‹ Ammalat-BegChapitre 7 sur 12 · FRAGMENT DE LETTRE DV COLONEL V*** A SA FVTVRE · texte numérisé non relu

FRAGMENT DE LETTRE DV COLONEL V*** A SA FVTVRE

Derbent, re avril.

Marie , chère ame de ma vie, que je voudrais l'avoir ici maintenant pour y jouir des charmes d'une nuit de printempsdans le Daghestan! Au-dessous de moi, dans un fond obscur, la ville de Derbent est là, immobile et silencieuse, comme une masse solidifiée de lave descendue du Caucase dans la mer. Un vent léger m'apporte les douces émanations de l'amandier en fleurs; dans la montagne, derrière moi, j'entends les rossignols s'appeler les uns les autres ;

enfin tout dans la nature respire le calme el l'amour; mais, comme honteuse de ce sentiment, elle s'est cachée derrière un voile légei" de vapeurs. Quelle suite d'effets admirables et variés ne présentent point ces vapeurs éclairées par la lune et recouvrant tous les objets comme d'une gaze d'argent! Au travers d'elles on entend, plus qu'on n'aperçoit, les vagues s'élever en mugissant, se briser sur les rescifs de la côte, puis avec un bruit sourd retomber en cadence sur elles-mêmes. Les particules d'eau rompues par le choc, et s'élevant dans les airs, semblent à cette lumière tremblotante former les mâts, les voiles et le corps d'un navire fantastique qui flotte sur une mer aérienne... Mais un nuage a passé sur la lune et tout s'est évanoui... Tout n'est donc qu'illusion dans la nature, et moi-même suis-je autre chose?... Semblable à elles peut-être bientôt je disparaîtrai!...

Je t'exprimerais difficilement, ma bien-aimée, toutes les pensées et les sentiments à la fois

tristes et doux que réveillent en moi le bruit et l'aspect de la mer. Toujours elle me fait penser à l'infini, à l'éternité , à notre amour, n me semble dans certains instants que mon ame me quitte pour s'épancher dans l'univers et l'embrasser tout entier dans un amour immense. Dans ces moments-là c'est le sentiment seul qui me fait vivi-e , et c'est en lui, je le sens, que mon existence se prolongera à jamais. C'est encore ce sentiment qui, même dans la vie ordinaire, échauffe mon cœur dans l'hiver des chagrins, réclaire dans la nuit des doutes. Tu t'étonneras sans doute, chère Marie, de me voir ces dispositions rêveuses et mystiques que je t'exprime dans un style obscur et vaporeux... Je suis quelquefois ainsi, même je le suis souvent depuis quelque temps... A quoi cela peut-il tenir? je l'ignore... Surtout je ne saurais résister à l'impression que produit sur moi la nature éclairée des pâles rayons de la lune. Ces formes, qui se découpent vagues et indécises, en font prendre de semblables à

mes idées; tout me paraît adopter un aspect nouveau; je croirais presque avoir changé d'existence et n'être plus sur cette terre!... Pardonne, mabien-aimée, de t'entretenir si longtemps de mes folles rêveries; cela doit te prouver que je suis bien sûr de ton affection et de ton indulgence. Aussi tu es le seul être dans l'univers auquel j'ose transmettre de semblables croquis de toutes les images fantastiques qui paraissent et disparaissent sur le miroir magique de mon imagination. Je suis sûr que tu ne repousseras pas ces hallucinations, produits d'un cœur malade ; que lu sauras les deviner par le cœur, au lieu de les soumettre au sévère jugement de la raison. Mais en voilà assez là -dessus; d'ailleurs ton heureux amant sera à même dans le mois prochain de l'expliquer lui-même tous les passages obscurs de ses lettres. Je ne puis penser sans transport à l'instant où nous nous réunirons!... Ainsi donc à la mi-juin tu le trouveras aux eaux du Caucase, et cette barrière gigantesque sépareia seule

alors nos deux cœurs qui brûleront de se rejoindre!... Combien à cette époque nous serons à la fois proches et éloignés l'un de l'autre!... Pourquoi donc toujours des barrières entre nous, et pourquoi nos personnes sontelles sans cesse séparées tandis que nos âmes sont unies depuis si long-temps!

Ammalat-Beg semble toujours sombre et défiant. Je ne lui en veux point; je sais combien il est difficile de se défaire des opinions, des idées qu'on a pour ainsi dire sucées avec l'air natal. Le despotisme barbare de la Perse, auquel l'Aderbidjan fut si long-temps soumis, a complètement démoralisé les nations tatares du Caucase. Parmi ces peuples , les hommes qu'on doit regarder comme les meilleurs portent au fond de leurs coeurs le germe des passions les plus viles; ils ont contracté l'habitude d'user en toute circonstance et sans remords des moyens les moins honorables. Et en pourrait-il être autrement clans un gouvernement où l'arbitraire du pouvoir suprême se

morcelle en une infinité d'arbitraires de délai!, où la justice elle-mêtne frappe dans l'ombre et comme par surprise, où il est reçu en principe que l'exaction est la seule manifestation du pouvoir? « Fais de moi ce qui te plaira, mais que je puisse en agir de même à l'égard de mes inférieurs;» voilà l'idée-mère, la règle principale des gouvernements asiatiques. C'est pour cela que cbacun, placé entre deux ennemis , l'un au-dessus de lui qui l'opprime, J'autre au-dessous dont il peut craindre la révolte, que chacun, dis-je, est habitué à cacher ses sentiments comme son argent. C'est pour cela que chacun aussi rampe devant le puissant, pour en obtenir du pouvoir qu'il puisse employer ensuite à arracher par l'oppression et la calomnie quelques dépouilles à celui qui possède de la richesse. L'intérêt les domine à tel point (ju'un Tatare ne fera pas un pas, ne dira pas une parole , ne donnera pas un verre d'eau sans l'espoir d'une récompense quelconque. Insolent à l'excès envers toul luHnmedans une

position inférieure, il est vil en proportion à l'égard de celui qui se trouve investi de quelque autorité, ou possédant de l'or qui souvent en tient lieu. Un Tatare, s'il a besoin de vous, ne vous épargnera ni les flatteries les plus exagérées , ni les offres de toute espèce; à l'entendre, sa maison, sa femme, ses enfants, son anie même sont à vous, s'il croit par votre moyen pouvoir obtenir quelque avantage ou se tirer d'un pas difficile. Les Arméniens, nombreux dans le pays, tout chrétiens qu'ils sont, ne le cèdent pas aux Tatares sous le rapport de la cupidité et leur sont très inférieurs sous celui de la force et de l'énergie du caractère. Faut-il s'étonner après cela que notre Ammalat- Beg, bien qu'il ait su conserver pour tout ce qui est vil une aversion véritable et propre au noble sang dont il est issu, qu'Âmmalat-Beg, dis -je, se soit laissé atteindre par cette disposition , innée chez les Asiatiques , pour la dissimulation , arme défensive dont ils ont toujours besoin contre leurs ennemis ouverts et

cachés?... Les liens du sang les plus sacrés sont sans valeur chez ces peuples ; le fils y est l'esclave de son père, le frère le rival de son frère, ^ul n'a de foi en son semblable, parce que nul n'a de franchise lui-même. Leur jalousie pour leurs femmes, leur défiance pour leurs proches et tous ceux qui les entourent, dans lesquels ils voient sans cesse des concurrents et dont ils redoutent les machinations secrètes, rendent chez eux l'amitié impossible. L'enfant élevé par une mère esclave, qui n'a jamais reçu les caresses d'un père, fenfant dont nul ne développe les idées et dont toute l'éducation se borne à une connaissance superficielle de la langue arabe, l'enfant s'habitue presque dès le berceau à ne songer qu'à lui, à se renfermer en lui-même, à se cacher de tout jusque devant ses camarades. Dès que le premier duvet de l'adolescence parait sur son visage, dès qu'il commence à agir par lui-même, dès lors toutes les portes , tous les cœurs lui sont fermés ; les fcnmies le fuient , il devient pour les maris un

objet dfe soupçon ; forcé, pour satisfaire les passions qui commencent à surgir dans son ame, à recourir à des moyens bas ou coupables, il doit lui-même regarder comme des crimes les mouvements les plus innocents de la nature, frappés d'anathème par les superstitions de la loi musulmane. Et si par hasard, et comme malgré lui , un sentiment plus tendre, une idée plus élevée surgissent dans son cœur, il doit les renfermer soigneusement en lui-même... et quand il éprouve le besoin de pleurer il faut qu'il pleure en secret.

Tout cela, ma chère Marie, je te le dis pour excuser Ammalat-Beg de son manque de confiance à mon égard. Voilà dix -huit mois que nous vivons ensemble, el jusqu'ici il n'avait pu se décider à m'ouvrir son cœur, quoiqu'il doive voir maintenant que ce n'est point une vaine curiosité, mais bien l'intérêt véritable, fruit d'une affection sincère, qui me porte à chercher à connaître ses secrets. Il a fini pourtant par me tout dire el voici à quelle occasion-

Jlier nous iiionlàiiies à cheval et fûmes nous piomener hors de la ville, en prenant le défilé qui conduit dans la montagne à l'ouest de Derbent. Nous avancions insensiblement , nous élevant de plus en plus, et nous nous trouvâmes enfin , sans presque nous en apercevoir, près du village de Kelik, auprès duquel on aperçoit déjà la fameuse muraille élevée jadis pour défendre la Perse des invasions des peuplades qui habitaient les steppes au nord du Caucase. L'ancienne chronique de Derbent, ou le Derbent-y ame ^ en attribue la construction à ini homme nommé Isfendar , ce qui sans doute a donné lieu à la tradition qui en fait remonter l'origine à Iskendar^ c'est-à-dire à Alexandre-le-Grand, lequel pourtant n'est jamais venu dans ces contrées. INoushirvvan , souverain de la Perse, fit reconstruire cette muraille et y plaça une garde pour sa défense. Depuis ce temps elle a été réparée plus d'une fois, puis abandonnée de nouveau à la main du temps et delà nature, qui en a disjoint les

parties et y a fait croître une végétation luxurieuse. Suivant une opinion accréditée dans le pays, cette muraille s'étendait jadis de la mer Caspienne à la mer Noire, à travers tout le Caucase, ayant pour portes d'un côté celles qu'on nomme les Portes-de-Fer de Derbent*, et au centre celles de Darial. Cette opinion, vraie

(i) J'ai la certitude que les Portes Caspiennes des aricienS) appelées Portes-de-Fer ^a.v les Russes, se trouvaient non point à Derbent , mais dans la gorge de Dariel (de Dal-el, passage étroit, défilé). Quq des historiens persans aient appelé Derbent 7Vw/V-Cfly7i'( Portes-de-Fer), cela ne prouve rien, car l'emphase habituelle aux Orientaux a appliqué cette dénomination à vingt autres villes ; et, quoi qu'en disent certains voyageurs, on ne s'en sert actuellement nulle part en Asie pour désigner Derbent. Pline l'Ancien décrit avec détail le défilé de Darial , et, d'après ce que nous apprend Procope des Portes Caspiennes, il est visible qu'il a voulu parler de Darial et non point de Derbent. Enfin le khan des Polovtsy, ayant été Jéfoit par le grand prince Wladimir Monomaque, p.issa, comme il est dit, jiar les Portes-dc-Fer pour se rendre en Abazie, par conséquent par Darial et non ])ar Derbent, d'où il serait impos-

pour (juelques [)arlies tle ces montagnes, est au moins forl douteuse, appliquée à la totalité de la chaîne. On aperçoit des traces visibles de cette construction en divers lieux dans le Caucase, depuis Derbenl jusqu'à la roule militaire pratiquée vers son centre, et elles ne sont interrompues durant cet espace que par des précipices et quelques vallées profondes; mais depuis ce point jusqu'à la Mingrélie on ne rencontre plus de vestiges de sa continuation. J'examinais avec un vif sentiment de curiosité cette haute muraille, coupée fréquemment par d'énormes tours, monument gigantesque de la grandeur qu'atteignait jadis la puissance despotique des monarques de l'Orient, grandeur dont leurs timides successeurs sont si loin maintenant de nous offrir une image. Ce qu'on nous dit des constructions de Babylone,

sible d'y arriver en ligne directe. Les chroniques géorgiennes attribuent la construction du fort de Darial à un de leurs rois nommé Miran ; mais Procope en fait honneur à Alexandre le Macédonien ! ! !

les ruines de Persépolis, les restes visibles encore du lac Mœris, les pyramides d'Egypte, la muraille de la Chine et les vestiges non moins admirables de celle-ci, établie dans des lieux inaccessibles, sur des sommets sourcilleux et jusque dans le fond des abîmes, tout cela nous atteste la puissance de volonté, la force immense du despotisme dans ces antiques contrées. ISi l'action puissante quoiqii'insensibledu temps, ni les convulsions même de la nature, ne sont parvenues pendant une longue suite de siècles à renverser entièrement ces ouvrages de la main des hommes!... Mais l'aspect de ces lieux-ci me retrace des souvenirs plus sacrés encore pour le cœur d'un Russe.... Ici mon imagination errait sur les traces de Pierre-le- Grand; je me représentais cet homme étonnant, fondateur plus encore que réformateur de son empire, près de ces monuments de l'antique Asie déjà en décadence, du milieu de laquelle sa main puissante arracha la Russie et la lança au milieu de l'Europe, rajeunie et transfor-

niée!... Combien dut être imposant son regard jelé du sommet du Caucase! Quelles grandes pensées durent agiter son ame, embrassant les destinées de la patrie , infinie comme les eaux de la mer Caspienne qui se déroulaient sous ses yeux!... Ces destinées futures, nous aimons à le croire, toutes de bonheur et de gloire, il les avait déjà fondées par trente années d'incroyables travaux; il les avait fructifiées de ses veilles, arrosées de ses sueurs! La gloire qu'il ambitionnait, si supérieure à celle des conquérants vulgaires, son but, si difficile que lui seul il pouvait l'atteindre, était de triompher de la barbarie, de fonder pour les siècles à venir le bonheur de l'humanité dans son vaste empire. Quels projets gigantesques! Derbent, Bakou, Astrabat, étaient les anneaux de la chaîne qui devait enlacer le Caucase, l'en rendre maître, et rattacher par les liens du commerce la Russie aux riches contrées de l'Jnde. Demi-dieu du Noi'd, toi que la nature send^la avoir créé tout exprès pour désespérer l'huma-

nité par l'impossibilité d'atteindre à tant de grandeur, ton ombre s'élevait devant moi éclatante et majestueuse! Je vénérais en toi la puissance du génie de l'homme et celle non moins bienfaisante de la Providence, qui, à l'époque voulue, se sert de moyens surnaturels pour avancer ses desseins*^!... Enseveli dans ces graves pensées je poursuivis lentement ma route.

La muraille du Caucase est construite en pierres de taille d'une forte dimension, solidement jointes avec un ciment particulier. Beaucoup de créneaux sont encore entiers ; mais les

(i) Les Tatares de ce pays ont gardé une grande vénération pour le souvenir de Pierre I"". La chambre qu'il avait habitée dans la maison du khan , au milieu de la forteresse de Derbent, fut long-temps conservée exactement telle qu'elle avait été de son temps. Mais les Russes ont tout changé, sans même épargner la fenêtre d'oîi Pierre aùnait à jouir du coup d'œil de la mer. Il avait laissé à Derbent un major Tourkoula, Hongrois de naissance, qui réussit, entre autres améliorations, à perfectionner la culture de la vigne cl la fabrication du vin. A présent, à Derbent, on ne

peut même trouver du vinaigre passable.

semences apportées par les vents, et introduites dans les plus petits interstices, ont produit des plantes et même des arbres dont les racines séparent -violemment les pierres; cet effet, joint à celui des pluies, à l'action même de l'atmosphère, amène graduellement la chute de cette construction, malgré son extrême solidité. Sur ses ruines les grenadiers sauvages, les raines, les chênes, s'élèvent hardiment, comme des guerriers montant sur la brèche; l'aigle fait en toute sûreté son nid dans ces tours jadis remplies de soldats ; et dans l'intérieur, sur les foyers froids depuis des siècles, on trouve des ossements de chèvres sauvages; apportés par les chakals. En certains endroits la trace de ces ruines semble disparaître entièrement, mais plus loin on les voit ressortir de nouveau du milieu de l'herbe et des buissons. INous longeâmes de la sorte la muraille durant l'espace de trois versles environ, et, ayant atteint la porte, nous la franchîmes sous une voûte toute tapissée de mousse et obstruée de broussailles.

A peine eûmes-nous fait une vingtaine de pas de l'autre côté que nous aperçûmes tout près de nous six montagnards armés, qui , selon toutes les apparences, faisaient partie des bandes de brigands appartenant à la peuplade indépendante des Tabasarantses. Ils étaient coucbés à l'ombre, leurs chevaux paissant auprès d'eux. Je restai stupéfait à cette vue, et ce ne fut qu'alors que je sentis combien j'avais agi imprudemment en m'éloignant sans escorte à une aussi grande dislance de Derbent. Revenir en arrière par la route difficile que nous avions suivie n'était plus possible; engager le combat contre six hommes armés jusqu'aux dents n'offrait guère plus de chances. Malgré cela je portai la main sur les pistolets suspendus à l'arçon de ma selle; mais Ammalat-Beg, ayant aperçu ce mouvement, m'arrêta d'un regard, et me devançant me dit à voix basse : « Ne touchez pas à vos armes ou nous sommes perdus. »

Les brigands nous ayant aperçus se levèrent précipitamment et saisiient leurs fusils; seu-

lenient l'un d'eiUre eux, un Lezglnne de liaule taille, de formes athlétiques, et dont les tiails annonçaient une férocité peu commune, demeura étendu sans bouger; puis, soulevanj froidement la tête et nous ayant toisés du regard, il fît un signe de la main. Dans un instant nous fûmes entourés de tous côtés , et la seule issue qui restât devant nous était occupée par cet homme, qui était évidemment le chef de la bande. « Veuillez bien descendre de cheval, mes dignes hôtes, » dit-il avec un sourire; mais ce sourire exprimait parfaitement que , si nous ne nous pressions pas de nous rendre à son invitation, il nous enverrait la seconde au bout de son fusil. J'hésitais cependant; mais Âmmalat-Beg sauta promptement à terre et marchant droit au capitaine: «Bonjour, lui dilil, bonjour, seigneur Coupe-Téte. Je n'espérais pas te voir aujourd'hui, car je pensais que depuis long-temps déjà les diables avaient fait la soupe de ta vieille chair.

— ÎNon , pas tout-à-fait , comme tu vois, seigneur Âmmalal-Beg, répondit le brigand. J'es-

père bien encore auparavant rassasier les aigles des environs des cadavres des Russes et des Tatares tes compatriotes, qui ont la bourse mieux garnie que la tête, — Eh bien! alors comment vont les affaires , Schemardan ? demanda négligemment Ammalat-Beg. — Mal ; les Russes font bonne garde, et ce n'est que par hasard que de temps à autre nous avons pu enlever un taboune de régiment ou bien saisir à la dérobée quelques soldats et les vendre dans les montagnes. C'est chose embarrassante de traîner avec soi de la garance ou bien de la soie brute, car depuis cjuelque temps il ne passe par ici que fort peu d'étoffes venant de la Perse. Nous étions presque résignés pour aujourd'hui encore à abandonner toute recherche et à nous contenter de hurler comme des loups affamés; mais, grâce au ciel, Allah a eu pitié de nous en nous adressant un riche beg tatare et un brave colonel russe! »

Le cœur me manqua à ces paroles dont je sentis toute la portée.

« Ne te presse pas de vendre le laucon dans les airs, l'ami, dit Ammalat-Beg; attends pour cela que tu le tiennes sur ton poing. »

Ici le brigand se souleva, arma son fusil, et nous lançant un regard pénétrant : «Qu'estce à dire, seigneur Amnialat? répondit-il. Estce que vous penseriez à fuir encore, ou bien oseriez-vous songer à vous défendre?

— Sois tranquille, reprit l'autre; nous ne sommes pas assez fous pour nous mesurer deux contre six. C'est vrai, nous aimons noire argent, mais la vie nous est plus précieuse encore. Puisque nous sommes tombés entre tes mains, il n'y a rien à faire; le tout est que tu ne te mettes pas à exiger une rançon trop déraisonnable. Tu sais bien que moi je n'ai ni père ni mère , et quant au colonel il y a longtemps qu'il est seul au monde , sans parents ni famille.

— Eh bien! si tu n'as plus de père, tu as l'héritage de ton père; nous n'en sommes pas maintenant à disputer sur nos aïeux. D'ail-

leurs je suis bonhomme, et, faute de ducats d'or, je ne refuserai pas d'en prendre la valeur en moutons ou autres choses semblables. Quant au colonel, ne me chante pas de chansons, je t'en prie; je sais fort bien que, pour le racheter , il n'y a pas un de ses soldats qui ne donnât le dernier des boutons de son uniforme. Dès qu'on a rassemblé pour Ch*** une rançon de dix mille roubles*, on donnera plus encore pour celui-ci. Du reste,, nous verrons, nous verrons! surtout si vous êtes bons enfants.... Je ne suis pas un djeoud * (juif) ni un mangeur d'hommes, Dieu me pardonne !

— Allons, c'est entendu , l'ami; aie soin de nous bien traiter, et je te jure et te garantis sur mon honneur que nous ne songerons ni à fuir ni à nous défendre.

— Je te crois, je te crois, et je suis charmé

(i) Le colonel Ch*"* fut racheté par les officiers même du corps d'année du Ciucase.

quo lions ayons anangé la chose sans biuit. ConuTie tu es devenu beau et élégant, Ammalal- Beg! quel cheval ! quelles armes ! c'est vraiment superbe! Montre-moi un peu ton poignard, cher ami... comme le fourreau est riche!... Estce que c'est de l'ouvrage de Koubatchinsk?...

— Non , de Kizliar , dit x\mmalat-Beg en détachant tranquillement le ceinturon de son poignard; mais la lame est bien plus belle encore.... Tiens, regarde... elle coupe un clou de fer en deux ni plus ni moins qu'une chandelle. De ce côté se trouve le nom de l'ouvrier; lis toi-même : ^li-Ousta-Kara-ni-Tche/roï. » Pendant ce temps Ammalat-Beg retournait en tous .sens la lame nue du précieux poignard devant les yeux avides du Lezghine, qui, voulant prouver qu'il savait lire, s'efforçait de déchiffrer l'inscription .. Mais tout à coup l'arme brilla comme l'éclair; Ammalat-Beg, saisissant l'instant favorable, en asséna de toutes ses forces ini coup si violent sur la tèle de Schemardan que le fer nv s'arrêta qu aux dénis de Ja nià-

clioiie inférieure. Le cadavre loniba lourdement sur l'herbe. Secondant aussitôt mon compagnon, dont pendant ce temps j'avais observé tous les mouvements , je renversai d'un coup de pistolet celui des brigands qui était le plus rapproché et cpii tenait la bride de mon cheval ; les autres, surpris de cette brusque attaque, prirent aussitôt la fuite, comme si la mort de leur chef avait suffi pour rompre tous les liens qui les unissaient entre eux. Alors, pendant qu'Ammalat-Beg, suivant Tusage des Asiatiques, dépouillait les morts de leurs armes et rattachait ensemble par leurs brides leurs chevaux abandonnés, je ne pus m'empécher de lui faire un reproche sur le manque de foi dont il avait usé envers le brigand et les serments trompeurs qu'il lui avait faits. Il me regarda avec surprise. « Vous êtes un singulier homme, colonel, me dit-il à la fin. Ce scélérat a fait, sans qu'il y parût, un mal incalculable aux Russes, tantôt en brûlant des fourrages, tanlôi pn n niant des chevaux, lan-

loi en enlevant des niililaires isolés! Et savezvoiis bien qu'il nous eût tourmentés de toutes les manières, qu'il nous eût fait subir mille tortures pour nous forcer à écrire le plus piteusement possible à nos amis, afin par-là d'accroître d'autant la A/aleur de notre rançon ?

— Tout cela peut être, Ammalat-Beg, lui répondis-je; mais il n'est pas moins vrai qu'on ne doit, dans aucun cas ni pour aucune cause, manquer à sa parole et user de perfidie. Ne pouvions-nous directement nous jeter sur les brigands et commencer par où nous avons fini?

— INon, colonel, non, nous ne le pouvions pas, dit mon compagnon. Si je ne m'étais pas mis à causer avec l'ataman* pour détourner leur attention à tous, au premier mouvement nous eussions été percés de balles. D'ailleurs

(i) Le mot ataman , ou en polonais hetman , qu'on sait désigner le chef supérieur des Cosaques, est pris quelquefois dans un autre sens... Ainsi on dit un ataman ( capitaine) de brigands.

je connaissais parfaitement celte canaille et je savais qu'ils ne se battent que sous les yeux de leur chef; c'était donc par lui qu'il fallait commencer à régler nos comptes. » Je ne répondis point, mais je n'étais pas convaincu. Mon cœur ne pouvait s'habituer à cette perfidie asiatique, bien que dans cette circonstance elle nous eût sauvés. Comment se fier à des hommes qui comptent pour rien les serments? Nous allions remonter à cheval lorsque nous entendîmes des gémissements plaintifs; c'était le montagnard sur lequel j'avais fait feu et qui n'était que blessé. Revenu à lui, il s'était soulevé et nous conjurait avec instance de ne pas le laisser là devenir la proie des bétes féroces. Nous nous empressâmes de secourir cet infortuné; mais quel ne fut pas l'étonnement d'Ammalat-Beg lorsqu'il reconnut en lui un des noukers de Sultan-Akhmet, khan d'Avarie!

Interrogé par quelle circonstance il se trouvait faire partie de cette bande de voleurs, il répondit : « Shavtan ( Satan ) m'a tenté. î.e khan m'a-

vait envoyé dans le village peu éloigné de Kemek pour remetlie une lettre à Ibrahim , (ameux hakim (médecin), et en rapporter je ne sais quelle herbe, qui, dit-on, est souveraine contre tous les maladies. Par malheur, chemin faisant, je rencontrai Schemardan, que je connaissais un peu. Il m'engagea à me joindre à lui. Viens, dit-il, viens un peu avec nous courir le pays. Il y a un beau coup à faire; un riche Arménien doit passer, se rendant de Kouba à Derbent, et portant avec lui une grosse somme d'argent. Je n'ai pu résister à la tentation. Oh Allah! il Allah! j'ai payé bien cher ma sottise.

— On t'a envoyé chez un médecin? demanda vivement Ammalat-Beg; qui donc est malade dans votre maison ?...

— C'est notre pauvre khanoum ( fille de khan), Seltaneta, qui se meurt; voilà la lettre qui explique sa maladie. » A ces mots il remit à Ammalat-Beg une petite boîte cylindrique en argent, dans laquelle était renfermé un rouleau

de parchemin. Le jeune liomnte devint j)àle comme la molt; ses yeux se cachèrent sous ses sour'^ils, ses mains trend)lèrent violemmenl en parcourant le fatal écrit... et, d'une \oix entrecoupée, il lut ces paroles : « Depuis trois jours elle ne mange ni ne dort... elle a le délire... sa vie est en danger... sauvez-la... » — « Dieu tout -puissant! s'écria-t- il enfin, et je suis ici oisif, occupé de mes plaisirs, tandis que l'ame de mon ame est au moment de quitter celte terre et de m'y laisser seul, un cadavre inanimé ! Ah ! puissent tous ses maux retomber sur ma tète*! Ah! si je pouvais, en me couchant dans le cercueil à sa place , lui rendre à elle sa précieuse santé ! Charmante, adorée fille!... tu péris, tu meurs, ô rose de l'Avarie! et la destinée inexorable t'a saisie de ses griffes de fer ! Colonel , s'écria-t-il enfin en saisissant ma main avec une ardeur sans égale, rendez-

(i) Celte phrase tendre se trouve fréquemment dans les chansons talares, et c'est aussi l'une des manières lesphis galantes d'adresser la parole à une femme.

vous à mon unique, ;i mon instante prière: permettez-moi d'aller la revon- au moins une lois encore.

— Qui donc, mon cher ami?

— Elle, mon adorée Seltana, la fdle du sultan d'Avarie, celle que j'aime plus que ma vie, plus que mon ame... Elle est malade, elle se meurt , elle est peut-être morte en cet instant , pendant que je perds un temps précieux en discours inutiles ! Et ce n'est pas moi qui aurai recueilli dans mon cœur son dernier regard, son dernier soupir! ce n'est pas moi qui aurai essuyé sur son front la sueur glacée de l'agonie! Âh! pourquoi le soleil ne se briset-il point en morceaux et neretombe-t-il pas en charbons ardents sur ma tête ? Pourquoi la terre ne m'engloutit-elle point dans ses abîmes ? »

Il se jeta sur mon sein , suffoqué par la douleur , sanglotant sans répandre de larmes , et hors d'état de proférer une parole.

Ce n'était pas le moment de lui reprocher son manque de confiance à mon égard ni de

lui exposer pourquoi il était peu convenable qu'il allât, lui, trouver l'ennemi déclaré des Russes. Il est des situations devant lesquelles s'effacent toutes les considérations d'ordre secondaire, et Âmmalat-Beg se trouvait dans une de ces situations-là. Je me décidai à le laisser partir à mes risques et périls. Celui qui oblige franchement et vile oblige deux fois; tel a toujours été mon principe. Je serrai dans mes bras le désolé jeune homme, et nos larmes se confondirent. « Amraalat, mon ami, lui dis -je, hâte-toi de te rendre là où ton cœur t'appelle. Dieu veuille que tu puisses y porter la santé et en rapporter toi-même la paix du cœur. Bon voyage !

— Adieu, mon bienfaiteur, mon ami, dil Ammalat-Beg profondément touché; peut-être adieu pour jamais! Je ne reviendrai plus, car je ne vivrai plus si Allah m'ôte ma chèi-e Seltana. Que le ciel vous conserve et vous bé-

Nous conduisîmes le montagnard blessé chez

Ibrahim le docleur; il remit à Àmmalat-Beg le jus de simples demandé, et une hem'e après, celui-ci, accompagné de quatre serviteurs armés, galopait déjà sur la route de l'Avarie.

Voilà donc enfin le mystère dévoilé ! Ammalat-Beg aime... C'est un malheur, et, ce qui en est un plus grand encore, c'est qu'il est aimé. Je vois d'ici ta surprise, ma chère Marie; je t'entends t'écrier : « Un malheur d'être aimé!... » Un moment de patience, mon cher ange. Le khan, père de Seltana, est l'ennemi le plus irréconciliable des Russes, et cela d'autant plus qu'ayant été comblé des faveurs de notre souverain il a manqué à la reconnaissance et trahi tous ses serments. Il suit delà qu'Ammalat- Beg ne pourrait épouser sa fdle qu'au cas seulement où il se jetterait de nouveau au milieu de nos adversaires, ou bien que le khan vînt faire sa soumission et obtînt son pardon ; la première supposition serait un malheur, et la seconde est bien peu probable. Qui mieux que moi connaît les douleurs d'un amour sans es-

poil? Que de larmes anières j'ai versées sur ma couche solitaire ! Que de fois j'ai souhaité descendre dans la tombe pour y trouver enfin un peu de calme pour mon pauvie cœur! Nul par conséquent ne saurait prendre une part plus vive aux souffrances de ce jeune homme, que j'aime d'ailleurs sincèrement et qui a le malheur d'aimer et d'être aimé sans espoir... du moins de bonheur... Oui , car une affection mutuelle toute seule ne suffit pas encore pour cela, et je ne puis m'empécher de penser que, s'il n'était pas payé de retour, il aurait peu à peu fini par l'oublier. « Et cependant, dirastu , et en cet instant je crois entendre le doux son de ta voix, je crois voir ton sourire enchanteur, cependant les circonstances peuvent changer, changer pour eux comme elles ont changé pour nous. Et le malheur tout seul aurait-il donc le privilège d'être immuable sur la terre? » Je ne dis pas le contraire, chère amie; cependant, j'en conviens avec chagrin, j'en doute; je dirai plus, j'éprouve des craintes in-

Volontaires pour eu\ et pour nous. La destinée nous sourit maintenant et nous sommes bercés de l'espoir d'un doux avenir; mais la destinée est comme l'Océan , et l'espérance comme les syrènes qui l'habitaient jadis; dangereuse est la tranquillité du premier, et trompeuses les promesses des autres. Tout semble s'accorder pour favoriser notre réunion; mais sommes -nous déjà ensemble ? Je ne sais pourquoi , chère Marie , un froid glacial pénètre dans mon cœur au milieu des rêves de bonheur les plus ardents, et l'espoir de te revoir perd pour moi chaque jour de sa certitude. Mais tout cela se passera , tout cela deviendra une félicité sans nuage, lorsque enfin je pourrai presser sur mes lèvres ta main chérie, te serrer contre mon cœur fidèle et dévoué!... Rien n'est plus rapproché que le bonheur et la souffrance, et les couleurs de l'arc-en-ciel n'en sont que plus brillantes pour se dessiner sur les nuages noirs du doute!...

Cljapitrt* VIII,

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