‹ Ammalat-BegChapitre 6 sur 12 · CHOEUR · texte numérisé non relu

CHOEUR

« Frères, au ciel une dernière prière, et puis « le sabre au poing jetons-nous dans la mêlée! « Que nos lames se brisent s'il le faut, mais que « ce soit sur la poitrine des Russes, et frayons- « nous en braves une route sur un monceau de « cadavres !

« Gloire à nous, mort aux ennemis!

«âllali-hou, Allnb-hou! »

Frappés d'un sentiment involontaire de respect , Jes Cosaques çt les soldats russes écoutaient en silence ces chants sauvages et funèbres; mais enfin ils furent couverts par le cri général de hourra s'élevant de toutes parts*. Alors les Tcherkesses , se levant à la fois , firent une dernière décharge de leurs armes, qu'ils brisèrent contre terre, puis le poignard à la main s'élancèrent sur leurs ennemis. Les «ère/^i', pour ne point se séparer dans la mêlée, s'attachèrent avec leurs ceintures les uns aux autres, et se jetèrent ainsi au milieu du carnage. Il fut terrible; tout tomba sous le tranchant du sabre ou la pointe de la baïonnette. « En avant! suis-moi, Ammalat-Beg, cria Djemboulat; et cherchons la liberté dans la mort. » Mais Ammalat-Beg ne l'entendit point; frappé en cet in-

(i) Our, oûra, signifie en langue tatare frappe. Il n'est pas douteux que ce soit là l'origine du mot hourra, usité dans les armées russes, et qui remonte par conséquent à l'époque de la domination mongole.

stant à la tète d'un violent coup de crosse asséné par-derrière, il était tombé au milieu des cadavres et du sang qui inondait la terre.

/ Cl)apttre v.

CORRESPONDANCE. LE SARDAR.

Lettre du colonel 1^*** à sa future, à Smolens^.

Derbent , octobre 1819.

Ta lettre, ma bien-aimée Marie, a mis deux longs mois, deux siècles à me parvenir. Qu'il m'est douloureux de n'exister jamais que dans le passé !... Je cours hors de la ville à la rencontre du Cosaque porteur de la correspondance; le cœur me bat en apercevant une lettre; je romps en tremblant le cachet; je parcours avec transport ces lignes tracées par ta main si chère, dictées par ta belle ame, par ton cœui'

si aimant.... Alors je suis hors de moi, je suis tout au bonheur. Mais à peine n'ai-je plus ta lettre sous les yeux que de cruelles pensées reviennent s'emparer de moi.... Tout ce qu'elle m'écrit est charmant, sans doute, me dis-je aussitôt; mais tout cela n'est que du passé , et qui peut me répondre du moment actuel?... Que se passe-t-il maintenant? Se porte-t-elle bien, ne lui est-il rien arrivé de fâcheux, m'aimet-elle toujours? A.h! quand verrai-je arriver enfin cette heureuse époque où ni le temps ni l'espace ne nous sépareront plus , où notre amour n'aura plus besoin pour s'épancher de l'intermédiaire de la poste? Je ne pourrai plus me dire que cet attachement, dont maintenant je reçois l'assurance, peut-être en ce moment même n'existe déjà plus!

Pardonne, ô mon amie, pardonne-moi ces noires pensées!... ce sont là les amers fruits de l'absence... Près de celle qu'il aime l'amant heureux croità tout... loin d'elle il est toujours disposé à douter.

Tu exiges, c'est -à -dire lu désires que je t'écrive mon existence, jour par jour, heure par lieure..,. Quelle pénible chronique à composer si j'en avais le courage! Méchante! ne sais-tu point que pour moi ce n'est point vivre que de vivre sans toi? Pourquoi donc me forcer à recommencer encore cette triste et pénible carrière? Mon existence actuelle, c'est la trace d'une chaîne traînée sur un sable aride. Je n'ai pour ressource que les devoirs de mon état , qui , sans parvenir à me distraiie, m'aident du moins par la fatigue même à maîtriser la vie. Jeté dans une contrée dont le climat est mortel pour ma santé, je n'y trouve rien absolument qui puisse occuper mon intelligence. De tous mes camarades nul ne saurait me comprendre ni sympathiser avec moi, et quant aux habitants du pays c'est bien pis encore. Tout ici autour de moi est si sauvage, si borné, qu'involontairement un ennui, une mélancolie invincible me domine sans cesse. Il serait plus aisé de tirer une étincelle d'un morceau de glace que

de faire sortir une ressource intellectuelle de mon. existence présente!... Pourtant ton désir est sacré pour moi, et je vais, dans un résumé rapide , t'exposer les événements de la semaine dernière, qui du moins a été plus variée que les autres.

Je crois l'avoir mandé que nous sommes revenus de notre expédition dans le pays d'Akoucha, expédition que notre général en chef avait dirigée lui-même et dont le but a été complètement atteint. Schah- Ali -Khan s'est sauvé en Perse; quant à nous, nos troupes ont parcouru en tous sens le pays révolté; plusieurs villages ont été incendiés, ainsi que de grands amas de blé et de fourrages; enfin, lorsque la neige tombant sur les montagnes a obligé d'en descendre les insurgés qui s'y étaient réfugiés, ils sont venus faire leur soumission et donner des otages; après quoi nous nous sommes repliés dans la forteresse nommée Bournaïa*. De

(i) Le général Yennoloff, durant son cominandement, a fait élever, pour tenir e.i bride les inonhignai'd» , plu-

là notre détachement s'est dispersé dans ses quartiers d'hiver, et mon régiment est allé retrouver ses anciens cantonnements à Derbent.Hier le général en chef, devant partir pour une expédition nouvelle dans une autre partie du pays, nous a fait ses adieux; c'est pourquoi il y eut le soir chez lui une réunion plus nombreuse que de coutume. Le général Yermoloff vint prendre le thé avec nous, dans notre tente. Qui ne connaît les traits de son visage , reproduits dans de nombreux portraits? Mais quelque ressemblants qu'ils puissent être, il serait impossible d'après cela de s'en faire une idée, car jamais on ne vit une physionomie dont l'expression fût plus mobile. Tout en lui respire la grandeur; en voyant ces formes colossales, ce profil antique, ce regard noble et pénétrant, la pensée se reporte involontairement sur ces héros de l'ancienne Rome qui jadis fondèrent sa puissance.

^ieurs forts auxquels il a donné le nom de liournaïa (l'Orageuse), Proznaïa (la Redoutable), etc., etc.

C'est une bien belle élude que celle de cet homme dans les diverses situations où il se liouve placé. H est admirable de sansf-froid à l'heure du combat; chezlui, un jour d'audience, il ne l'est pas moins par la grâce infinie de ses njanières. Il est surtout intéressant à observer s'entretenant avec les Asiatiques; tantôt il sait leiu- dire des choses flatteuses dans ce style oriental qui leur est propre; tantôt, par une seule observation, il déjoue tous leurs artifices et leurs plans les plus habilement combinés. C'est en vain qu'ils s'efforcent de les lui cacher, de les renfermer au plus profond de leurs cœurs; son œil pénétrant y découvre leurs pensées les plus secrètes et devine leurs projets bien longtemps à l'avance. Affable et franchement amical avec les officiers que toujours il appelle ses chers camarades^ il montre plus de réserve envers les employés civils que diverses circonstances conduisent en Géorgie. Je n'ai sou- \ent pu m'empécher de sourire en observant Ja contenance de ceux qui ne se sentaient pas

la conscience bien nette, en les voyant se troubler, rougir et pâlir, lorsqu'il fixait sur eux son regard pénétrant et sévère. On eût dit' que toutes les concussions dont ils s'étaient rendus coupables leur passaient en ce moment devant les yeux avec toutes les fâcheuses conséquences qui suivent une découverte inévitable. En revanche, nul mieux que lui ne sait au premier coup d'œil distinguer le mérite, l'honorer en toute circonstance, et récompenser la valeur d'un seul mot, d'un de ces mots électriques qui, partant du cœur, y arrivent directement. En vérité c'est un grand bonheur d'être commandé par quelqu'un qu'on doit aimer comme individu autant qu'on l'estime comme chef militaire et comme administrateur.

Aussi , si le général est intéressant à observer dans la vie officielle, il l'est bien plus encore à connaître dans son cercle particulier, où il réunit presque journellement tout ce que son rjuartier-général contient d'hommes distingués par leur esprit , leurs connaissances et leur bra-

voLire. Là nulle contrainte, nulle étiquette gênante ne vient entraver le charme des rapports intimes; dans ces réunions chacun fait et dit ce qui lui plait ; aussi n'y admet-on personne capable d'abuserde cetteliherié. ^ lexei Petrowitch^ y préside comme un aimable camarade au milieu des siens , comme un père au milieu de ses enfants; lui ne craint pas d'être vu de près. Ainsi que je te l'ai dit, nous passâmes la soirée d'hier dans sa société. Suivant la coutume, pendant que nous prenions le thé, un des aides -de -camp du général faisait une lecture à haute voix. C'étaient des chapitres des Mémoires de Napoléon ; il s'agissait cette fois de l'étonnante campagne d'Italie, que le général Yermoloff appelle le poème épique de l'art militaire. On admirait, on raisonnait, on discutait; les observations d'Alexei Pétrowitch étaient frappantes de profondeur et de lucidité. Ensuite

(i) Oa sait qu'en Russie on désigne les personnes par le nom patronymique suivi du nom du père. Celui du général Yermoloff est devenu populaire dans le pays.

vint le tour des exercices gymnastiques. I.a course, la lutte, le saut à travers le feu se succédèrent tour à tour, et chacun y put faire briller sa force et son adresse. Lasoirée était délicieuse. Au-dessus de nous, sur la pointe d'un rocher, on voyait suspendu le fort de Bournaïa, et plus bas se dessinait l'habitation du chamkall avec son architecture tout orientale. Sur la pointe de la montagne étaient dispersés les maisons et les jardins du bourg de Tarki; puis blanchissaient les tentes de notre camp; enfin vers l'est la vue était bornée par la vaste étendue de la mer Caspienne. On voyait péle-méle, avec des officiers russes , des begs - tatares , des princes tcherkesses, des Cosaques de différents corps , des montagnards de diverses tribus. L'uniforme eufopéen, le cafetan asiatique, la cotte de mailles du Tcherkesse étaient confondus ensemble, et cette bigarrure de costumes ajoutait à l'effet pittoresque du tableau, éclairé par les rayons du soleil qui se couchait derrière les montagnes. La musique militaire,

Jes chants des soldats, retentissaient dans l'éloignement. Enfin cet ensemble vraiment magique présentait un caractère d'origioalité, une variété de teintes, une richesse d'effets qui parlaient vivement à l'imagination.

Nos amusements furent interrompus par l'arrivée d'un officier de Cosaques, qui vint se présenter au général en chef et lui remit un rapport de la part du colonel K***, resté en observation sur la frontière, Alexei Pétrowitch, après avoir pris connaissance du papier, se tourna vers nous, et d'un air de satisfaction : a K***, dit-il, vient de donner une bonne leçon aux montagnards. Ces brigands ont fait une incursion de ce côté du Térek, pénétré très avant et saccagé un village ; mais non-seulement on leur a repris le butin et les prisonniers, mais encore ils sont tous tombés victimes de leur téméraire entreprise. » Le général en chef , ayant questionné en détail Vessaoul^ cosaque,

(i) Ue.s-.saoûl est le premier j^radc d'officier p.irmi les

donna ordre qu'on lui amenât les prisonniers. Quelques-uns étant blessés, on s'occupa de leur porter les secours nécessaires; les autres, au nombre de cinq, furent conduits en sa présence. Le front du général s'obscurcit, ses sourcils se rapprochèrent et ses yeux semblèrent lancer des éclairs. «Misérables, dit -il aux ouzdens, vous avez juré trois fois de vous abstenir de brigandage et trois fois déjà vous violez votre serment. Que vous manque- 1- il donc? IN'avezvous point des troupeaux, des pâturages en abondance? N'obtenez -vous point, en cas de besoin , défense et protection ? Mais non ; cela ne vous suffit point. Vous voulez jouir comme les autres des avantages de notre gouvernement sans renoncer au métier de brigands ni laisser échapper votre part du butin, et pour cela vous attirez les Tcherkesses dans nos villages et vous pillez de concert avec eux ! Qu'on les pende , poursuivit- il d'une voix tonnante, qu'on les

Cosaques; il correspond à celui à' enseigne de la troupe régulière.

ITC.

pende avec leurs propres arcanes*. Qu'ils tirent au sort entre eux, (}ue le quatrième soit libre et ((u'il retourne chez les siens leur dire de ma part que sous peu j'irai leur apprendre à tenir leur parole et les pacifier moi-même. » Les ouzdens furent emmenés; il ne resta qu'un Tatare qu'à son costume on reconnaissait pour un beg et qui alors seulement attira notre attention. C'était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, grand, bien fait, et beau comme l'Apollon du Belvédère. Lorsque le général s'approcha de lui , il lui fit un léger salut en soulevant le calpak qui lui couvrait la tête, puis reprit aussitôt son air calme et fier; son visage exprimait une résignation inébranlable à sa destinée.

(i) On nomme arcane une corde fort longue, terminée par un nœud coulant, au moyen de laquelle, semblables aux Gauchos de l'Amérique du Sud , les Tcherkesses et les Kirguises se rendent maîtres des chevaux sauvages et même des hommes. Ils savent avec une grande adresse la leur lancer sur le cou à des distances quelquefois très considérables.

Le général en chef fixa sur lui son regard pénétrant et terrible, mais le jeune homme ne baissa point les yeux et ne changea pas de figure. « Ammalat-Beg, lui dit enfin Alexei Pétrowitch , as-tu oublié que tu étais sujet russe et par conséquent soumis aux lois de Russie?

— Je m'en serais toujours souvenu , répondit l'autre, si j'y avais trouvé pour mes droits garantie et protection ; et s'il en avait été ainsi , je ne serais point maintenant devant vous.

— Ingrat jeune homme ! dit le général , ton père et toi avez toujours cherché à nous nuire par tous les moyens en votre pouvoir, et si vous aviez fait de même à l'égard du gouvernement persan, dès long-temps il ne serait plus resté de vestiges de vous ni des vôtres ; mais notre souverain s'est montré envers toi généreux au point de te donner un bien en propriété au lieu de la mort que tu avais méritée. Et toi comment as-tu su reconnaître tant de clémence? par des murmures, des menées sourdes et une révolte ouverte! Ce n'est pas

loul; tu as donné asile et protection à notre plus cruel ennemi , et tu as souffert que chez toi , sous tes yeux , il osât traîtreusement assassiner un officier russe ! Malgré cela, si tu t'étais soumis , si tu étais venu m'apporter ta tête, je t'aurais fait grâce par égard pour ta jeunesse et pour les mœurs de votre pays. 3Iais au lieu de cela tu t'es sauvé dans les montagnes, et en compagnie de Sultan Akhmet-Khan tu es revenu commettre d'affreuses déprédations dans nos frontières. Tu fus vaincu , et de nouveau, de concert avec Djemboulat, tu as recommencé les mêmes brigandages. Tu dois connaître le sort qui t'est réservé.

— Oui, dit froidement Ammalat-Beg; je serai fusillé.

— Non , dit le général irrité ; mourir par une balle est une fm trop noble pour un brigand. On mettra par terre une araba avec les brancards en Tair et on t'y suspendra, une bride sur le cou. Voilà la seule récompense digne de toi.

— Le genre de mort m'importe peu, dit Ammalat-Beg, pourvu qu'elle soit prompte. Je ' ne demande qu'une grâce; c'est qu'on m'épargne les longueurs d'un jugement ; cela serait deu:^ morts au lieu d'une.

— Tu en as mérité mille, insolent! Mais puisque tu le demandes, je te le promets; demain tout sera fini pour toi. Qu'on nomme une commission militaire, dit le général en s'adressant au chef de son élat-major; le fait est clair , les preuves manifestes ; ainsi, que la chose soit réglée dans ime seule séance et le (out terminé jusqu'à mon départ d'ici. »

Il fit un signe de la main et le coupable fut emmené.

Le sort du malheureux jeune homme inspirait un intérêt général; nous en avions tous pitié, et d'autant plus qu'il était impossible de le sauver; car ici nul ne pouvait se dissimuler qu'après une double trahison un exemple était nécessaire. Nous connaissions aussi l'inébranlable fermeté du général dans des choses de

cette nature, lorsqu'elles étaient aussi patentes que l'affaire actuelle; aussi personne n'osa-t-il intercéder en faveur de l'infortuné. Le reste de la soirée le général parut plus sérieux que de coutume et tout le monde se sépara de bonne heure. Je résolus néanmoins de tenter un effort. Peut-être, me disais-je, obtiendrai-je quelque adoucissement à la peine. Quelque temps après, soulevant doucement le pan de la toile, j'entrai sans bruit dans la tente du général. Je le trouvai seul, les coudes appuyés sur une table, plongé dans une méditation profonde. Devant lui était un rapport commencé , écrit de sa main et adressé à l'empereur. Alexei Pétrowitch me connaît de longue date; nos relations remontent à l'année i8i3,* à la bataille de Culm. Dans ce pays il m'a toujours témoigné beaucoup de bienveillance, de sorte que ma visite actuelle ne devait point lui sembler extraordinaire. M'ayant aperçu il me dit avec un sourire significatif: «Eustache Ivanovitch , je le vois, tu veux prendre mon

cœur par surprise ! Habituellement, quand tu viens me voir, tu fais comme si lu voulais enlever une batterie, et maintenant tu viens sur les pointes et je t'entends à peine... Cela n'est pas sans raison; je vois ce que c'est, tu viens intei*céder poui- Ammalat-Beg.

— Vous avez deviné, général , repondis -je un peu surpris de ce brusque commencement et ne sachant trop que dire.

— Eh bien! assieds -toi là et causons un peu là-dessus, dit Alexei Pétrowitch. » Et après quelques minutes de silence il commença de la sorte.

« Je sais fort bien qu'on m'a fait la réputation d'un homme dur et qui compte pour rien la vie des autres. Plus d'un conquérant s'est efforcé de cacher sous le voile de la clémence ses projets ambitieux, et, tout en appelant sur l'humanité des maux innombrables, de faire croire à son amour pour elle; mais moi il m'a fallu prendre une voie diamétralement coniraire. J'ai dû chercher à régner par

la crainte sur ce pays à moitié barbare; j'ai voulu que la terreur de mon nom pût garder nos frontières plus sûrement que des postes et des forts; j'ai voulu que ma parole parût aux Asiatiques immuable comme la fatalité à laquelle ils ont foi. On peut arriver au cœur d'un Européen , le ramener par la persuasion, par la douceur, le désarmer par la clémence, se l'attacher par des bienfaits; mais toutes ces choses paraîtront à un Asiatique des signes non équivoques de faiblesse, et par principe même d'humanité je suis souvent forcé de me montrer sévère jusqu'à la cruauté. Croyez-moi, cher colonel , les hommes dans l'état de demicivilisation n'apprécient, ne vénèrent qu'une chose, la force jointe à l'énergie. C'est la crainte seule d'un châtiment terrible qui fait la sûreté de la poignée de Russes établis dans ce pays et qui maintient dans la soumission les milliers de Musulmans qui l'habitent. Bien des gens, s'ils pouvaient m'entendre en ce moment, se donneraient une apparence d'incrédulité; cai- eux

ils cachent leurs sentiments haineux et leurs projets de vengeance personnelle sôus le prétexte de la nécessité ; ils disent d'un air hypocrite : Je ne demanderais pas mieux que de pardonner, mais, je vous le demande, cela est -il possible? Moi je ne parle jamais de la sorte; nul n'apercevra une larme dans mes yeux lorsque je signe une sentence de mort, mais mon cœur n'en saigne pas moins en secret. »

Alexei Pétrowitch était vivement ému; pour cherchera se calmer il fit quelques tours dans la tente, puis se rassit et continua ainsi :

«Malgré cela , jamais le devoir si cruel de punir ne m'a été plus pénible que dans la circonstance actuelle. Lorsqu'on a, comme moi , long- temps vécu parmi les Asiatiques, on se trouve par l'expérience désabusé du systènje deLavater, et l'on n'attache pas plus de valeur à une physionomie prévenante qu'à une lettre de recommandation ; et cependant le regard , le maintien , la fermeté de ce jeune lionime, de cet Ammalat-Beg, ont produit sur

moi une impression profonde. Quoi que le devoir m'ordonne à son égard, j'en conviens, il m'inspire une sincère pitié.

— Eh bien! général, répondis -je alors, croyez -en les mouvements de votre cœur généreux ; souvent ils offrent un guide plus assuré que la raison elle-même.

— Par malheur, cher ami, c'est toujours à cette dernière, et non point à son cœur, que l'homme en place doit obéir. Sans doute, yè puis pardonner à Ammalat-Beg , et pourtant je dois l'abandonner à son sort. Le Daghestan

est rempli de nos ennemis, des germes de troubles y fermentent de toutes parts, prêts à se développer au premier vent qui viendra à souffler des montagnes ; la ville même de Tarki est au moment de se soulever ; un rigoureux exemple peut seul couper court à ces machinations, en prouvant aux Tatares qu'aucun privilège de rang ni de naissance ne saurait servir d'égide au coupable, et que tous sont égaux en présence de nos lois. Si je fais

grâce à Amnialat-Beg , vous entendrez tous ses amis , aussi bien que ses adversaires , dire aussitôt que Yermoloff a reculé devant la crainte de déplaire au chamkhal. »

A cela je répondis qu'il me semblait, au contraire, que des égards pour cette puissante lamille ne pouvaient produire qu'un très bon effet sur les dispositions du pays. « Le chamkhal surtout, ajoutai -je... — Quant au chamkhal lui-même, dit le général, c'est un Asiatique véritable , et , loin de s'affliger , il sera charmé au fond du cœur de se voir débarrassé d'un prétendant à cette petite principauté. Après tout , je m'inquiète fort peu de ce qui pourra convenir ou déplaire à toute, cette famille... »

Voyant que le général en chef paraissait ébranlé, je le pressai plus vivement encore.

« Ne me refusez point cette grâce, lui dis-je, je tâcheiai de la reconnaître, je servirai pour trois, je renoncerai, s'il le faut, pour cette année, au congé que vous m'avez promis; mais,

je vous en conjure, pardonnez à Ammalat-Beg. Il est si jeune encore! il deviendra pour la Russie un serviteur dévoué. Un bienfait, un acte de clémence n'est jamais perdu. » Alexei Pétrowitch secoua la tête d'un air incrédule. « J'ai déjà fait beaucoup d'ingrats, dit-il, mais qu'il en soit ainsi ; je lui pardonne , et non pas à moitié , ce n'est pas dans mes principes. Je vous remercie de m'avoir aidé à me montrer bon , pour ne pas dire faible. Mais pensez bien à ce que je vais vous dire... Vous voulez vous charger de cet Asiatique; ne vous y fiez pas trop, et prenez garde de réchauffer uo serpent dans votre sein. »

J'étais tellement transporté du succès inespéré de mes efforts qu'après avoir à la hâte exprimé' ma reconnaissance au général je courus précipitamment à la tente, qu'une lanterne éclairait faiblement, où Ammalat était détenu, gardé par trois factionnaires. J'entre; je trouve le prisonnier étendu par terre, enveloppé dans sa bourka , les yeux pleins de

larmes, et tellement enseveli dans ses pensées qu'il ne s'aperçut point de mon approche... C'est si pénible à cet âge de devoir quitter la vie! Je n'en sentais que plus vivement le bonheur de pouvoir le tirer de cette cruelle situation , de rendre la joie à son ame. « Àmmalat- Beg, lui dis -je, Dieu est grand et le sardar généreux... Il vient de t'accorder la vie. »

Le condamné, hors de lui, se leva précipitamment ; il voulut parler, mais la voix lui manqua... Tout-à-coup un doute vint, comme un nuage, couvrir subitement ses traits. « La vie! s'écria-t-il; j'entends, je comprends cette clémence. La vie... si c'est pour la passer dans un sombre cachot sans air ni lumière , ou pour être exilé au sein d'un éternel hiver, d'une nuit qui ne finit jamais... être privé non-seulement de la liberté d'agir et de tous les agréments de l'existence, mais de la possibilité même de parler de ses maux dans sa langue maternelle, d'exhaler librement ses plaintes... vous appelé/, cela la vie, et vous me vante/.

ce supplice de loiis les instants comme un acte de générosité sans égale ! Non ; dites au général que je ne veux point d'une vie semblable , que je la repousse , que je préfère mourir !

— Tu es dans l'erreur, Ammalat. - Beg , lui répondis-je; ta grâce est entière et sans réserve. Tu seras encore ce que tu étais auparavant, maître de tes biens, maître de tes actions. Voilà ton sabre, reprends-le ; le général en chef est assuré que tu ne le tireras désormais que dans l'intérêt des Russes. Je ne te propose qu'une condition , et c'est une demande personnelle que je t'adresse : Demeure avec moi jusqu'à ce que le bruit de ton aventure se soit un peu assoupi. Tu seras mon ami, mon frère! »

Le jeune Tatare resta stupéfait; des larmes s'échappèrent de ses yeux. « Je suis vaincu ! s'écria- t-il enfin ; pardon , colonel , si je vous ai méconnu, si j'ai mal pensé de vous et des Russes en général... Désormais je serai le ser- >ileur fidèle de votre empereur, l'ami le plus

dévoué Jpoiir vous et les vôtres... Mon cœur el mon sabre vous appartiennent, disposez-en... Mon sabre, ô mon sabre! poursuivit -il en le tirant à demi du fourreau et considérant le précieux damas , puissent mes larmes effacer de cette lame les traces du sang des Russes et de la naphte des Tatares *! Comment reconnaître jamais le don si précieux de la vie et de la liberté!... »

Je suis sur, chère Marie, que tu me gardeias pour cette action l'un de tes plus doux baisers. Toutes les fois que j'ai été dans le cas de faire une bonne action, je me suis toujours dit : Marie m'approuvera, Marie m'aimera davantage. Mais quand enfui verrai -je tout cela se réaliser? Hélas ! la destinée nous est bien contraire. Ton deuil à toi se prolonge, et, quant à moi, le général en chef m'a positivement refusé un congé pour le moment , et je ne saurais

(i) Pour noircir les 1 imes des sabres pers:<ris et les garantir de la rouille, on a coutume de les exposer à la fumée et de les enduire ensuite d'(me conclie de n.iphte.

lui en vouloir, quoique cela ine soit infiniment pénible. Mon régiment , par suite de la dernière campagne, se trouve désorganisé autant que possible ; de plus j'ai diverses autres affaires sur les bras , et il me faut faire construire des casernes et coloniser une partie de ma troupe. Si je m'absentais pour un mois seulement, tout irait de travers. Je reste donc ; mais combien ce sacrifice ne coùte-t-il pas à mon cœur !

Voilà trois jours que nous sommes établis à Derbent. Àmmalat-Beg demeure avec moi. Il est sauvage, silencieux, triste, ce qui ne l'empêche pas d'être fort intéressant. Il parle fort bien le russe , et j'ai commencé à lui faire apprendre à lire. Il montre des dispositions étonnantes, et, avec le temps, j'espère pouvoir en faire un très aimable Tatare.

{Le reste de la lettre est étranger à notre sujet.)

Fragment d'une autre Lettre du Colonel F''** à sa future Mlle Marie B***y écrite six mois plus tard,

Derbenl , le avril 1820.

... Ma chère amie , Ammalat -Beg commence à se /"«^^i/zer tout-à-fait. Les Tatares de la classe supérieure considèrent en généial comme le premier degré de civilisation l'usage immodéré du vin et de la chair de porc; moi j'ai pris une voie différente; je laisse là les usages et je ne m'occupe que d'agir sur l'ame d'Ammalat-Beg. Je raisonne avec lui, je lui montre, je lui prouve ce qu'il y a de mauvais dans leurs coutumes et de bon dans les nôtres, et je vois avec joie qu'il s'est déjà passionné pour la lecture et l'écriture. Je dis passionné , car chaque désir , chaque fantaisie même devient chez lui une passion ardente, sans limites et sans frein. Un Européen ne concevra qu'avec peine jusqu'où va la vivacité, je dirai plus, l'ardeur furieuse des penchants chez un Asiatique, habitué dès l'enfance

à iK' donner à ses désirs d'autres bornes que su volonté. Je comparerais volontiers nos passions a nous autres à des animaux domestiques, ou si parfois on peut les assimiler à des bétes sauvages, du moins à des bétes apprivoisées, muselées, dont on a coupé les griffes, et qu'on a habituées à danser sur la corde des convenances sociales; mais dans l'Orient elles sont libres et féroces comme les tigres et les lions de ces contrées. C'est une chose curieuse que d'observer Ammalat-Beg, de voir ses traits se changer, ses yeux s'allumer à la moindre discussion , à la contradiction la plus légère ; mais aussi à peine vient- il à s'apercevoir de son emportement qu'il rougit , pâlit , et est tout prêt à pleurer. « J'ai tort, dit -il, pardonnemoi, Takhsyroumdam gitch (annule ma faute), oublie ce que j'ai fait et que tu me l'as pardonné. » Son cœur est excellent , mais ce cœur est tout prêt à prendre feu à la moindre étincelle, qu'elle vienne du ciel ou de l'enfer. La nature l'a libéralement doué de tout ce qui

était nécessaire pour en faire un homme remarquable au moral comme au physique ; mais les préjugés de sa nation et l'absence de culture ont , de leur côté , tout fait pour détruire ces dons précieux. Son intelligence présente un contraste bizarre, un mélange incroyable de toutes les inconséquences possibles, les idées les plus absurdes à côté des plus saines conceptions. Souvent il saisit avec une étonnante vigueur d'esprit les notions les plus abstraites, et d'autres fois repousse avec une égale obstination les vérités les plus simples et les plus claires, et cela uniquement parce que les premières lui étaient entièrement nouvelles, tandis qu'il avait déjà aperçu les autres à travers le voile de ses idées et de ses impressions premières. De tout cela je commence à conclure qu'il est infiniment plus aisé d'avoir à construire sur nouveaux frais que de réparer un ancien édifice.

Mais pourquoi donc notre Ammalat-Beg paraît-il toujours triste et préoccupé? Il fait des

progrès rapides dans lout ce qui n'exige poini une attention soutenue ni de longs développements; mais dès qu'il faut, pour atteindre à une vérité, remonter un peu haut et s'avancer par des degrés lents et successifs, alors son esprit ressemble à une arme à feu qui frappe fort et juste, mais dont la portée n'est pas longue. Mais est-ce bien véritablement son intelligence qui en est la cause , et ne serait-ce point quelque autre objet qui maîtriserait son attention d'une façon si exclusive?... A vingt-trois ans, il n'est pas difficile de deviner quelle espèce d'objet cela peut être. Quelquefois il paraît écouter attentivement mes discours, et si je lui adresse une question il ne sait pas me répondre et semble comme tomber des nues. Souvent je le surprends le visage baigné de larmes amères; je lui parle... il ne me répond point, il ne m'a pas seulement entendu. La nuit précédente, il s'agitait dans son sommeil; les mots seltanet, seltanei (pouvoir, puissance), s'échappaient indistinctement de ses lèvres. Serait-ce la soif

de l'ambition qui l'agiterait de la sorte?... Mais non, l'ame d'Aramalat-Beg est maîtrisée par une passion différente. Est-ce bien moi qui pourrais méconnaître les symptômes de cette passion , la plus belle , la plus noble de toutes : l'amour! Ammalat-Beg amoureux!... un Asiatique amoureux! cela me paraît un phénomène tout nouveau ! Mais je saurai cela... l'amitié comme l'amoura, sinon sa jalousie, du moins sa curiosité.

Cl)apitrr ¥!•

L'EDUCATION D'UN TATARE. —LA CHASSE AV SANGLIERi.

Extraits du Journal d' Ammalat-Beg. — Traduction du Tatare.

Ai-je dormi jusqu'ici, ou bien révé-je maintenant? Me voilà donc entré dans un monde nouveau ! et ce monde, c'est celui de la pensée... Qu'il est rempli de beautés ! Que de temps où, dans mon ame, tout apparaissait trouble et indistinct comme dans cette voie lactée qu'on me dit être composée de mille milliers d'étoiles ! Il me semble que, sortant peu à peu du brouillard sombre et épais de l'ignorance, je commence

à m'élever sur la montagne du savoir... Achaque nouveau pas que je fais, je vois ma vue s'étendre davantage... ma poitrine respire plus librement; je regarde en face le soleil... je regarde aussi en bas... les nuages s'agitent sous mes pieds... Maudits nuages! de la terre vous empêchez de considérer le ciel, et du ciel de distinguer la terre!

Je m'étonne maintenant moi-même de n'avoir jamais pensé à faire ces questions si simples, pourquoi et comment. L'univers tout entier, avec son bien et son mal, se réfléchissait dans mon ame comme le ciel dans les eaux de la mer; mais moi je n'en savais pas plus là-dessus que celte mer ellie-même, ou bien que cette glace qui me renvoie mon image. Ma tête , il est vrai, contenait bien des choses, mais tout ce»la n'était que désordre et confusion, et aucune idée saine ne surgissait de ce chaos... Le faucon ignore pourquoi on le chaperonne, et le cheval l'utilité des fers qu'on attache à ses pieds... Eh bien! j'étais conuTie eux; je ne son-

geais point à me demander pourquoi la nature a placé, là des montagnes couvertes de neiges éternelles, ici des déserts de sable, là-bas l'immensité des mers; je ne songeais à m'enquérir ni de la cause des changements des saisons ni de celle des orages et des tremblements de terre... Et toi, création la plus imposante de toutes, homme, être incompréhensible! m'estil jamais venu à l'idée de sonder ton existence mystérieuse?... Et je ne suis encore qu'aux portes du temple du savoir!... La couverture seule du livre me transporte; que sera-ce donc quand je pourrai déchiffrer son contenu mystérieux?... Mais V*** non -seulement m'encourage à acquérir de l'instruction , il me fournit encore les moyens d'y atteindre. Il est pour moi ce qu'est sa mère pour la jeune hirondelle, il m'aide à essayer mes ailes. La distance et la hauteur ne m'étonnent ni' ne m'effraient!... Un jour viendra peut-être où , comme cet aigle que j'aperçois là-bas, je saurai m'élever jusque sous les nuages!

Mais, après tout, en deviendrai-je plus heu. reux pour cela, et le suis-je même maintenant, de puis que, grâce à V*** et à ses livres, j'ai commencé à penser? Jadis le bonheur m'était si facile! un beau cheval, une belle arme m'amusaient, m'occupaient, me contentaient pour bien long-temps; mais à présent, et depuis que j'ai commencé à comprendre combien l'ame l'emporte en dignité sur le corps et l'intelligence sur la matière, je n'éprouve plus que pitié au souvenir de ce qu'autrefois j'estimais au-dessus de tout... Mon habileté à dompter un coursier, mon adresse dans les armes!... Quelle folie de mettre sa gloire, son bonheur même, dans des choses où le dernier de ces grossiers noukers peut l'emporter sur moi, dans des avantages dont une blessure, une chute malheureuse peuvent me priver à jamais!... Mais que m'ont-ils donc donné à la place de ces hochets dont ils m'ont privé?... une foule de besoins, de désirs nouveaux qu'Allah luimême aurait peine à satisfaire !... Je m'étais cru

un homme important parce que j'étais l'un des premiers personnages du Daghestan... et maintenant l'on m'apprend que dans ce pays même existaient jadis des peuples renommés par leurs lumières et leurs exploits glorieux, exploits auxquels il ne nous sera jamais donné d'atteindre. Et où sont maintenant ces peuples ? Ils ont passé, ils sont confondus dans la poussière des siècles,'; et le souvenir même n'en est point venu jusqu'à nous... Et nous-mêmes, qui sommes-nous, nous autres Tatares? un petit peuple n'occupant qu'un petit coin de terre sur la surface du globe, de pauvres Barbares dont les nations polies de l'Europe prennent fort peu de souci et ignorent plus complètement encore les hauts faits et les prouesses guerrières! Et moi-même suis-je autre chose que mes malheureux compatriotes? Et quand cela serait, que sert-il de jeter quelque éclat parmi eux, comme le ver luisant au milieu des insectes?... Et je ne me suis appliqué, je n'ai tendu tous les ressorts de ma pensée, que

poui- arriver à cette conviction désolante!...

A quoi me sert-il de connaître les lois qui gouvernent l'univers , lorsque je ne sais point commander à ma propre nature, lorsque je ne })uis être maître de mon propre cœur?... J'apprends comment l'on a fait pour poser des bornes à la mer, et je ne puis arrêter le cours de mes larmes. J'apprends à écarter le tonnerre de ma maison, et je ne saurais chasser mes tristes pensées... Plus j'acquiers d'idées nouvelles, plus je rassemble de tourments dans mon cœur... Quoique je fasse, lui, il reste toujours le même... bien plus, à mesure que mon esprit s'éclaire, les douleurs de l'amour malheureux deviennent plus vives et plus poignantes!...

Mais non, je suis injuste. La lecture abrège pour moi les heures de l'absence, ces heures longues comme celles d'une nuit d'hiver. En m'enseignant à fixer sur le papier mes pensées fugitives, V*** m'a procuré une lessource im-

mense. Un jour je la leverrai, je leveriLii Seltana, et je lui montrerai ces pages, ces pages où son nom se rencontre plus fréquemment que celui d'Allah dans le Koran.... Voilà, lui diraije alors, voilà la chronique de mon cœur... Regarde; voilà comment tel jour je pensais à toi, voilà comment dans telle nuit tu m'apparaissais dans mes songes ! Tu pourras compter mes soupirs, mes larmes, au moyen de ces feuilles , comme on compte les prières aux grains d'un chapelet! Tu souriras alors de quelques-unes de mes folles pensées, et elles serviront de texte à nos longues conversations!... Mais pourrai-je alors, fille enchanteresse, pourrai-je songer au passé?.,. Non , tout disparaîtra âmes yeux, tout, excepté l'immense bonheur d'être près de toi, de te posséder! La substance liquéfiée du soleil coulera dans mes veines, et moi-même je dominerai l'univers, comme ce soleil du haut de l'espace!...

Ah! Seltana, oublier l'univers, s'oublier soi-même dans les bras, est préférable à tous

les résultats de la science, à tous les trésors :

de la sagesse!...

J'ai lu dans mes livres des histoires d'amour , ;

des histoires où l'on parle de la beauté des fem-

mes, de la perfidie des hommes; mais aucune i

de ces femmes ne peut se comparer à ma Sel- ! tana, cette perle de toutes les perfections, et aucun de ces hommes ne me ressemble à moi- I même. Les amants, là, sont assez spirituels, \ j'en conviens; mais aussi, que leur amour est froid!... C'est comme un rayon delà lune réfléchi dans de la glace! Et puis je ne saurais i croire qu'on puisse aimer vivement et raison- ; ner si longuement sur l'amour... Délayé dans tant de paroles , il me rappelle les gémissements de commande de ces pleureuses à gages de nos funérailles.... Les Européens ressemblent aux \ prodigues, qui jettent leurs trésors à tous les ! vents ; nous faisons mieux, nous les chérissons, les conservons, les cachons dans le fond de nos cœurs! '

Je me demande quelquefois ce que c'est que l'amitié. Certes, j'ai un ami dansV***, un ami sincère et dévoué; et moi le suis-je également pour lui?... Que de fois je me suis reproché de ne pas le payer de retour comme je le devais ! Mais le puis-je?.. . Il n'est de place dans mon cœur que pour un seul être, et cet être c'est Seltana ; il n'est de place que pour un seul sentiment , et ce sentiment c'est l'amour.

Non, j'ai beau faire, mes progrès sont nuls, je le sens... Je lis et ne saurais saisir le sens de mes lectures; le colonel me parle, et l'enchaînement de son discours m'échappe. J'avais espéré pouvoir monter l'échelle difficile du savoir, mais je suis las, rebuté dès le premier pas... Je mêle ensemble tous ces fils divers au lieu de les débrouiller; je m'impatiente, je tire, j'arrache, et des lambeaux seuls me restent entre les mains. Je me trompais moi-même en prenant les encouragements du colonel pouides succès réels... Mais quel est donc l'obsta-

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cle constant qui s'oppose à tous mes efforts ? Est-ce la faiblesse de mon intellisrence? non... c'est ce qui compose tout le bonheur et en même temps tout le malhem- de ma vie, l'amour. Toujours, partout, je vois Seltana, et souvent je ne vois qu'elle seule... Ce serait un sacrilège que de chercher à la bannir de ma pensée!... Le pourrais-je même?... Comment voir en l'absence de la lumière?. . . Commen t ouïr sans air pour transmettre les sons? Et Seltana est tout pour moi; elle est la lumière qui m'éclaire, l'air que je respire, ma vie, mon ame!...

Ma main tremble , mon cœur bat si fortement dans ma poitrine qu'il semble vouloir s'en échapper avec violence... Si, ces lignes, je les traçais avec mon sang, ce sang brûlerait sans doute le papier. Seltana! ton image me poursuit jour et nuit , dans le sommeil comme dans la veille!... Le souvenir de tes charmes m'est plus dangereux que ne l'était leur présence!... L'idée que je ne les possède-

ra i jamais, que peul-étre même je nelesreverrai jamais, cette idée me jette dans un mortel dt'-sespoir... Je me sens à la fois fondre d'attendrissement et transporter de fureur! Je me rappelle chaque trait de ton charmant visage , chaque pose, chaque mouvement de ton corps gracieux! ton pied, le cachet de l'amour; ton sein, ce séjour des félicités suprêmes!... Le souvenir de ta voix fait hattre mon cœur , comme un son fait vibrer- une corde, la fait vibrer jusqu'à se rompre... Et ton baiser, ce baiser de flamme dans lequel j'avais bu ton ame! Son souvenir répand à la fois des roses et des charbons ardents sur ma couche solitaire... Je brûle, je me consume; mes lèvres arides ont soif de tes baisers; ma main appelle ta taille divine, ton genou charmant, ton sein délicieux!... Oh! viens, arrive, que je meure de volupté comme maintenant je me meurs de désirs et de désespoir!...

Le colonel V***, tout occupé de disirair»-

Animalal-Beg de ses chagrins, proposa une chasse au sangher, divertissement favori des riches seigneurs du Daghestan. Sur l'invitation qu'il leur adressa à ce sujet, une vingtaine de begs se réunirent avec empressement, chacun d'eux accompagné de nombreux serviteurs, impatient de tenter la chance et surtout de faire parade aux yeux des autres de ses beaux chevaux, de ses belles armes et de son adresse personnelle. Le froid décembre avait déjà commencé à blanchir les sommets des montagnes environnantes. Les rues de Derbent , couvertes çà et là d'une croûte mince de glace, étaient surtout remplies d'une boue liquide et profonde qui coulait à flots par-dessus son pavé dégradé. La mer Caspienne se brisait avec un bruit sourd contre les tours de l'enceinte, dont les bases venaient plonger jusque dans ses eaux. On entendait le bruissement des ailes des troupes nombreuses d'outardes et d'étourneaux qui volaient au travers du brouillard , et les cris plaintifs des oies sauvages qui pas-

saient en longues files au-dessus des remparts de la ville. La nature entière était triste et sombre, et tout, jusqu'à la voix désagréable des ânes chargés de bois sec destiné au marché, tout semblait se plaindre de l'absence du soleil. Dans les bazars, de vieux Tatares étaient assis en silence, enveloppés jusqu'aux yeux dans d'épaisses fourrures.

Mais c'est justement un temps pareil que préfèrent les chasseurs. A peine, du sommet des minarets , les mollahs eurent-ils appelé à la prière du matin, que leur troupe nombreuse, composée du colonel, de quelques-uns de ses officiers, d'Ammalat-Beg, des seigneurs tatares et de leur suite, traversa la ville, où les chevaux nageaient presque dans la boue. Ayant tourné au nord , ils sortirent par la porte principale, toute couverte de solides plaques de fer et nommée à cause de cela Kyrkhlar-Kapi. La route qui conduit de Derbent à Tarki est pauvre de sites; on n'aperçoit que de vastes cimetières ; puis , de distance en distance , des plan-

talions de garance, et plus bas seulement, vers la mer, quelques vignes. Â gauche, sur les rochers , se présente Keyfary , vieille construction transformée en une caserne russe ; enfin des deux côtés de la route sont dispersées dans un désordre pittoresque d'énormes pierres granitiques arrachées par la force des eaux aux montagnes voisines.

Cependant on reconnaissait déjà à peu de distance les arbres séculaires, recouverts de givre, de la forêt où la chasse devait se faire. A chaque verste que la troupe avait parcourue, elle avait été jointe par de nouveaux amateurs parmi les begs et les agas des environs. Vers la gauche, la forêt avait été entourée par une chaîne formée de Tatares armés de bâtons , destinés par leurs cris à effrayer le gibier et à le diriger sur les chasseurs, qui , les uns à cheval, les autres à pied, s'étendaient en une chaîne semblable dans l'épaisseur des bois.Bientôt les sangliers même ne tardèrent pas à se montrer.

Les épaisses forêts du Daghestan , formées

principalement de chênes, sont infestées de troupes nombreuses de ces animaux, et quoique les Tatares soumis à la loi du prophète regardent comme un crime de manger de leur chair , néanmoins ils leur font volontiers la chasse, comme un moyen de s'exercer au tir et en même temps de faire preuve de courage personnel, car la poursuite des sangliers offre souvent des dangers réels et exige beaucoup d'adresse et de présence d'esprit. La chaîne formée par les tireurs se prolongeait sur un espace très considérable. Les plus intrépides recherchaient les endroits les plus écartés, afin de ne partager avec personne l'honneur du succès, et puis parce que ces bêtes sauvages se dirigent de préférence vers les côtés les moins occupés. Le colonel Y***, confiant dans sa force peu commune et la justesse de son coup d'œil, se plaça loin des autres, sur une clairière située au milieu d'un fourré très épais et où de nombreuses traces de sangliers venaient se réunir. Là, seul, appuyé contre un chêne à moitié

renversé, il prétait l'oreille et attendait rapproche du gibier. Parfois un coup de feu retentissait à quelque distance; parfois il apercevait de loin un sanglier fuyant à travers les arbres. Enfin les feuilles sèches crièrent sous des pas pesants et précipités , et un instant après parut à ses yeux un sanglier d'une taille énorme, qui traversait la clairière avec la rapidité du boulet chassé de la bouche d'un canon. V*** l'ajusta, fit feu, et le sanglier blessé s'arrêta surpris; mais cette hésitation ne dura qu'un instant, et soudain, les soies hérissées, l'œil en feu et ses énormes défenses couvertes d'une écume blanche , l'animal se jeta avec fureur vers l'endroit d'où le coup était parti. V*** , sans se troubler, attendit avec calme que son ennemi s'approchât de plus près ; il lâcha la détente une seconde fois... mais en vain! la poudre humide refusa de s'enflammer... Que restait -il alors à faire au chasseur? Il n'avait pas même de poignard à sa ceinture ; la fuite était impossible, et pas même un gros arbre

à ses côtés où il put essayer de monter... Une seule forte branche s'élevait du tronc renversé près de lui ; il s'y accrocha comme à sa ressource dernière. A peine eut -il le temps de s'élever par ce moyen à trois pieds environ du sol que le sanglier arrivant y appliqua un coup furieux de ses longues défenses. La branche, ébranlée et pliant sous le poids qu'elle avait à supporter, craque et est prête à se rompre... C'est en vain que V***, s'accrochant à l'écorce , s'efforce de se hisser plus haut ; ses mains glissent sur la glace dont elle est recouverte, et l'animal ne veut point lâcher prise; il frappe à coups redoublés sur l'arbre, il le mord de ses dents aiguës à quelques pouces seulement des pieds du chasseur... V*** sentait ses forces faiblir, et il voyait l'instant où, tombant à terre , il deviendrait victime de la rage de son ennemi ; ses cris se perdaient en vain dans cette solitude... Mais non, ils ne furent point perdus... Le bruit du galop d'un cheval retentit soudain, et Aramalat-Beg, le sabre à.

Ici main , airiva prompt comme la foudre. Le sanglier, à l'aspect de ce nouvel adversaire, se lança à sa rencontre; mais un saut de côté du cheval rendit son élan inutile, et d'un seul coup Ammalat-Beg Tétendit mort à ses pieds. V*** courut remercier son libérateur; mais celui-ci continuait avec acharnement à frapper l'animal déjà privé de vie. « Non , dit-il, en cherchant à se soustraire aux embrassements du colonel, je n'accepte point les témoignages d'une reconnaissance que je n'ai pas méritée. Ce même sanglier a tout-à-l'heure, sous mes yeux, blessé grièvement un de mes amis, le beg de Tabassoran , au moment où celui-ci , l'ayant manqué, mettait le pied dans l'étrier. Tout mon sang bouillonna en voyant couler celui de mion compagnon, et je me mis à la poursuite du sauvage animal. L'épaisseur du fourré m'a empêché de le joindre; j'avais même entièrement perdu sa trace lorsque j'entendis votre voix , et le ciel permit que j'atteignisse cette bête maudite au moment où elle était prête à faire une se-

conde et plus noble victime en votre personne, mon respectable bienfaiteur.

— Maintenant, clier A.mmalat-Beg, il ne faut plus que tu parles du passé, et nous sommes quittes l'un envers l'autre. Il ne nous reste plus qu'à tirer une dernière vengeance de notrq ennemi que voilà , en le servant sur notre table. J'espère que tu ne te refuseras pas à goûter avec nous de cette viande défendue?...

— Ni même de l'arroser de Cliaiiipagne.;. non, mon colonel. N'en déplaise à Mahomet, j'aime mieux retremper mon cœur dans du vin mousseux que dans de l'eau , quelque limpide et orthodoxe qu'elle puisse être. »

La chasse, pendant ce temps, s'était dirigée d'un autre côté, et on entendait dans l'éloignement les cris et les sons des tambours des Tatares, entremêlés de fréquents coups de feu. On amena son cheval au colonel, qui, après être monté en selle, regardant le sanglier partagé en deux : « Ammalat-Beg, lui dit- il en lui frappant légèrement sur l'épaule, voilà un

fameux coup, et je t'en fais compliment.

— J'y ai exhalé toute ma vengeance, répondit l'autre, et la vengeance d'un Asiatique est terrible.

— Mon ami , lui dit le colonel avec douceur , tu as pu voir comment se vengeaient les Russes, c'est-à-dire les chrétiens. Puissent ces exemples te servir de leçon ! »

Et tous deux partirent au galop pour rejoindre la chasse.

A.mmalat-Beg semblait singulièrement préoccupé ; il regardait de côté et d'autre et répondait à peine aux questions du colonel, dont le cheval marchait à côté du sien. Celui-ci, pensant que son compagnon , comme un ardent chasseur, était absorbé parles soins de la poursuite, le laissa prendre les devants et demeura en arrière. Alors Ammalat-Beg aperçut l'objet que ses yeux cherchaient si impatiemment depuis quelque temps. II vit accourir à sa rencontre son ancien ami. Saphir- \li, sur un cheval rouvert d'écume, les vêlements en désordre

et souillés de boue. « Salam aleykoum ! — -^^^J' Âoum saiam! s' écrièrent-ils à la t'ois en sautant à terre et se précipitant dans les bras l'un de l'autre. « Ainsi, je le vois, tu as été là-bas, tu l'as Yue, tu lui as parlé, dit Ammalat-Beg hors de lui, pendant qu'il ôtait son habit et le donnait à son ami. Je devine à tes yeux que tu as de bonnes nouvelles à m'apprendre ; aussi voici ma tchoukha toute neuve dont je te fais présent. Mais hâte-toi , parle ! Comment cela va-t-il? tout le monde se porte -t- il bien , et m'aime-t-on comme autrefois*?

— Laisse-moi respirer un instant, dit Saphir- Ali; tu m'adresses tant de questions à la fois, et moi on m'a chargé de te dire tant de choses, que tout cela se presse dans ma tête comme des femmes qui se poussent les unes les autres et perdent leurs pantoufles à la porte d'une mosquée. D'abord, et suivant ton désir, j'ai

(i) Il est d'usage chez les Tatares de taire don de son vêtement de dessus au porteur d'une nouvelle agréable.

clé ou plutôt j'ai volé à Kliounzakh. Sultan Âkhmet-Khan se porte bien et se trouve dans sa maison. Il m'a interrogé sur ton compte, a hoché gravement la tête en écoutant mes réponses, et m'a finalement chargé de te demander s'il ne fallait pas t'envoyer un écheveau pour dévider la soie de Derbent. La femme du khan me charge de te porter tchokh selamoum (mille salutations), avec une provision respectable de gâteaux au miel. J'ai dû les jeter tous à la première halte; ces maudits gâteaux n'étaient que pièces et morceaux. Quant à ses fils, Sourkhaï-Khan , jNoutzul-Khan...

— Que le diable t'emporte avec eux... ! Et Seltana?...

— Ah! ah! nous y voilà donc! je savais bien que tu en viendrais là. Seltana , mon cher ami, est toujours aussi belle que le ciel parsemé d'étoiles ; mais ce ciel-là je ne l'ai vu se colorer qu'un seul instant quand je lui ai parlé de toi. Elle m'a presque sauté au cou lorsqu'en secret je lui fis part du but de ma mission. Je lui ai

dit , en fait de choses tendres de ta pari , la valeur de la charge d'un chameau, et la pauvre fille, pendant ce temps, versait un torrent de larmes.

— Chère, excellente amie!... Et qu'est-ce qu'elle t'a dit pour moi?...

— Demande ce qu'elle ne m'a pas dit, nous aurons plus tôt fait. Elle assure que depuis ton départ elle n'apas eu un seul instant de bonheur, ni en songe ni autrement; que les neiges de l'hiver sont tombées sur son cœur, et que ta seule vue, comme le soleil du printemps, peut parvenir à les fondre. Du reste, s'il me fallait m'acquitter de tous mes messages avec les détails nécessaires, je crois que nous n'arriverions à Derbent que chacun avec une barbe grise au menton... Avec cela, elle était tellement pressée de me voir partir qu'elle m'a pour ainsi dire chassé de là-bas; elle craignait tant que tu pusses un instant de plus douter de son amour!

— Fille enchanteresse !... ah ! tu ne sais pas, et moi-même je ne saurais l'exprimer, combien

il est afïVeux pour mon cœur d'étie séparé de toi !

— Eh bien ! il paraît qu'elle est aussi comme cela. Tu t'es, dit -elle, rendu absolument invisible pour elle, et elle demande ce qui peut t'empêcher de venir la voir, ne fût-ce que pour un jour, pour une heure !

— Oui, la voir un instant et mourir ensuite, voilà ce que je voudrais.

— Bah ! bah ! dès que tu l'auras vue , l'envie de vivre te reprendra... C'est vrai, elle est devenue plus calme , plus sérieuse qu'autrefois , ce (jui n'empêche pas que, dès qu'on la voit, cela fait bouillir le sang dans les veines.

— Lui as- tu bien expliqué les raisons qui m'empêchent de faire ce qu'elle demande et ce que moi-même je souhaite avec tant d'ardeur?...

— Oh! pour cela, je lui ai fait tant de contes qu'elle aurait pu me prendre pour le premier poète de Sa Hautesse le schah de Perse. Mais la pauvre Seltana s'est remise à pleurer; c'était

comme un torrent des montagnes après une forte pluie.

— Pourquoi donc la réduire ainsi au désespoir, Saphir- Ali ?... Il est vrai que cela ne se peut pas pou rie moment, ce qui ne veut pas dire que cela ne se puisse jamais. Sais-tu bien que, dans un cœur de femme , l'absence de tout espoir amène souvent aussi la cessation de l'amour?

— Tu dis là des absurdités, djannym (mon ame)! L'espoir chez les amoureux, c'est un peloton sans fin à dévider. On doute facilement quand on est de sang-froid ; mais quand on aime il n'est pas de chimères auxquelles on ne croie. Pour Seltana , elle est persuadée que tu serais capable de quitter la tombe pour aller la trouver, bien plus encore que ta ville de Derbent.

— Et en quoi donc Derbent est-il pour moi autre chose qu'une tombe ?... est-ce parce que je m'y sens mourir? Effectivement il n'y a ici que mon cadavre; pour mon ame elle en esl loin, bien loin !...

— Et ta raison aussi , mon cher Aminalat- Beg; je crois qu'elle s'en va quelquefois se promener!... En quoi donc ne serais- tu pas bien chez V***? On t'y traite comme l'enfant de la maison, on t'y dorlotte comme une maîtresse. C'est vrai , elle est bien gentille , ta Seltana ; mais aussi il n'y a pas beaucoup de V*** dans le monde. Ne peux- tu donc pas, en faveur de l'amitié , imposer quelques sacrifices à l'amour ?

— Et que fais-je donc autre chose, Saphir- Ali? Aussi, si tu savais ce qu'il m'en coûte!,.. Sans doute l'amitié est une belle chose, mais peut-elle jamais tenir lieu de l'amour?

— Du moins on y peut trouver quelque consolation et même peut-être des secours plus efficaces. As-tu causé de tout cela avec le colonel?

— Il m'a été impossible de m'y décider ; toutes les fois que j'ai voulu entamer ce sujet, j'ai senti les paroles expirer sur mes lèvres. Le colonel a tant de raison que je rougis de l'ennuyer de mes folies, et il est en même temps

si bon que je crains d'abuser de son indulgence. Il est vrai de dire qu'il parait vouloir encourager ma confiance et par sa franchise venir au-devant de la mienne. Imagine-toi qu'il aime une femme avec laquelle il a été élevé depuis son enfance, et qu'il l'aurait certainement épousée si, pendant la guerre avec les Firengues (les Français), on ne l'avait par erreur mis sur la liste des morts. Sa maîtresse, après l'avoir pleuré quelque temps, dut, comnie de raison , contracter un autre mariage. La guerre finie, il courut auprès d'elle et la retrouva la femme d'un autre. Eh bien! est-ce que tu crois qu'il en a agi connue chacun de nous eût fait à sa place?... qu'il a plongé un poignard dans le sein de l'homme qui lui vola son trésor, qu'il l'a enlevée, qu'il l'a conduite au bout du monde pour la posséder, ne fût-ce qu'un instant?... Eh bien! rien de tout cela. Au contraire, voyant que son rival était un homme estimable , il a eu assez de sang-froid pour s'en faire un ami , et de cette manière ils

ont vécu tous ensemble, sans qu'aucun d'eux, ni lui ni elle, eût jamais manqué à ce qu'ils appelaient leur devoir, et sans que la bonne intelligence entre eux tous eut jamais été troublée en la moindre chose.

— Si tout cela est vrai, c'est un homme étonnant, un ami bien rare, dit Saphir- Âli avec attendrissement , en laissant tomber la bride sur le cou de son cheval.

— Oui, mais aussi quel amant de glace ! Mais ce n'est pas tout. Pour empêcher qu'on ne vienne à jaser sur le compte des nouveaux époux, le colonel a demandé et obtenu d'être employé dans ce pays. Maintenant cependant, et depuis quelque temps, heureusement ou malheureusement pour lui, ce rival ami est venu à mourir. Tu crois peut-être que sur-lechamp il a été courir en Russie !... Pas du tout, il s'est laissé retenir ici par son service. Le général en èhef lui a dit quelques paroles, lui a persuadé que sa présence était indispensable une année encore, et il est resté, nourrissant

son amour avec île l'encre et tlu papier. Maintenant, je te le demande, un homme pareil pourrait-il concevoir la passion c[iii me dévore? Avec cela, il va entre nous une telle différence pour l'âge, pour les idées !... Malgré moi il m'en impose par son austère sagesse, et tout cela refroidit mon amitié et arrête ma confiance.

— Tues un singulier homme, Anniialat-Beg! Tu n'aimes pas V*** précisément parce que c'est de tous les hommes celui qui est le plus digne de ton affection !

— Qui t'a dit que je ne l'aimais point?... lui , mon bienfaiteur, mon guide, mon instituteur! Et d'ailleurs puis-je être froid pour quelqu'un en adorant SellanaP... Au contraire, j'aime tous les hommes, j'aime le monde entier,

— Alors la part de chacun ne sera pas bien grande, dit Saphir- Ali.

— Elle sera suffisante, crois -moi, dit Ammalat-Beg en souriant. Je porte assez d'amour dans mon ame, non-seulement pour en abreu- \er, mais encore pour y noyer tout l'univers.

— • A.h ! ah ! voilà ce que c'est que d'avoir vu des femmes sans voile... après cela on ne pense plus à autre chose. Il parait que tu es jcomme les rossignols de la vallée d'Ormus*; il te faut mettre en cage pour te faire chanter. »

En causant de la sorte les deux amis disparurent dans l'épaisseur du bois.

(i) La vallée d'Ormus est le jardin de la Perse ; contrée d'ailleurs pierreuse et stérile. Cette vallée offre au printemps une abondance de roses, et en automne des fruits de toute espèce. Ses raisins surtout sont très reuonoanésv

Cl)apttrc VII.

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