‹ Ammalat-BegChapitre 11 sur 12 · SEPULTURE VIOLÉE. — ARRIVÉE A KHOUNZAKH · texte numérisé non relu

SEPULTURE VIOLÉE. — ARRIVÉE A KHOUNZAKH

Durant trois jours entiers Ammalat-Beg erra dans les montagnes du Daghestan. En sa qualité de Musulman il était parfaitement à l'abri de toute poursuite dans les villages où il s'arrêtait, même dans ceux qui étaient soumis au gouvernement russe; mais pouvait-il également échapper aux tourments de sa conscience?... Malgré les torts qu'il supposait au colonel, il ne put parvenir à faire approuver à son propre cœur l'action qu'il venait de commettre; malgré lui le souvenir de tout ce qu'il devait à son

ancien ami, celui de sa douceur, de sa bonté, venait se présenter à sa pensée, et l'image de V*** expirant le poursuivait sans cesse. Ces combats perpétuels avec lui-même l'aigrirent , l'irritèrejit encore davantage. L'ordre du khan de ne reparaître devant lui que la tête du colonel à la main lui revint à l'esprit et s'en empara entièrement. Ne pouvant résister à ce nouveau tourment, il se décida à en finir; mais n'osant confier un semblable dessein aux noukers qui le suivaient, ni même beaucoup compter sur leur courage en pareille circonstance , il résolut de se rendre à Derbent, seul, par le chemin direct qui y conduit à travei's les montagnes.

Une nuit des plus sombres avait étendu son voile de crêpe sur toute la nature, quand Âmmalat-Beg traversa le défilé situé derrière le fort de Narym-Kale, qui sert de citadelle à Derbent. Il attacha son cheval près d'une tour en ruines, faisant partie de l'antique muraille du Caucase et située sur un mamelon d'où autre-

fois le général Yermoloff , alors lieutenant d'artillerie, avait foudroyé la ville de Derbent. Connaissant fort bien le lieu où l'on a coutume d'enterrer les fonctionnaires publics, Aramalat- Beg se dirigea en droite ligne vers la partie supérieure du cimetière russe. Mais comment, au milieu de cette obscurité profonde, trouver la tombe de Y***?... Pas une étoile ne brillait au firmament, des nuages épais enveloppaient les montagnes, et un vent froid, pareil à un oiseau de nuit, frappait de ses ailes les arbres de la forêt. Une terreur involontaire saisit l'ame d'Ammalat-Beg au milieu de cette cité des morts dont il osait ainsi venir troubler le repos. 11 prêta l'oreille; il n'entendit que le bruit sourd de la mer, dont les vagues, par un mouvement mesuré, frappaient alternativement les rochers du rivage et retombaient ensuite sur ellesmêmes; puis le qui-vive i^slouchaî) prolongé des factionnaires qui se répondaient l'un à l'autre siir les murs de la ville, et les hurlements éloignés des chacals; puis tout rentra de

nouveau clans le silence, en se confondant avec le miigissement du vent. Il se rappela malgré lui que bien des fois, durant des nuits semblables, il avait veillé en causant avec V***.,. Où donc était-il en ce moment ?... et qui l'avait précipité dans la tombe ?... Lui-même, le meurtrier qui maintenant , dans le silence de la nuit, venait pour insulter aux restes de sa victime, pour séparer la tête de son corps privé de vie... Sacrilège violateur de tombeaux, émule des loups et des cbacals , il semblait vouloir leur disputer leur proie.

« Faiblesse que tout cela ! se dit Ammalat- Beg en essuyant la sueur froide qui baignait son front. Arrière, arrière, images fantastiques, vains produits de la nuit et d'une imagination exaltée!... Dois -je craindre de couper la tête d'un mort, n'ayant pas hésité à le tuer quand il était plein de vie?... Que lui importe maintenant le reste?... Et pour moi cet objet sera d'un prix inestimable... Finissons-en; les morts ne sentent rien !... »

\nimnlat-Beg battit le briquet d'une main tremblante, et parvint, non sans peine, à allumer du feu avec une poignée d'herbes desséchées. Aidé de cette lueur, il se mit à chercher la tombe; une terre molle et une grande croix noire lui désignèrent bientôt la dernière demeure de V***, Il arracha la croix, et, s'en servant pour cfeuser le terrain, arriva bientôt à une petite voûte de briques, peu solide encore, qu'il brisa sans beaucoup de difficulté, et découvrit enfin le cercueil , dont il arracha le couvercle. La flamme allumée par Ammalat- Beg jetait autour d'elle une lumière inégale et bleuâtre. Penché sur cet affreux objet , le meuitrier, plus pâle que le cadavre lui-même, le considérait fixement sans pouvoir en détachei" ses regards. Paraissant enchaîné là par une force irrésistible, il demeurait immobile, oubliant le motif qui l'avait conduit en ce lieu , quoique son cœur se soulevât par l'odeur fétide qui s'exhalait du cercueil et à l'aspect des vers dont Ja tête couleur de sang ressortait de dessous

les vêtements qui recouvraient le corps. Ces hideux animaux , effrayés par cet éclat inusité et interrompant leur affreux travail, se repliaient en sens divers et se cachaient les uns sous les autres... Ammalat-Beg, rassemblant son courage, tira son poignard et en porta plusieurs coups au cadavre; mais sa main mal assurée ne put réussir à l'atteindre. Toutes les passions qui l'avaient poussé à commettre le crime , l'orgueil , la vengeance , l'amour , se taisaient en ce moment , et aucune d'elles ne venait animer sa résolution. A la fin pourtant, détournant les yeux et sachant à peine ce qu'il faisait, il réussit à diriger son fer sous la' tête du corps, et au cinquième coup cette tête se sépara du tronc. Ammalat-Beg, pénétré d'horreur et de dégoût, la jeta dans un sac qu'il avait préparé à cet effet et se hâta de sortir de la fosse. Mais lorsque, chargé de son horrible fardeau , il eut atteint le bord de la tombe, la terre, s'éboulant avec fracas sous ses pieds, le fit de nouveau tomber sur le cercueil.

eiï le couvrant de sable et de débris. Jusque là il était assez bien demeuré maître de lui-même, mais en ce moment sa tête se perdit ; il crut voir des flammes vengeresses l'entourer de toutes parts et entendre à son oreille les rires sauvages des démons. Hors de lui, poussant de profonds gémissements , il s'arracha comme il put de cet horrible lieu , et se mit h courir sans oser regarder derrière lui. ï\emonté sur son cheval, il partit comme un trait et galopa le reste de la nuit à travers les ravins et les rochers; chaque fois qu'une branche accrochait ses habits , il se croyait saisi par la main glacée du cadavre ; et dans le sifflement du vent, dans les hurlements des chacals, il lui semblait entendre la voix de son ancien ami, lui reprochant le double assassinat commis sur sa personne.

Partout sur son passage Ammalat-Beg rencontra des troupes nombreuses de montagnards de diverses tribus, se hâtant de se rendre aux lieux désignés pour le rassemblement, près de

la frontière russe, tandis que les ouzdens^les begs et les princes se réunissaient à Kliounzakh pour conférer avec Sultan Aklimet-Kban, auteur et chef de cette levée de boucliers, dont le but était de tomber inopinément sur le bourg de Tarki. Le moment était propice pour une semblable expédition; la moisson se trouvait rassemblée dans les greniers, les foins disposés en meules , et les troupes russes , après avoir pris des otages , s'étaient tranquillement établies dans leurs cantonnements d'hiver. La mort du colonel V***, dont la nouvelle s'était répandue partout , avait beaucoup encouragé les montagnards. Ils se rassemblaient gaiment, en s'entretenant des combats et du butin qui les attendaient, tandis que l'auteur de tout ce mouvement passait inaperçu au milieu d'eux comme un coupable ou ini fugitif, évitant les autres et cherchant à se fuir lui-même. Le troisième jour enfin il arriva à Khounzakh. Tremblant d'impatience, il sauta à bas de son cheval épuisé de fatigue, et monta précipitamment l'escalier,

portant avec lui son horrible trophée. Les premières chambres étaient remplies de guerriers qui, couverts de leurs cottes de mailles, allaient et venaient, ou bien, couchés le long des murs, causaient à voix basse entre eux... Mais leurs sourcils froncés, l'expression sombre qui paraissait sur leurs visages , tout démontrait clairement qu'il était arrivé de mauvaises nouvelles à Khounzakh. Les noukers couraient çà et là d'un air inquiet. Personne n'adressa la parole à Ammalat-Beg, personne ne l'accompagna, personne même ne parut faire attention à lui. Près de la porte de la chambre à coucher du khan était assis Sourkhaï-Klian , surnommé Djinka, ce qui veut dire fils naturel du khan, qui pleurait amèrement.

a Qu'est-ce que cela signifie? demanda Ammalat-Beg avec inquiétude... Toi qui de ta vie n'as versé de larmes , tu pleures... »

Sourkhaï sans répondre indiqua la porte d'un geste , et Ammalat-B^ stupéfait en passa le seuil. Là un spectacle déchirant s'offrit à

SCS regards; sur un matelas, au milieu delà chambre, gisait Akhmet, qu'une maladie aiguë et subite venait de mettre aux portes du tombeau. Pâle, défiguré, son visage était déjà couvert des ombres de la mort, et son œil éteint envisageait avec terreur les approches du moment fatal. Sa poitrine s'élevait avec force et retombait ensuite de nouveau ; il râlait horriblement ; enfin , tout indiquait cette lutte dernière de l'énergie vitale contre la destruction qui la domine... L'organisation ressemble alors à une machine dont le ressort est déjà brisé , mais dont les rouages marchent encore, quoique inégalement et en s'accrochant les uns les autres. Seulement, quelques éclairs de souvenir venaient de temps en temps luire devant son ame comme des étoiles tombantes au sein d'une nuit obscure. La femme et la fille du khan sanglotaient à genoux près de son lit; INoutzal, son fils aîné, livré à une muette douleur , se tenait debout auprès d'elles , immobile , le visage caché dans ses mains. Quekpies

femmes et un petit nombre de serviteurs pleuraient silencieusement à quelque distance.

Tout cela cependant n'agit que faiblement sur Ammalat-Beg et ne le fit point rentrer en lui-même, tant il était préoccupé d'une seule pensée. D'un pas ferme il s'avança vers Aklimet-Khan et lui dit à haute voix : « Khan , je te salue!... Je viens t'apporter un présent dont l'aspect ressusciterait un mort. Fais tout préparer pour ma noce; voilà le prix exigé pour la main de Seltana î voilà la tête de V***. » A ces mots il la jeta aux pieds du moribond.

Les sons d'une voix connue réveillèrent pour un instant les facultés d'Akhmet, déjà plongé dans une léthargie mortelle. Il se souleva avec effort; mais à peine eut-il aperçu cette tète sanglante et défigurée : « C'est à toi-même à t'en repaître, dit-il d'une voix à peine intelligible, toi qui oses mettre un objet pareil sous les yeux d'un mourant.... Pour moi, ce qu'il me faut, c'est me réconcilier avec mes ennemis, et non pas... Ah! je brûle!... de l'eau,

de reau!... C'est de la naphle bouillante ([ue vous me donnez là... Ammalat-Beg , je te maudis !... » Cet effort avait épuisé le reste de ses forces... en adievant ces paroles il retomba sans vie sur sa couche. L'épouse du klian avait jeté un regard d'effroi et de dégoût sur l'horrible objet qui lui était présenté ; mais dès qu'elle vit que tout était fini et que cette cruelle émotion avait abrégé les derniers moments de son mari, sa vive douleur se fit jour par un accès de la plus violente colère. «Messager de l'enfer, cria, les yeux étincelants, cette femme naguère si douce, jouis du fruit de tes œuvres! Sans toi mon malheureux époux n'eût jamais songé à soulever le pays contre les Russes , et maintenant il serait chez lui heureux et Ijanquille; c'est pour toi seul que, courant les montagnes, il a gagné la maladie qui vient de le tuer... Et toi , monstre altéré de sang , au lieu de chercher à le calmer , à apaiser le ciel irrité parla prière et l'aumône, lu Tas achevé en lui offrant comme à un anthro-

pophage une tête d'homme à dévorer... Et quelle tête? celle de ton bienfaiteur, de ton meilleur ami!

— Je n'ai rempli que les ordres précis du khan , dit Ammalat-Beg d'un air sombre.

— Ne calomnie point la mémoire de celui qui n'est plus en le chargeant d'un sang que tu as seul versé! s'écria la khane avec véhémence. Après avoir lâchement assassiné ton ami, tu es venu, sa tête à la main, demander ma fille à son père mourant, et tu as espéré obtenir une récompense des hommes lorsque la justice divine te poursuit... impie que tu es!... Non , j'en jure par la tombe de mon père et les sabres de mes fils, jamais tu ne seras ni mon gendre, ni mon hôte, ni mon ami! Éloignetoi, sors d'ici, malheureux! J'ai des fils que tu égorgerais peut-être en les embrassant, une fille sur laquelle tu pourrais jeter un sort et empoisonner de tes seuls regards. Va traîner dans les montagnes ta misérable existence, va enseigner aux tigres à se déchirer entre eux.

^a disputer leur proie aux loups et aux chacals. Retire -toi, et n'oublie point que ma porte sera toujours fermée aux pas d'un fratricide !.., »

Àmmalat-Beg restait immobile et comme frappé de la foudre. Tout ce que sa conscience lui avait murmuré indistinctement , tout cela venait maintenant de lui être exposé à la fois , d'une manière si cruelle, si inattendue!... Il ne savait où porter ses regards... Devant lui était la tête de son ami, encore teinte d'un sang accusateur ; ici , la figure pâle et inanimée d'Aklmiet, marquée encore de l'expression du reproche; là, il rencontrait les regards menaçants de la khane. Seulement les yeux inondés de larmes de Seltana paraissaient lui offrir un point de refuge au milieu de ces cruels objets. Il se décida à se rapprocher d'elle, et lui dit d'une voix mal assurée : « Seltana, c'est pour t'obtenir que j'ai fait tout ce qu'on me reproche maintenant! S'il faut te perdre, si la destinée le veut, (pril en soit ainsi! Un mot

seulement de ta bouche : Est-ce que toi aussi tu as appris à me haïr? »

Le son de cette voix si aimée pénétra jusqu'au cœur de la jeune fille. Seltana leva sur lui ses yeux, dans lesquels une profonde douleur était peinte; mais à peine eut-elle aperçu les traits décomposés et effrayants d'Ammalal- Beg, ses mains, ses habits tachés de sang, qu'elle laissa retomber sa tête sur son sein. Au bout d'un instant néanmoins, rassemblant toutes ses forces , elle lui indiqua de la main la tête de V***, le corps de son père, et dit avec fermeté : a Ammalat-Beg, adieu pour jamais! Je te plains sincèrement, mais je ne puis être à toi ! » En achevant ces paroles elle perdit connaissance.

Le sang d'Ammalat-Beg bouillonna dans ses veines et sa fierté naturelle revint tout entière :

u C'est donc ainsi qu'on me reçoit ici ! dit-il en jetant sur les deux femmes ini regard de mépris; c'est donc ainsi qu'on sait remplir des

engagements sacrés! Maintenant mes yeux sb sont ouverts. J'ai fait preuve de simplicité en croyant aux sentiments d'une jeune étourdie, et de patience en écoutant les radotages d'une vieille insensée. Je vois bien qu'avec Sultan Aklimet-Klian tout est mort ici, l'honneur aussi bien que l'hospitalité ! »

Il sortit fièrement à ces mots. En traversant les appartements, il regarda en face les ouzdens qui se trouvèrent sur son passage, en portant la main sur la poignée de son sabre comme pour les défier au combat; mais tous s'écartèrent sans lui faire un signe ni lui adresser une parole, et parurent le fuir plutôt que le craindre. Arrivé dans la cour il appela ses gens, remonta à cheval et descendit silencieusement et à pas lents les rues désertes de Khounzakh. A quelque distance de la ville il s'arrêta pour jeter un dernier regard sur la maison du khan , dont la masse se découpait en noir au milieu de l'obscurité qui commençait à se répandre, tandis qu'on voyait des lu-

niières nombreuses passer çà et là devant ses fenêtres grillées. L'infortuné!... aucun genre de tourment ne lui était épargné ! Aux remords de sa conscience , aux regrets mortels d'avoir commis un crime inutile, se joignaient les souffrances de son orgueil blessé et les douleurs d'un amour trahi , d'un amour désormais sans espoir. Ses yeux se portèrent sur le harem où pour lui avait commencé et fini le bonheur... « Et toi, Seltana, et toi aussi! » il ne put en dire davantage; une montagne de plomb semblait peser sur son cœur. Il était bien malheureux ! Rien dans le passé que d'affreux souvenirs, et un avenir plus affreux encore s'il est possible!... Oii cacher désormais sa tête prosci-ite?... où chercher des affections nouvelles, une nouvelle patrie?... Ce ne sera plus à l'amour, à l'amitié, à la gloire qu'il s'adressera désormais pour remplir sa vie; non , elle sera absorbée par la sollicitude de sa sûreté personnelle, par les soins vils de sa subsistance journalière... Les yeux d'Ammalat-Beg étaient

en feu; il eût voulu pleurer; mais, semblable au mauvais riche qui implore en vain une goutte d'eau pour étancher sa soif dévorante, il ne put obtenir du ciel la faveur d'une seule larme pour soulager son cœur oppressé.

Quelle est la suite des aventures du meurtrier de Y*'*?.,. Où, comment, en quels lieux l'infortuné a-t-il traîné sa triste existence?... Nul n'a pu le savoir. D'après des bruits vagues qui circulèrent dans le Daghestan, il erra assez long - temps parmi les Tchetchentses , ayant perdu sa santé, sa beauté si remarquable; sa brillante valeur elle-même semblait l'avoir abandonné. Voilà ce qu'on racontait dans le pays; mais personne n'était à même de l'affirmer avec certitude. Peu à peu on cessa de parler de lui, quoique le souvenir de son action demeurât vivant dans le pays. Chez les Musulmans comme chez les Russes, et maintenant encore, son nom n'est prononcé dans le pays qu'avec l'accent du reproche.

Cl)rtpitrc XIV,

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