : Non ego vos posthac, viridi projectus in antro, Dumosa pendere procul de rupe videbo.

Mais cette pièce, où le poète décrit les douleurs de l'exil et les malheurs d'une usurpation étrangère, est une véritable élégie :

Nos patriae fines et dulcia linquimus arva, Nos patriam fugimus.

C'est une protestation contre les guerres civiles et les maux qu'elles traînent après elles :

Impius haec tam culta novaha miles habebit? Barbarus has segetes? En quo discordia cives Perduxit miseros ! His nos consuevimus agros !

Nous pourrions dans les pièces suivantes relever encore bien des traits charmants ; mais Virgile, quand il composa ses Églogues , n'était pas encore un poète original. Il étudie les Grecs, les imite sans cesse, et. par un procédé commun à beaucoup de poètes latins, il réunit dans une seule pièce

PREFACE xi-ix

des emprunts tirés de plusieurs ouvrages. Il n'est original et vraiment touchant que quand il nous parle de lui , de ses affaires et des malheurs de son temps.

Ses bergers, dit avec raison son dernier éditeur français, n'ont guère de leur condition que le nom... Il ne nous décrit que des paysages dont les contours sont vagues et indécis. Tandis que Théocrite s'applique à rendre le détail particulier des choses, Virgile, au contraire, les peint toujours par des traits généraux. Il serait difficile de dire à quelle nation appartiennent ses bergers et dans quelle contrée ils vivent. Ils ne sont ni Grecs ni Italiens. Le lieu où ils parlent et se meuvent est déjà ce pays sans limites déterminées où s'agitent les héros de la pastorale moderne *.

Si Virgile a mérité une des premières places parmi les poètes qui ont célébré la vie pastorale, ce n'est pas à ses Eglogues qu'il le doit , mais à ses Géorgiques. Dans cette œuvre, où nous le voyons déjà en pleine possession de son génie. Virgile est

i . Benoist, préface de Virgile.

i. PRÉFACE

sincèrement ému et profondément original. Les beautés de la nature, les douceurs de la vie champêtre, lui inspirent les plus beaux vers. Nous ne parlons pas seulement du célèbre morceau qui termine le second livre, et dont un fragment , le plus pathétique, a été si heureusement traduit par La Fontaine.

Flumina amem sylvasque inglorius. Oh ! ubi campi, Sperchiusque, et virginibus bacchata Lacaenis Taygeta! O quis me gelidis in vallibus Haemi Sistat, et ingenti ramorum protegat umbra !

C'est à chaque page qu'on trouve, avec un sentiment profond de la vieille Italie, des souvenirs de la vie que menèrent d'abord les futurs maîtres du monde, des vertus qu'ils avaient pratiquées :

Hanc olim vitam veteres coluere Sabini, Hanc Remus et fratet ; sic fortis Etruria crevit Scilicet, et rerum facta est pulcherrima Roma, Septemque una sibi muro circumdedit arces.

Ce sentiment se retrouve encore dans quelques passages de l'Enéide. L'arrivée des Troyens en Italie avec la description des bords du Tibre . mais surtout la visite

PREFACE i.i

d'Enée à Evandre, permettent à Virgile d opposer à la Rome de son temps l'ancien aspect du pays, ses mœurs simples et sa vie pastorale :

Passimque armenta videbant Romanoque foro et lautis mugire carinis.

Singulier retour des destinées humaines:

ce forum dont Virgile se plaisait à rappeler l'origine est aujourd'hui redevenu le marché où les paysans des environs amènent leurs i troupeaux : c'est le Campo Vaccino.

Après Virgile l'antiquité ne nous offre plus de bergers vraiment dignes de ce nom. Il ne manque pas de poètes qui célèbrent la campagne , mais ils la chantent pour eux , en hommes qui vont lui demander le repos de leurs fatigues ou la consolation de leurs chagrins. La naïveté de la poésie pastorale leur est inconnue.

Elle ne se trouve pas davantage dans les récits en prose où les auteurs de la décadence ont essayé de nous peindre les bergers et leurs amours. La plus célèbre de ces productions est la fameuse pastorale de

LU PREFACE

Longus , à qui Paul-Louis Courier a de notre temps fait une nouvelle popularité. Mais dans ces œuvres de décadence il n'y a, sous prétexte d'une naïveté ignorante, qu'une corruption des plus raffinées; c'est la traduction dans le français du XVI* siècle qui nous fait illusion, comme lorsque nous lisons Plutarque dans la traduction d'Amyot : le français est naïf, les sentiments et l'esprit de l'auteur ne le sont pas.

Si l'antiquité, pourtant encore asse^ rapprochée de la nature, a fait de la pastorale un genre faux et artificiel, on comprend sans peine que les modernes aient encore exagéré ces défauts. Il est surtout difficile de penser autrement quand on sait que la poésie pastorale a fait sa première apparition en Italie, dans le XVIe siècle, à la cour brillante et corrompue de Ferrare , au milieu des fêtes données par les princes de la maison d'Esté.

C'est un prince, Nicolas Coneggi. qui le

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