‹ Ammalat-BegChapitre 1 sur 12 · Ammalat-Beg · texte numérisé non relu

Ammalat-Beg

Le petit, roman dont nous offrons ici la traduction an public français fait partie de la collection des romans et contes de M. Marlinsky, laquelle obtint à son apparition en Russie un succès général et mérité. Nous avons fait choix d'Ammalat-Beg, bien que ce soit le dernier de la série , par la raison qu'on y trouve une peinture exacte des mœurs des diverses peuplades qui habitent leCaucase, mœurs fort peu connues, même en Russie, par

fi rexlrériie difficulté qu'il y a à établir des relations stables et pacifiques avec ces tribus guerrières et amoureuses de leur indépendance. Nous avons pensé que ces détails pourraient présenter quelque attrait à la curiosité. Pour ce qui est de la contexture du roman lui-même , nous l'abandonnons au jugement du lecteur, passant si l'on veut d'avance condamnation sur ce qu'on y pourra trouver de défectueux. Nous nous bornerons à dire que les événements qu'il renferme sont tous basés sur la vérité historique; que les principaux personnages, tels qu'Ammalat-Beg, Sultan Akhmet-Khan , le colonel V***, ont existé réellement et se sont trouvés dans des rapports à peu près tels que ceux qui forment le sujet du roman; en-

fin, que tout ce qui lient à la localité, en ce qui concerne la description du pays et celle des mœurs, est de la plus scru- ])uleuse fidélité.

Il ne nous reste qu'à réclamer l'indul{>ence du lecteur pour le style même de la traduction, faite par un Russe qui, s'il a pu satisfaire à la première condition requise de connaître à fond la langue de l'original, ne remplit que bien imparfaitement la seconde qui consisterait à manier avec fermeté celle dans laquelle il se hasarde de traduire. Si néanmoins son travail devait obtenir quelque approbation, approbation qu'on accorde assez volontiers maintenant à tout ce qui porte le caractère de l'étranger et du nouveau , cette indulgence l'engagerait à ron-

limier de faire part au public de ce qui pourrait l'inléresser, soit dans le reste des productions de cette série ou dans d'autres ouvrages semblables, soit même dans ce qui tient à un genre plus sérieux de littérature.

Saint-Pétersbourg, mai i85/|.

€l)iij)itrf prfinter.

Sois lent pour l'insulle et prompt à la vengeance. ( Inscription d'un poignard circajsJen.)

LA nJOUMA.

Un jour de djouma'^, par une belle soirée de printemps, les habitants de Bouïnaki, grand

(i)Onappelle <//buma (vendredi) chez lesTatareslejour consacré au repos, comme l'est chez les chrétiens le diinauche. Voici les noms des autres jours de la setnaine musulmane : chambi (samedi), ihchamba (dimanche), dou~ chamba (lundi), sechamba (mardi), therchamba (mercredi), phanchamha i jeudi).

village taLare du Daglieslan septentrional , s'étaient réunis pour se livrer au plaisir de la course achevai et du jeu du djiguid^. Bouïnaki, divisé en deux parties, est disposé en amphithéâtre sur la pente d'une montagne escarpée. En arrière et à gauche de la route qui conduit de Derhent à Tarki , on voit s'élever progressivement la chaîne du Caucase, dont les cimes sont couvertes de forêts, tandis qu'à droite de heaux pâturages descendent par une pente presque insensible jusqu'aux rivages de la mer Caspienne. Le soleil commençait à s'abaisser dans sa course, et les habitants du village, attirés par la fraîcheur de l'air autant que par la curiosité, quittaient leurs saklis (maisons) et se réunissaient en foule sur les deux côtés de la route. Les femmes, sans voile, la tête couverte de châles roulés en turban,

(i) Le djiguid est semblable au djèrid des Turcs, qui consiste à lancer, au grand galop, une espèce de javelot dans un but déterminé. On retrouve cet exercice dans j)resque tout l'Orient. ;

étaient vêtues de larges toumanes'^ et portaieni par-dessus leur robe de soie une courte tunique nommée arkhaloukha. Assises par rangées sur le gazon, elles suivaient des yeux leurs enfants^ qui jouaient et folâtraient devant elles. Les hommes, debout ou accroupis sur leurs talon s 2, formaient des groupes séparés; d'autres se promenaient en causant avec leurs amis; les vieillards fumaien t dans de courtes pipes de bois. S^/ \La gaîté régnait dans cette foule assemblée;

Tl l'aride tous côtés l'on entendait le bruit de conver-

■^ /^fsations animées, interrompues de temps à au-

'>'£»/ coursiers, et les cris de khatch^ khatch (s^aive), des cavaliers qui se préparaient pour les jeux.

(i) Toumanes (pantalons); ceux des hommes se nomment chalwares. Quoique la forme de ce vêtement soit la même pour les deux sexes, cependant un homme serait offense de s'entendre dire qu'il porte des toumanes, et vice versa.

(2) Les Asiatiques sont toujours assis de celte manière hors de leurs maisons et en présence de leurs supérieurs.

Rien de plus charmant que la nature au mois de mai dans ces contrées. Des milliers de rosiers en fleurs, s'échappant d'entre les fentes des rochers, les parent de leurs brillantes couleurs et remplissent l'air d'émanations suaves; les rossignols ne cessent de chanter sous l'ombrage des bois. Les amandiers, chargés de leurs fleurs argentées , rappellent par leurs formes les coupoles des pagodes indiennes; au milieu d'eux, les tiges sveltes des raines, que leurs feuilles enlacent en forme de spirale, paraissent des minarets de mosquées. Des chênes au vaste tronc sont dispersés çà et là comme de vieux guerriers en faction , tandis que de droits peupliers, s'élevant au milieu d'épais buissons, semblent exposer à regret leurs cimesaux rayons brûlants du soleil. De nombreux moutons, dont la laine est marquée de taches roses, paissent sur la prairie; des buffles aux cornes recourbées, à la figure stupide, demeurent immobiles pendant des heures entières, enfoncés dans la vase près des fontaines, tandis qu'on voit les beaux

chevaux du pays, la crinière flottante, errer librement sur la montagne. Des détails de ce genre forment le cadre au milieu ducjuel sont situés la plupart des villages tatares du Daghestan. Mais à Bouïnaki, au moment où commence cette histoire, le tableau recevait un surcroît de \ie par la présence de la foule nombreuse qu'attiraient les préparatifs de la fête. Le soleil versait des flots d'une lumière dorée sur les murs sombres des saklis aux toits plats, et les peignait de mille nuances diverses. Dans l'éloignement, de criardes arabas'^, gravissant les montagnes, se montraient et disparaissaient tour à tour entre les pierres blanches du cimetière, tandis qu'un cavalier qui les précédait au galop laissait derrière lui sur la route un

(i) Chariots à deux roues, de la construction la plus simple. Comme l'art de graisser les roues est à peu près inconnu chez les Tatares, leurs mouvements se trahissent par u:i bruit très désagréable et qui s'entend de fort loin

nuage de poussière. La cime des montagnes bornait l'horizon d'un côté; mais de l'autre il s'étendait à perte de vue sur la surface azurée de la mer. Toute la nature semblait animée de chaleur et de vie.

Tout-à-coup, aux cris de « Il arrive! le voici ! » poussés par quelques voix, on vit un mouvement général se propager dans la foule. Les cavaliers, dont une partie avait mis pied à terre tandis que les autres caracolaient au hasard dans la plaine, s'ébranlèrent aussitôt pour se porter au galop au-devant d'une troupe qu'on apercevait descendant la montagne. C'était Àmmalat- Beg, le neveu du chamkhal*^ de Tarki, qui arrivait accompagné d'une suite nombreuse. Am-

(i) Petits princes jadis souverains de tribus tatares de ce pays. Les anciens chamklials se disaient parents et lientenants des califes de Damas. Le dernier d'entre eux mourut en revenant de Russie , et avec lui s'éteignit cette dignité devenue inutile. Soleyman- Pacha, son fils, a hérité de ses biens, qu'il ne possède j)lus qu'à titre de simple particulier.

uialat-Beg était vêtu d'un cafetan noir à la mode persane, orné de galons, dont les manches ouvertes se rejetaient derrière les épaules. Sa taille était ceinte d'un magnifique schall des Indes, et ses chahvares de couleur écarlate entraient dans des bottes de maroquin jaune à talons élevés. H portait une longue carabine, des pistolets et un yataghan ornés de ciselures d'or et d'argent; la poignée de son sabre était enrichie de pierres précieuses. Ce prince tatare était un beau jeune homme d'une taille élevée, d'une physionomie franche et ouverte. Ses cheveux d'un noir de jais s'échappaient en boucles ondoyantes {zilfliar) de dessous son bonnet persan ; une légère moustache ombrageait sa lèvre supérieure, et la fierté de son regard était tempérée par une expression d'affabilité. Il montait un superbe cheval alezan dont les bonds continuels trahissaient l'ardeur impatiente. Contrairement à l'usage général, au lieu d'une housse persane, ronde et bariolée de soie, il avait une légère selle circassienne,

dont les côtés étaient ornés de peintures et d'où pendaient des étriers fort larges d'acieinoir du Khoraman, damasquiné d'or. Une vingtaine de noukers'^, vêtus de cafetans ornés de riches galons, le bonnet fièrement posé sur l'oreille, le poing sur la hanche, le suivaient au galop montés sur des chevaux superbes. Le peuple se levait respectueusement, et s'inclinait devant le Beg - en portant la main droite au genou; les femmes, à son approche, laissaient échapper un murmure approbateur.

Arrivé à l'extrémité de la lice réservée pour les courses, Ammalat-Beg s'arrêta. Les principaux

(i) Nouher, nom générique pour exprimer un serviteur; mais il signifie proprement écuyer, porteur d'armes, ce que les anciens Ecossais appelaient henchman. Le nouker doit toujours , et partout, se trouver auprès de son maître, le défendre dans les combats et le servir en toutes circonstances. A table c'est lui qui doit découper ou plutôt dépecer de ses mains les viandes , elc. , etc.

(2) Beg, autre titre honorifique des Tatares. La ressen?blanre de ce mot avec cfliii de bey est sensible.

de rendroit et les vieillards, s'appiiyant sur leurs hàloiis, formèrent un cercle autour de lui, s'elïorçant d'en obtenir un signe ou une parole gracieuse; mais Ammalat ne parut accorder à personne une attention particulière, et, d'un air froidement poli, ne répondit que par monosyllabes à leurs salutations profondes et aux compliments qu'ils lui adressaient. Enfin il fit un signe de la main; c'était le signal pour commencer les jeux.

Aussitôt une vingtaine des plus ardents parmi les cavaliers partirent au grand galop, courant sans ordre et dans diverses directions. Tantôt ils cliercliaient à devancer leurs concurrents, tantôt, en caracolant, à leur couper le chemin. Quelquefois ils arrêtaient subitement leurs clievaux, puis les lançaient de nouveau avec la plus grande vitesse. Ensuite les cavaliers, s'armant de bâtons courts nommés djiguids, les jetaient en galopant à leurs adversaires, qui cherchaient à les saisir au vol , ou, les ramassant déterre, lesleur l'en voyaient aussitôt. Quelques-

uns élaient atteints avec une force telle qu'ils en vidaient les arçons , ce qui excitait parmi les spectateurs des rires immodérés, mêlés d'applaudissements en l'honneur des vainqueurs. Quelquefois un cheval venant à broncher au plus rapide de sa course, l'élan imprimé était si violent que le malheureux cavalier, debout sur ses courts étriers, se trouvait lancé à une grande distance par-dessus la tète de son coursier. Ensuite commencèrent les exercices du tir à la carabine et au pistolet.

Ammalat-Beg jouissait de ce spectacle, se tenant à quelque distance. Ses noukersl'un après l'autre furent se mêler aux courses, de manière qu'à la fin il n'en resta plus que deux auprès de lui. Le Beg immobile sembla quelque temps les considérer avec calme, mais par degrés on le vit s'animer à la vue de ces jeux guerriers, image fidèle d'un combat asiatique. L'intérêt qu'il y prenait croissait à chaque instant; il s'élevait sur ses étriers, excitait les cavaliers de la voix et du geste; enfin, voyant son nouker

favori manquer d'un coup de fusil un boiuiel jeté en l'air devant lui, son sang bouillonna dans ses veines; il arracha la carabine des mains de l'écuyer qui le suivait, et poussa comme un trait son cheval au milieu des jouteurs, qui au cri de « Place ! place! » se dispersèrent dans diversesdirections, pareils àdesgouttesde pluie chassées par un vent impétueux.

A une verste environ de là, di\ perches élevées étaient fichées dans la terre à une certaine distance l'une de Tautre. Un kalpak se trouvait fixé au haut de chacune d'elles. Ammalat- Beg se porte ventre à terre dans cette direction, faisant tournoyer son fusil autour de sa tête. Ayant dépassé les premières de ces bornes sans s'arrêter, et prompt comme l'éclair, il s'élève sur ses étriers, se retourne, vise; ie coup part et le bonnet frappé tombe au pied du poteau. Ensuite, sans modérer la course de son cheval, il lui jette la bride autour du cou, recharge son arme, tire, renverse le deuxième kalpak, puis le troisième, et tous ainsi jusqu'au dernier. Vw

tonnerre d'acclamations se fit entendre de toutes parts; mais Ammalat, revenant sur ses pas avec la même rapidité, jette son fusil aux mains du nouker qui le suivait, prend un pistolet dans sa ceinture, tire, et du coup lait sauter l'un des feis de son coursier. Le fer qui s'élève en sifflant est lancé à quelque distance en arrière ; alors Ammalat, saisissant de nouveau son fusil rechargé par son serviteur, ordonne à celui-ci de le précéder. Leurs chevaux les emportent plus vite que la pensée devant la foule stupéfaite. Le nouker qui précédait son maître prend une pièce d'argent et la lance dans les airs. Ammalat, sans attendre qu'elle soit retombée, vise en haut. En ce moment son cheval, manquant de quatre pieds à la fois, tombe et va rouler dans la poussière. Un cri d'effroi s'élève de toutes parts^ mais le hardi cavalier, sans s'émouvoir, demeure ferme sur ses étriers. Le coup part, et la rouble frappée par la balle vole au loin et va tomber au milieu des assistants. L'air retentit d'exclamations : Jguidy iguid

(quelle adresse! quel gaillard!) Âllahl wallah gai

Cependant Ammalat-Beg, ayant vivement relevé son cheval, mit pied à terre , et jetant les rênes aux mains de son écuyer {djiladar) fut modestement se mêler parmi les spectateurs.

En ce moment on vit s'avancer vers Ammalat-Beg un jeune homme d'une figure agréable, son jemdjek *, nommé Safir-Ali. Fils d'un Beg peu riche de Bonnaïki, doué par la nature d'une humeur enjouée, d'un caractère doux et facile, il avait été élevé avec Ammalat, d'où résultait entre eux une intimité fort grande. Ayant mis pied à terre, Safir-Ali s'approche de son patron, et d'un air mécontent: « Le nouker

(i) Jemdjeky ou plutôt emdjeh , signifie frère de lait. Chez les peuplades du Caucase, cette fraternité est regardée comme plus sacrée que celle même que forme la nature. Les mères s'attachent elles-mêmes à l'établir dans les familles. On apporte à une femme l'enfant en question; elle ie nourrit pendant quelque temps et tout est terminé ; un lien sacré, indissoluble, est formé pour la vie entière.

Mehiiiet-Rassoul, dit-il, a manqué d'abîmer ton cheval, ce vieil étalon sans crinière *; il veut l'obliger à sauter un fossé large de sept pas au moins y et.... — Et la vilaine béte s'y refuse ^ cria Ammalat-Beg en l'interrompant j qu'on me l'amène à l'instant même! » Et dans son impatience, courant au-devant du cheval, sans mettre le pied dans l'étrier il saute légèrement en selle et s'élance au galop vers le ravin en question , qui était aussi escarpé que profond. Arrivé sur le bord il serre les genoux, et veut contraindre le cheval à franchir l'obstacle; mais l'animal fatigué, et peu confiant dans ses forces, tourne subitement à droite et oblige son cavalier à décrire un cercle pour revenir au même point. Ramené en cet endroit et excité à grands coups de nagaïka^^ le ^

(i) Ce genre de chevaux forme une espèce fort estimée^,/' dans la Perse; ils sont de race turcomane et on les .ippelle tcka.

(a) Fouet court cl très épais, formé de plusieurs lanières do ouir tordues ensemble. Les Cosaques, les Kalmouks,

cheval, tentant un nouvel effort, se cabre; mais, perdant courage, il demeure immobile, les pieds de devant appuyés contre les bords du fossé. En vain Safir-Ali suppliait son maître de ne pas tourmenter davantage son cheval , vieux coursier dont les forces et l'élasticité des membres s'étaient épuisées dans des courses et des combats nombreux; Ammalat-Beg, sourd à ses représentations, animant son cheval par ses cris et le frappant à coups redoublés avec la lame de son sabre nu , arrive au grand galop et pour la troisième fois sur les bords du ravin ; mais le malheureux coursier, n'osant encore risquer le saut, s'arrête tout court pour la troisième fois ; alors son maitre furieux lui assène sur la tète ini coup si violent du pommeau de son sabre que l'animal, comme frappé de la foudre, roule sur la poussière et expire à l'instant même.

« Voilà donc la récompense de tes longs séries Tatares, s'en servent aii lien d'éperons. Ce nom, comme ©n voit, vient évidemment de nogfti.

vices!» dit Safir-Ali en jetanl un regard de pilié sur le cheval étendu près de lui. « Oui , voilà comme l'on punit la désobéissance , » dit Ammalat-Beg, les yeux étincelants. Intimidés à la vue de sa colère, les assistants se turent et se retirèrent à quelque distance. Les courses et le jeu du djiguid continuèrent.

Ces exercices furent interrompus par le son du tambour qui se fit entendre à peu de distance, et bientôt l'on vit briller au soleil du soir les pointes des baïonnettes s'élevant de derrière les collines. C'était une compagnie du régiment russe de Kourinsk (du Kour ), faisant partie d'un détachement envoyé à la ville d'Akoucha, soulevée par Schikh -Ali -Khan , jadis souverain de Derbent et maintenant dépossédé. Cette compagnie, destinée à escorter un convoi de vivres qui devait partir de Derbent, se rendait dans cette ville par le chemin de la montagne. Le capitaine *** qui la commandait , accompagné d'un autre officier , marchait à cheval à la léte de sa troupe. Parvenu

OA

à l'endroit où se tenaient les jeux , le détache* ment fit halte, les soldats se débarrassèrent de leurs sacs , disposèrent leurs armes en faisceaux et s'arrangèrent pour prendre du repos, mais pourtant sans allumer de feux.

L'apparition d'une troupe russe n'était point une chose nouvelle pour les habitants du Daghestan à l'époque où se passe cette histoire (1819); mais elle leur semblait toujours un événement fort désagréable. Habitués à considérer les Russes comme des ennemis puissants et redoutables, ils n'entreprenaient jamais de leur nuire qu'en cachette et s'efforçaient de déguiser la haine qu'ils leur portaient sous les apparences d'un grand dévouement et d'une soumission profonde. A la vue du détachement, une sourde rumeur s'éleva dans la foule. Les femmes se hâtèrent de se retirer par tous les sentiers qui conduisaient au village, sans pouvoir toutefois s'empêcher de jeter à la dérobée quelques regards sur les nouveau - venus. Quant aux hommes, ils les regardaient aussi,

mais obliquemenl, par-dessus leurs épaules, eu se réunissant en groupe, à l'efTet de se consulter sur les moyens à prendre pour éviter les logements militaires, les répartitions^ de charrois et autres prestations semblables. Néanmoins , un certain nombre d'oisifs et une nombreuse troupe d'enfants entourèrent les militaires, qui, étendus sur l'herbe^ se reposaient de la fatigue d'une longue marche. Quelques kekhoudes ( maires ou anciens de villages ) et quelques tchaouches ( employés subordonnés de police ) s'approchèrent du capitaine et lui adressèrent les salutations d'usage : (( Khoch giaàly {\ous êtes le biepvenu)^ et iakhchimoussen ^ taramoussen sen nemarnousseni^ comment cela \a-t-il ? comment vou$ pmtez->ç<PîU^;?)()^ suivie; bientôt de la question inévitable chez les Asiatiques : « Na khaber ( qu'y a-t-il de nouyeau ) ?

■— Rien, siBOîH qup won cheval s'est déferré, ce qui fait que la pauvre béte boite un peu , » répondit l'ofûcier dans l'idiome du pays;

« mais justement j'aperçois là un maréchal , » continua- 1- il en s'adressant à un Tatare à épaules carrées, qui limait le sabot du cheval d'Ammalat-Beg qu'il venait d'achever de ferrer.

« Eh! l'ami, arrange-moi cela; le fer est là, il n'y a qu'un coup de marteau à donner, et tout sera fait dans un instant. »

L'ouvrier, dont le visage était noirci par le feu de la forge et l'ardeur du soleil, jetant sur le capitaine un regard en dessous et presque féroce , passa la main sur son épaisse moustache qui descendait sur une barbe que le rasoir avait long-temps respectée et dont les pointes eussent fait honneur à un sanglier; le forgeron, disons -nous, abaissant sur ses yeux VaraAtchim (espèce de bonnet grec) dont sa tête était couverte, et, sans répondre une parole, continua de serrerdansson sac les outils quiavaient servi à l'opération qu'il venait de terminer.

« M'as -tu entendu, race de loup? dit le capitaine.

— Je vous entends fort bien , répondit

l'ouvrier, votre cheval a besoin d'être ferré?

— Et je veux que ce soit toi qui lui rende ce service, reprit l'officier qui s'apercevait que le Ta tare voulait le payer de paroles.

— C'est aujourd'hui fête , je ne travaillerai point.

— Je te paierai; ton ouvrage tout ce que tu voudras; mais sache bien que, de force ou de gré , je te ferai faire ma volonté.

— La volonté de Dieu doit aller avant celle des hommes, car c'est Allah même qui a défendu de travailler un jour de djouma; c'est assez de pécher par intérêt durant la semaine... mais un jour de fête c'est différent, et je ne veux point, avec de l'argent, acheter ma perdition et m'amasser des charbons sur la tête;

— Mais ne t'ai-je pas vu travailler tout à l'heure, tête de fer ?... et d'un cheval à un autre où est là différence?.. D'ailleurs, le mien est de votre pays; vois un peu la marque, un vrai cheval du Karabagh.

— Certainement, un cheval est comme un

autre, mais il n'en est pas de même de ceux qui les montent. Ammalat-Beg est mon aga ( mon seigneur ).

— Cela veut dire que si tu avais tenté de lui désobéir il t'aurait fait couper les oreilles, et tu refuses de me satisfaire parce que tu comptes que je n'en ferai pas autant. C'est bien, l'ami; effectivement je ne te couperai pas les oreilles , mais sache bien aussi qu'il te tombera sur tes orthodoxes épaules une volée de coups de nagaïka des mieux appliqués , si tu fais davantage le récalcitrant. Maintenant tu m'entends bien , j'espère ?

— Je comprends parfaitement , et pourtant je vous répondrai toujours la même chose. Je ne ferrerai pas votre cheval aujourd'hui ; je suis trop bon musulman pour cela.

— Et je te dis , moi, que tu le ferreras; car si tu es un bon musulman , je suis , moi, un bon soldat, et qui n'a que sa parole. Puisque tu as pu travailler pour complaire à une fantaisie de ton Beg, tu sauras travailler aussi

poiii- le service d'un oHlcier russe... Je n'en démordrai pas. A moi, soldats ! »

Cependant la foule qui faisait cercle autour de l'obstiné forgeron s'augmentait de plus en plus. Quelques-uns des curieux se poussaient déjà pour arriver aux premières places , sans bien savoir au juste de quoi il s'agissait; mais bientôt on entendit plusieurs voix s'écrier : « Cela ne peut pas être, cela ne sera pas ; c'est fête aujourd'hui, c'est pécher de travaillei'. » Les plus hardis, fiers de leur nombre, enfonçant leurs bonnets sur leurs yeux et portant les mains sur les manches de leurs poignards, se mirent à vociférer tout près du capitaine ; « Ne travaille pas, Alekper, ne fais rien pour lui. Voila du nouveau , par exemple ! ils sont bons, ces Russes, pour aller contre le prophète. » Mais le capitaine, qui était intrépide et qui connaissait bien les Asiatiques : (( En arrière, misérables! s'écria-t-il d'un air imposant, en tirant un pistolet de sa ceinture; qu'on fasse silence, on le premier

qui se permettra une parole insolente, je lui rachèterai la bouche avec une once de plomb. )^ Cette menace , appuyée par les baïonnettes de quelques soldats qui venaient d'accourir, produisit sur les mutins un effet instantané ; les moins braves se prirent à fuir, ceux plus hardis se turent et baissèrent les yeux. Le dévot forgeron lui-même, voyant que l'affaire commençait à devenir sérieuse, jeta les yeux autour de lui, murmura : Nedjeleïm (que faire à cela), retroussa ses manches, fit sortir du sac ses tenailles et son marteau , et tout en marmottant entre ses dents Fallait hillah bitmy eddym, ce qui veut dire à peu près ; C'est malgré moi, mais il le faut bien, se mit en devoir de commencer la besogne exigée. Toute cette scène avait eu lieu en l'absence d'Ammalat-Beg, qui, aussitôt après l'arrivée des Russes, voulant éviter avec eux toute collision fâcheuse,étaitremontéprécipitamment à cheval et avait pris au galop le chemin de sa demeure, située sur la hauteur au-dessus du villa£re.

Pendant que tout cela se passait à une ex-, trémité du champ réservé pour les courses, on vit un guerrier à cheval s'approcher du détachement russe. Le cavalier, bien que d'une taille moyenne, paraissait doué d'une constitution athlétique. Vêtu suivant l'usage des montagnards circassiens , il portait une cotte de mailles, un casque d'acier, et était suivi de cinq serviteurs pareillement armés de toutes pièces. Le chef marchait au pas, le long du front de bandièie des Russes , examinant les soldats qui se reposaient, lorsque, soit par hasard, soit à dessein , il accrocha et renversa quelques-unes des armes disposées en faisceaux. Ceux de sa suite, au lieu de se détourner aussitôt, se permirent de fouler aux pieds de leurs chevaux les fusils tombés à terre. Le factionnaire, qui leur avait crié de loin de ne point s'approcher, saisissant par la bride le coursier du guerrier à la cotte de mailles, lui commande de s'arrêter et lui demande qui il est, tandis qu'un grouj)e de soldats, irrités

des manières insolentes des Musulmans , les entourèrent avec des démonstrations de colère.

« Tu n'es donc qu'un conscrit, répondit froidement le cavalier en arrachant la bride de son cheval des mains du soldat, puisque tu ne connais point Sultan * Akhmet-Khan d'Avarie 2, Il me semble que l'année dernière , à Bachly, je vous ai laissé un souvenir que vous n'eussiez pas dû oublier de si tôt. Explique-lui cela de ma part, dit-il en se tournant vers un de ses serviteurs.» L'Avarien répéta ces paroles en russe assez facilement.

«C'est Akhmet-Khan, Akhmet-Khan! s'écrièrent les soldats; arrêtons - le, saisissons-

(1) Le titre de sult;in est adopté par la plupart des chefs de tribus des ])euplades asiatiques, tels que les Tatares , Rirguises , etc. , etc.

(2) Cet Akhinet était un frère de Hassan- Khan de Djiluontaï. Il était devenu khan d'Avarie en épousant la veuve du dernier khan , qui était demeurée en posse.ssion de cette souveraineté.

ie ! qu'il paie cher l'affaire de Bachly ^ ! Les scélérats! ils ont massacré tous nos blessés !

— Retire-toi, insolent! cria Sultan Akhmet , €elte fois en bon russe, au soldat qui s'était emparé de nouveau de la bride de son cheval ; je suis général au service de Russie.

— Tun'esqu'un traître, s'écrièrent plusieurs voix. Il faut le traîner à Derbent, chez notre colonel... Où est le capitaine?...

— Ce ne sera qu'en enfer que je me laisserai mener par des guides tels que vous, dit Akhmet avec un sourire de mépris.» Et dans l'instant, faisant cabrer son cheval, il se retourna vivement, et d'un vigoureux coup de nagaika le fit partir comme un trait. Les noukers , qui avaient les yeux fixés sur leur maître,

(i) A l'affaire de Bachly, un délachement russe", fort de 3,000 hommes, avait été entouré par une armée de 60,000 montagnards circassiens de diverses tribus. Il y avait des habitants de I^arakaidagh , d'Akoncha, des Avarines, des Boulines, et d'autres encore. Les Russes se firent jour à la faveur des ténèbres, non sans luie perte considérable.

jetèrent un cri, et se lançant à sa suite renversèrent quelques soldats et s'ouvrirent un passage. Le khan , s'étant éloigné d'une centaine de pas, mit de nouveau son cheval au pas et continua de s'avancer lentement, sans changer de visage et jouant avec la bride qu'il tenait à la main. Le groupe de Tatares rassemblés autour du forgeron attira son attention. «Quelle dispute avez-vou%donc là, mes amis? » demandat-il aux plus rapprochés en s'arrétant auprès d'eux.

Tous, reconnaissant le khan, le saluèrent respectueusement, la main appliquée au front. Les moins hardis et les gens pacifiques furent effrayés à sa vue, car ils présageaient du tumulte et redoutaient de se trouver placés entre les Russes et le khan, leur ennemi déclaré. D'autre part, tous les hommes turbulents, tous les mauvais sujets, tous ceux enfin qui détestaient la domination russe , l'entourèrent avec des cris et des démonstrations de joie; on le mit dans un instant au fait de ce (jui s'était passé.

<( Et, comme de vrais buffles que vous êtes, vous regardez tranquillement votre frère qu'on attache à la charrue, dit le khan à haute voix. On insulte à vos usages, on foule aux pieds votre croyance, et vous pleurez comme de vieilles femmes au lieu de vous venger comme il sied à des hommes. Allez, vous n'êtes que des lâches.

— Que pouvons - nous faire ? s'écrièrent plusieurs voix; les Russes sont les pkis forts; ils ont des canons, des baïonnettes.

— Et n'avez -vous pas des fusils, des poignards? Mais les Russes sont hardis et vous êtes timides ; voilà la différence. Eh quoi ! les sabres du Daghestan tremblent devant une nagaïka russe?... Honte éternelle sur vous , Musulmans !... Vous tremblez au bruit d'un coup de canon et vous ne craignez point les reproches de vos frères... Lefh'man d'une autorité russe vous est plus sacré qu'un précepte du Koran , et vous avez plus de peur de la Sibérie que de l'enfer lui-même. Est-ce ainsi qu'en pareille cir-

constance agissaient vos pères, vos aïeux/... Ils ne comptaient pas leurs ennemis, ils ne s'inquiétaient point s'il était ou non conforme à leurs intérêts de s'opposer à la violence , mais ils combattaient bravement et mouiaient avec gloire. Et qu'est-ce donc qui vous inspire tant de terreur? Les Russes sont-ils moulés en fer?... est-ce qu'on ne saurait arriver sur leurs canons et les prendre à revers ?... Pour se rendre maître d'un scorpion, ne faut-il pas le saisir par la queue ?w Ce discours agit puissaniment sur la foule et piqua au vifl'amour-propre des Tatares. On-entendit s'écrier de tous côtés : « C'est vrai! pourquoi les ménager? pourquoi leur permettre d'être les maîtres cbez nous?... Délivrons le forgeron, qu'il ne travaille plus! » Et un groupe nombreux se pressa autour des soldats au milieu desquels Alekper achevait de ferrer le cheval du capitaine. Les esprits s'échauffaient de plus en plus. Content d'avoir ainsi soufflé le feu de la sédition, Akhmet-Khan ne voulut pas pousser plus loin les choses avant

d'avoir- pris toutes ses mesures, et laissant auprès des Talares deux liommes de sa suite pour les maintenir dans ces dispositions lielliqueuses, il sortit de la foule, et suivi du reste il se porta au galop vers l'outakh * d'Ammalat-Beg.

« Sois toujours victorieux, » dit Sultan Akhmet-Klian à Ammalat-Beg qui était allé le recevoir sur le seuil de la porte. Ces paroles, qui sont une formule de salutation usitée chez les Tcherkesses, furent prononcées d'une façon tellement significative qu'Ammalat, après avoir embrassé le khan, ne put s'empêcher de lui dire : « Qu'est-ce que cela ? est-ce une raillerie ou bien une prédiction, mon digne hôte?

— Cela dépendra de toi seul , répondit Akhmet-Khan. N'es -lu point l'héritier présomptif du dernier chamkhal 2?,.. Il ne te

(i) Une simple maison s'appelle en tatare eve. Outahh signifie un bâtiment considérable, et serai wxv édifice en général; hararn ou haram-hhan, la partie habitée par les femmes.

(u) Le père d'Ammalal-Beg était héritier présomptif de

coûtera donc que de tirer ton sal)re du fourreau pour...

— Pour ne l'y faire jamais rentrer... Je le sais, khan... mais c'est un triste sort que tu me proposes là... Non, j'aime mieux demeurer paisible possesseur de mon "village de Bouïnaki que d'être, avec un vain titre, forcé de me cacher comme un chacal dans les montagnes.

— Non, Ammalat-Beg, mais comme un lion en sortir pour t'élancer sur tes ennemis, les détruire, et te reposer ensuite dans l'antique palais de tes pères.

— Il vaut mieux dormir tranquille et ne point songer à tout cela.

— Et s'empêcher, si l'on peut, de voir même en rêve l'empire que l'on a perdu en réalité ! Il semblerait que les Russes te font manger de la graine de pavot et te lisent des

la dignité de chamkhal; mais les Russes, s'étant rendus maîtres du Daghestan et se défiant de ses dispositions, l'en avaient dépouillé.

contes pour te faire dormir, tandis que pendant ce temps ils cueillent des fleurs d'or * dans ton jardin.

— Mais que puis -je entreprendre avec le peu de moyens dont je dispose?

— Les moyens? ils sont tous dans ta résolution. Dis seulement une parole, aie le courage de vouloir, et les adhérents ne te manqueront pas.. Mais écoute... on se bat dans la ville... Entends-tu les coups de feu?... ils doivent être pour toi le signal de la victoire. »

En cet instant Saphir- Ali, d'un air troublé, entra précipitamment.

« Le village est soulevé, s'écria-t-il ; une troupe de têtes chaudes a attaqué les Russes ; ils se sont blottis derrière des pierres et tiraillent avec eux...

(i) Kizil-gular. Cela signifie proprement des roses , mais le khan fait ici allusion à kizil, qui veut dire également pièce d'or, ducat. Les Asiatiques sont fort amateurs des jeux de mois.

— Les misérables ! dit Ammalat - Beg en saisissant son fusil. Comment ont-ils osé entreprendre cela sans moi? Va, cours, Saphir- Ali, menace-les de ma colère, et tue le premier qui osera s'opposer...

— J'ai déjà essayé de les calmer; mais ils refusent de m'entendre, parce que les hommes de la suite d'Akhmet-Khan sont là à les exciter, et disentque lui-même leur a conseillé elinéme commandé d'attaquer les Russes.

— Comment ! mes gens ont dit cela? demanda le khan.

— Et ils ne se sont pas bornés à des paroles ; ils ont agi tous les premiers et donné l'exemple aux autres, répondit Saphir-Ali.

— En ce cas je suis fort content d'eux... ils se sont conduits en braves.

— Qu'as-tu fait là, Akhmet-Khan ? dit Ammalat d'un air mécontent.

— Ce que depuis long-temps tu eusses dé faire toi-même.

— Que diront les Russes, et comment me justifier devant eux?

— Comment te justifier?... avec du plomb et du fèr... Le sort en est jeté... la danse a commencé... le sabre à la main, et marchons au\ Russes !...

— Tu n'iras pas bien loin » , s'écria le capitaine qui, suivi d'une dizaine de soldats, s'était fait jour à travers les Tatares jusqu'à la maison du chef de l'endroit. Celui-ci , effrayé des conséquences d'un soulèvement dont on pourrait le considérer comme l'instigateur, se porta avec politesse au-devant de l'officier irrité.

« Viens en joie ^ lui dit-il en langue tatare.

— J'ignore si je t'en causerai beaucoup, répondit le capitaine ; mais ce que je sais c'est qu'on ne nous traite point en amis ici. Tes Tatares ont osé tirer sur mes soldats , sur les soldats de mon souverain et le tien , Ammalat- Beg.

— Ils ont eu grand tort en effet , dît Akh° met-Khan en s'étendant d'un air dédaigneux sur les carreaux du divan ; ils ont eu tort de tirer; ils auraient dû tomber dessus le sabre à la main.

— Te voilà donc ! s'écria l'officier en jetant sur Akbmet un regard où se peignait la colère. Ammalat-Beg, cet homme seul est la cause de tout le mal. Sans lui, sans cet insolent rebelle, pas une détente n'eût été lâchée à Bouïnaki... Et toi-même, Ammalat, es-tu sans reproche?... Tu te dis l'ami des Russes, et tu accueilles, tu donnes asile à leur plus grand ennemi... Au nom du général en chef, je te somme de nous le livrer !

— Capitaine , dit Ammalat - Beg , un hôte parmi nous devient un être sacré ; si je violais en sa personne lès lois de l'hospitalité , je chargerais ma conscience d'un énorme péché et me couvrirais d'une honte éternelle. Ne l'exigez point de moi; ayez égard à ma prière et respectez nos lois...

— Et de mon côté je te dirai : Respecte les lois russes, songe à tes devoirs ; tu as juré fidélité à l'empereur, et ton serment t'oblige à livrer à sa justice un coupable, fùt-il ton parent, Ion ami...

— Monsieur le capitaine, je livrerais mon propre frère plutôt que mon hôte. Ce n'est pas à vous à décider quelles sont au juste les obligations que m'impose mon serment. Je ne reconnais pour mes juges que Dieu, le divan et le padischalî ( l'empereur ). Hors de chez moi je laisse au sort le soin de protéger le khan ; mais ici, sous mon toit, c'est à moi de le faire ; c'est mon devoir, etje le remplirai.

— Et tu répondras devant tes juges des conséquences d'avoir reçu chez toi un traître... »

Le khan , pendant tout ce temps étendu sur les coussins, avait gardé un silence dédaigneux, lançant des nuages de fumée de sa longue chibouque; mais au mot traître on vit la colère animer son visage. Il se leva précipitamment, et s'avançant vers le capitaine :

« Un traître! s'écria-t-il ; dis plutôt que j'ai refusé de le devenir à l'égard de ceux à qui seuls je dois foi et hommage. C'est vrai, votre padischah m'a gratifié d'un grade, votre sardar ( général en chef) m'a fait des caresses, et je suis demeuré fidèle tant qu'on ne m'a rien demandé d'impossible ni d'avilissant. Mais bientôt on exigea de moi de livrer à vos troupes l'entrée de mes montagnes, de leur permettre d'y construire des forts... J'eusse été le dernier des hommes si j'avais consenti à vous vendre de la sorte les sueurs et le sang des Âvariens mes frères... Et crois-tu que j'y eusse réussi ? Non, des milliers de sabres seraient sortis du fourreau, des milliers de poignards se seraient levés pour punir le traître; les rochers eux-mêmes, je crois, se seraient écroulés sur ma tête... Je refusai donc les demandes des Russes; pourtant, à cette époque, je n'étais point encore votre ennemi. Et quelle fut la récompense de mes dispositions amicales, des conseils que je vous donnai?... Un de vos généraux osa m'é-

crire la lettre la plus insultante pour prix de mes bons avis... Mais son insolence lui coûta cher, et à la journée de Bachly des torrents de sang payèrent quelques gouttes d'encre injurieuse... Ce sang nous a séparés à jamais.

— Il demande vengeance ! s'écria le capitaine furieux, et tu n'y échapperas pas , brigand que tu es.

— Ni toi à ceci , répondit Akhmet-Khan en plongeant son poignard dans le ventre du capitaine, tandis que celui-ci étendait la main pour le saisir. » L'officier, grièvement blessé, tomba sur les tapis en poussant un profond gémissement.

« Qu'as-tu fait ? s'écria Ammalat-Beg ; tu m'as perdu!... C'est un Russe et mon hôte !

— 11 est des injures , répondit le khan d'un air sombre, qui annulent les privilèges même de l'hospitalité. Le sort en est jeté, il n'est plus temps d'hésiter; fais fermer les poites, appelle tes gens, et repoussons les ennemis.

— Tout à l'heure encore je n'en avais point; mais maintenant la défense est impossible ; nous manquons de munitions et mes hommes sont dispersés.

— Les nôtres fuient de toutes parts , cria Saphir -Ali avec désespoir. Les Russes s'avancent rapidement... ils gravissent la montagne... ils sont près d'ici !

— Cela étant, Ammalat-Beg, dit le khan, il faut que tu me suives. J'allais dans le pays des Tchetchentses pour tâcher de les soulever... Dieu sait ce qui arrivera, mais pour l'instant nous y serons en sûreté. 11 ne manque pas de pain dans les montagnes... Consens-tu? partons.

— Partons , dit Ammalat d'un air résolu. Les reproches ne sont point de saison... je n'ai plus de ressource que dans la fuite... Vite un cheval et six noukers pour me suivre.

— Je ne te quitterai pas, dit Saphir -Ali; je suis à toi à la vie et à la mort.

— Non, mon bon Saphir-Ali, non; il faut

que tu demeures ici pour veiller sur ma maison, pour empêcher qu'amis et ennemis ne mettent tout au pillage. Porte mes adieux à ma femme

et conduis-la chez le chamkhal son père Ne

m'oublie point, et au revoir, m

A peine eurent-ils le temps de sortir par une porte que les Russes se précipitèrent par l'autre.

Cl)apttrr u.

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