HUIT ANS APRÈS
Ànapa , cette place d'armes des brigands montagnards, ce bazar où depuis si long-temps se vendaient les sueurs et les larmes des esclaves chrétiens, ce foyer de séditions pour les peuplades du Caucase, Anapa, disons-nous, se vit en 1828 assiégée par terre et par mer. Les chaloupes canonnières, les bombardes et tous les bâtiments russes qui étaient à même de s'approcher à une petite portée de canon du rivasre, foudrovaient les fortifications de ce côté. /
Anapa est entourée par une rivière marécageuse qui, après avoir circulé autour de l'enceinte , vient se jeter dans la mer Noire près de sa partie septentrionale. Les troupes de terre , après avoir traversé cette rivière, commencèrent leurs travaux contre la place, travaux dont les épaulements, à cause de la qualité du sol , étaient faits de poutres et de madriers dont les matériaux étaient fournis abondamment par les forêts environnantes. Ces ouvrages avançaient rapidement, et on les voyait, à l'issue de chaque nuit, s'approcher de plus en plus des remparts. Dans l'intérieur de la ville, beaucoup de maisons avaient été incendiées par l'action des bombes; des murs, ébranlés par les boulets , s'écroulaient de toutes parts; mais la garnison turque, soutenue d'une troupe nombreuse de montagnards, se défendait avec vigueur, faisait de fréquentes sorties, et ne répondait que par des coups de canon aux sommations réitérées des assiégeants. En même temps ceux-ci étaient fréquemment in-
quiétéspar les tirailleurs cabardiens, abasiens^ chapsoukhes , natougaïtses et autres montagnards des bords de la mer Noire, accourus en grand nombre, attirés comme des chacals par l'odeur du sang et la passion du butin.
Pour se garantir de ces attaques, les Russes étaient forcés de construire des retranchements en retour, et ce double travail, à faii-e sous le canon de la place et le feu de mousqueterie qui partait continuellement des bois, dans un terrain inégal et marécageux, retardait considérablement la prise de la ville.
A la fin pourtant les Russes, ayant fait choix d'un emplacement convenable, réussirent à établir une batterie de brèche. L'effet en fut aussi prompt que terrible. A la cinquième décharge, les créneaux des murailles et les parapets des remparts furent détruits et renversés, les canons mis à nu et démontés. Les boulets, en frappant le revêtement, faisaient voler avec fracas, au milieu de tourbillons d'une poussière noire, des éclats qui tuaient et blessaient
les défenseurs placés au haut de la brèche. Néanmoins ces pierres, par leur solidité, offraient une forte résistance aux coups multipliés de l'artillerie, et la rampe formée par les débris était encore trop escarpée pour permettre Tassant.
Après un feu consécutif de plusieurs heures, la fatigue des artilleurs et les dispositions même à prendre aux batteries ayant rendu quelque repos nécessaire, on vit peu à peu la canonnade s'affaiblir dans toute Tétendue de la ligne y sur terre comme sur mer. D'épais nuages de fumée partant du rivage s'étendaient sur la surface des eaux, cachant par intervalle et découvrant tour à tour les bâtiments de la flottille. De temps en temps , aux murs de la forteresse, un globe de fumée se montrait sur la bouche d'un canon, et aussitôt après l'explosion , répétée dans les montagnes avec un roulement pareil à celui du tonnerre ^ quelques balles , parties de la foret, venaient siffler au milieu des travaux...
Cependant tout bientôt rentra dans un silence absolu, dans la ^ille aussi bien que dans les trancliées. Pas une baïonnette ne paraissait derrière elles, pas un turban ne se montrait entre les créneaux. Seulement le drapeau ottoman au sommet des tours et le pavillon russe au haut des bâtiments, dont aucun atome de fumée ne ternissait les couleurs , se déployaient fièrement dans les airs , et Ton n'entendait que la voix sonore des muezzins appelant les Musulmans à la prière du milieu du jour.
Pendant ce temps, du sommet de la brèche, précisément en face de la batterie, on vit descendre ou plutôt rouler un cavalier monté sur un cheval blanc, soutenu par des cordes, lui et son coursier. Parvenu à terre , il sauta pardessus le fossé à demi comblé, et, se lançant comme un trait à gauche vers les batteries , les franchit rapidement et disparut bientôt au milieu de la forêt, poursuivi en vain de quelques coups tirés à la hâte par les soldats qui,
ne s'attendant à rien de semblable , sommeillaient paisiblement derrière les ouvrages. Tout cela se fit si rapidement qu'aucun des Cosaques de garde de la tranchée n'eut le temps même d'apercevoir ce cavalier, moins encore de courir après lui; ils ne purent que pousser des exclamations d'étonnement et de dépit. D'ailleurs cette circonstance fut bientôt oubliée au milieu du mouvement et de l'alerte causés par le feu vif qui en ce moment partit de la place, à l'effet, sans doute, de donner le temps au hardi messager de gagner les montagnes.
Vers le soir, la batterie de brèche, dont l'action avait été continuelle , venait d'achever son œuvre de destruction. Le mur abattu formait une espèce de pont praticable pour les assiégeants, et ceux-ci, avec l'impatience du courage, se préparaient à l'assaut, lorsqu'une attaque inattendue des Tcherkessesj qui, après avoir enlevé nos postes , arrivaient avec la promptitude de la foudre, obligea de tourner
contre eux le feu des retranchements. Un cri général de Allah ! il Allah ! qui salua les montagnards du haut des remparts d'Anapa, fut aussitôt suivi d'un feu très vif d'artillerie et de mousqueterie.
Cependant l'effet de quelques décharges bien dirigées de mitraille arrêta l'élan impétueux des cavaliers et des fantassins tcherkesses, qui, le sabre à la main, s'étaient précipités sur les canonniers, et mit le désordre au milieu de cette masse déjà confuse. Aux cris injurieux de giaour, giaourlar, ils tournèrent bride et battirent précipitamment en retraite. Dans un instant la plaine fut couverte de leurs morts et de leurs blessés, qui, cherchant à se sauver, rampaient avec effort et retombaient de nouveau, frappés par les balles et la mitraille, tandis que les arbres de la forêt se brisaient avec fracas sous les coups des boulets et des obus qui éclataient au milieu d'eux.
Depuis le commencement de l'action jus^ qu'au moment où tous les ennemis eureiil
évacué le champ de bataille, les Russes, non sans quelque surprise, virent constamment devant eux un Tcherkesse d'une haute taille, ({ui, monté sur un cheval blanc, passait et repassait à pas lents devant le front de leurs batteries.
Tous le reconnurent pour le même guerrier qu'on avait vu le matin même traverser les tranchées, sans doute pour engager les Tcherkesses à faire la diversion que devait appuyer une sortie de la garnison , laquelle venait également d'être tentée sans succès. La mitraille , sifflant et labourant la terre, tombait de toutes parts autour de l'intrépide cavalier. Son cheval s'agitait avec impatience , mais lui-même paraissait considérer froidement les batteries à mesure qu'il passait devant elles , comme si de là on ne lui eût envoyé que des fleurs.
Les canonniers se mordaient les poings de dépit de voir tant de hardiesse demeurer impunie. Un coup succédait à l'autre, mais en vain j le cavalier, comme protégé par un charme,
demeurait invulnérable au milieu de la nuée de projectiles dirigée contre lui.
«Envoie- lui un boulet, disait au premier canonnier un jeune officier sorti tout nouvellement de l'école d'artillerie , et qui paraissait plus que les autres contrarié de leur peu de succès. Ce n'est pas la peine de tirer à mitraille sur un seul homme ; la mitraille est incertaine, mais le boulet sait toujours trouver son homme. Je ne me suis jamais senti autant d'envie de tirer juste qu'en ce moment (ju'il s'agit d'atteindre ce fanfaron. » En disant cela il tournait la vis pour faire monter la pièce; puis il la pointa exactement en calculant avec précision l'instant où le cavalier ennemi viendrait se placer sur la ligne de mire ; après quoi il s'établit derrière le levier et fit le commandement fatal de « Feu ! »
Pendant quelques instants la fumée qui couvrait la batterie empêcha de rien distinguer; mais dès ([u'elle fut dissipée on aperçut le cheval effrayé tirant le corps ensanglanté de
son cavalier lonibé, dont les pieds étaient enibaiiassés dans les étriers.
« Touché , tué ! » cria-t-on de toutes parts dans les tranchées; et le jeune officier sauta précipitamment de la batterie pour voir le résultat du coup qu'il venait de frapper et porter secours s'il était possible. Il réussit bientôt à saisir par la bride le cheval du Tcherkesse, qui tournoyait en traînant après lui son cavalier. L'infortuné avait eu le bras emporté près de l'épaule, mais il respirait encore et poussait des gémissements plaintifs. Le jeune homme , touché de compassion , appela des soldats auxquels il ordonna d'emporter avec précaution le blessé, puis fit appeler un chirurgien et voulut lui-même assister à l'opération et au pansement.
La nuit venue et le silence rétabli partout, notre jeune officier, assis auprès de son prisonnier mourant, l'examinait avec intérêt à la lueur d'une lanterne suspendue dans la tente. Lu trace de souffrances morales, visible sur
ses joues enfoncées; les rides de son IVonl , creusées non par le temps , mais par la violence des passions, et des cicatrices profondes, défiguraient son visage, dont les traits étaient d'une beauté remarquable. Il y avait dans toute sa personne une expression plus pénible même que celle de la douleur physique, plus effrayante que celle des approches de la mort , qui fit involontairement frémir le jeune officier. Le prison nier poussa un profond soupir, et ayant, avec effort, porté vers son front la main qui lui restait, s'en servit pour soulever ses lourdes paupières, en murmurant quelques paroles incohérentes et inarticulées... «Du sang, dit -il en regardant sa blessure, toujours du sang... Pourquoi m'avoir revêtu de sa chemise?... J'y nage presque tout entier... Qu'il est glacé maintenant , ce sang qui me brûlait jadis!... Je me sentais étouffer sur la terre; mais aussi j'aurai bien froid dans la tombe... Quec'esteffrayant de devenircadavre!... Insensé que j'étais! j'ai cherché la mort!... Ah! qu'on
ino fnsse revenir... qu'on me fasse \ivre... sculenien! un jour... seulement une heure!... Qu'est-ce que c'est? Que me dis -tu /«.-^...que je t'ai plongé dans la tombe?... que c'est mon tour maintenant de la connaître, la mort? d'apprendre ce que c'est que mourir?... »
Un mouvement convulsif interrompit ce délire; un douloureux gémissement sortit de la poitrine du blessé, et il tomba dans cet état d'insensibilité apparente où l'ame seule existe encore et existe pour souffrir.
L'officier, touché jusqu'au fond du cœur, souleva la tête de l'infortuné et s'efforça de le ranimer en lui jetant quelques gouttes d'eau au visage et lui faisant respirer des sels.
Il ouvrit lentement les yeux, secoua plusieurs fois la tête , comme cherchant à dissiper le brouillard qui les couvrait, puis les fixa sur l'officier dont les traits en ce moment étaient éclairés d'une faible lueur. Et tout-à-coup , comme frappé d'une commotion électrique, il jeta un cri perçant, se souleva sur sa couche...
ses cheveux semblèrent se dresser sur sa têfc; ses mains, tremblant convulsivement, parurent vouloir repousser quelque objet hideux, et un effroi inexprimable se peignit sur ses traits.... « Ton nom? s'écria-t-il enfin en s'adressant à l'officier; quel est ton nom?... Es-tu vraiment un échappé du tombeau?...
«Mon nom est V...y! répondit le jeune homme.
Cette parole sembla un coup porté droit au
cœur du prisonnier; la secousse fut si violente (jue la ligature placée sur l'artère principale se rompit tout-à-coup et que le sangjaillitavec force au travers de l'appareil... Ses membres éprouvèrent quelques mouvements convulsifs, un léger râle s'établit dans son gosier, et au bout d'une minute la main glacée de la mort étouffa le dernier soupir dans la poitrine du blessé et conserva sur son front cet affreux cachet de l'agonie dernière, instant terrible qui concentre en un seul point tous les repentirs d'une longue vie, instant formidable où l'ame, s'arra-
chant avec effort de ses liens, ressent à la fois les douleurs de l'existence et celles de la destruction , les regrets du passé et les terreurs de l'avenir. Effrayante était l'expression qui se peignait sur les traits défigurés du cadavre.
« Ce malheureux doit avoir été un grand coupable , dit V*** frissonnant involontairement à l'interprète placé près de lui.
— Je le pense aussi, répondit celui-ci, et il me semble presque que c'est quelque renégat russe. Il ne m'est jamais arrivé d'entendre un montagnard parler notre langage aussi purement que ce prisonnier. Examinons un peu ses armes ; peut-être y trouverons-nous quelque indice sur sa destinée. « En disant cela il prit le poignard de l'étranger, le tira du fourreau, et, l'ayant approché de la lumière , déchiffra et traduisit l'inscription suivante : Sois lent pour V insulte et prompt à la vengeance.
« Vrai sentence de brigand! dit Y***; mon pauvre frère Eustaclie ! tu as été la victime d'un semblable principe!... » Les yeux du jeune
homme se remplirent de larmes.... « Ne trouvez-vous pas autre chose? continua-t-il.
— Voilà, je crois, le nom du possesseur, répondit l'interprète.
— Et quel est-il?...
— Son nom est Ammalat-Beg! »