‹ Ammalat-BegChapitre 2 sur 12 · RETRAITE A TRAVERS LES ,W0.VTAG.\E · texte numérisé non relu

RETRAITE A TRAVERS LES ,W0.VTAG.\E

Les rayons du soleil de midi tombaient d'aplomb sur les cimes du Caucase ; les cris aigus des mollahs, qui appelaient les fidèles à la prière, se propageant de minaret en minaret jusqu'à l'extrémité de la vallée, réveillaient un instant les échos des rochers , et de nouveau tout rentrait dans le silence et l'immobilité.

Le mollah Hadji-Souleyman , l'un de ces dévots turcs envoyés chaque année par le divan de Stamboul dans le Caucase pour propager

ia M'aie foi parmi les montagnards et les afï'ermir en même temps dans leur haine contre les Russes, Hadji-Souleyman , disons-nous, après avoir terminé ses ablutions, l'invocation et la prière ordonnées par la loi, se reposait sur la galerie qui entoure le haut du minaret de la mosquée. Désigné depuis peu mollah principal dans un village du pays des Tchetchentses nommé Igali, notre bon musulman, mollement étendu sur une pile de coussins , se dérobait de temps à autre à la contemplation de sa longue barbe grise et des bouffées de fumée blanche qu'il faisait sortir de sa chibouque, pour jeter un regard curieux sur les montagnes et l'étroite vallée qui s'étendait vers le nord, immédiatement au-dessous de lui. A la gauche on apercevait la chaîne qui sépare la contrée des Tchetchentses de celle des Avariens, denière laquelle ressortaient des pics élevés couverts de neiges éternelles. Les saklis du village, éparses sur une pente escarpée, descendaient en terrasses jusqu'à la moitié de

la montagne. D'éti^oits sentiers conduisaient seuls à ces maisons, véritables forteresses construites par la nature au bénéfice des habitants, intrépides voleui^ dont le pillage formait la principale ressource. Un calme profond régnait sur les montagnes environnantes et dans le village même... Personne ne paraissait dans ses rues étroites et tortueuses. On n'apercevait que quelcpies mcftitons qui cherchaient un peu de fraîcheur à l'ombre des rochers , et quelques buffles qui se pressaient aux environs des fontaines, enforicés dans la vase, et dont les naseaux seuls étaient visibles. Le bourdonnement des insectes et le cri monotone du gril- Ion rompaient seuls le silence de la nature. Hadji-Souleyman, abrité du soleil par-la vaste coupole de la mosquée, jouissait du calme universel, si analogue à cette disposition paresseuse dominante chez les Turcs. Enfin, ses yeux s'étant portés sur la vallée , il aperçut deux cavaliers qui en montaient lentement le revers opposé. « Nephlali ! w cria le mollah en se lour-

îjiiut vtrs la sakle la plus rapprochée , à la porlc de laquelle un cheval tout sellé se trouvait atta^ ché. H en sortit aussitôt un Tchetchentse de haute taille, dont la barbe noire était taillée avec un soin tout particulier et la tête couverte d'un épais bonnet de peau de mouton qui lui descendait sur les yeux. « Kephtali, poursuivit le mollah , j'aperçois de loin deux liommes à cheval qui s'avancent dans noire direction et qui se préparent à tourner le village.

— Ce sont sans doute des Arméniens ou des Juifs, répondit Nephtali , puisqu'ils refusent de louer un guide... Mais c'est tant pis pour eux, car ils se rompront le cou dans l'étroit sentier qui longe extérieurement le village , et où les chèvres sauvages et nos meilleurs cavaliers eux-mêmes ne se hasardent qu'avec précaution.

— Won, frère Nephtali, ce n'est pas cela... J'ai été deux fois à la Mecque, et j'ai assez vu d'Arméniens et de Juifs dans ma vie... mais

ces Yoyageurs-Ià ne m'ont pas Tair d'être des. eens de cette sorte et de faille un commerce autre que celui qui consiste à échanger de l'or contre du fer dans les carrefours... et puis, je ne vois pas qu'ils aient des bagages à leur suite. Monte près de moi, Nephtali; tes yeux voient plus loin que les miens qui sont affaiblis par les années. Autrefois je pouvais, à une verste de distance, compter le* boutons de l'habit d'un Russe, et jamais ma carabine n'avait manqué un infidèle; mais maintenant, à quelque distance, je ne saumis même reconnaître un mouton dont on m'aurait fait présent. )>

Pendant ce temps Nephtali, étant nïonté sur la loury s'était plac€ à côté du mollah ^ et son oeili jïc'fçant était dirigé sur les voyageurs.

« Le soleil du midi est ardeiit et les^ chemins difficiles y powrswivit Sottleyman ;- va appeler ces étrangers et l'es inviter à se rafraîchir chez BOu^, eux et leurs wiontiïres; peut-être peut«nl-ils wo^ps racoiTfer quékfuea nouvelles, et

puis riiospitalité est une des vertus le plus fortement recommandées par le Koran.

— De tout temps dans nos montagnes, et bien avant que nous connussions le Koran , jamais étranger ne quitta un village ni triste ni affamé, et sans avoir reçu pour la route des vivres, des bénédictions et lui guide pour le conduire; mais ceux-ci me semblent suspects; car autrement, pourquoi fuir le commerce des honnêtes gens et vouloir éviter le village, même au risque de leur vie ?

— On dirait que ce sont deshommes de votre pays , dit le vieux mollah qui regardait attentivement, la main devant les y.eux pour se garantir du soleil; ils portent le costume tchetchentse. Peut-être reviennent-ils de l'incursion que ton père est allé entreprendre avec une centaine de ses amis.

— ,Non, Souleyman, ils ne sont point des nôtres. Si c'étaient de Vrais montagnards, pourraient-ils s'empêcher d'entrer chez leurs compatriotes, pour raconter leurs exploits et se

vaiiler du butin qu'ils ont fait sur les Russes? Ce ne sont point non plus des Abreks*, car leur tête n'est pas couverte du baclilyk ^ que porte le peuple. Du reste , le costume ne prouve rien ; car qui peut me certifier que ce ne sont point des Russes fugitifs ou déserteurs?... N'y a-t-il pas quelque temps de cela qu'un Gosaque, réfugié dans l'aoule ^ de Hambeth, prit la fuite après avoir tué l'hôte qui le logeait et s'être emparé de son cheval et de ses armes... car le diable est bien puissant quelquefois !

— Oui, surtout pour ceux qui ont la foi faible, ami Nephtali...Mais, si je ne me trompe, il me semble voir les cheveux sortir de dessous le kalpak du cavalier qui marche le second !

(i) On verni par la suite ce que signifie celte dénoiriination .

(a) Le bachlyk est une espèce de manteau ou de cajje avec un capuchon , le tout fait d'une pièce; l'étoffe est du feutre, et la forme rappelle le vêtement pareil, nommé capulet,^OTté par les paysannes dans les Pyrénées françaises.

(^) Aotile , hameau.

— Cela est vrai, et que je meure si ce n'est pas un Russe, ou, ce qui est pis encore, un Tatare Chaguide ^. Attends, l'ami, je m'en vais bien vite te donner le compte de tes zilfliar ( boucles ). Adieu, Souleyman ;dans une demi-heure je serai ici de retour avec eux, ou bien l'un de nous restera sur la place et servira de pâture aux vautours de la montagne ! »

Nepbtali descendit précipitaijiment au bas de la tour, saisit son fusil, et, sautant en selle, descendit au grand galop la pente escai'pée du défilé, franchissant les ravins et les rochers. Les pierres volaient de tous côtés sous les pieds de son cheval, et le hardi cavalier disparut au milieu d'un nuage de poussière. Allah akbar

(i) Les montagnards du Caucase sont musulmans , peu zélés, il est vrai, mais sunnites, tandis que la plupart des habitants du Daghestan sont des cha guides ou sectateurs d'Ali, comme les Persans. Ces deux sectes se détestent cordialement l'une l'autre. Les Daghestaniens se distinguent par leurs cheveux qu'on voit ressortir de dessous leurs bonnets.

(Dieu est grand)! dit Souleyaian en reuieltant gravement sa pipe dans sa bouche.

Nephtali eut bientôt rejoint les deux étrangers. Leurs coursiers fatigués, couverts d'écume et d^ sueur, montaient péniblement le sentier étroit et pierreux qui, tournant le village, conduit sur la crête des montagnes qui l'environnent. Le premier de ces cavaliers portait la cotte de maille des montagnards ; l'autre était vêtu du simple habit circassien, et son superbe sabre persan se trouvait suspendu à son côté par un ceinturon d'or. Il portait la main gauche en écharpe, et cette main était entourée de bandages sur lesquels on apercevait des traces sanglantes. Nephtali, qui les suivait, ne pouvait voir leurs visages; mais aussitôt que le chemin vint à s'élargir un peu, il les devança au galop, et, revenant sur ses pas, il s'établit en face d'eux, en occupant toute la largeur de l'étroit sentier à peine frayé dans le rocher.

Salam aleyJcoum, leur dit -il en prépa-

ranl ses annes par un niouveiiieiil impeiceptihle.

ï^e plus avancé des deux cavaliers se cacha le visage de sa bourka *, de manière qu'on n'apercevait plus que ses sourcils froncés et ses yeux étincelants.

Aleykoum salam , répondit-il en armant sa carabine et s'affermissant sur ses étriers.

« Puisse Allah vous accorder un bon voyage ! » reprit INephtali attentif à tous les mouvements de son adversaire et prêt à faire feu à la moindre d^nonstration hostile.

« Et à toi le bon esprit de nous laisser tranquillement passer notre chemin, répondit l'autre avec impatience. Voyons, l'ami, parle ; que désires-tu 'de nous?

— Je viens vous proposer un asile pour vous

i'i) On appelle bourka un manteau fait en poil de cliameau , court et sans manches. Ce manteau , d'un usage général parmi les Tcherkesses et même les Cosaques, garantit parfaitement du vent et est imperméable à la pluie. ,

reposer, un repas fraternel, de la litière et de l'orge pour vos montures. De tout temps l'hospitalité a été exercée sous mon toit, car la reconnaissance de l'étranger fait multiplier les troupeaux et donne une nouvelle trempe aux armes... Toujours nous avons craint qu'on n'appliquât sur nous le cachet du reproche et qu'on ne pût dire : Ils ont vu passer des voyageurs pendant la chaleur du jour et ne les ont ni rafraîchis ni restaurés.

— Nous te remercions de tes offres courtoises ; mais il n'est pas dans nos habitudes d'aller nous installer chez les autres; et puis, il nous est plus important d'avancer que.de prendre du repos. ^

— Alors je dois vous dire que vous allez audevant de votre perte , si vous continuez d'avancer sans un guide pour vous conduire.

— Un guide ! s'écria le voyageur , un guide à moi, qui connais non pas seulement vos routes de chevaux, mais même tous les sentiers du Caucase les plus impraticables !

Sache bien, lami, que j'ai été là où n'ont été ni les serpents ni les tigres, où les ailes même de l'aigle ne l'ont point porté. Cela étant, je te prie de nouveau de nous laisser passer.., JNous sommes sur le chemin de Dieu et non point sur le seuil de ta porte»-. Le temps presse , et il ne nous en reste pas- à perdre en conversation st,

— 'Je ne reculerai pas d'un pas avant d'avoir su qui vous êtes et d*où vous venez.

— Jeune insensé, laisse le chemin libre, ou tout à l'heuretamèreviendra disputerâuxvents tes ossements dispersés!... Rends grâces au ciei,^ Nepbtaliy que jadis ton père et moi nous avons rompu ensemble le pain de l'amitié et plus d'une fois combattu à coté l'un de l'autre.,. Fils indigne!... tu demeures danss l'oisiveléy paBCOUiajat les montagnes et aiTêtant sur les chemins de paisibles voyageurs, tandis que, dans, ce moiaent méjiifi, le cadavre de toiT père est gisant sssw la. terie des Btosses et que les femmes des Cosaques vendent ses armes dairs

le bazar de leurs stanitzes'^ /... Nephlali , hier, au-delà du Terek, ton père a péri... Et moi , sais-lu maintenant qui je suis "^

— Sultan Akhmet-Klian ! » s'écria le jeune Tcbetchentse, reconnaissant enfin le khan au feu menaçant de son regard, et attéré lui-même par l'affreuse nouvelle qu'il venait d'apprendre. En prononçant ces paroles la voix lui manqua, et, accablé d'une douleur inexprimable, sa tète vint tomber sur le cou de son cheval.

« Oui, je suis Akhmet-Khan ! mais grave bien cela dans ta mémoire, Nephtali. Si lu oses dire à quelqu'un : J'ai vu le khan d'Avarie, ma vengeance te poursuivra jusque dans la troisième génération, u

Les voyageurs poursuivirent leur chemin.

Le désordre visible dans leurs personnes annonçait qu'ils sortaient d'un récent combat ;

(i) On appelle stnnitzfs les bourgs du pays des Cosaques.

*fi

leurs vêtements portaient des traces de sang ennemi, et leurs moustaches étaient brûlées par l'amorce des armes à feu. Ils cheminaient en silence à côté l'un de l'autre, paraissant plongés chacun dans de profondes réflexions. Le regard plein de fierté d'Akhmet-Khan semblait défier le destin , et un sourire de dédain errait de temps en temps sur ses lèvres. Mais le visage pâle d'Ammalat-Beg ( car c'était lui ) offrait l'image d'un grand épuisement de forces physiques joint à une peine morale cuisante. Ses yeux à demi ouverts avaient perdu leur éclat habituel, et de temps en temps il poussait un sourd gémissement que lui arrachait la douleur de sa blessure, sans cesse irritée par l'allure inégale de son cheval tatare peu habitué aux chemins difficiles des montagnes. Cependant il fut le premier à rompre le silence. »

«Pourquoi donc, Akhmet , dit -il, avoir refusé l'offre de ces bonnes gens? Nous aurions bien pu nous reposer quelques heures,

,et le soir, à la fraîclie, continuer notre voyage.

— Mon cher Ànimalat, tu raisonnes comme un jeune honmie qui parle au hasard et ignore le fond des choses. Habitué que tu es à commander à tes Tatac^s que tu traites en esclaves , tu t'imagines pouvoir en agir de même avec ces libres et fiers montagnards. La main de (er du destin s'est appesantie sur nous; nous sommes défaits et mis en fuite; des centaines de braves, tes noukers elles miens, ont péri dans le combat contre les Russes... Montrer maintenant à ces Tchetchentses , en vaincu , en fugitif, cet Akhmet-Khan qu'ils étaient habitués à regarder comme l'astre précurseur de la victoire, être moi-même le messager de ma lion le, recevoir en mendiant une hospitalité humiliante et peut-être devoir écouter leurs reproches pour la mort de leurs époux, de leurs frères, entraînés par moi dans une expédition malheureuse; faire cela, Ammalat-Beg, serait perdreià tout jamais leur confiance. Le temps

passera sur ces impressions , leurs larmes se sécheront, et les regrets feront place à la soif de la vengeance. C'est alors qu'ils reverront Sultan Âkhmet-Khan pour leur annoncer le retour des combats et du butin !... Alors l'appel aux armes retentira de nouveau dans les montagnes, et une troupe de vengeurs sous mes ordres se lancera de nouveau sur le territoire des Russes. Si je paraissais maintenant devant eux, les Tchetchentses , dans le premier sentiment de leur douleur, oublieraient peutêtre que Dieu donne et ôte la victoire à son gré... Ils pourraient m'adresser une parole insultante... Une insulte faite à Âkhmet-Khan ne se lave que dans le sang, et la nécessité d'une vengeance personnelle nuirait nécessairement à celle que je dois à mes véritables ennemis, les Russes. Il était donc de la prudence d'éviter les occasions de querelle avec un peuple brave et belliqueux, et de venir détruire soi-même ce prestige qu'ils étaient habitués à vénérer On ne fait nul cas de

riiomme alors qu'il airive faible et impuissant et que chacun est à même de mesurer son épaule avec la sienne; d'ailleurs il te faut un bon chirurgien , et tu n'en trouveras nulle part de plus habile que chez moi. Demain nous serons arrivés, et d'ici là il te faut prendre patience et courage. »

Ammalat-Beg le remercia affectueusement en portant, suivant l'usage asiatique, la main au front et au cœur. Il sentait la vérité de ces observations, mais la souffrance et l'épuisement l'emportaient sur sa raison. Nos voyageurs, évitant l'entrée des villages, passèrent la nuit parmi les rochers, n'ayant pour toute nourriture qu'une poignée de riz cuit dans du miel, espèce de mets national dont les montagnards ont toujours soin de se munir dans leurs courses. A la pointe du jour ils continuèrent leur route. Après avoir traversé le ruisseau de Koïsou sur un pont près du hameau d'Achirtey, ils abandonnèrent son cours et laissèrent également derrière eux les tenes du Koïsou-Bou-

lintses el les arides montagnes de Salataoùn. Le chemin à peine frayé qu'ils suivaient traversait des forêts, longeait des pentes et passait sur le bord de précipices d'une profondeur à faire tournoyer la tète et remplir l'ame de terreur. Enfin ils commencèrent à gravir les dernières montagnes qui leur restaient à passer avant de redescendre vers Kbounzakli ou Avara , la capitale des kbans de cette contrée. La végétation disparaissait successivement devant eux à mesure qu'ils s'élevaient vers les sommets de rocbes nues où régnent seuls les vents et les brouillards. Pour y parvenir les voyageurs durent faire des circuits sans nombre, en gravissant fréquemment des montées presque perpendiculaires. Le cbeval du klian, accoutumé aux montagnes , avançait avec précaution, s'assurant de la solidité de chaque pierre avant de se hasarder à y poser le pied ; il mettait autant de prudence à descendre, et souvent il glissait pi-csque sur sa queue sur les pentes les plus rapides. "^Inis le superbe

étalon que montait Ânimalat-Beg, nourri sur les riches collines du Daghestan , bronchait fréquemuient , s'échauffait sans résultat et épuisait inutilement ses forces. Peu aguerri aux privations et aux fatigues, il ne put résister à une marche continuelle pendant deux journées consécutives, exposé alternativement à l'ardeur du soleil et au froid vif des sommets élevés, par des chemins impraticables, sans autre nourriture qu'une herbe rase qu'il trouvait parmi les rochers. Il soufflait péniblement en gravissant une montagne après l'autre; ses naseaux étaient enflammés , la sueur ruisselait sur tout son corps , et des flocons d'écume blanchissaient son mors. AUah-ga-shou-kour (Dieu soit loué) '.s'écria A.mmalat-Beg, en atteignant enfin le dernier sommet d'où il aperçut le pays des Avariens s'étendant à ses yeux ; mais en ce moment son malheureux cheval, ayant épuisé le reste de ses forces, s'abattit sous lui ; le sang jaillit de sa bouche, et son dernier soupir fit rompre la sangle de In soilc.

Le khan se liàla de venir- au secours de son compagnon et de l'aider à se débarrasser de sesétriers. Il observa avec effroi que, l'appareil qui couvrait la blessure d'Âmmalat-Beg s'étant dérangé par la secousse, le sang avait de nouveau recommencé à couler. Quant au jeune homme, il paraissait insensible à la souffrance physique..., il pleurait son coursier chéri.... Sa force d'ame ne put résister à ce dernier coup, et la douleur que tant de causes avaient accumulée dans son ame se fit jour par un torrent de larmes. C'est ainsi qu'une seule goutte ajoutée à im vase déjà plein suffit pour faire déborder le liquide.

« ïu ne me porteras plus, dit -il, rapide comme la plume entraînée par l'ouragan! ni dans la lice poudreuse des courses, poursuivi par les cris de mes concurrents désappointés et les applaudissements des spectateurs, ni dans les conibafs au milieu de la mêlée. C'est donc pour la dernière fois que tes pieds légejs m'ont enlevé à la pluie de fei- vomie pai- les canons

des Russes !... C'est avec toi et par toi que j'ai acquis le renom de hardi cavalier; pourquoi doncsurvivrais-jeà ma gloire et à toi, mon compagnon fidèle ? »

Sa tête retomba sur sa poitrine; il garda long-temps le silence, tandis qu'Akhmet-Khan s'occupait avec sollicitude à remettre l'appareil sur sa blessure. Se relevant à la lin il lui dit d'un ton décidé: « Laisse-moi, Sultan Akhmet-Khan; abandonne à son sort un infortuné. La route est longue encore, et je sens mes forces me quitter. En demeurant avec moi tu périrais toi-même. Yois-tu ce vautoui* qui plane au-dessus de nous ? il paraît deviner la proie qui l'attend.... Et pourquoi donc lutter contre le destin ?.... mieux vaut être dévoré mort par l'oiseau puissant des montagnçs que foulé aux pieds parles infidèles. Adieu, ne tarde pas davantage.

— N'es-tu pas honteux, Ammalat-Beg, dit Sultan Akhmet^ de te laisser tomber pour un brin de paille qui s'est trouvé sous tes pieds ?...

Tu le laisses abattre parce que tu as reçu une

blessure et que ton cheval est mort! Eh

bien ! tu guériras promptement *, et quant à ton cheval nous t'en trouverons un autre meilleur que celui-ci. Qui peut savoir tout ce qu'Allah nous réserve pour l'avenir?... C'est péché de se désespérer quand on est dans la force de l'âge et du courage... Place-toi sur mon cheval ; je le conduirai par la bride et avant la nuit nous serons arrivés chez moi. Partons, le temps est cher.

— Il n'est plus de temps pour moi, Sultan Akhmet-Khau... Je te remercie du fond de l'ame pour ta sollicitude et tes soins de frère; mais je n'en profiterai pas.... Toi-même tu serais hors d'état de faire à pied une route aussi longue, après les fatigues que tu viens d'endurer.... Je te le répète, abandonne-moi à ma

(i) Il y a dans l'original : « Ta blessure guérira jusqu'au jour de tes noces. » C'est une locution proverbiale populaire qu'il est difficile de rendre dans une autre langue.

( Note du traducteur. )

destinée; je veux mourir ici sur cette hauteur inaccessible... Et quel attrait pourrait encore me présenter la vie?... mes parents sont couchés dans la terre froide , ma femme est loin de moi en proie au chagrin et privée de la lumière des cieux; le chamkhal, mon beau-père et mon oncle, se trouve à Tarki rampant devant les Russes;... les giaours dominent dans mon héritage, dans le lieu qui m'a vu naître, et moi-même je suis vaincu, fugitif. Je ne dois ni ne veux vivre.

— Ce que tu dis là n'a point de raison , mon cher Ammalat-Beg, et la seule chose qui puisse t'excuser c'est que tu dois avoir la fièvre en ce moment. Nous sommes tous nés pour suivivre à nos pères. Si tu n'as plus ta femme avec toi ou bien qu'elle ne te convienne plus, eh bien ! tu as le droit d'en prendre trois autres encore. Que t'importe ce que fait le chamkhal ton beau-père?.... et quant à l'héritage de tes aïeux, si tu y tiens, c'est une raison de plus pour vivre, car les morts n'ont besoin ni dç

victoires ni de puissance. Te venger des Russes est un devoir sacré, et pour cela seul tu dois renaître à l'existence. Noussommes battus, j'en conviens, mais c'est le sort de la guerre; aujourd'hui la chance a été contre nous, demain elle sera contre nos ennemis. C'est le destin qui donne la victoire à son gré; mais pour sa renommée, c'est à l'homme lui-même à la fonder par sa valeur et sa fermeté. Du courage, mon ami; tu es faible et blessé, mais à moi il reste des forces et mon corps est fait à la fatigue. Monte sur mon cheval, poursuivons notre route, et, je t'en réponds, nous battrons les Russes plus d'une fois encore. »

Ce discours agit puissamment sur le jeune Tatare; le rouge lui monta au visage et dissipa un instant l'extrême pâleur qui couvrait ses traits. « Oui , s'écria-t-il , je vivrai pour la vengeance , pour la vengeance ouverte et cachée. Crois-le, Sultan Akhmet-Khan , c'est par ce motif seul que j'accepte tes généreux services. Je suis à toi désormais; oui, je le jure par la tombe

de mon père ! Dirige loules mes actions, conduis mon bras, et si jamais, vaincu par la mollesse, je venais à oublier mon serment, rappellemoi cet instant, ces rochers qui en ont été les témoins; Ammalat-Beg se réveillera de nouveau, et son poignard frappera avec la rapidité de la foudre. »

Le khan serra dans ses bras l'impétueux jeune homme en l'aidant à se placer sur la selle.... «Maintenant, dit-il, je retrouve en toi le vrai sang des émirs, ce sang pur et ardent qui coule dans nos veines, pareil au bitume des rochers, lequel, long-temps calme, s'enflamme soudain et par l'explosion qu'il produit fait crouler des masses énormes. »

Soutenant d'une main sur la selle son compagnon blessé, le khan prit la bride de l'autre, et commença avec précaution la descente escarpée et périlleuse du rocher où ils se trouvaient. Quelquefois des pierres, se détachant de dessous les pieds du cheval, roulaient avec fracas dans le précipice ; dans d'autres instants

l'animal, malgré toute son adresse, glissait sur les pentes rapides et se soutenait avec peine au-dessus de l'abîme; aussi nos voyageurs furent-ils fort aises lorsqu'ils parvinrent à la région où une mousse rare commençait à recouvrir le granit nu jusqu'alors. Peu à peu commencèrent à reparaître à travers les fentes des rochers des plantes grimpantes, qui tantôt s'élevaient comme des éventails, tantôt descendaient tortueusement, pareils à des rubans tombant de la tète d'une femme. Enfin ils entrèient dans un bois touffu composé d'abord de noisetiers, puis de chênes, de cerisiers sauvages et enfin plus bas de platanes. La variété, la richesse de la végétation, le silence solennel qui régnait au sein de ces majestueuses forêts, faisaient naître dans l'ame un recueillement involontaire. Parfois, du milieu de l'ombrage ténébreux produit par ces branches séculaires, l'œil était réjoui tout-à-coup par l'aspect d'une clairière émaillée de milliers de fleurs odoriférantes que le pied de l'homme n'avait jamais

foulées. L'étroit sentier que suivaient nos voyageurs semblait souvent disparaître entièrement dans l'épaisseur de la foret, puis reparaissait soudain en serpentant autour de la crête d'un rocher au-dessous duquel grondait un torrent, qui tantôt se précipitait avec fracas , tantôt semblait sommeiller renfermé dans un bassin pierreux formé par la nature à l'ombre du vinetier et de l'églantier. Des faisans, à la queue ornée de brillantes couleurs, volaient d'un buisson à l'autre, et des volées de pigeons sauvages tantôt planaient immobiles comme un voile sombre étendu dans les airs, tantôt s'élevaient perpendiculairement en épaisses colonnes. Le soleil couchant couvrait de ses teintes pourprées ce magique tableau, et de légères vapeurs commençaient à monter du sein des profondes vallées; enfin il régnait dans toute cette nature une fraîcheur, une suavité inconnues des habitants de la plaine. Déjà nos deux voyageurs s'approchaient d'Akokha, village qu'une montagne seulement séparait de

celui de Khouiizakh. Ils avaient commencé à la gravir, lorsque tout -à -coup le bruit d'un coup de feu vint frapper leurs oreilles, signal de sinistre augure que répétèrent aussitôt tous les échos des rochers. Surpris ils s'arrêtèrent pour écouter attentivement, mais bientôt tout rentra dans le silence. « Ce sont nos chasseurs , dit Sultan Akhmet-Ivhan , essuyant la sueur qui baignait son front; ils ne se doutent point de mon arrivée et sont loin de s'attendre à me voir paraître dans un semblable état. Mon retour à Khounzakh fera couler des larmes de douleur aussi bien que de joie. » L'expression d'un chagrin profond se montra sur les traits sévères du khan; tant l'ame d'un Asiatique est susceptible d'éprouver à la fois une haine presque féroce et les plus doux sentiments de la nature.

Cependant une seconde détonation vint de nouveau éveiller leur attention ; ce coup de feu fut suivi d'un autre, et puis d'un autre encore... Bientôt ils se succédèrent à des intervalles plus

rapprochés et se confondirent ensemble, formant une fusillade vive et bien nourrie.

« Les Russes sont là! s'écria Ammalat-Bes , tirant son sabre du fourreau. Il appuya les talons contre les flancs de son coursier, comme si d'un seul saut il avait voulu franchir la crête de la montagne; mais bientôt ses forces, ne répondant point à son ardeur, l'abandonnèrent de nouveau, et larme s'échappant de sa main vint lomber à terre avec un son argentin .

«Khan, poursuivit-il en mettant pied à terre , reprends ton cheval et hâte-toi de voler au secours des tiens; ta vue seule sera plus puissante sur eux qu'un renfort de cent guerriers. »

Le khan n'entendit point ces paroles; il prêtait une oreille attentive au sifflement des balles qu'on commençait à distinguer, comme s'il avait pu reconnaître ainsi les coups des Russes d'avec ceux desÂvariens. « Il faut donc qu'ils aient emprunté leur vitesse aux chamois

et leurs ailes aux aigles du Kliasbek *. Comment et par où ont-ils donc pu franchir ces défilés impraticables? » Il disait ces paroles à voix basse, le corps penché en avant sur le cou du cheval et un pied posé dans l'étrier. a Adieu, Ammalat-Beg , s'écria-t-il enfin, s'apercevant que la vivacité du feu semblait croître à chaque instant ; je vais tomber sur eux avec la rapidité de la foudre, et comme elle je cesserai d'exister au milieu des ruines que j'aurai amoncelées autour de moi. »

Dans ce moment une balle vint en sifflant tomber aux ])ieds du khan; il se baissa, ramassa le projectile, et un sourire de satisfaction vint animer son visage. Alors ôtant son pied de l'étrier, et se tournant vers Ammalat- Beg : « ïu peux, mon ami, lui dit-il, remonter à cheval, et tout à l'heure tu verras ce mystère

(i) Le khasbck est l'un des sommets les plus élevés du centre de la chaîne dii Caucase. Il est couvert de neiges éternelles, et on lui donne une hauteur de i6 à 17,000

îiied.s.

se dérouler à tes yeux. Regarde bien cette balle.... les Russes les ont en plomb et celle-ci est de cuivre. C'est une Avarienne, ma chère compatriote. Aussi bien arrive-t-elle du côté du sud, direction par où il est impossible aux Russes de venir. »

Ils eurent bientôt atteint le sommet de la créle, d'où se découvriient à leurs regards deux villages dont les habitations étaient éparses sur les bords opposés d'un ravin profond; c'est delà que partait la fusillade qu'ils entendaient depuis quelque temps. Les habitants, blottis derrière des haies, des pierres, tiraient les uns contre les autres. On voyait un grand nombre de femmes courir parmi les combattants ; elles poussaient des cris lamentables lorsqu'un des leurs, plus hardi que les autres, se montrant à découvert, était atteint et tombait sur le bord du ravin. Sans être effrayées par les balles qui sifflaient de toutes part s, elles allaient chercher des pierres, et les empilant les unes sur les autres en formaient une espèce oe barricade

pour garantir le blessé. Des cris de joie partaient de l'un des côtés lorsqu'ils apercevaient qu'un de leurs coups avait frappé un ennemi , auxquels répondaient de l'autre des exclamations de douleur poussées par les parents et les amis de la malheureuse victime. Ammalat-Beg considérait avec attention et surprise ce combat, dont au reste il résultait plus de bruit que de mal. A la fin il se tourna vers le khan pouilui demander l'explication de cette scène extraordinaire.

« Ce que tu aperçois là, dit celui-ci sans détourner les yeux du spectacle qu'il paraissait considérer avec un secret plaisir, ce que tu aperçois là est un événement fort commun dans nos contrées. Ces sortes de combats soutiennent parmi nous l'esprit guerrier et l'habitude du métier des armes. Chez vous les querelles particulières finissent par un coup de poignard; ici elles deviennent une affaire de parti pour des villages entiers. La cause la plus futile suffit pour y donner lieu. Peut-être en

ce moment ces gens combattent-ils pour une vache dérobée à l'un d'eux et qu'on a refusé de restituer. On ne rougit point chez nous de voler un objet dans un village étranger; la honte consiste à être pris sur le fait. Admire le courage de nos femmes ; les balles sifflent autour d'elles et elles n'y font seulement pas attention. Dignes épouses et mères de braves!... Sans doute qu'on regarde comme une chose avilissante de blesser une personne de leur sexe, mais qui peut répondre de la direction que prend une balle?... L'œil la dirige, mais c'est le deslin qui la conduit... Cependant la nuit qui nous gagne sépare déjà ces ennemis d'un moment. Il est temps pour nous d'aller retrouver ma famille. »

Il fallait l'œil perçant et le pied assuré du khan pour parvenir sans accident au bas de la descente escarpée qui conduit du sommet de la montagne aux bords de la rivière d'Ourden. Ammalat-Beg ne pouvait presque rien distinguer devant lui; les ténèbres et son ex-

tréme faiblesse épaississaient à chaque instant le voile qui couvrait sa vue. Tout semblait tourner autour de lui , et ce fut presque comme en songe que, montant une dernière hauteur, il aperçut devant lui les murailles élevées de la maison du khan et la tour d'alarme dont elle était flanquée. Ce fut d'un pied mal assuré qu'il descendit de cheval dans la cour, au milieu des cris de joie poussés par les noukers et les nombreux serviteurs qui l'entouraient, et à peine eut-il franchi le seuil de la porte grillée du harem que son cœur cessa de battre; une pâleur mortelle se répandit sur son visage , et le jeune beg, épuisé par la perte de son sang, le manque de nourriture et les agitations qu'il avait éprouvées, tomba privé de sentiment sur le tapis bariolé qui couvrait le plancher de la salle.

Cljapitn m.

AMOURS D'AMUtALAT-BEG; MCEURS DES AVARIENS; CHASSE Al TIGRE.

Lorsqu'Ammalat-Beg reprit ses sens, le jour avait commencé à poindre. Par degrés, et une à une, il commença à retrouver ses idées; mais par suite de son extrême faiblesse elles ne s'offraient encore à lui que comme au travers d'un voile. Cependant il n'éprouvait aucune douleur, et cet affaissement général de ses forces physiques et morales lui présentait même quelque chose d'agréable, en émoussant toutes les sensations poignantes et le rendant indifférent à tout, même à la mort. Car dans cet instant il eût

appris avec la même tranquillité la certitude de sa guérison et celle de sa destruction prochaine. Il se sentait incapable de proférer une parole , de faire le moindre mouvement. Cet état de torpeur, de somnolence, se prolongea pendant quelque temps. Enfin j vers l'heure de midi, après la visite du médecin, lorsque les serviteurs qui l'entouraient se furent dispersés pour se rendre à la prière, et quand le silence régna de toutes parts, interrompu seulement par les cris des mollahs qui retentissaient dans l'éloignement, Ammalat-Beg crut entendre l'approche de pas légers, produisant un froissement à peine sensible sur les tapis (|ui couvraient la chambre. H souleva ses paupières appesanties, et aperçut, presque comme une image confuse, une jeune fille d'une beauté ravissante, dontles yeux couleur de jais étaient fixés sur les siens. Son costume consistait dans une tunique couleur orange, par-dessus laquelle elle portait un arkhaloukhe de diap d'or , garni de deux rangs de boulons en émail; ses che-

veux noirs, partag'és en deux tresses, lui retombaient de chaque côté sur les épaules. Cette céleste créature s'approcha doucement , se pencha sur lui , et, après l'avoir éventé légèrement , examina l'appareil posé sur sa blessure , en le regardant avec une expression d'intérêt si tendre qu'il sentit tout son être trembler d'une émotion délicieuse. Il voulut la considérer plus attentivement; mais ses paupières, comme chargées de plomb, se refermèrent soudain... Seulement il entendait instinctivement le léger bruissement de sa robe de soie, pareil à celui des ailes d'un ange qui reprend son vol... ensuite tout rentra dans le silence... Plus tard, quand il essaya de fixer ses idées vagues encore sur cette apparition délicieuse, son souvenir se mêla aux images confuses produites par la fièvre, de sorte que, lorsqu'il revint enfin complètement à lui, il se dit avec un soupir : a Ce n'était qu'un songe. »

Mais ce n'était point un songe; c'était Seltana, la fille de Sultan Âkhmet-Khan, chai-

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manie créature âgée seulement de seize ans. Chez les peuples de ces montagnes, on accorde aux femmes non mariéesuneliberté très grande, en dépit des mœurs de l'Orient et de la loi de Mahomet. La fille d'Akhmet-Khan surtout jouissait de cette indépendance d'une manière fort étendue. Toutes les affections de son père étaient concentrées sur elle; près d'elle seulement il éprouvait quelque distraction à ses travaux, quelque diversion aux soucis qui le dévoraient. Elle seule savait quelquefois amener le sourire sur ses lèvres et la saité sur son front. Soit que, présidant le conseil des ouzdens* et des anciens du peuple avarien , il délibérât sur des sujets graves de politique montagnarde, §oit qu'assis sur son tribunal il rendît une justice équitable, mais toujours prompte, sévère et quelquefois cruelle, soit qu'à son foyer domestique, et entouré des siens.

(i) On uomme ouziirnsles nobles, ceux qui forment la classe élevée che/, les peuples An Caucuse.

il écoulât les récits d'anciens exploits ou méditât quelque expédition nouvelle, toujours la vue de sa fille, accourant près de lui légère comme un oiseau, répandait dans son ame un sentiment de douceur semblable à un rayon de soleil après l'orage. Plus heureux encore était l'infortuné qui avait provoqué sa colère, ou le coupable dont il venait de prononcer la sentence, lorsquen ce moment la charmante Seltana arrivait auprès de lui. Maintes fois le poignard déjà levé s'était arrêté à son approche, et le khan avait suspendu l'accomplissement de projets sanguinaires pour éviter de se séparer de sa fille. Elle avait le droit de pénétrer partout; tout sans exception lui était permis. L'amour de son père la plaçait au-dessus même des usages de sa nation et de la gène de sa position sociale, car pour rien dans l'univers il n'eût consenti à la contrarier dans la moindre chose. Tout soupçon à son égard était loin de son cœur, et jamais il ne lui serait venu dans l'esprit qu'elle pût manquer en rien à ce qu'exi-

geait d'elle ladignilé de son rang et de son sexe. Et en effet aucun des hommes qui entouraient le khan n'était fait pour inspirer à la jeune Seltana un sentiment de préférence. D'ailleurs, dans les mœurs de ce peuple, descendre volontairement jusqu'à un homme placé dans une position inférieure eût imprimé une tache ineffaçable sur la fille du dernier des ouzdens, à plus forte raison sur celle du chef de la nation !... Elevée dès le berceau dans ces idées et dans le sentiment de ce qu'elle se devait à elle-même et à sa naissance, cette disposition, comme un mur de glace, la séparait de tous les hommes qui avaient été à même de l'approcher. Jusqu'ici aucun des hôtes admis chez son père ne s'était trouvé son égal en rang, ou du moins jusqu'ici elle ne s'en était nullement inquiétée. Peut -.être son extrême innocence et la naïve insouciance de son âge avaientelles contribué à produire cette complète indifférence.... Mais i'inslant des passions, si ardentes chez les femmes de son pays, cet instant

était sonné pour elle , et la vue d'Amnialat-Beg, les circonstances dans lesquelles il se présenta devant elle, firent palpiter son cœur d'une manière jusqu'alors inconnue.

Lorsqu'au retour de son père elle accourut au-devant de lui et se jeta dans ses bras , l'aspect d'Ammalat-Beg, la beauté mâle de son visage , son excessive pâleur , la frappèrent vivement... Au moment où il tomba à ses pieds comme privé de la vie, son premier mouvement fut celui de l'effroi... mais quand son père l'eut informée de tous les détails concernant ce jeune homme, en les accompagnant d'éloges sur sa valeur et son caractère , quand elle eut appris de Xhèkim (médecin) du lieu que son état, sans offrir de danger imminent, était néanmoins fort grave, alors le sentiment d'un intérêt plus tendre commença à s'emparer de son cœur. Pendant toute la nuit l'image du blessé fut présente à sa pensée, et lorsqu'elle se leva aux premiers rayons du jour, pour la première fois son teint le céda en éclat à celui

de cette aurore même. Pour la première fois aussi elle eut recours à la ruse, prétextant, pour entrer dans la chambre du malade, le désir d'aller embrasser son père; puis elle y revint de nouveau vers l'heure de midi. Le sentiment d'une invincible curiosité la poussait à se rapprocher de lui , à le considérer de près, et enfin elle rencontra le regard, abattu encore, mais expressif et déjà tendre d'Ammalat-Beg. Ses yeux semblaient kii dire : « Pourquoi te cacher de moi, chère ame de ma vie?)> et vouloir puiser dans les siens la santé comme le bonheur. Elle ne pouvait comprendre ce qui se passait en elle; à chaque instant elle changeait de couleur ; il lui semblait presque n'être plus sur la terre. Enfin elle se décida à lui demander d'une voix tremblante comment il se trouvait. Qu'on se figure maintenant un Tatare, un Musulman, habitué à regarder presque comme un crime la parole adressée à une femme, qui n'a jamais vu de ce sexe que le yachmak * et le haut

(i) On appelle yachmak le voile qui, dans le coslume des

des sourcils, qu'on se figure, disons-nous, un jeune homme d'un naturel aussi bouillant que l'était Ammalat-Beg, et on pourra se faire une idée de l'émotion qui s'empara de lui à la vue et aux paroles bienveillantes de cet être charmant que le hasard semblait lui avoir amené d'une manière si inexplicable. Un feu rapide et délicieux circula dans ses veines et lui fit oublier un instant son extrême faiblesse. «Oh! je me sens bien maintenant, répondit-il, si bien qu'en ce moment je crois que je voudrais mourir.

— Allah saklah sjrn (que Dieu te conserve), reprit-elle, et vis longues années!... Est-ce que la vie ne t'est point chère !...

— Il est des instants si charmants que la mort elle-même paraîtrait douce alors, Seltana!

femmes turques et tatares, leur couvre la tête et le front. Un autre voile leur tache le bas du viâage ; de sorte qu'il ne leur reste presque de libre que les yeux et le bout du nr/. pour In respiration.

el si je devais vivre cent ans encore, je n'en trouverais point de pareil à celui-ci ! »

Seltana n'entendit point le sens de ces paroles, mais elle comprit l'expression de sa voix et le regard qui les accompagna. Elle rougit plus profondément encore, lui fit signe de chercher à se calmer et disparut.

On trouve chez les montagnards de ce pays des empiriques fort habiles, surtout pour ce ([ui concerne la chirurgie; mais le remède qui contribua le plus à la guérison d'Ammalat-Beg, ce fut la présence fréquente de la fille de son hôte. Il s'endormait le soir avec la pensée de l'apercevoir dans ses rêves et se réveillait le matin avec la certitude plus douce encore de la voir en réalité. Chaque jour il sentait ses forces revenir et chaque jour aussi s'accroître sa passion pour la belle Seltana. Ammalat-Beg était marié; mais, comme il arrive presque toujours chez les Orientaux , ce n'était qu'un mariage de convenance et d'intérêt. Il n'aperçut sa femme qu'à l'instant où ils parurent tons

deux en présence du mollah, et plus tard il ne trouva rien en elleqii lui semblât attrayant, rien qui pût l'attacher et fixer son inconstance. Par la suite elle perdit la vue, et ce triste événement vint encore relâcher des liens où le cœur n'avait point eu de part. A cela se joignit par la suite la mésintelligence qui s'éleva entre lui et le chamkhal son oncle et beau-père, circonstance qui acheva de refroidir l'un pour l'autre les deux époux, de sorte qu'ils cessèrent entièrement d'habiter ensemble.

Faut -il s'étonner après cela qu'un jeune homme ardent, impétueux, et habitué à s'abandonner à ses désirs , ait cédé à l'attrait d'une passion nouvelle ?... Se sentant parfaitement heureux dans les moments où il se trouvait près de sa maîtresse, Ammalat-Beg ne l'était pas moins dans ceux où il attendait sa présence. Il tressaillait au moindre son de sa voix; chacun de ses accents traversait son ame comme un rayon enflammé, et cette sensation était presque de la douleur, mais une

douleur si douce qu'il eût voulu la faire durer toujours. Peu à peu une intime confiance s'établit entre eux... Presque tout leur temps se passait dans la société l'un de l'autre. Le khan faisait de fréquents voyages dans l'intérieur du pays , soit pour vaquer à ses affaires particulières, soit pour juger les différends qui s'élevaient entre les chefs des tribus, soit pour faire des dispositions guerrières, et pendant ce temps son hôte demeurait dans sa maison, confié aux soins de l'épouse du khan, femme d'une humeur douce, d'un caractère tranquille et silencieux. Sultan Akhmet remarquait parfaitement les sentiments mutuels de sa fille et du beg et s'en réjouissait au fond de l'ame; car des liens de famille avec ce jeune homme, ayant des droits à la succession du chamkhal, lui donnerait mille moyens de satisfaire sa passion favorite, qui était de nuire par tous les moyens aux Russes qu'il détestait. Sa femme, occupée durant des heures entières des soins lolalifs à son ménage, laissait pendant

ce temps dans le harem, et auprès de sa fille, Ammalat-Beg qu'elle s'était habituée à regarder comme de sa famille. Seltana, établie sur les carreaux du divan , ayant auprès d'elle deux ou trois de ses suivantes favorites, toutes occupées à des travaux d'aiguille, ne s'apercevait pas de la fuite du temps en causant avec son ami ou en écoutant le récit des événements de sa vie. C'est ainsi qu'Ammalat-Beg passait ses journées , assis aux pieds de sa belle maîtresse , souvent sans proférer une parole, perdu qu'il était dans la contemplation de ses beaux yeux noirs, ou bien admirant avec elle, de ses croisées tournées au nord , la vue pittoresque des montagnes, ou celle des bords tortueux et escarpés du torrent écumeux au-dessus duquel le château du khan paraissait comme suspendu. Ammalat-Beg, près de cet être dont l'innocence rehaussait l'attrait inexprimable, oubliait tout, jusqu'à ses désirs; il ne songeait ni au passé ni à l'avenir, et, se laissant aller au charme qui le dominait , buvait à longs traits dans la ( oiipe

enchantée, sans même î'ôte»' un instant de ses lèvres. — L'été se passa de la sorte.

Les A.variens sont un peuple libre; indépendants par nature, ils ne se soumettent qu'avec une extrême répugnance à une autorité quelconque. Chaque Avarien se dit ouzden (noble), et s'il se trouve avoir chez lui un yessir (prisonnier, esclave), il se regarde dès lors comme un personnage. Braves à l'excès et pauvres pour la plupart, ils ont tous l'amour du pillage et la passion du butin. Très habiles tireurs, ils forment une infanterie excellente; mais on ne les voit que rarement à cheval, et cela seulement dans leurs incursions. Leurs chevaux, d'une petite taille, sont doués d'une vigueur et d'une force excessives. Les Avariens, appartenant à la race des Lezguines, parlent une langue assez semblable à celle de ce peuple, mais qui se divise en une infinité de dialectes différents. Professant jadis le christianisme, ils en ont conservé quelques souvenirs , car c'est seulement depuis cent vingt ans que ce

peuple a embrassé la religion du prophète. Aussi les Avariens sont-ils d'assez mauvais musulmans, et ne se font-ils pas faute de boire de l'eau-de-vie et même du vin , surtout une espèce de vin cuit qu'ils préparent eux-mêmes et qu'ils appellent djana. La fidélité avec laquelle ils gardent la foi promise est passée en proverbe parmi les nations du Caucase. Chez eux ils sont loyaux, doux, hospitaliers, ne craignant de montrer ni leurs femmes ni leurs filles. Leur hôte est pour eux un objet sacré; ils sont prêts à mourir pour sa défense et à venger ses injures jusqu'à la dixième génération.

Pour eux la vengeance est le plus saint des devoirs, et la réputation de hardi brigand la plus honorable de toutes. Du l'este, c'est presque toujours la nécessité qui les force à faire ce métier. Traversant les hautes montagnes qui entourent leur pays, ils se rendent fréquemment dans laKhakhette et au-delà de la rivière d'Alazan, afin de s'y livrer aux travaux des champs pour un très modique salaire. Là ils

tleiiieiireut quelquefois sans ouvrage pendant des journées entières; c'est alors que poussés par le besoin, se réunissant en troupes, ils se précipitent, la nuit, comme des loups affamés sur les villages d'alentour, s'emparent des bestiaux, enlèvent des femmes, font des prisonniers; mais le plus souvent, succombant dans un combat inégal , ils jonchent les champs de leurs cadavres.

Leurs incursions sur le territoire russe sont devenues moins fréquentes depuis la soumission de la nation des Akouchintses, et depuis qu'Aslan , khan des Kliomykhes, allié de la Russie, intercepta de ce côté l'entrée des défilés qui conduisent dans le pays d'Avarie.

Malgré l'indépendance de ce peuple, le grand village de Khounzakh^ ou Avai\ situé à l'extrémité orientale du pays, a de temps immémorial formé l'héritage des klians d'Avarie, et leur autorité y fait loi. Cependant, quoiipie le khan soit maître de faire poignarder par ses soldats chacun des habitants de Ivhounzakh, et même

toul voyageur (|ul traverse ses étals , il ne possède point le droit de frapper ce peuple delà moindre imposition , et il lui faut se contenter du produit de ses tioupeaux et de ses champs , qu'il fait cultiver par ses esclaves ou par les prisonniers qu'il a enlevés à la guerre. Néanmoins l'usage l'autorise à requérir divers services en nature, tels que des voilures attelées de bœufs ou de buffles, des hommes à cheval pour porter des ordres, et autres prestations de ce genre. On ne s'étonnerait même nullement de le voir faire enlever arbitrairement à ses parents un jeune enfant de l'un ou de l'autre sexe. Les habitants deKhounzakh sont en général plus riches que leurs compatriotes des environs : leurs habitations sont propres et presque toutes à deux étages. Les hommes sont grands et bien faits, les femmes belles, ce qui est dû en partie au grand nombre de Géorgiennes, prises dans des courses, qu'on rencontre parmi elles. La langue arabe est cultivée chez les Avariens: aussi les hommes

lettrés y font-ils usage d'un style singulièrement pompeux et fleuri. La maison du klian est toujours remplie d'iiùtes et même de solliciteurs, qui, suivant l'usage général des Asiatiques, n'osent point se présenter devant lui sans apporter une offrande quelconque, ne fut-ce qu'une poule ou quelques œufs frais.

Les serviteurs ou noukers du khan, dont la puissances'appuieprincipalement sur leur nombre et leur courage, remplissent sans cesse les cours et les appartements de la maison, portant toujours des pistolets à la ceinture et un long poignard^ devant eux. Tous les matins, les ouzdens admis dans l'intimité du maître et les nombreux visiteurs tchelclientses ou latares établis dans la maison viennent en corps lui présenter leurs hommages, puis remplissent la même formalité à l'égard de son épouse; après quoi ils passent le reste de la

(i) Tous les Asiatiques ])ortent le poif^nnrd, non point au côte , mais devant eux.

lOJ

journée à boire et à manger dans des chambres séparées et destinées à cet usage. Tls sont traites de la même manière en l'absence nième du khan.

Un jour un ouzden, qui venait habituellement dans sa maison, vint y raconter, comme la nouvelle du joui-, qu'un tigre* d une taille énorme s'était montré dans les environs, et que deux de leurs meilleurs chasseurs étaient tombés victimes de sa fureur. « Cela intimida tellement tous les autres, ajouta-t-il, que per^ sonne n'osa tenter la fortune une troisième fois.

— Je veux la tenter, moi, s'écria Ammalat-Beg impatient de déployer son courage devant les montagnards. Tout ce que je demande, c'est qu'on me mette sur les traces de la bête. » Le robuste Avarien qui avait apporté la nouvelle,

(i) Il n'y a point de véritables tigres dans le Caucase, mais on y trouve des léopards de la petite espèce, ou chats tigres, qui sont assez communs dans les provinces géorgiennes C'est sans doute un de ces animaux qu'on a voulu désigner ici.

après avoir loisc' d'un regard îe jeune beg, répondit avec un sourire: a Seigneur Ammalat, un tigre n'est pas la même chose qu'un sanglier du Daghestan , et ses traces conduisent souvent à la mort!

— Crois-tu donc, répliqua fièrement le jeune homme, crois-tu que, sur l'étroit sentier qui mène jusqu'à lui, tu verras la léte me tourner ou bien ma main trembler en le frappant? Je ne te demande point départager mes périls j jeté prieseulementd'étre spectateur ducombat. J'espère te prouver alors que si l'ame d'un A^varien est aussi ferme que le granit des roches de son pays, celle d'un habitant du Daghestan n'est pas moins fortement trempée que l'acier dont est faite lalame de son sabre?.. Consens-tu avenir?»

L'Avarien se trouvait pris et ne pouvait plus reculer sans honte. Faisant prendre à son visage une expression de gaîté, il tendit la main à Ammalat-Beg. «Volontiers, reprit-il, mais il est inutile de remettre celte expédition. Rendons-nous d'abord à la mosquée, où nous pré-

terons le serment d'usage, et de là en route! Allah décidera entre le tigie et nous. Ou nous nous ferons une housse de sa peau, ou ce sera lui qui nous dévorera. Partons sans retard! »

Il n'est point dans les mœurs de;^ Asiatiques de dire adieu aux femmes, même dans les circonstances les plus graves; c'est un droit (|ui appartient exclusivement aux parents les plus proches, et le hasard seul peut y faire participer un étranger. Ammalat-Begnepnt retenir nn soupir en jetant les yeux sur l'appartement de sa chère Seltana, puis se dirigea à pas lents vers la mosquée. Il y trouva déjà rassemblés les anciens du village et une foule de curieux. Là, selon l'antique usage du pays, les deux champions, la main sur le livre du Koran, jurèrent de ne se point quitter, ni durant le combat, ni pendant la poursuite, de se défendre nuituellement au péril de leur vie, de mourir s'il le fallait à c(Mé l'un de l'autre, et, de toute manière, de ne point revenir sans rapporter la peau de l'ennemi vaincii. Dans le cas contraire, la loi

statuait que celui des deux qui manquerait à son serment serait regardé comme un traître et un lâche, et précipité du haut d'un rocher. La cérémonie achevée, les nouveaux compagnons s'embrassèrent; le mollah les revêtit de leurs armes, et ils se mirent en route aux acclamations de la foule. « Ne revenez point ou revenez ensemble, leur criait -on de toutes parts. — Nous vaincrons ou nous périrons, répondirent les chasseurs. »

Un jour, deux jours se passèrent, et ils ne revenaient point. Les vieillards se fatiguaient vainement à regarder du haut de leurs toits sur la route, et les enfants du village à courir sur les collines d'alentour pour apercevoir les chasseurs; personne ne paraissait. Pas une maison dans Khounzaklî où, près du foyer qui rassemblait la famille, ils ne fussent le sujet des conversations et des conjectures; mais nul n'en était préoccupé à l'égal de la jeune Seltana. Le moindre bruit la faisait tressaillir. Entendait-elle marcher dans la cour ou sur

l'escalier, tout son sang bouillonnait dans ses veines, et son cœur battait avec violence; la pauvre fille alors quittait précipitamment sa place, courait vers la fenêtre, et, trompée dans son attente pour la vingtième fois, venait tristement et à pas lents reprendre son ouvrage. Enfin ses inquiétudes se changèrent en appréhensions mortelles. Elle n'avait plus un instant de repos, elle allait et venait sans cesse, adressait des questions cent fois répétées sur les habitudes et la férocité du tigre, sur la distance où il a coutume de s'approcher des villages, et, calculant d'après le temps nécessaire pour le retour, elle se disait avec désespoir : « Ils ont péri! » Et sa tête retombait sur son seininégalementagité, et des larmes amères venaient inonder son charmant visage.

Le troisième jour enfin, l'événement vint justifier ses craintes. L'ouzden, compagnon d'Ammalat-Beg, apparut seul, épuisé et se traînant à peine. Ses vêtements déchirés portaient des marques visibles des griffes de l'animal fé-

roce; lui-mcme, pâle et défait, semblait exténué par la faim et la fatigue. Une foule d'habitants de tout âge vint l'entourer avec empressement. Il prit un peu de nourriture pour réparer ses forces, puis commença son récit en ces termes :

« Le jour même de notre départ du village nous découvrîmes la retraite du tigre , que nous trouvâmes endormi au milieu d'un fourré tellement épais que je n'en n'avais jamais vu de semblable. Le sort dut décider qui des deux ferait feu le premier , et le sort tomba sur moi. Je m'approchai adroitement et l'ajustai de mon mieux... Le coup partit, mais par malheur l'animal dormant le museau caché par ses pattes, la balle vint traverser l'une d'elles et s'enterrer dans le poil de son cou. Le tigre, réveillé par l'explosion et la douleur, poussa un affreux rugissement, puis en deux bonds vint s'élancer sur moi avec une telle promptitude que je n'eus pas même le temps de mettre le poignard àla main. Renversé par son impétueux

élan , je me sentis fouler sous les pieds de l'animal. Tout ce dont je puis me souvenir c'est qu'en ce moment j'entendis le cri d'Ammalat- Beg et son coup de fusil. Violemment blessé par ma chute et écrasé par le tigre, je perdis connaissance.

« Je demeurai long-temps dans cet état, car, lorsqueje repris mes sens, tout était tranquille autour de moi... Le temps était sombre, et un brouillard épais se lésolvait en une pluie fine dont je me sentis pénétré. Mon fusil rouillé était par terre à mes côtés... ]\on loin de là je trouvai la carabine d'Ammalat-Beg rompue en morceaux... Les pierres à l'entour étaient tachées de sang, et les broussailles foulées en divers endroits témoignaient de la fuite du tigre. Je criai de toutes mes forces, j'appelai mon compagnon. ..point de réponse; j'attendis long-temps, rien ne parut; je tentai plusieurs fois d'aller à la recherche de l'animal pour vengei- sur lui le sang de mon camarade, ou au moins pour tâcher de découvrir ses restes et

mourir auprès ; mais mon extrême faiblesse s'y opposa.Toutm'abandonnant àla fois, l'honneur et la vie, je pleurai amèrement. Je voulus attendre la mort dans cette solitude, mais je ne pus résister aux angoisses delà faim. Allons, me dis-je, tâchons de revenir à Khounzakh. J'y annoncerai la destinée de mon malheureux camarade, et, si je dois moinir, du moins ce sera au milieu des miens. Je me suis traîné jusqu'ici comme un serpent à demi écrasé. Mes amis! je vous livre ma tête; décidez de mon sort, suivant qu'Allah le mettra dans vos cœurs. Si vous me laissez la vie, je bénirai votre justice ou votre clémence; sinon que votre volonté soit faite. Allah akbar {\S\ç^\}i est grand)! je mourrai innocent... tout ce qu'il était possible de faire je l'ai fait. »

A ce discours de l'ouzden une rumeur générale s'éleva parmi les assistants. Les avis étaient partagés : les uns le condamnaient hautement, d'autres s'efforçaient de le défendre, tous le plaignaient. << Chacun cherche à

sauver sa vie, disaient les premiers; qui peut répondre qu'il ne s'est point sauvé du combat? Aucune marque, aucune blessure ne nous atteste le contraire... Et quant à ce qu'il n'a point su défendre son camarade, il n'y a point de doute. — >on-seulement cela, ajoutaient d'autres, mais peut-être même l'a-t-il trahiàdessein... on sait bien qu'ils n'étaient pas bons amis ensemble! » Quelques noukers de la suite du khan allèrent plus loin encore; ils prétendirent que l'ouzden avait assassiné Ammalat-Beg par jalousie. « Il était aisé de s'apercevoir, disaient-ils, qu'il avait de l'amour pour la fille du kliun , et celle-ci avait trouvé mieux que lui dans Ammalat-Beg. »

Sultan Akhmet-Klian, informé de la cause qui faisait ainsi attrouper le peuple, monta à cheval et se rendit au milieu de la foule, où l'ouzden lâchait en vain de justifier sa conduite. « Lâche, lui dit-il avec un regard mêlé de chagrin et de colère, tu as versé l'opprobre sur le nom avarien... Il n'est pas maintenant un

Talare qui ne soit en droit de nous dire que nous avons laissé dévorer notre hôte par la béte, faute d'avoir su le défendre! Mais du moins nous saurons venger sa mort; tu as juié sur le Koran de ne point abandonner ton camarade dans l'instant du péril, et, s'il venait à succomber, de ne pas revenii' sans rappoiter la peau de l'animal... Tu as trahi ton serment; c'est à nous maintenant à remplir le nôtre... Je te donne trois jours poui- te préparer à la mort; si au bout de ce temps Ammalat- Beg ne se retrouve pas, tu seras précipité du haut du rocher... Quant à vous, poursuivit-il en s'adressant à ses serviteurs, vous me répondez de lui sur votre tête. » Cela dit, il enfonça son kalpak sur ses yeux, fit prendre le galop à son cheval et disparut. Trente messagers volèrent dans toutes les directions pour tâcher de retrouver Ammalat-Beg mort ou vif. Les peuples du Caucase regardent conmie un devoir sacré de rendre les derniers honneurs à leurs parents ou à leurs amis, et, pareils aux

héros d'Homère, ils se précipitent dans le fort de la mêlée pour enlever leurs restes, que souvent ils recouvrent de leurs propres corps, aimant mieux périr que les abandonner à leurs ennemis.

L'ouzden infortuné fut conduit et renfermé dans l'écurie du khan, qui chez les Àvariens tient communément lieu de prison. Les assistants, après avoir raisonné quelque temps sur cet événement, se séparèrent pensifs, mais sans murmurer, car la sentence du khan était conforme à leurs antiques usages.

Cette nouvelle parvint bientôt aux oreilles de Seltana, et, malgré toutes les précautions que l'on prit pour en amortir l'effet, il fut terrible sur le cœur aimant de la jeune fille. Néanmoins elle n'en témoigna rien au dehors; son visage même exprimait une tranquillité à laquelle ceux qui l'entouraient avaient été loin de s'attendre; mais c'était le calme du désespoir. Elle ne se plaignit point, elle ne versa point de larmes; mais aussi le sourire ne reparut plus sur

ses lèvres, et sa bouche restait muette. Sa mère lui parlait et elle ne l'entendait point; des étincelles échappées à la pipe de son père tombaient sur ses vêtements et les bridaient sans qu'elle s'en aperçût davantage. Dans ses promenades elle paraissait ne rien sentir, ni le vent, ni la pluie; enfui toutes ses facultés physiques et morales étaient concentrées dans le sentiment de sa douleur; mais nul vestige extérieur n'en trahissait l'existence, et ses traits restaient calmes et fiers comme de coutume. Il y avait dans Seltana deux êtres qui se combattaient: l'héritière du khan d'Avarie et la jeune fille de seize ans, la jeune fille passionnée du Midi. Il était aisé de prévoir qui des deux l'emporterait sur l'autre.

Cependant l'infoitunée était prête à succomber sous le poids de la contrainte qu'elle s'imposait. « Qu'il est affreux, se disait-elle, d'avoir perdu son ami, l'être le plus cher, et de se voir refuser jusqu'au tristeprivilége de se livrer à sa douleur! Tci je ne suis entourée que de regards

us

malveillants et curieux quiépient jusqu'aux larmes involontaires qui m'échappent pour s'en faire une arme contre moi et les convertir en sujet de dérision et de malignité. Non, je ne sam^ais le support erdavant^ige. Il me faut de la solitude, il me faut pouvoir pleurer en liberté... Sekina, dit- elle en s'adressant à sa servante favorite, viens avec moi; je veux me promener sur les bords de TOuzen. »

A l'ouest de Khounzakli , à un tiers (ïagatch'^ de distance, se trouvent les ruines d'un monastère chrétien, monument détruit de la religion primitive de ce peuple. Le zèle fanatique des Musulmansella main même des temps semblent avoir voulu respecter la vénérable église située au centre de cette antique retraite, au milieu des ruines des cellules et dé l'enceinte exlérieure. Son dôme pointu était noirci par le con-

(i) J^\jgalc/t , mesure de dislance, équlvnl}*nl à >c[)\. verstos, une lieue trois quarts; celle-ci se nomme l'agiitrli de cheval; Vagntrh péilcstre n'a que quatre verstes, nue lieue.

tact des siècles, le lierre garnissait le pourtour ' de ses étroites fenêtres, et des arbrisseaux toujours verts croissaient dans les fentes des murs, i Un doux lit de mousse tapissait l'intérieur de I l'église, et on y respirait, au sein de la plus forte chaleur, une fraîcheur délicieuseconstamment entretenue par l'eau d'une source qui, I s'échappant avec murmure des fentes du rocher auquel le mur était adossé, se réunissait | en une nappe limpide au-dessus de l'autel de pierre, puis, s'éparpilîant en filets nombreux, se perdait parmi les dalles du pavé de l'édifice. Un seul rayon de soleil, pénétrant par l'étroite croisée, projetait sur quelques touffes de cette j verte végétation une lumière brillante, qui, se j reflétant sur la sombre muraille opposée, semblait s'y jouer de mille manières, comme un

jeune enfant bercé sur les genoux d'un aïeul j

j centenaire. i

C'est vers ce lieu écarté que Seltana avait 1

dirigé sa promenade ; c'est dans cette solitud(> i

qu'elle espérait se reposer du pénible ennui

des questions et des regards cui'ieiiK dont eWé était sans cesse obsédée.

Le calme, le bonheur qui semblaient répandus autour d'elle, nourrissaient le chagrin qui dominait son être, mais en émoussaient la pointeacérée. Bientôt^ cédant à l'impression des objets qui l'entouraient, du demi-jour si doux qui régnait en ce lieu, du murmure de l'eau , du ramage des oiseaux , elle sentit par degrés se fondre le fardeau de plomb qui pesait sur son cœur; des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, et sa douleur éclata en plaintes et en sanglots. Sa suivante l'avait quittée pour cueillir des fruits qui croissaient abondamment au milieu de ces ruines, et Seltana put avec une entière liberté s'abandonner à la coiîlemplation des beautés de la nature et à Tevpansion de ses sentiments.

Tout-à-coup, ayant levé la tête, elle jeta un cri d'effroi ; devant elle était un homme en costume avarien , dont les vêtements en désordre étaient couv-rts de sansf et de boue...

IIG

Une peau de tigre descendait de ses épaules et tombait à terre... Seltana , ton cœur ne te ditil rien?... Oui, car un coup d'cDeil rapide lui lit reconnaître Ammalat-Beg, et, entraînée par un sentiment irrésistible, elle se jeta dans ses bras, le pressa sur son sein , et après avoir considéré pendant quelques instants ses traits amaigris, mais toujours chers, elle revint comme à la vie; la stupeur causée par un cliangement si soudain fit place à ime joie délirante, qui se peignit enfm dans ses yeux encore baignés de larmes. Le bouillant Ammalat-Beg pouvait-il se contenir dans un pareil moment? Avec la rapidité de l'abeille se précipitant sur une fleur, ses lèvres vinrent se placer sur les lèvres de rose de la jeune fille. Jamais il n'avait éprouvé de semblables transports. Cette rencontre inespérée, jointe à ce que le hasard lui avait fait entendre, le mettait au comble de la félicité. Sans avoir encore prononcé un mot d'amour, les deux amants n'avaient plus rien à s'apprend ■e.'ib ii V ./.sVuO'J Ji£ MfilJ.'MiJK

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^u/<El toi aussi, mon ange, lu m'aimes, » â\l enfin Ammalat-Bei;, lorsque Seltaua, revenant à elle-même, détourna la tête en rougissant cl fit un effort pour se dégager de ses bras. ] «Allah m'en préserve! répondit la naïve enfant en baissant ses longues paupières; aimer, c'est une parole bien redoutable; ll^y a une année de cela, je fus témoin d'un spectacle affreiix.

i:«Dans une des rues de noire 'ville' on lapidiiit inie jeune Hlle; je m'enfuis siùsie d'hoireur et d'effroi, mais nulle pari je ne pus trouver de repos. Cette image siinglante me poursuivit long-temps, et maintenant encore je. crois entendre ses cris et ses plaintes déchirantes. Lorsque je m'informai de la cause pour laquelle on avait fait périr celte mallieuieuse d'une manière aussi cruelle, on me donna pour réponse ;. C'est c(u'elle a cédé à l'amour d'un JÊ|upe, l^orajiie !

— iNon,maSellana, lu dois être dans l'erreur;

ce n'es! point pour axoir aimé que l'infortunée

a élé punie de la sorte; elle aura sans doute trahi la foi jurée, elle aura été infidèle...

—Trahir, être infidèle! qu'est-ce que cela signifie, Ammalat-Beg? Je ne te comprends pas.

— Plût au ciel qu'il en soit toujours ainsi et que tu ignores à jamais cet art perfide de ton sexe, que lu n'aimes jamais que moi!...

— Ah!monami,enpourrais-jeaimerimautre, du moins à l'égal de toi?... Dans ces tristes jours j'ai si vivement senti que toi seul étais tout pour moi !... J'aime bien aussi mes deux ïrève^^Noutzal ei Sourkhaï ; lorsqu'il m'arrive d'être long-temps séparée d'eux je suis heureuse de les revoir; mais en leur absence je suis tranquille et suis loin d'éprouver ces angoisses affreuses que j'ai ressenties maintenant ; tandis que loin de toi l'existence me devient insupportable ! la iaennaiér

I ij-h-Et pour toi, ma bien-aimée, pour toi l'étoile de ma vie, je sacrifierais non-seulement cette vie, mais encore mon ame, l'espoir de ma béatitude éternelle, »

Ici un bruit de pas qui s'approchaient inlejTompit les deux amants; c'était la suivante de Seltana qui venait les rejoindre. Ils retournèrent tous ensemble à Khounzakli , où l'apparition inespérée d'Âmmalat-Beg causa au khan une joie sincère. Le jeune homme fit brièvement le récit de ce c[ui lui était arrivé.

« Aussitôt, dit-il, que j'eus vu mon camarade tomber devant moi, je fis feu sur le tigre; la balle lui fracassa la mâchoire. L'animal en poussa d'affreux rugissements, se jeta de côté et d'autre, tournoya plusieurs fois sur luimême, puis essaya de s'élancer sur moi ; mais je sus à chaque fois éviter son approche. Je tentai alors de lui fracasser la tète d'un coup de crosse, mais Terme se rompit entre mes mains. Cependant le monstre , perdant son courage avec ses forces, prit la fuite dans l'épaisseur des broussailles ; je le poursuivis long-temps , d'après les traces sanglantes qu'il laissait derrière lui. En attendant, le jour commençait a baisser, et le soleil était tout-à-

fait couché ioisqu'ayanl enfin rejoint le tigre je l'achevai en lui plongeant mon poignard dans la gorge.

« Il me fallut nécessairement passer la nuit là, parmi les rochers , ayant le ciel pour couverture et pour compagnons les loups et les chacals. Le lendemain matin un épais brouillard mêlé de pluie m'environnait de toutes parts ; les nuages, qui à cette hauteur passaient à très peu de distance , semblables à des éponges , exprimaient sur moi toute l'eau qu'ils contenaient. On n'y voyait point à dix pas de distance. ^> connaissant pas les lieux, n'ayant pas le soleil pour m'orienter, j'errai dans diverses directions sans trouver d'issue. Ayant tué une perdrix d'un coup de pistolet, je parvins à l'accommoder. Quelques fruits et cette nourriture soutinrent mes forces pour le moment, mais je ne pus réussir à sortir de ce tombeau de pierre. Je n'entendais pendant le jouique le bruit des torrents qui tombaient des rochers et le bruissement des aigles ((ui tour-

iioyaient autour de moi, me legardanl comme une proie assurée. La nuit , les chacals \enaieiit à quelques pas remplir l'air de leurs hurlements plaintifs. Enfin le matin d'après, un soleil brillant et pur ayant promptement dissipé les brouillards , je me levai avec plus de confiance et me mis en route en me dirigeant vers l'Oiient. Bientôt j'entendis retentir des cris et des coups de fusil ; c'étaient les hommes que vous aviez envoyés à ma recherche. Après quelques heures de marche nous arrivâmes en vue du village; accablé par la chaleur, je voulus étancher ma soif à la source qui coule au pied de la vieille mosquée; c'est là que je trouvai Seltana. Je remercie le ciel et toi, mon digne Akhmet-Khan. — Oui, dit celui-ci en l'embrassant tendrement, gloire àDieu et honneur à toi, mon brave! mais ta prouesse a manqué vous coûter la vie, h toi et à ton compagnon. Si tu avais' tarde un jour de plus, il eût été forcé de faire en plein air une culbute dont il se serait fort mal trouvé. Tu es revenu à temps de toutes les manières.

Djeniboiilat, partisan fameux de la petite ka-

barda, veut faire une incursion sur les terres des Russes; il t'a invité à faire partie de l'expédition. Voilà un champ digne de ton courage; au lieu de tenter la destinée en chassant des tigres, il vaut mieux donner la chasse aux Russes, D'ailleurs tu leur dois une revanche pour ta dernière affaire, et ta gloire a besoin de réhabilitation. Tu n'as pas trop de temps pour te préparer, car demain à la pointe du jour il faudra te mettre en route. »

Quoique cette nouvelle dût contrarier cruellement le pauvre Anmialat-Beg, néanmoins, cachant ses sentiments , il prit un air content et répondit qu'il partirait volontiers. Il sentait au fond du cœur que le glorieux renom d'un brave partisan lui serait d'un grand avantage ' pour la réussite de ses projets amoureux.

Mais que dut éprouver la malheureuse Seltana en se voyant d'une manière si inattendue à la veille d'une séparation nouvelle et plus affreuse même que la précédente? Elle pâlit, el

sa tête retomba sur son sein coninie une tendre fleur subitement frappée par l'aquilon. Son regard éteint, fixé sur Ammalat-Beg, exprimait le tourment de l'inquiétude, l'affreux pressentiment d'un malheur certain. « O Allah 1 dit-elle avec douleur, toujours des incursions, toujours des meurtres!.,.. Quand donc le sang cessera-t-il découler sur nos montagnes?...

— Lorsqu'on verra nos torrents rouler du lait pur et la canne à sucre croître sur les sommets glacés du Caucase », répondit le Khan avec un sourire amer.

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LE TËtiËK. FROMlERE NOMMÉE LA LIGNE DU CAUCASE. lyCLRSWy DE TCUERKESSES.

Rien n'égale les sauvages beautés qu'offre le Tërek dans la gorge étroite du Darial. Là, comme un puissant génie, il lutte sans cesse contre la nature, paraissant comme lui puiser ses forces d'en-liaut. Quelquefois, dans sa chute perpendiculaire entre deux rochers, il ressemble au glaive brillant d'un géant partageant en deux une montagne; ailleurs il roule avec fureur des flots noirs et écumeux sous des masses granitiques entassées par les siècles, dont il arrache, entraîne et jette au loin les débris.

Qu'on se figure maintenant un cavalier, attardé dans sa marche et surpris pai- une nuit orageuse, clieminant lentement sur l'étroit sentier suspendu au-dessus de l'abîme où mugit le Térek î La nature pour l'épouvanter semble avoir rassemblé toutes ses terreurs. Des masses d'eau grondent sous ses pieds, tandis que d'autres au-dessus de sa tête se précipitent avec fracas du haut des rochers. De leurs somrnets pendent des nuages noirs et épais qui à chaque instant paraissent vouloir l'écraser. Tout- à coup un vif éclair dissipe momentanément l'obscurité, le voyageur effrayé n'aperçoit que la nuée sombre déchirée par la flamme électrique, au-dessous l'abîme ouvert sous ses pas, à ses côtés des rochers perpendicidaires paraissant s'élever jusqu'aux cieuîfy et devant lui le Térek, qui descend des hauteurs du défilé couvert d'une écume étincelante. Ce coup d'œil rapide comme la pensée lui fait vbir les flots Uimultueux du torrent se pressant, se heur-^ t;int. se précipitant dans ral^îmeavec un bnn'l

plaintif et sourd, comme des esprits immondes frappés par le glaive des archanges; puis le voyageur est de nouveau replongé dans les ténèbres; et alors retentit le bruit éclatant du tonnerre, répété par mille échos, avec un roulement dont semblent ébranlées jusque dans leurs fondements ces masses vieilles comme le monde. A ce fracas assourdissant vient se mêler le mugissement du vent, qui bientôt s'accroît jusqu'à la puissance d'un furieux ouragan , et la pluie se précipite par torrents. Et de nouveau l'éclair vient sillonner la nue, le tonnerre succède à l'éclair , des pierres énormes roulent de toutes parts el tombent avec un bruit sourd dans les eaux du Térek... Le cheval effrayé tremble , recule ; son épaisse crinière agitée par le vent vient frapper au visage du cavalier, qui épouvanté lui-même murmure involontairement une prière...

Mais, d'autre part, qu'elle est belle la vue de celle même gorge le lendemain deTorage! De légers nuages, poussés par un vent frais, flot-

lent çà et là, pareilsaux morceaux déchirés d'un voile de femme, au travers desquels paraissent et disparaissent lour-à-lour des sommets couverts de neiges éternelles. Sur l'azur du ciel se découpent, dorées par les ravons du soleil, les fornies tranchantes des rochers, encore toutes brillantes d'humidité. Des torrents et des sources, riches d'une eau nouvelle, tombent de tous côtés au travers des brouillards, qui tantôt serpentent au fond de la gorge, présentant l'apparence d'une rivière blanche el floconneuse, tantôt montent en spirale comme la fumée qui s'échappe d'une chaumière, tantôt ceignent comme d'un turban le sommet d'une vieille tour qui domine la vallée ! Au travers do tout cela on aperçoit le Térek, tombant de rocher en rocher, qui en mugissant tournoie sur lui-même comme s'il cherchait un lieu pour se repose)-.

Une chose digne de remarque c'est que le (lausase ne présente pas d'amas d'eaux co'.isidérables où puissent se mirei* dignen'.enf ces

inonlagnes, énormes géants delà nature. On n'y rencontre point de lacs dignes de ce nom, et aucune rivière navigable n'y prend sa source, excepté le Térek, qui, au milieu des masses qui l'entourent, ne semble qu'un mince ruisseau. Près de Wladicaucase , où il a enfin gagné la plaine, il parait vouloir jouir d'une liberté nouvelle; il coule en formant des circuits nombreux, rejetant à di'oite et à gauche les débris arrachés aux montagnes. Plus loin, où il se dirige vers le nord-ouest , il est encore i-apide, mais moins bruyant, comme un guerrier las de ses nombreux exploits. Enfin, après avoir dépassé l'espèce de promontoire formé par la petite Cabarda, et pareil à un dévot musulman, il se tourne subitement vers l'Orient, et, fertilisant les rives qu'il arrose, coule paisiblement tantôt sur un lit de pierres, tantôt sur un fond limoneux dans la direction de Kizliar, où il se jette enfin dans le bassin delà mer Caspienne. Durant cet espace il permet déjà à des bateaux de naviguer sur ses eaux, cl, comme une simple

manœuvre, fait tourner des roues de moulin. Là aussi , et sur la rive droite de cette rivière , entre des collines boisées, sont dispersées les aoûles (villages) des Cabardiens qu'on confond souvent sous le nom générique de Tcherkesses3L\GC ces derniers, qui habitent au-delà du Koubak , et les Tchetchentses établis plus bas près de la mer. Les Cabardiens, communément appelés Tcherhesses pacifiques^ ne j ustifient guère cett e dénomination, n'étant véritablement que des voleurs cachés, qui jouissent, comme sujets de la Russie, des avantages qu'offre un gouvernement civilisé , sans négliger dans l'occasion de prendre leur part du brigandage que les autres peuplades exercent fréquemment en-deçà des frontières de l'empire. Se trouvant libres de circuler partout, les Cabardiens tiennent leurs coreligionnaires des montagnes au courant des mouvements des troupes et de l'état des fortifications, les cachent chez eux pendant qu'ils se réunissent pour tenter une incursion, et leur vendent des munitions qu'ils se sont procurées

chez les Russes ; en retour ils perçoivent leur part de butin et achètent le restant; enfin ils prennent quelquefois eux-mêmes une part active dansces expéditions. Souvent des individus appartenant aux peuplades hostiles traversent à la nage leTérek au nombre de cinq ou de six, se répandent dans les environs, et y commettent sans obstacles des déprédations nombreuses, en se faisant passer pour des Cabardiens, dont le costume est en tout semblable au leur. Il y a plus ; c'est que ces derniers eux-mêmes , sous le nom des autres, dès qu'ils sont en force suffisante , attaquent les voyageurs , enlèvent du bétail, tuent les habitants paisibles, ou les emmènent prisonniers et les vendent à des distances considérables.

11 est sûr que la situation même de ce peuple, placé entre deux voisins ennemis et puissants, doit contribuer à développer en lui ces dispositions déloyales et perfides. JNe pouvant compter sur les Russes, trop dispersés pour les protéger à temps contre la vengeance des monta-

gnards, qui tombent sur eux avec la promptitude de leurs avalanches, ils se trouvent portés, autant par nécessité que par inclination, à tenir en secret pour leurs compatriotes , sans oublier en même temps de flatter ostensiblement les Russes qui leur inspirent de la crainte.

Il existe sans doute parmi eux des hommes sincèrement dévoués à la Russie ; mais en général il est impossible de compter sur la fidélité de gens qui trahissent fréquemment leurs amis des montagnes, et même sont prêts à se livrer les uns les autres dès qu'ils y trouvent avantage et impunité. On voit que cette nation, tombée dans un profond degré de démoralisation , a perdu les qualités d'un peuple libre en n'acquérant de la demi-civilisation que les vices qui l'accompagnent toujours. Ils se jouent des serments, se font gloire de leurs perfidies , et l'hospitalité elle-même n'est chez eux qu'un calcul. Chacun d'eux est prêt à servir de guide à un Russe, et quelques heures après à un montagnard pour tuer et dépouiller le premier.

La rive gauche du Térek est occupée par les stanitzes* des Cosaques dits de la ligne, qui descendent des fameux Cosaques Zaporogues , et çà et là on y rencontre aussi quelques villages habités par des paysans ordinaires. A l'extérieur ces Cosaques ne se distinguent des Tcherkesses qu'en ce qu'ils ne se rasent point la tête, car pour le reste ils ont le même costume , les mêmes armes, les mêmes habitudes. Une escarmouche entre eux et les montagnards offre un spectacle vraiment curieux; c'est un composé de combats singuliers, où chacun lutte de courage, de force et d'adresse avec son adversaire. Deux Cosaques ne craignent point de s'engager avec quatre cavaliers tcherkesses , et h nombre égal ils ont toujours l'avantage. Presque tous connaissent le tatare, et la plupart établissent avec les montagnards des liens d'amitié, même des alliances par les femmes qu'ils s'enlèvent les uns aux autres , ce qui ne

(i) On donne ce nom aux bourgs el villages habites par les Cosaques.

les empêche pas d'être implacables au jour du combat. Quoiqu'il soit sévèrement défendu aux Cosaques de passer de l'autre côté du Térek , ils le traversent souvent à la nage , à la recherche de butin de tout genre; les montagnards en font autant de leur côté, en passant la rivière pendant la nuit au moyen de bourdukes (espèces d'outrés enflées). Arrivés là, ils se cachent dans les roseaux ou bien sous l'escarpement du rivage, puis se glissent au travers des broussailles jusqu'à la route, soit pour attaquer un Voyageur isolé , soit pour enlever des femmes occupées aux travaux des champs. Quelques-uns même se tiennent blottis pendant un ou deux jours dans les vignes aux environs des villages, guettant une occasion favorable pour faire quelque coup ; aussi un Cosaque de la ligne ne passe-t-il point le seuil de sa porte sans son poignard à son côté, et ne va-t-il à son travail qu'avec son fusil derrière son épaule; il laboure et moissonne armé de toutes pièces.

Dans les temps qui précédèrent le coiimiencement de cette histoire, les incursions des montagnards étaient devenues très fréquentes sur la rive gauche du Térek. Cependant ils ne s'attaquaient presque jamais qu'aux villages habités par des paysans, car dans les stanitzes des Cosaques ils rencontraient une résistance qui souvent leur coûtait cher. Pour réussir à s'emparer et à emmener avec eux des tabounes^, objet qu'ils ont principalement en vue, ils pénétraient à une assez grande distance dans l'intérieur de nos frontières, d'où résultaient des combats souvent fort sanglants avec les Cosaques et les troupes de ligne. Les plus braves ouzdens tâchaient de faire partie de ces sortes d'expéditions , pour y acquérir une renommée de courage et de prouesse qu'ils estiment plus que le butin lui-même.

Dans l'automne de l'année 1 8 19, les CabardiensetlesTchetchentses, encouragés par une

(i) Troupes de chevaux qui paissent toute Tannée cl sont à peu près sauvages.

absence momentanée du général en chef de l'armée russe,se réunirent au nombre dequinze cents environ ^ pour faire au-delà du Térek une incursion dont le but est toujours de piller un village, de s'emparer d'un troupeau de chevaux et d'enlever des prisonniers. Ils avaient pour chef dans cette entreprise un petit prince cabardien nommé Djemboulat. Ammalat-Beg, qui était venu le joindre, muni d'une lettre de Sultan Akhmet-Khan, fut reçu à bras ouverts. Il est vrai qu'on ne lui confia point de commandement; mais l'habitude, parmi ces partisans montagnards, est de n'observer aucun ordre régulier; c'est le courage personnel et la bonté du cheval de chacun qui décident du rang qu'il prend dans l'action. Les seules dispositions de leurs chefs sont relatives à la manière de surprendre l'ennemi et d'engager l'attaque; après quoi, chacun agissant isolément et sans recevoir d'ordres de personne, c'est le hasard seul qui décide du succès de l'affaire. Djemboulat, après s'être concerté avec les

princes et les piiiicipaux guerriers des Iribus environnantes, fix.a le lieu du rendez-vous, et l'on vit alors, à un signal donné et aux cris de garai! garaï (aux armes! aux armes)! retentissant dans les vallées, accourir de toutes parts une foule de cavaliers tchetchentses et cabardiens. Pour éviter toute possibilité de trahison, nul, excepté les chefs principaux, ne connaissait ni le lieu où l'on devait s'arrêter, ni celui où l'on passerait la rivière. Les divers détachements se rendirent séparément et par différents sentiers aux environs d'un aoùle de Cabardiens pacifiques ^ où il était convenu qu'on se cacherait justpi'à la nuit.

Toute la troupe s'y trouva rassemblée à la chute du jour. Les Cabardiens de l'aoûle reçurent comme de raison leurs compatriotes avec de grandes démonstrations de joie ; mais Djemboulat, peu confiant dans ces sentiments, entoura le village d'une chaîne de postes , en déclarant aux habitants que si quelqu'un d'en-

tre eux faisait niiiiede passer du côté des Russes, il serait à l'instant haché en morceaux. La plupart des ouzdens se répandirent dans les maisons de leurs kounaks (parents alliés); mais Djemboulat, ainsi qu'Ammalat-Beg et les principaux chefs, s'établirent auprès d'un, feu en plein air, pour laisser à leurs chevaux fatigués le temps de se rafiaîchir.

Djemboulat, étendu sur sa bourka , la tête appuyée sur sa main , réfléchissait au plan de l'attaque projetée; mais les pensées d'Ammalal- Beg étaient loin de là. Elles se portaient toutes par-delà les montagnes d'Avarie, et il soupirait amèrement en songeant à l'être chéri qu'il y avait laissé... Il fut tiré de sa rêverie par un chant traînant et mélancolique, accompagné des sons d'une espèce de guitare à cordes métalliques appelée cornus en langage du pays. C'était un Cabardien qui entonnait un: vieux refrain montagnard dont voici les paroles littéralement traduites de l'original :

« Des images épais pareils à des aigles ont « couvert le sommet du Kakbec*. De valeu- « reux ouzdens s' élevant sur la montagne pâte raissent y chercher un refuge. Ils montent , «ils montent toujours... les malheureux! Ils « ont été défaits par les Russes et maintenant « ils fuient, et l'ennemi les poursuit sur les « traces de sang qu'ils laissent derrière eux.

« Il les suit de près , il est sur la queue de «leurs chevaux. Les baïonnettes, les sabres « sont levés sur eux , et la mitraille homicide « tombe de toutes parts comme la grêle... Point « de salut ni dans le courage ni dans les ar- « mes... les coursiers tombent épuisés, et la « forêt est loin, la forêt, forteresse naturelle « des montagnards 2. Les cœurs des nôtres « servent de but aux coups des Russes. Le mol-

(i) Pic très élevé du centre de la chaîne du Caucase; il est couvert de neiges éternelles.

(2) Il a toujours été fort difficile de déloger des montagnards embusqués dans un bois ; c'est pour cela qu'ils considèrent une forêt conirae la meilleure des fortiftcntions.

l'iO

« lah tombe à genoux , el son ardenle piière, « comme un trail rapide, monte dans l'empy- M rée, et parvient jusqu'au prophète : Il Allah! « ne nous abandonne point!

« Et toujours point de salut!... Mais soudain « le ciel a parlé , et l'on entend dans l'éloigne- « ment le bruissement des arbres àe la forêt... a O miracle! la forêt comme une avalanche s'a- « vance au-devant d'eux, elle descend plus bas, « plus bas!... les Musulmans sont sauvés.... Ils « trouvent dans la forêt un refuge assuré !...

« Oui, dit Djemboulat, ces choses-là ont pu se passer autrefois, à l'époque où nos pères étaient plus exacts à la prière, et où par conséquent le ciel les exauçait aussi plus souvent... mais maintenant nous devons mettre notre espoir dans notre seule valeur , et chercher un miracle dans les fourreaux de nos sabres, sous peine de nous couvrir d'une honte éternelle.

« Ecoute, Ammalat-Beg, poursuivit-il en passant la main sur sa moustache; je ne te cacheiai point que peut-être l'affaire sera

chaude. J'apprends à l'instant que le colonel K*** a réuni son détaclienient; mais quanta ses forces et au lieu où il se trouve, c'est là ce que j'ignore absolument.

— Plus il y aura de Russes , mieux cela vaudra , répondit tranquillement Ammalat-Beg ; les coups de manque seront plus rares.

— Et le butin aussi plus difficile à prendre!...

— Quant à cela,je n'y attache aucune importance; ce n'est pas le butin que je cherche; c'est la gloire , c'est la vengeance.

— Oui, sans doute, ce sont de belles choses; mais, en fait de gloire , je n'cslime que celle qui peut nous pondre des œufs d'or. J'aurai beau avoir fait force prouesses, si je reviens chez moi les mains vides, j'aurai honte de me montrer à ma femme. D'ailleurs voilà l'hiver qui s'approche; il faut faire ses provisions et mettre les Russes à contribution pour pouvoir traiter ses amis. Choisis ton poste, Ammalat- Beg. Veux-tu marcher devant avec les éclaireurs poiu' tourner et saisir le taboune?

Veux-tu demeurer avec moi?... Je resterai eu arrière avec les ahreks; quand le butin sera fait, nous contiendrons l'ennemi pas à pas, pour donner le temps de le mettre en sûreté.

— 11 va sans dire que je me mettrai là où ]o danger sera le plus grand. Mais, Djemboulat, qu'eritends-tu par les abreks?...

— Ce sera là une cbose un peu longue à l'expliquer. Vois-tu, il arrive que des guerriers d'entre les plus bardis font vœu, pour deux, pour trois ans, c'est selon , font vœu, dis-je, de ne prendre part à aucun plaisir, à aucune réjouissance, de ne point ménager leur vie dans les combats, de n'épargner aucun ennemi, de ne pardonner la plus légère offense à qui que ce soit, fût-ce à un ami, à un frère , de ne pas se gêner dans l'occasion pour prendre le bien d'autrui, sans crainte des poursuites ni des vengeances, en un mot d'être ennemis de tous et de cbacun; aussi a-l-on le droit de les tuer partout où on les rencontre. Ceux qui s'engagent par desemblal)les serments sont appelés

abreks. Il est passablement dangereux de les avoir pour \oisins; c'est pour cela que, dès qu'on les voit, il est bon d'avoir sa carabine armée et son poignard à portée. En revanche , un jour de combat, c'est sur eux qu'il faut compter le plus ^.

— Mais quelle raison, quel avantage peut porter les ouzdens à contracter des engagements aussi difficiles à remplir?

— Les uns simplement pour faire preuve de prouesse, d'autres par nécessité et par suite de misère, quelques autres enfin après de grands malheurs et par dégoût de la vie. Vois-tu là , par exemple, ce Cabardien de haute taille; eh bien ! il a juré de se faire abrek pour cinq ans ,

(i) On trouvait chez les anciens Normands des traces de cette coutume sauvage, de nos jours assez usitée parmi les Asiatiques. Chez les premiers on les appelait hesserkers. C'étaient des furieux qui, dans certains moments, blessaient et tuaient même leurs compagnons. La troupe qu'on nommait chez les Turcs delhis (fous) présentait aussi quelque chose de semblable.

parce que sa maîtresse est morte de la petite^ vérole. Depuis ce temps il est devenu un vrai diable, et il vaudrait mieux avoir affaire à un tigre qu'à lui. Trois fois déjà il a été blessé dans des combats, suites des vengeances qu'il a suscitées, ce qui pourtant n'a pas réussi à le calmer.

— Quelle bizarre coutume! Mais comment, après une pareille existence, un abrek peut-il revenir à la vie ordinaire? .

— Sans la moindre difficulté ; le passé est passé, et comme s'il n'avait jamais existé. Ses voisins sont enchantés de lui voir finir son temps de brigandage ; quant à lui , il jette de côté son métier d'abrek, comme un serpent sa vieille pe^au, et redevient doux comme un mouton... 3Iais la nuit commence à s'épaissii' et le brouillard à monter sur la surface du Térek ; il est temps de songer à notre affaire. »

Djemboulat siffla, et ce signal fut répété aussitôt dans toutes les parties du camp; dans un din-d'œil la troupe entière fut sur pied. Elle

avait été leiiioicée de plusieurs ouzdens des villages voisins dits villages pacifiques. Lt>isque les chefs eurent délibéré entre eux sur le point le plus commode pour faire le passage, le détachement entier s'avança dans le plus grand silence vers les bords de la rivière. Âmmalat-Beg était étonné de voir ce silence observé, non-seulement par les hommes, mais aussi par les chevaux, dont pas un ne hennit , et qui semblaient craindre de faire quelque bruit en posant leurs pieds sur la terre.

Ils eurent bientôt atteint le rivage du ïérek, resserré en cet endroit par une courbure formant une espèce de promontoire. L'eau à cette époque n'était pas assez haute pour empêcher le gué d'être praticable; cependant une partie du détachement se porta plus haut pour traverser à la nage, afin de donner le change sur le véritable point du passage dans le cas où l'on serait aperçu des Cosaques. Ceux des guerriers qui comptaient sur leurs chevaux les laiiçaient tout sinq)lraîcnt d un seul bond

dans la rivière; les aiilrcs leur allachaienî à chacun des pieds de devant une petite outre remplie d'air et gonflée comme une vessie. Plus ou moins entraîné par le courant, chaque cavalier prenait terre à l'endroit qui lui paraissait le plus commode; l'obscurité (|ui commençait et un brouillard épais couvraient toute cette opération.

Il faut savoir que sur toute la ligne du Térek qui borde les montagnes on à établi une chaîne non interrompue de postes et de signaux qui communiquent entre eux; sur chacune des hauteurs principales se trouve placé un piquet de Cosaques à cheval; de plus on a planté sur les moindres monticules une perche élevée, surmontée d'un petit ]}aril rempli de paille et de poix auquel on met le feu à la première alerte. A côté de cette perche se trouve attaché le cheval du Cosaque, et lui-même est établi en faction tout auprès. Pendant la nuit les postes sont doublés.

Cependant, en dépit de ces mesures de pré-

caution , il arrive fréquemment que les Tcherkesses, divisés en petites troupes et protégés par le brouillard et les ténèbres, trouvent moyen de se glisser au travers de cette chaîne , comme on voit l'eau passer par les trous d'un crible. C'est précisément ce qui arriva en ce moment. Les belades (guides conducteurs), pris parmi les habita ns de Vaoûle pacifique et parfaitement au fait des localités, dirigeaient chacun de ces détachements, et tournaient en silence les hauteurs où se trouvaient les postes. Dans deux, endroits seulement, les assaillants, pour se rendre maîtres des signaux qui auraient pu les trahir, se décidèrent à enlever les sentinelles. Djemboulat lui-même se porta sur un de ces points, et ordonna à Ammalat- Beg de prendre terre silencieusement et en rampant, de tourner le poste par-derrière, de compter jusqu'à cent, et ensuite de frapper plusieurs coups sur la pierre de son fusil. Ces dispositions furent exécutées à l'instant même. Djemboulat, élevant la lèîe sur le rivage foil

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escarpé en cet endroit, observa un Cosaque qui sommeillait près de sa mèche allumée, en tenant son cheval par la bride. Entendant un léger bruit, le factionnaire se réveilla, et porta sur la rivière des regards inquiets. Craignant d'avoir été observé, Djemboulat jeta en l'air son bonnet, puis se coucha à terre derrière le monticule.

« Tiens ! se dit le Cosaque du Don , ce son^ des canards sauvages. Ces bétes-là, c'est comme des sorcières de Kiow; elles ne prennent de repos ni le jour ni la nuit; on les entend sans cesse, tantôt voler, tantôt nager, w

En ce moment, des étincelles qui brillèrent d'un autre côté vinrent attirer son attention.

« Est-ce que par hasard ce ne seraient pas des loups? pensa-t-il; on dit que leurs yeux brillent dans l'obscurité.» Mais aussitôt, apercevant de nouvelles étincelles, il resta stupéfait, se rappelant, non sans frayeur, avoir ouï dire (jue c'est là un des signes que, la nuit, les Tcherkesses se donnent entre eux pour diriger leur

marche. Cette courte hésitation lui coûta la vie, car en cet instant la lame d'un poignard conduit par un bras vigoureux siffla dans l'air, et le Cosaque percé d'outre en outre tomba et expira sans proférer une plainte. Son compagnon, qui dormait près de lui , fut également poi-^ gnardé, et le piquet surmonté du baril arraché de la terre et jeté dans le Térek. A un signal donné, toute la troupe envahissante se réunit promptement, et tous ensemble se portèrent aussitôt sur le village qui était le but principal de l'expédition.

Le succès fut entier, c'est-à-dire la surprise complète. On passa au fd du sabre tous les habitansquitentèrent de résister; les autresprirentla fuite ou se cachèrent. Outre le butin ordinaire , un grand nombre de prisonniers des deux sexes tomba au pouvoir des assaillants. Les Cabardiens entraient dans les maisons du village, s'emparant de tout ce qui leur semblait avoir quelque valeur ou leur tombait sous la main j mais ils ne mirent le feu nulle part, ne détruiT

sireiit ni les blés ni les vignes. « Pourquoi , disaient-ils, toucher à ce qui est un don de Dieu, et le fruit du travail de l'homme ? » principe admis généralement parmi ces déprédateurs, et qui mériterait assurément d'être adopté par les armées des peuples civilisés. Dans une heure tout fut fini pour les habitants, mais non point pour les pillards , car déjà Talerte était donnée sur toute la ligne. Les signaux allumés l'un après l'autre brillaient comme des étoiles du matin au travers du brouillard, et l'appel aux armes retentissait de toutes parts.

Pendant ce temps quelques cavaliers, adroits à cette besogne, furent détachés pour s'emparer du tabou ne qui paissait au loin dans le steppe. Ayant tourné le troupeau, ils se saisirent du gardien , puis se lancèrent bride abattue sur les chevaux en poussant des cris et en tirant de fréquents coups de pistolet. Ces animaux frappés d'une terreur subite, la crinière et la queue flottantes, se mirent à fuir du côté de la rivière, précédés par un Tcherkesse qui,

îiionlé sur un excellent coursier, avait été laissé à dessein de ce côté pour servir de guide au taboune effrayé. Ce Tcherkesse, ainsi qu'un pilote habile et malgré le brouillard et l'obscurité, parfaitement au fait de tous les écueils qu'il devait éviter, galopait au-devant de toute cette troupe de chevaux, passant adroitement entre les postes encore en permanence; puis, arrivé sur les bords du Térek, il se précipita dans les flots avec sa monture du point le plus escarpé. Le taboune entier le suivit à l'instant , couvrant d'une blanche écume la surface des eaux.

Cependant les premières lueurs du jour permettant de distinguer les objets, et le brouillard se dissipant en même temps, présentèrent aux regards un tableau à la fois magnifique et terrible.

On apercevait d'abord la troupe principale des déprédateurs traînant après elle les nombreux captifs, les mains liées derrière le dos, les uns fixés en croupe , les autres attachés à l'é- Irier de leurs coursiers.

Les menaces des brigands et les accents d'une joie sauvage couvraient les plaintes et les cris de désolation des malheureux prisonniers. Surchargés de butin, attardés dans leur marche par les troupeaux de bétail qu'ils chassaient devant eux, les Tcherkesses ne s'avançaient que lentement vers le bord du Térekau milieu d'un tourbillon de poussière. Les princes et les chefs principaux, galopant çà et là couverts de cottes de maille et de casques d'acier qui étincelaient aux rayons du soleil levant, semblaient des éclairs jaillissant du milieu d'une nuée orageuse. Dans l'éloignement on voyait s'approcher de tous côtés des Cosaques de la ligne, et déjà quelques-uns d'eux, mettant pied à terre et s'abritant derrière les broussailles, commençaient à tirailler avec les Tcherkesses laissés pour former l'arrière-garde et couvrir la retraite.

Les coups de feu se succédaient rapidement de part et d'autre, et de temps en temps on voyait tomber de cheval un cavalier monta-

gnard. Cependant les plus avancés étaient parvenus à faire traverser le Téiek à une partie du bétail , lorsqu'un nuage de poussière qui parut à quelque distance et le bruit retentissant des pas des cbevaux indiquèrent l'approche d'un orage sérieux. Une troupe d'environ six cents montagnards, commandés par Djemboulat et Ammalat-Beg,fit volte-face pour repousser cette attaque et donner aux leurs le temps de passer la rivière. Avec des cris tumultueux et sans observer aucun ordre , ils se précipitèrent . au-devant des Cosaques; mais tous les fusils demeurèrent en bandoulière et pas un sabre ne sortit du fourreau , car ce n'est qu'au dernier moment que les Tclierkesses ont coutume de mettre les armes à la main. Effectivement, arrivés à vingt pas seulement de distance de l'ennemi, ils saisirent leurs carabines, firent feu au plus grand galop de leurs chevaux, rejetèrent leurs fusils en arrière et tirèrent leurs sabres. Les Cosaques , après avoir riposté par une décharge, tournèrent bride et

se dispeisèrenl devant les Tcherkesses, qui bientôt échauffés par la poursuite donnèrent dans un piégeque fréquemment ils avaient euxmêmes tendu a leurs ennemis. Les Cosaques n'avaient fui devant eux que pour les attirer dans une embuscade d'infanterie composée d'un bataillon du brave 43° de chasseurs, caché dans les broussailles. Les soldats se levèrent tout-à-coup, et les montagnards surpris aperçurent devant eux plusieurs petits carrés qui semblaient surgir de terre. Les baïonnettes se baissèrent , et un feu de file croisé et bien nourri partit de tous les rangs. C'est en vain que les montagnards essayèrent en mettant pied à terre de se réfugier dans le petit bois pour chercher de là à tourner les nôtres, l'artillerie qui arriva sur ces entrefaites décida promptement l'action. Un officier expérimenté, l'effroi des Tclietchenses, un homme dont ils redoutaient la valeur et dont ils ne pouvaient s'empêcher d'honorer la loyauté et le désintéressement, le colonel K*** ordonnait les mou-

\enients des troupes, et le succès ne pouvait être douteux. Quelques boulets bien dirigés jetèrent le désordre dans la masse des assaillants; ils tournèrent bride, et la mitraille détermina leur fuite. La défaite fut totale et le carnage terrible. Deux pièces de canon, amenées au galop et établies sur le promontoire même non loin duquel les Tclierkesses se précipitaient dans l'eau , enfilaient le cours de la rivière. La mitraille jaillissait en sifflant sur les flots écumeux, et après chaque décharge on apercevait quelques chevaux qui se renversaient et se noyaient eux et leurs cavaliers. C'était pitié de voir les blessés, se cramponnant aux queues et aux brides des coursiers, les entraîner sans réussir à se sauver eux-mêmes. D'autres s'efforçaient d'atteindre le rivage escarpé, mais leurs bras fatigués ne pouvant soutenir le poids de leurs corps, le courant les emportait soudain, et ils disparaissaient dans les flots» La fumée du canon s'étalait ondoyante sur la surface des eaux, que le sang rougissait en

zones allongées, et sur laquelle on voyait flotter péle-niéle avec des cadavres des malheureux dont la plupart respiraient encore. Enfin les cimes neigeuses du Caucase, desquelles descendaient çà et là des nuages noirs et épais, formaient à l'horizon le fond du tableau.

Djemboulat et Âmmalat-Beg combattirent avec le courage du désespoir; vingt fois repoussés ils revinrent vingt fois à la charge , et enfin parvinrent à repasser le Térek à la nage, suivis d'une centaine des leurs. Là ils mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux les uns aux autres^, et commencèrent un

(i) Les Tcherkesses ont une manière d'attacher leurs che\'aux pendant le combat, quimériterait d'être imitée par les diverses cavaleries de l'Europe. Ils fixent chaque fois , au moyen de la bride , la tête du premier cheval à la queue du troisième , la tête du second à la queue du quatrième , et ainsi de suite. De cette manière les chevaux sont hors d'état de bouger, et on n'a besoin de laisser personne pour les garder. Ils appellent cela , en langage du pays, bâter (batoTat) les chevaux.

feu très vif d'un liord à l'autre pour protéger la retraite du reste de leurs gens. Occupés de la sorte, ils s'aperçurent trop tard ([u'une troupe de Cosaques de la ligne avait traversé plus haut la rivière, se préparant à les prendre en flanc et à dos. Ils furent bientôt entourés de toutes parts. Leur perte était certaine. « Allons, Djeniboulat, dit Ammalat-Beg; il paraît que notre heure est venue. Tu feras ce que lu voudras, mais quant à moi j'aime mieux la mort par une balle de plomb ((ue honteusement au bout d'une corde. — Et crois-tu donc, répondit l'autre, que mes mains soient plus faites que les tiennes pour porter des chaines?... Allah me préserve d'une honte semblable I... Kon, les Russes peuvent s'emparer de mon corps, mais mon ame sera toujours indépendante et libre.... Frères et compagnons, dit-il au peu de guerriers qui l'entouraient encore, la fortune nous a trahis, mais nos bonnes lames nous demeureront fidèles.... Vendons cher notre vie aux giaours! la vicloire n'est

pas à celui qui leste maître du cliamp de balaille;elle est à qui sait conserver son honneur, et l'honneur consiste à préférer la mort à Ja captivité...

— Oui, s'écrièrent - ils ; mourons, mais mourons glorieusement. <> A ces mots, enfonçant leurs poignards dans la gorge de leurs chevaux pour les empêcher de tomber au pouvoir de l'ennemi, ils se rangèrent denièie cet espèce de rempart, et, la carabine et le sabre à la main, attendirent fièrement leurs adversaires. Les Cosaques, voyantqu'ils allaient trouver une résistance désespérée, s'arrêtèrent un instant pour serrer leurs rangs et combiner leur attaque.... De temps en temps un boulet parti du rivage opposé venait tomber au centre de ce groupe de braves, ou un obus éclatant au milieu d'eux les couvrait de terre et de débris; mais eux, immobiles, impassibles, entonnèrent d'une voix puissante et mélancolique leur chant de mort, en se répondant par strophes les uns aux autres.

Hymne de mnrt.

CHOEUR EATIER.

« Gloire à nous, mort aux ennemis!...

« Allalî-hou, Âllah-hou! »

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