‹ Ammalat-BegChapitre 11 sur 12 · CI A>1MA.LAT-BE · texte numérisé non relu

CI A>1MA.LAT-BE

Ion ombre cigantosquc csl debout (ic\aiil niui ot la cataracte des siècles se brise en poussière à les liicds !

Pensif et nnicl, je marchais toujours.

(Iclle muraille du Caucase est liàlie au nord avec des blocs de pierre taillés carrément cl emboîtés dans des pierres plus étroites et, par conséquent, plus longues que larges. C'est ce que les Grecs ont appelé la construction pélasgique. Sur beaucoup de points, les créneaux existent encore; seulement, des semences d'arbres, tombées dans les interstices, séparent les pierres avec les lents mais irrésistibles leviers de leurs racines, et peu à peu font crouler les portions de la muraille qui ont réchauffé dans leur sein ces serpents de chêne. L'aigle fait tranquillement son nid dans la tour pleine autrefois de soldats, et par les chemins, refroidis depuis des années, se trouvent les ossements des chèvres sauvages que les chacals ont apportés jusqu'ici.

Sur plusieurs points, je perdais la trace même de la muraille; puis, tout à coup, je la voyais surgir de nouveau au milieu des herbes et des broussailles.

AMMALAT-EEG 65

Après avoir fait ainsi trois versles à peu près, nous arrivâmes à une porte et nous passâmes du côté septentrional au côté méridional, sous une voûte couverte d'Iierlies et de racines.

A peine avions-nous fait vingt pas, que nous rencontrâmes six montagnards armés.

Ils étaient coucliés à l'ombre, près de leurs chevaux, qui broutaient l'herbe.

Ce fut alors que je maperçus de la faute que j'avais commise en faisant hors de Dcrbend une si longue course sans escorte.

Il était impossible de fuir, à cause des pierres et des buissons. D'un autre côté, c'était téméraire, à deux que nous étions, d'attaquer six hommes. Je n'en tirai pas moins mon pistolet de ma fonte; mais Ammalat, en. voyant la situation, la jugea d'un coup d'œil, et, repoussant l'arme dans son étui, me dit tout bas :

— Ne touchez pas à votre pistolet, ou nous sommes perdus; seulement, ne me quittez pas un instant des yeux, et ce que vous me verrez faire, faites-le.

Les brigands nous avaient aperçus ; ils se levèrent vivement et saisirent leurs fusils.

lil) AMMALAT-BEG

Cil seul resta iioiicliiilunimciil éleiidu t^ur le gazon.

Il leva la lê(e, nous regarda et (il signe à ses compagnons.

A l'instant même, nous fûmes entourés, cl un montagiiarii saisit la bride de mon cheval.

Il y avait un seul sentier devant nous, et au milieu de ce sentier était couché le chef lesghien.

— Je vous prie de descendre de vos chevaux, chers hôtes, dit-il en souriant.

J'hésitais. Ammalat me lit signe de rester à cheval, mais lui sauta à terre.

Cela parut suffire au chef lesghien.

Ammalat s'approcha de lui.

— IJonjour, cher ami! lui dit-il. Par ma foi, je n'espérais pas te voir aujourd'hui; je croyais que, depuis longtemps, le diable avait fait de toi du schislik.

— Tu vas vile en besogne, Ammalat-Beg! lui répondit le bandit en fronçant le sourcil. J'espère encore, avant que pareille chose arrive, donner à dévorer aux aigles quelques cadavres de Russes et de Tatars comme loi.

— Comment va la chasse? demanda Ammalul-

Beg aussi tranquillement que s'il n'eût pas en- -tendu.

— Elle allait mal. Les Russes se gardent comme des lâches.

Je tressaillis ; mais je rencontrai en même temps, fixés sur moi, le regard haineux du montagnard et le regard doux et plein de sérénité d'Ammalat.

— J'ai pris seulement, continua le Lesghien, quelques troupeaux, une douzaine de chevaux de régiment, et justement aujourd'hui même je voulais m'en retourner les mains vides. Mais Allah est grand, et il m'envoie un riche beg et un colonel russe.

Mon cœur sembla s'arrêter lorsque j'entendis ces paroles.

— Ne vends pas ton faucon lorsqu'il est audessus des nuages, dit en riant Ammalat-Beg, mais seulement lorsqu'il est revenu sur ton poing.

Le brigand empoigna son fusil et nous regarda durement.

— Ammalat, dit-il, tu es pris et bien pris : ne songe pas à m'échapper, ni toi, ni Ion compa-

('■s AMMALAT-Ili:(;

j;iiun. Mais, ajouta-l-il en riaiil , in'ul-clrc coiiiplcs-lu le dôl'eiitlre?

— Allons donc, Cliemardanl ! nous prcnds-lii pour des fous de vouloir lutter à deux contre six? Nous aimons bien l'argent; mais, plus encore que l'argent, nous estimons la vie. Nous sommes pris, nous payerons, à moins toutefois que lu ne sois trop exigeant. Tu sais bien que je suis orphelin. Le colonel non plus n"a pas de parents.

— Tu n'as ni père ni mère, mais tu as Tliéritagc de Ion père.

— Je n'ai rien, puisque je suis prisonnier des Russes.

— Si tu es prisonnnier, pourquoi ne profitestu pas de l'occasion pour le sauver?. le te fais libre, moi.

— Il n'y a que lui qui puisse me faire libre, dit Ammalat-Bcg en me montrant. (>'est lui qui a ma parole : jusqu'à ce qu'il me la rende, je le suivrai partout où il lui plaira de me conduire. La parole d'un maliométan est invisible comme un cheveu de femme, mais elle est forte comme une chaîne de fer.

— Si tu n'as pas d'argent, on se contentera de

niouluiis ; un mot à Sophyr-Ali, qui est resté h la garde de ta maison, arrangera la chose. Mais ne me parle pas de la pauvreté du colonel : je sais qu'il n'y a pas un soldat de son régiment qui ne vende jusqu'au dernier bouton de son uniforme pour le racheter. En tout cas, nous verrons. Qu'Allah me garde ! je ne suis pas un juif.

— Sois raisonnable, Chemardant, reprit le jeune Tatar, et nous ne songerons ni à nous défendre ni à nous enfuir.

— Je te crois, et j'aime que l'affaire finisse ainsi sans poudre et sans plomb.

Puis, avec un regard railleur :

— Que tu es devenu brave, Ammalat! continua-t-il. Quel cheval! quel fusil! Montre-moi donc ton poignard. C'est fait à Kouba?

— Non, c'est fait à Kisslar, répondit Ammalat.

Puis, tirant l'arme du fourreau :

— Ce n'est point le fourreau qu'il faut regarder, dit-il, c'est la lame. La lame est un miracle de travail. D'un côté, tu vois le nom du fabricant; lis loi-même : « Ali Ouï-ta Rasanniski. »

.Ammalol tenait son kandjar devant les yeux du 11 o

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bandit, qui essayait de décliilïrer riiiscriplioii iiravée sur la lame.

Il melanra un regard (|ui me fit tressaillir.

Tout à coup, le kandjar brilla comme un éclair et disparut tout entier dans la poitrine du Lesghicn.

J'avais deviné. Je saisis mon pistolet dans ma fonte et cassai la tête du montagnard (|ui tenait mon cheval.

En voyant tomber leurs deux compagnons, les quatre autres s'enfuirent.

Ammalal se mit tranquillement à dépouiller les morts.

— Ami, lui dis-je en secouant la tète, je ne sais pas si je dois te louer de ce que tu viens de faire. La ruse est toujours la ruse, c'est-à-dire une chose étroite et misérable, même contre un ennemi.

Il me regarda avec étonnemcnt.

— En vérité, colonel, me dit-il, vous êtes étrange! Ce bandit a fait un mal terrible aux Russes. Savez-vous qu'il nous eût tiré le sang goutte à goutte pour avoir de l'or ?

— C'est vrai, Ammalal, lui dis-jf: mais

mentir, mais l'appeler ton amj, mais causer amicalement avec lui, et, tout à coup, lui enfoncer Ion kandjar clans le cœur ! Ne pouvions-nous pas commencer comme nous avons fini ?

— Non, colonel, non, nous ne le pouvions pas. Si je ne me fusse pas approché de leur chef, si je ne lui eusse pas parlé amicalement, ils nous eussent tués au premier mouvement que nous eussions fait. Je connais très-bien les montagnards. Ils sont braves, mais seulement devant leur chef. Il fallait donc commencer par lui. Lui mort, voyez comme ils ont fui !

Je secouai une seconde fois la tête.

Cette dissimulation asiatif|ue, à laquelle je devais la vie, ne me plaisait pas.

Quant à Ammalat, après qu'il eut pris les armes du chef, il s'approcha pour prendre celles du Lesghien que j'avais renversé d'un coup de pistolet.

A mon grand étonnement, le pauvre diable n'était pas mort. En le voyant tomber, j'avais éloigné mon cheval de lui.

Il prononça quelques paroles qui me seniblèreiil une prière.

Aiiimalal s'approcha de lui, et son l'toiineineiil fui encore plus grand que le mien iorsiiu'i! reconnul dans le blessé — la balle lui avait traversé les deux joues — un des noukers d'Acknielli- Klian.

— Comment es-tu en conipiignie de ces brigands de Lcsgliiens? lui denianda-t-il.

— Le diable m'a tenté, répondit-il. Klian Ackmeth m'a envoyé au village de Kemniek avec une lettre pour le docteur Ibrahim, dans laquelle il l'invitait à passer sans retard à Rhuntsack. J'ai rencontré Chemardant. Il m'a dit : « Viens avec moi ; il y a de l'argent à gagner oîi je vais ; » je l'ai suivi.

— On l'a envoyé clierclier le docteur Ibrahim? demanda vivement Ammalal-Beg.

— Oui.

— Qui donc est malade îi Kliuntsack?

— La jeune khancssc Seltanetta.

— Malade! s'écria Ammalal; Scllanella malade?

— Voici la lettre au médecin, dit le nouker. Et, en disant ces mots, il remit à Ammalat-Beg

un petit rouleau d'argent avec un papier.

Ammalat devint paie comme un mort ; il déplia le papier en tremblant, et, tout en lisant, il répétait d'une voix à peine articulée :

« Elle ne mange rien!... Voilà trois nuits qu'elle n'a dormi ! Elle rêve ; sa vie est en danger, sauvez-la ! »

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Ammalal- Beg, et moi qui ris, qui m'amuse, pendant que l'âme de mon âme est près de quitter la terre ! Oh ! que toutes les malédictions d'Allah tombent sur moi, et qu'elle guérisse ! Chère et belle fille! oh ! tu te penches, oh! tu le flétris, rose d'Avarie ! La mort t'appelle, la mort te dit : «Viens! » et, tout en m'appclant à ton secours, tu es forcée d'obéir à la mort!... Colonel, colonel, s'écria-t-il en saisissant ma main , au nom de votre Dieu, accordez-moi une demande sacrée, la seule que je vous ferai jamais. Laissez-moi la voir une fois, une fois encore, une dernière fois.

— Qui veux-tu voir, Ammalat?

— Seltanetta, l'àme de mon âme, la prunelle de mes yeux, la flamme de ma vie ; Seltanetta, la fille du khan d'Avarie. Elle est malade, elle se

l\ AMMALAT-llIiG

meurt , elle osl morlc, i)ciil-être. Lors(|iic jojoKo ioi ;iu venl mes paroles, cllo est morte ! et je n'ai pas recueilli son dernier regard, reçu son dernier soupir. Oh! pourquoi les débris ennainmés du soleil ne tombent-ils pas sur ma tète? Pourquoi la terre ne s'ouvre-t-clie pas pour ni'engloutir?

Et il tomba sur ma poitrine, ctoufle par les larmes qui ne pouvaient sortir, criant des sanglots, mais incapable de prononcer une seule parole.

Ce n'était pas le moment de lui rcproclier sa longue dissimulation; seulement, était-ce bien de mon devoir de laisser un prisonnier retourner, ne fût-ce que pour un jour, chez un des plus grands ennemis de la Russie?

Il y a des situations de la vie devant lesquelles s'effacent toutes les convenances sociales, toutes les considérations politiques, et Ammalal était dans une de ces situations-là.

Quelque chose qui pût en arriver, j'étais résolu à lui accorder sa demande.

Je le serrai dans mes bras : nos larmes se mêlèrent.

— Ami, lui dis-je, va où ton cœur t'appelle ;

AMMALAT-BEG (a

Dieu pernielte qu'où tu vas tu portes la santé et la tranquillité de l'àme! Bon voyage, Ammalatt

— Adieu, mon bienfaiteur ! s'écria t-il ; adieu pour toujours, peut-être! Si Dieu me prend Sellanetta, il nie prendra en même temps la vie. Adieu, et qu'Allah vous garde !

Et il partit au galop, descendant la montagne avec la rapidité du rocher qui se précipite dans la vallée.

Quant au blessé, je le fis mettre en selle, et, en conduisant mon cheval par la bride, je le ramenai à Derbend.

Ainsi donc, voilà la vérité : il aime.

Oui, je comprends ton objection, chère Marie ; mais khan Ackmeth est l'ennemi des Russes. Gracié par l'empereur, il nous a trahis. Il n'y a d'alliance possible entre Ammalat et lui, que si Ammalaî nous trahit à son tour ou si Ackmeth- Khan se décide à rester neutre.

Il ne faut pas croire à Tune de ces choses, il ne faut pas espérer l'autre.

Que veux-tu ! j'ai tant souffert de l'amour moi-même, chère Marie ! j'ai tant versé de larmes sur mon oreiller ! j'ai si souvent envié le repos

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(k's morts, la iranquillilé de la lon)l)c pour refroidir mon pauvre cœur, que je n'ai pas de force l'onlre les mêmes souffrances. Ne dois-je pas |ilaiiidre un jeune liomme (|uc j'aime Icndremenl de ce qu'il aime follement, lui? Par malheur, ma pitié n'est point un pont qui puisse le conduire au bonheur. S'il n'était pas aimé, peut-être eût-il oulilié peu à peu.

Il est vrai, et il me semble que c'est ta douce voix qui me fait cette observation , il est vrai que les circonstances peuvent changer pour eux, comme elles ont changé pour nous. Est-ce que le malheur seul peut être éternel en ce monde?

Je ne dis rien, mais je soupçonne... mais je crains pour eux, et, qui sait! peut-être pour nous.

Nous sommes trop heureux, ma bicn-aimée Marie! l'avenir nous sourit, l'espoir nous chante ses plus douces chansons. Mais l'avenir! c'est la mer calme aujourd'hui, orageuse demain! mais l'espoir, c'est la sirène. Oui, sans doute, tout est prêt pour notre réunion; mais sommes-nous réunis?

Je ne comprends pas pourquoi, de temps en

lomps, une crainte traverse ma poitrine comme un for glacé. Je ne sais pas pourquoi il me semble que cette séparation, près de cesser, durera éternellement.

Oh! toutes ces transes, toutes ces terreurs, toutes ces angoisses disparaîtront, sois tranquille, ma bien-aimée, du moment que je presserai ta main contre mes lèvres, Ion cœur contre mon cœur.

A bientôt, ma bien-aimée! ù bientôt !

Le soir du même jour, le cheval d'Ammalal. s'abatlit sous lui pour ne plus se relever.

11 en prit un autre, el continua sa course sans songer à boire ni manger. Le second jour, il apercevait Kliuntsack.

Il était onze heures du matin. Depuis vingtquatre heures, il était parti.

Plus il avançait, plus ses terreurs redoublaient.

Trouverait-il sa bien-aimée Seltanetta vivante ou morte?

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Tout son corps IVissoiina lorsqu'il apcrnil les tours (lu puluis du klian.

II ne pouvait rien voir, rien deviner.

— Que Irouvcrai-je là-bus? se demandait-il; la vie ou la mort ?

El, du fouet et des genoux, il pressait son cheval.

Un cavalier marchait devant lui, armé pour le combat; un autre cavalier venait à la rencontre de celui-ci par le chemin de Khuntsack.

Dès qu'ils furent à distance de se reconnaître, tous deux partirent au galop pour se joindre.

Étaient-ce deux amis ou deux ennemis?

La haine seule a les ailes de l'aigle : c'étaient deux ennemis.

Dans leur course,, chacun tira son sabre; en se rencontrant, tous deux se frappèrent.

Ni l'un ni l'autre ne prononça un seul mol. Les élincelles qui volaient de leurs schaskas ne pariaient-elles pas pour eux?

Ammalat-Beg, dont ils barraient le chemin, les regardait avec étonnemenî.

Au reste, le combat fut court. Le cavalier qui venait du même côté qu'Ammalat-Beg , tomba

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renversé en arrière sur la croupe de son cheval, et de la groupe de son cheval sur le rocher.

Il avait la tête fendue jusqu'aux yeux.

Le vainqueur essuya tranquillement son sabre, et, s'adressant à Ainmalat :

— Tu es le bienvenu, dit-il, sois témoin.

— Je suis témoin de la mort d'un homme, dit Ammalat. En quoi cela peut-il te convenir?

— Cet homme m'avait offensé. Ce n'est pas moi qui Tai tué, c'est Dieu. Ta présence me convient en ce que l'on ne pourra pas dire que je l'aie assassiné dans une embuscade, et nvassassiner de la même façon. C'était un combat, n'est-ce pas?

— Oui, sans doute, répondit Ammalat.

— Et lu l'affirmeras au besoin ?

— Puisque c'est la vérité.

— Merci; voilà tout ce que je voulais de toi. Je ne te demande pas ton nom, je te connais. Tu es le neveu du chamkal Tarkovsky.

— Mais pourquoi vous êles-vous querellés? demanda Ammalat. Vous étiez donc ennemis mortels, que vous vous êtes battus a\ec cet ;i( Iiarnemenf ?

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— Nous étions ennemis mortels, lu l'as dit. Nous avions pris vingt moulons ensemble : dix me revenaient, dix à lui. Il ne voulut pas nie rendre les miens et les tua tous pour qu'ils ne prolilassent à personne; puis il calomnia ma femme. Il eût mieux fait, le malheureux, de maudire la tombe de mon père et le nom de ma mère que de toucher à l'honneur de ma femme. Je me jetai sur lui avec mon poignard, mais on nous sépara. Alors nous convînmes, partout où nous nous rencontrerions, de nous battre à mort. Nous nous sommes rencontrés, il est mort; Allah a gardé la bonne cause... Tu vas problablemenl à Khuntsack, chez le khan? demanda le cavalier après un moment de silence.

— Oui, répondit Ammalat en faisant sauter son cheval par-dessus le cadavre du mort.

— L'heure est mauvaise, beg, dit le cavalier en secouant la tète.

Tout le sang d'Ammalat reflua vers son cœur. Il faillit tomber de son cheval.

— Y a-t-il quelque malheur dans la miiison de khan Ackmeth? deniand;i-t-il.

— Sa fille Seltanclla élail bien mnlaile.

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— Et... elle est morte?... s'écria Ammalat l)àlissant.

— Peut-être oui. Lorsque, il y a une heure, j'ai passé devant la maison, tout le monde courait. Sur le perron et dans le vestibule, les femmes pleuraient comme si les Russes avaient pris Kliuntsack. En tout cas, si lu veux la voir vivante, hàle-loi.

Mais Ammalat ne pouvait plus l'entendre, il (luit parti au grand galop; on voyait seulement la poussière soulevée par les pieds de son cheval. Il franchit la colline qui le séparait encore du village, s'élança dans les rues, s'engouffra dans la cour, sauta à bas de son cheval, et, tout haletant, bondit du perron jusqu'à la chambre de Seltanelta, renversant tout ce qu'il rencontrait sur son chemin, noukers et servantes, et, sans faire attention ni au khan ni à sa femme, il repoussa la tapisserie, et, presque sans connaissance, vint s'abattre à genoux devant le lit de Seltanelta.

L'arrivée inatendued' Ammalat fit jeter un cri à lous ceux qui se trouvaient dans la chambre.

A ce cri, Seltanelta, pâle, mourante, presque inanimée dôjà. (rossaillit au fond de son délire.

Ses joues brûlîiiciit d'un coloris Irunipcur. P;ireiIIe à la feuille trauiomne qui rougil et qui tombe, dans ses yeux liriliaieiil à peine les dernières étincelles de l'àme près de s'éteindre. Depuis plusieurs heures déjà, vaincue par sa faiblesse, elle était sans mouvement el sans voix ; mais, au milieu de ton? les cris, elle avait reconnu la voix d'Amnialal.

La vie, près de s'envoler, s'arrêta, comme la flamme tremblante d'une bougie se fixe au moment où l'on croyait qu'elle allait s'éteindre.

Elle se souleva sur un bras; ses yeux brillèrent.

— Est-ce toi? murniura-t-clle en étendant les mains vers Ammalat.

— Elle parle ! elle parle ! s'écria Ammalat.

El tous restèrent la bouche ouverte, la respiration suspendue.

— Allah soit béni ! continua-t-elle, je meurs contente, je meurs heureuse.

Et elle se laissa retomber sur son lit. Celle fois, ce fut un cri de désespoir; on la crut morte.

Vn sourire avail scellé ses lèvres; ses yeux

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s'étaient refermés , elle avait de nouveau perdu connaissance.

Ammalat, désespéré, l'avait prise entre ses bras ; il n'écoutait ni les questions du khan, ni les reproches de sa femme.

Il fallut employer la force pour l'arracher de ce lit et le faire sortir de la chambre. Couché près de la porte, se roulant sur le parquet, sanglotant, tantôt suppliant Allah de sauver Seltanetta, tantôt accusant le ciel et lui reprochant la maladie de celle qu'il aimait ; sa douleur, que ne tempérait pas la résignation chrétienne, était terrible; c'était celle du tigre, avec ses menaces et ses rugissements.

Ce qui eût dii tuer la malade la sauva.

Ce que la science des médecins montagnards n'avait pu faire, le hasard le fit. Il fallait, par quelque violente secousse, réveiller l'activité glacée de la vie ; elle allait mourir, non plus de la maladie, mais de la faiblesse qui la suivait, pareille à une lampe qui va s'éteindre, non pas sous la violence du vent, mais par le manque d'air.

Enfin, la jeunesse prit le dessus. Cette émotion si violente réveilla la vie au fond du cœur de la mourante, et, après un long et calme sommeil, Il 6

iHî AMM\i;Ar-iii;G

rlle se iTVfilla avec une portion des forces qii'cllr avait perdues et unclniiclieurde sentiuieiil qu'elle n'espérait plus retrouver.

Sa mère était pencliée sur son lit, attendant quelle la reconnût. Ammalat était caché derrière la tapisserie de la porte; il avait juré sa parole de ne pas entrer, et le khan se tenait derrière lui, de peur qu'il ne rouhliàt.

Seilanetla poussa un soupir, laissa vaguement errerses yeux autour d'elle ; enfin, son regard s'arrêta, se fixa, se concentra sur sa mère.

Elle sourit avant de parler.

— Oh! mère, dit-elle, c'est loi. Si tu savais comme je me sens légère ! Est-ce qu'il me serait poussé des ailes? Que c'est doux de dormir après une longue veille, de se reposer après une grande fatigue ! Comme le jour est gai ! comme la lumière est brillante ! comme le soleil est beau ! Les murs mêmes de la chambre semblent sourire. Oh! j'étais bien malade, j'ai été longtemps maladi-, n'est-ce pas?

Puis, avec un soupir et en essuyant son front encore humide de sueur :

— Oh! j'ai beaucoup souffert, dit-elle. Mainte-

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nant, gloire à Allah ! je ne suis plus que failde ; mais je sens que celle faiblesse passera bien vile. On dirait un collier de mes perles qui roule dans mes veines. Oh! que c'est étrange! Je vois tout ce qui s'est passé comme un brouillard. J"ai rêvé que je m'enfonçais dans une mer glacée, et cependant la soif me brûlait. Alors, au loin, dans la vapeur, j'ai vu deux étoiles. Mais elles tremblaient, devenaient de plus en plus sombres et menaçaient de s'effacer; j'enfonçais toujours, de plus en plus attirée par une force irrésistible. Tout à coup, une voix m'appela par mon nom, et je sentis une main, plus puissante que celle de la mort, qui me soulevait hors de ce gouffre sombre et froid. Alors j'ai vu apparaître, au milieu du premier rayonnement du jour, le visage d'Ammalat. Aussitôt les étoiles devinrent plus brillantes, et un éclair, comme un serpent de flamme, me mordit au cœur. Il me semble qu'alors je m'évanouis, car je ne me souviens plus de rien,

Ammalat, le cœur oppressé, les joues baignées de larmes silencieuses, les yeux et les mains nu ciel, écoutait, et, tout en écoutant, nnirnnirail une prière d'actions de grâces.

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Il fil un mouvement pour se précipiter dans l:i clinnibre au moment où la jeune fille prononcaii son nom.

Mais Aekmetli-Klian, aussi ému que lui, pleurant comme lui, lui dit tout bas :

— Demain, demain.

Le lendemain, en effet, on permit à Ammalal de voir la malade.

Ce fut Ackmeth-Khan qui l'introduisit près d'elle, acquittant ainsi sa promesse.

— Que tout le monde soit content quand je le suis ! dit-il.

On avait prévenu Sellanetla ; mais son émotion n'en fut pas moins profonde lorsque son regard rencontra celui d'Ammalat, qu'elle aimait tant et qu'elle attendait depuis si longtemps!

Les deux amants ne purent prononcer une seule parole; mais leurs yeux se dirent mutuellement tous les sentiments de leur cœur. Sur les joues pâles de l'un et de l'autre, ils virent l'empreinle de la douleur, la trace des larmes. Certes, la fraîche beauté de la femme qu'on aime est pleine de charmes ; mais cette pfdeur maladive qui vient de la séparation est encore plus douce

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aux yeux de l'amant. Un cœur de granit se fond sous un regard plein de larmes qui dit sans reproche :

— Je suis heureuse; j'ai tant souffert pour toi et par toi !

Ces quelques mots firent jaillir les larmes des yeux d'Ammalal ; se souvenant qu'il n'était pas seul, il fit un effort sur lui-même, releva la tête , mais sa voix resta rebelle, etce futavec grand'peine qu'il parvint à dire ce peu de mots :

— Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus, Seltanetta!

— Et nous avons bien manqué ne plus nous revoir, Ammalat, répondit Seltanetta. Nous avons bien manqué d'être séparés pour toujours.

— Pour toujours ! reprit Ammalat d'un ton de reproche. Tu as pu penser cela, croire cela, quand il existe un autre monde oii l'on revoit les êtres que l'on a aimés dans celui-ci! Oh! si j'eusse perdu le talisman de mon bonheur, avec quel mépris j'eusse rejeté ce haillon qu'on appelle la vie! Oh! je n'eusse pas lutté longtemps, va. Être vaincu, c'était le rejoindre.

— Alors, pourquoi ne suis-je pas morte? dit

90 AMMALAT-BIiG

Cil souriant SelliincUa. Tu fais l'aulre vie si belle, qu'elle vaut mieux que celle-ci, Anirnalal, el que j'y voudrais passer le plus vite possible.

— Oh! non, non, Seltanetta, ne fais pas ce vo'u impie. Tu dois vivre longtemps pour le honliour...

Il allait ajouter : pour l'amour; il s'arrêta.

Peu à peu les roses de la santé reparurent sur les joues de la jeune fille. L'haleine du bonheur les faisait éclorc.

Au bout de huit jours, les choses avaient repris leur cours ordinaire, et tout allait comme avant qu'Ammalal eût quitté Khuiitsack..

Khan Ackmeth demandait à Ammalat des détails sur le nombre el la situation des troupes russes.

La klianesse le questionnait sur les modes et les parures des femmes, et, chaque fois qu'Ammalal lui répétait que les femmes ne portaient ni pantalons ni voiles , elle invoquait le saint nom d'Allah.

Assuré que la sanlé revenait à Seltanetta, Ammalat commençait à s'assombrir. Souvent, au milieu d'une vive el tendre conversation, ils'ar-

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rètait, laissait tomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux se renipiissaienl de larmes. De profonds soupirs semblaient décliirer sa poitrine. Tantôt il bondissait de sa place, comme si rétincelle électrique Teùl touché. Ses yeux lançaient les flammes (le la colère, et, avec un froid sourire, il caressait la poignée de son kandjar. Puis, comme vaincu sous une étreinte invisible, il gémissait, devenait pensif, et même Seltanetta ne pouvait le tirer de sa rêverie.

Une seule fois, en pareille situation, les amants étant tout à fait seuls, Seltanetta, couchée sur son épaule, lui dit :

— Tu es triste, mon pauvre cœur! tu t'ennuies près de moi !

— Oh ! ne fais pas un pareil reproche à celui qui l'aime plus que le ciel, lui dit Ammalat. Mais jai déjà goûté de l'enfer de la séparation, et je ne puis y penser sans douleur. Oh! c'est que j'aime mieux cent fois mourir que de te quitter encore, ma belle Seltanetta.

— Me quitter! tu parles de me quitter! Mais, du moment où tu peux supposer une séparation, c'est que tu la désires.

92 AMMALAT-IïKG

— Oh ! iiViivoriiiiK; pas oiicoro ma blessure par le soupeoti.ScIlaiietla, jusqu'à i)réseiil, lu n'as su qu'une chose : fleurir comme une rose, voltiger comme un oiseau. Jusqu'à présent, bienheureuse enfant, la volonté a été Ion seul guide; mais, moi, je suis un iiomme; je ne suis pas libre. La fatalilé nfa mis au cou une chaîne de diamant, et le bout de cette chaîne est aux mains d'un homme, d'un ami, d'un bienfaiteur. Le devoir, la reconnaissance me rappellent à Derbend.

— Une chaîne ! un ami ! un bienfaiteur ! le devoir ! la reconnaissance ! Oh ! Ammalal ! combien de mots te faut-il pour couvrir ton désir de me quitter! Mais, avant de vendre ton âme à l'amitié, ne l'avais-tu donc i)as donnée à l'amour? Tu n'avais pas le droit d'engager ce qui ne t'appartenait plus, Ammalat. Oh ! oublie ton Verkovsky, oublie les amis russes et tes belles dames de Derbend; oublie la guerre, oublie la gloire. Je déleste le sang depuis que j'ai vu couler le tien. Que te manque-t-il dans nos montagnes pour une vie tranquille et commode? On ne viendra pas l'y chercher. Mon père a beaucoup de chevaux et beaucoup d'argent ; ntoi, j*ai beaucoup d'amour.

N'esl-ce pas vrai que tu ne pars pas? n'esl-ce pas vrai que tu restes près de moi?

— Non, Seltanetta, je ne peux pas, je ne dois pas rester. Vivre et mourir avec toi, voilà ma première prière, voilà mon premier désir; mais tout cela dépend de ton père. J'allais mourir , pour avoir écouté Ackmeth-Klian, et d'une mort infâme et cruelle. Un Russe m'a sauvé la vie. Puis-je donc maintenant épouser la fille de l'ennemi acharné des Russes? Que ton père me laisse faire sa paix avec eux, Seltanetta, et je serai le plus heureux des hommes.

— Tu connais mon père, répondit tristement Seltanetta. De jour en jour, sa haine contre les Russes augmente, si c'est possible. Il nous sacrifiera tous les deux à cette haine. Ajoute à cela que le malheur a voulu que le colonel tuât son nouker, qu'il avait envoyé chercher le médecin Ibrahim.

— Oui, Seltanetta, je regrette comme toi la mort de cet homme. Et cependant c'est à cette circonstance que j'ai dû de savoir ce qui se passait ici, que j'ai dû de te revoir. Si cet homme vivait, Seltanetta , c'est toi qui serais morte.

9i AMH,vi,A'i-iti:i;

— Kli bien, leiilc la forlime près de iiioii pcio.

— Crois-tu que jen sois à mon premier essai? liéias ! ciiaquc fois que j'ai parlé à Ackmelh-Klian de mes espérances : « Fais serment d'èlre l'ennemi des Russes, m'a-l-il répondu ; et alors je t'écouterai. »

— Ce qui vcul dire qu'il faut renoncer à l'espoir. Le jeune homme se rapprocha deSeltanella el la pressa plus étroitement sur son cœur.

— Pourquoi dire adieu à l'espoir? demandat-il ; es-lu donc enchaînée à l'Avarie?

— Je ne te comprends pas , dit la jeune fille en fixant sur lui ses deux yeux limpides et inlerroij'alifs,

— Aime-moi plus que tout au monde, Seltanelta, plus que ton père, plus que ta mère, plus que ta patrie, et alors lu me comprendras. Sellanelta, je ne puis pas vivre sans toi, et l'on me défend de vivre avec loi. Si tu m'aimes, Seltanclta...

— Si je t'aime ! reprit la jeune fille fièrement.

— Fuyons d'ici, Sellanella, quittons Khunlsack.

AMMALAT-BKG 9o

— Fuir! r(5péla-t-elle. Oh! mon Dieu! la fille du khan fuir comme une prisonnière, comme une coupable, comme une criminelle! C'est affreux ! c'est inouï ! c'est impossible !

— INe me dis pas cela, SeUanetta. Si le sacrifice est grand, mon amour est immense. Ordonnemoi de mourir, à moi, je mourrai et avec le plus profond mépris de la vie. Veux-tu plus que ma vie? veux-tu mon àme? Je la jetterai au plus profond de l'enfer sur un mot de toi. Tu es fille du khan; mais mon oncle, lui aussi, porte la couronne d'une principauté. Mais, moi aussi, je suis prince, et, je te le jure, SeUanetta, digne de toi.

— Mais la vengeance de mon père, tu l'oublies, malheureux !

— Avec le temps, il l'oubliera lui-même; en voyant combien je t'aime, en apprenant que tu es heureuse, il pardonnera. Son cœur n'est pas de pierre; nos caresses l'amolliront, nos larmes le feront fondre, et alors, SeUanetta, le bonheur nous couvrira de ses ailes d'or, et alors nous dirons avec orgueil : « C'est à notre volonté que nous devons d'être heureux. »

96 AMMALAr-i!i;a

— Mon hioii-aiiiK', dit Seltariolla en secouant Irislenicnt la tète, j'ai peu d'expérience encore ; mais sais-tu ce que me dit mon cœur? On n'est pas heureux par l'ingratitude et la tromperie. Attendons, puisque nous ne pouvons faire autrement sans que l'un de nous sacrilie son jjonlicur, et nous verrons ce qu'il plaira à Allah de nous envoyer.

— Allah m'a envoyé celte pensée ; il ne fera rien de plus pour nous. Aie pitié de moi, Seltanelta; fuyons, si tu ne veux pas que l'heure du mariage sonne sur ma tombe. J'ai donné ma parole de retourner à Derbend, je dois tenir ma parole, et surtout je dois la tenir promptenient. Mais partir sans espérance de le revoir, avec l'angoisse de te savoir un jour la femme d'un autre, c'est alTrcux, insupportable, impossible. Si ce n'est pas par amour, Seltanetta, que ce soit par pitié pour moi. Partage mon sort, ne me chasse pas de mon paradis, ne me fais pas perdre la raison. Tu ne sais pas jusqu'à quel point de folie une passion trompée peut emporter un cœur comme le mien. Je puis tout oublier, tout fouler aux pieds, la sainteté du foyer, l'hospitalité

de tes parents. Je puis étonner les bandits les plus renommés par le sanglant éclat de mon nom. .le puis faire pleurer les anges du ciel à la vue de mes crimes. Seltanelta, sauve-moi de la malédiction des autres, sauve-moi de ton propre mépris. La nuit est tombée, mes chevaux sont rapides comme le vent; fuyons dans la bienfaisante Russie et attendons-y que l'orage soit passé. Pour la dernière fois, je l'implore à genoux, les mains jointes. La honte ou la gloire, la vie ou la mort, tout est dans un seul mol de toi : oui ou non.

Retenue d'un côté par son effroi virginal et le respect des usages pour les ancêtres, entraînée de Taulre par l'amour et l'éloquence fougueuse de son amant, Seltanelta flollait incertaine sur cette mer orageuse dont chaque vague était une passion; enfin, elle se releva, et, essuyant les larmes qui brillaienl à ses longues paupières, avec autant de fierté que de résolution, elle dit :

— Ammalat, ne me tenle pas; la flamme de l'amour, si brillante qu'elle soit, n'éblouira point mes yeux; je saurai toujours distinguer ce qui est mal de ce qui est bien, ce qui est mauvais de

98 amm\i.\t-I)i;g

ce qui est bon. Il est lâche, Aninialal, d'abandonner sa famille et de payer par Pingratilude les longs soins el la tendresse infinie des parents qui nous ont élevés. Eh bien, maintenant, juge si je l'aime, Amnialat : tout eu sachant l'étendue de mon sacrifice, tout en mesurant l'étendue de mon crime, — car ne te dissimule pas que c'est un crime (|ue je commets, — eh bien, Ammalat, je te réponds : Oui! et je te dis : Mon bien-aimé, je consens à fuir avec toi, car je te mets au-dessus de tous les ' biens et de toutes les vertus du monde. Je suis à toi, Ammalat. Mais sache bien ceci : ce ne sont point tes paroles qui m'ont séduite, c'est ton cœur. Allah fit que je le rencontrai et que je l'aime; que nos cœurs soient donc liés de celte heure à toujours, quoique le lien qui les réunit soit une branche d'épine ! Tout est fini, Ammalat, nous n'avons plus qu'une destinée, qu'un cœur, qu'une vie, qu'un avenir. Partons !

Si le ciel lui-même eût couvert Ammalat de ses voiles d'azur en le rapprochant du soleil, il n'eût pas été plus heureux qu'il ne l'était au mouK^nt où ce consentement si dévoué, si complet, si tendre, tomba de la bouche de Seltanelta.

ASHULAT-EF.G 99

Tout fut, à l'inslanl même, arrêU^ [loui' la fuite des deux amants.

Le lendemain au soir, Ammalat partirait pour une grande chasse qui serait censée durer trois jours; mais, le même soir, il reviendrait. La nuit était favorable, étant obscure. Seltanetta descendrait par sa fenêtre avec deux ceintures nouées l'une au bout de l'autre : Ammalat la recevrait dans ses bras.

Des chevaux les attendront dans la petite chapelle où Seltanetta et Ammalat se sont revus après la chasse au tigre.

Et alors malheur à l'ennemi qui se rencontrera sur leur roule et qui essayera de leur barrer le chemin !

Un baiser scella cette promesse, et ils se séparèrent, craintifs et joyeux à la fois.

Ce lendemain tant désiré arriva. Ammalat visita son cheval, prépara ses armes et passa le jour tout entier à interroger le soleil.

On eût dit que lui aussi , l'astre aux rayons d'or, hésitait dans sa course et ne voulait pas quitter ce beau ciel tiède et brillant pour s'enfoncer dnns les neiges du Caucase.

•100 A M M A I, AT- n KG

Amniiiliil attendait la nuit comme une fiann^e.

Oli! comme ce soleil était lent! comme ce voyageur du ciel tardait sur son chemin lumineux, et quel profond abîme restait encore entre le désir cl le bonheur!

Quatre heures de l'après-midi sonnèrent : cette heure est celle du dîner des musulmans. On se réunit autour du tapis; mais Ackmclh-Khan était bien triste.

Ses yeux brillaient sous ses sourcils froncés. Souvent il les arrêtait tantôt sur sa fille, tantôt sur son hôte. Parfois lés traits de son visage se contractaient, et sa physionomie devenait moqueuse. Mais cette expression disparaissait bientôt dans la pâleur de la colère. Ses questions étaient courtes et railleuses, et chaque chose faisait naître le repentir dans le cœur de Seltanella et la crainte dans l'esprit d'Ammalat.

Quant à la mère de Scllanetta, comme si elle eût prévu cette séparation dont elle était menacée, elle était plus tendre el plus prévoyante encore que d'habitude, et Seltanetta faillit plus d'une fois éclater en sanj^lots el se jeter dans les bras de sa mère.

AMHALAT-BEG iOl

Après le dîner, klian Ackmelh appela Ammahil dans la cour. Les chevaux étaient déjà sellés pour la chasse. Quatre noukers, qu'Ammalat avait fait venir, attendaient, mêlés avec les noukers du khan.

— Allons essayer mon nouveau faucon, dit le khanàAmmalat. La soirée est belle, il ne lait pas chaud, et, d'ici à la nuit, nous pourrons encore prendre quelques faisans ou ([uelques fraiicolins.

Ammalat ne pouvait qu'obéir ; il fit de la tète un signe d'assentiment, et sauta sur son cheval.

Khan Ackmeth et le jeune beg marchaient l'un à côté de l'autre : Ammalat pensif, khan Ackmelh muet. A gauche, et par un rocher escarpé, gravissait un montagnard. Ses pieds étaient armés de crampons de fer, avec lequels il s'accrochait aux aspérités du rocher, en s'aidant, outre cela, d'une griffe de fer scellée à l'extrémité de son bàlon.

Un chapeau plein de i)lé était attaché devant lui, à sa cejnture.

Va long fusil latar était suspendu en travers sur ses épaules.

102 AMMALAT-LUG

Kliaii Ackmelli s'arrèla, cl, le iiiuiitraiilii Aiiiiiialat :

— Regarde ce vieillard, lui dil-il; au poril de sa vie, il cherche, au milieu de ces rochers, un petit coin de terre oii semer du blé. Ce blé, il le moissonne avec une sueur de sang, et souvent ce n'est qu'au prix de son sang encore qu'il défend son troupeau contre les hommes et contre les bêles féroces. Sa patrie est pauvre. Eh bien, demande-lui, Ammalat, pourquoi il aime tant sa patrie, pourquoi il ne la change pas pour un pays plus riche. Il le répondra: «Ici, je suis libre; ici, je ne dois de tribut à personne; ces neiges gardent ma fierté et mon indépendance. » Cette indépendance, les Russes veulent la lui prendre, et toi, Ammalal, tu es devenu l'esclave des Russes.

— Khan, répondit le jeune homme en relevant la tête, lu sais très-bien que j'ai été vaincu, non par la force des Russes, mais par leur bonté. Je ne suis pas leur esclave, je suis leur ami.

— Eh bien, c'est encore plus honteux pour loi : l'héritier du chamkal cherche une chaîne d'or ! Ammalat -Beg vil aux dépens du colonel Verkosvkv !

— Ne parle pas ainsi, khan Ackmelh. Verkovsky, avant de nie donner le pain et le sel, m'a donné la vie. Il m'aime, je Taime. Que cela reste dit une fois pour toutes, et n'en parlons plus.

— Il n'yapasd'amilié possible avec les giaours. Les combattre quand on les rencontre, les exterminer quand l'occasion s'en présente, les tromper quand on peut, voilà les lois du Koran et le devoir dun vrai sectateur du Prophète.

— Khan, ne joue pas avec les os de Mahomet : tu n'es pas un mollah, pour me dicter mon devoir. Je sais ce que j'ai à faire comme homme d'honneur, et je le ferai. J'ai en moi le sentiment du juste et de l'injuste. Parlons d'autre chose.

— Ce sentiment, Ammalat, mieux vaudrait que tu l'eusses dans le cœur que sur les lèvres.

Ammalat, fit un mouvement d'impatience.

Mais, sans s'inquiéter de ce mouvement, qu'il avait parfaitement remarqué :

— Une dernière fois, Ammalat, lui dit kharj Ackmeth, veux-tu écouter les conseils d'un ami? veux-tu abandonner les giaours et rester avec nous ?

— J aurais donné ma vicpriurlf bonheur que

loi AMMAI.AT-BIir.

lu m'offres, klian Ackmelli, dit le jeune homme avec un accent de conviction auquel il n'y avait point à se tromper; mais j'ai juré de retourner à Derbcnd, el je tiendrai mon serment.

— C"esl ton dernier mot?

— C'est le dernier.

— Alors, ce serment, Anmialat, il faut le tenir au plus vite. Je te connais depuis longtemps, tu méconnais aussi. Nous ne devons même pas essayer de nous tromper l'un l'autre. Je ne le cacherai pas que je nourrissais l'espoir de l'appeler mon fils. J'étais heureux que tu aimasses Seltanella. Ta captivité pesa sur mon cœur, ta longue absence fut un des chagrins de ma vie. Enfin, tu es revenu à la maison du kiian, et tu y as tout retrouvé comme avant ton absence. Seulement, lu ne nous as pas rapporté ton cœur, loi. C'est fâcheux; mais que faire? Ammalat, je n'aurai jamais pour gendre l'esclave des Russes.

— Ackmeth-Klian !

— Oh ! laisse-moi finir. Ton arrivée inattendue, ta douleur dans la chambre de Sellanelta, tes cris, les sanglots, ton désespoir découvrirent à tout le monde Ion amour et nos inienlions. On le connaît

AMMALAT-BEG dOo

dans toute l'Avarie comme le fiancé de ma fille ; mais, maintenant que le lien qui nous attachait l'un à l'autre est rompu, il faut couper court à toutes les suppositions : pour la tranquillité, pour la réputation de Seltanetta, tu dois nous quitter à l'instant même. Ammalat, nous nous séparons encore amis, mais nous ne nous reverrons que comme parents. Qu'Allah, dans sa bonté, change ton cœur, et que nous te revoyions comme un inséparable ami. Voilà mon vœu le plus cher, ma prière la plus ardente ; mais, jusqu'à cette heure, adieu !

Et, faisant faire volte-face à son cheval, sans ajouter un mot de plus, Ackmeth-Khan partit au grand galop.

Le tonnerre, tombant aux pieds d" Ammalat et y ouvrant un abime, ne l'eût pas plus épouvanté que ne le firent ces derniers mots d'Ackmeth- Khan^ Immobile, anéanti, il regardait, sans mouvement, sans haleine, ce cheval et ce cavalier, qui n'étaient déjà plus qu'un nuage de poussière.

Une heure après, il était encore à la môme place ; mais alors la nuit était venue.

La nuit était sombre.

Pour arrêter la révolte du Daghestan, le colonel Verkosvky était avec son régiment dans le village de Kiafifir-Koumieek.

La lente d'Ammalat-Beg se trouvait à côté de celle du colonel.

Sophyr-Ali , ce jeune frère de lait d'Animalat que nous avons vu apparaître au commencement de ce récit, était couché dans cette tente et y buvait à plein verre ce vin mousseux qu'on appelle le Champagne du Don.

108 AMMVIiAT-ni;G

C'était le colonel Verkovsky qui avait fail revenir de Tarky ce jeune lionimc, espérant que sa vue et son amitié distrairaient Ammalal-neg de sa mélancolie.

lui effet, Ammalat-Beg était devenu plus que mélancolique, il était sombre.

Maigre, pâle, rêveur, il se tenait au fond de sa tente, couché sur des coussins, et fumait.

Depuis trois mois, chassé comme le premier pécheur du paradis, il était venu rejoindre le colonel, et campait avec son régiment.

En vue de ces montagnes où volait son cœur, mais qui étaient interdites à son pied, il se rongeait lui-même; la colère, comme une flamme mal éteinte, se rallumait dans son âme, au premier mol. Le fiel, pareil à un lent et irrésistible venin, se répandait de plus en plus dans ses veines. L'amertume était sur ses lèvres, la haine dans ses yeux.

— Par ma foi, dit Sophyr-Ali, le vin est une bonne chose! Il faut, pour qu'il nous ait défendu d'en boire, que Mahomet n'en ail goûté que du mauvais. Vraiment les gouttes de celui-ci sont si douces, que c'est à croire que les larmes d'un

AMMALAT-BEG dOO

ange sont tombées dans celte bouteille. Prends un verre et bois, Ammalat. Ton cœur nagera sur le vin léger, comme un liège. Tu sais ce quellafiz, le poëte persan, en a dit.

— Je sais que tu m'assommes, Sophyr-Ali. Je l'engage donc à m'épargner ces sottises, les misses-tu sur le compte non-seulement de Hafiz, mais même de Saadi.

— Ammalat, Ammalat, tu es bien sévère pour ton pauvre Sophyr-Ali. Qu'arriverait-il s'il était aussi sévère pour loi, lui? Est-ce qu'il ne t'écoule pas patiemment, lui, quand tu lui parles de ta Seltanelta? L'amour te rend fou; moi, c'est le vin. Seulement, ma folie a des intervalles lucides, ceux oîi je ne suis pas ivre ; la tienne, à toi, n'en a pas : tu es toujours amoureux. A la santé de Seltanelta !

— Je l'ai déjà dil que je te défendais de prononcer son nom, surtout quand tu es ivre.

— Alors, à la santé des Russes !

Ammalat haussa les épaules.

— Bon! dit Sophyr-Ali, qui se grisait de plus en plus, voilà que lu vas me défendre de boire à la sanlé des Russes, inaiiUcnant !

iJO AMMALAT-BliCi

— Que Tonl donc fail les Russes pour que lu les aimes tant ?

— Que l'onl-ils donc fail à toi, pour que tu les détestes ?

— Ils ne m'ont rien fait, mais je les ai vus de près. Ils ne sont pas meilleurs que nos Tatars. Ils sont cupides, médisants, paresseux. Combien y a-t-il de temps qu'ils sont les maîtres ici, el, depuis qu'ils sont les maîtres, qu'ont-ils failde bon? quelles lois y ont-ils introduites? quelle instruction y ont-ils répandue? Verkovsky m'a ouvert les yeux sur les mauvais côtés de mes compatriotes, et, en même temps, j'ai vu les défauts des siens, et la chose est d'autant plus impardonnable pour eux, qu'ils ont grandi au milieu de bons exemples. Mais ces bons exemples, ils les oublient ici pour ne s'occuper que des immondes appétits du corps.

— Animalat, Ammalat, j'espérais que lu excepterais au moins Verkovsky.

— Certes, je l'en excepte, lui el quelques autres ; mais, à ton avis même, sont-ils beaucoup dont on puisse en dire autant?

— Est-ce que l'on ncc(iniji(c pus aussi les anb'cs

AMMALAT-BEG d 1 1

dans ie ciel? Non, non, vois -tu : Verkovsky, c'est une merveille de bonté. Tu ne trouveras pas même un Tatar qui dise du mal de lui. Chaque soldat donnerait pour lui son âme. — Abdoul-Amid, encore du vin ! — A la santé de Verkovsky, Ammalatî

— Dans ce moment-ci, je ne boirais pas même à la santé de Mahomet.

— Et, si ton cœur n'est pas aussi noir que les yeux de ta Seltanetta, tu boiras à la santé de Verkovsky, Ammalat, fiit-ce à la barbe du mufti de Derbend , quand même tous les inians et tous les prophètes devraient se soulever contre toi !

— Laisse-moi tranquille.

— Ce n'est pas bien, Ammalat. Pour toi, je soûlerais le diable avec mon propre sang, et toi, et toi, fi donc! tu refuses de prendre pour moi une goutte de vin.

— Non, Sopliyr-Ali, je n'en prendrai pas, et je n'en prendrai pas parce que je n'en veux pas prendre ; et je n'en veux pas prendre, entends-tu? parce que mon sang est déjà assez chaud comme cela.

— Excuse que (oui cela, et même mauvaise

112 AMM\L.\T-lli;(;

excuse ! Ce n'est pas la première fois que nous buvons, n'est-ce pas? Ce n'est pas la première fois que le sang nous brûle? Belle merveille, du sang (l'Asie! Dis mieux, sois franc, lu en veux au colonel ?

— Eli bien, oui, je lui en veux.

— Et peut-on savoir pourquoi?

— Pourquoi?

— Oui.

— Pour beaucoup de choses.

— Mais enfin?

— Voilà déjà un temps qu'il commence à verser du poison dans le miel de son amitié. Maintenant, ce poison qu'il a laissé tomber goutte à goutte, goutte à goutte a empli le vase, et voilà que le vase commence à déborder. Je déteste les amis trop tendres : ils sont bons pour les conseils, c'est-à-dire pour tout ce qui ne leur coûte ni peine ni danger.

— Je comprends, il ne t"a pas laissé retourner en Avarie, et tu ne peux pas lui pardonner ce refus.

— Si (u avais mon cœur dans ta poitrine, Sopliyr-Ali. lu saurais la cniiuih' pour moi d'un pa-

AMMALAT-BKG iVi\

reil refus. Ackmelh-Rlian s'est atteiulri, h ce qu'il paraît : il demande à nie voir, et je ne puis y aller. Oh! Seilanetta ! Seltanella !... s'écria le jeune homme en se tordant les mains de colère.

— A mon tour, je te dirai : Mets -toi à la place de Verkovsky,et dis franchement si tu n'en eusses pas fait autant que lui.

— Non. Dès le commencement, j'eusse dit : «Ammalat, ne compte pas sur moi ; Ammalat,ne me demande pas de t'aider en quelque chose. » Je ne le prie pas de m'aider, moi ; qu'il ne m'empêche pas, seulement. Non, il se place entre moi et le soleil de mon honheur. H fait cela par amitié, dit-il; il me demande de lui abandonner la direction de ma vie... Jus de pavots qu'il me verse pour m'endormir !

— Qu'importe le remède, Ammalat, pourvu que le remède te guérisse ?

— Et qui donc le prie de me guérir? Cette divine maladie de l'amour, la seule dont on veuille mourir, est mon seul honheur, mon unique joie. S'il l'arrache de ma poitrine, mon cœur la suivra.

Au moment où Ammalat achevait ces mots, la nuit était déjà venue, et cependant il put voir que H 8

I 1 i AMMALAT-Bi:(i

l;i piTsciicc (l"tm (Mriingei' sur lo seuil de s;i lonle reiulail rohscurilé plus épaisse.

— Qui va là? demanda Ainnialal.

— Apporic-t-on du vin? dit Sopliyr-Ali. 3Ia i)ouloille est vide.

L'ombre s'approcha sans répondre.

— Qui va là? répéta Ammalal en portant la main à son kandjar.

Un nom, prononcé à voix si basse, qu'il frissonna seulement comme un souille à son oreille, lit Iressaillir Ammalat-Beg :

— A'ephtali.

En même temps, l'ombre s'éloigna cl sortit de la tente.

Ammalal-Bcg bondit sjir ses pieds et suivit l'ombre, à peine visible dans l'obscurité.

Sopliyr-Ali suivit Ammalat.

La nuit était sombre, les feux étaient éteints, la ligne des sentinelles était à une grande distance.

Enfin, l'ombre s'arrêta.

— Est-ce bien loi, Nephlali? demanda Ammalat.

— Parle bas, Ammalal, répondit celui-ci ; je ne suis pas l'ami des Russes, moi.

AMMALAT-BEG iiti

— Ail ! (lit Amnialat, toi aussi, lu viens ici pour me faire des reproches? J'aurais cru que lu avais une plus douce mission pour Ion frère.

Il lui lendit la main.

Neplitali prit la main d'Ammalat et la serra convulsivement.

Il y avait dans l'amitié du jeune montagnard pour Ammalat quelque chose d'étrange que celui-ci ne s'expliquait pas: on eiil dit que, pour l'aimer, le Tchetchen était forcé de se faire violence.

— Parle, insista Ammalat; quelles nouvelles apportes-tu? Comment se porte Ackmelh-Khan? comment se porte Sellanetta?

— Ammalat, dit Nephtali,,je suis envoyé, non pas pour te répondre, mais pour l'interroger. Veux-tu me suivre?

— Où cela ?

— Oij je suis chargé de te conduire.

— Qu'y ferai-je?

— Tu sais de la part de qui je viens?

— Non.

— L'aigle aime la montagne.

Ammalat reconnut la parole favorite (rAchmeth- Klian.

IK; AMM\LAT-lli;(;

— Tu viens de lu pari du klian?(lil-il.

— Veux-tu me suivre, Amniiilai?

— A quelle distance?

— A quatre versles d'ici.

— Devons-nous aller à pied?

— Es-lu libre de sortir du camp à cheval ?

— Oui. Seulement, pour ne pas éveiller les sonpçons, je dois prévenir le colonel.

— C'est-à-dire que lu peux allonger ta chaîne, mais non la quitter. Préviens le colonel.

— Sophyr-Ali, préviens le colonel que nous allons, pour nous distraire, faire une promenade dans la campagne. Donne-moi mon fusil et fais seller mon cheval.

Sophyr-Ali poussa un soupir; mais, comme sa bouteille était vide, il eut moins de peine à obéir. Au bout d'un instant, on entendit le pas de deux chevaux.

C'était Sophyr-Ali, à cheval, amenant son cheval à Ammalal.

— Tiens, lui dit-il, voilà ton fusil ; j'ai renouvelé l'amorce. Il est en état, tu peux être tranquille.

— Et pourquoi es-lu venu?

— Parce que le colonel m'a demandé si j'étais de la promenade, que je lui ai répondu oui, et que, si l'on te voyait maintenant sortir sans moi, cela ferait un mauvais effet.

Ammalat comprit l'intention du jeune homme : il n'avait pas voulu le laisser seul dans l'obscurité avec un inconnu.

Nephtali était un inconnu pour Sophyr-Ali, Sophyr-AIi eût-il entendu son nom.

— Peut-il venir avec nous? demanda Ammalat ùNephtali.

— Oui et non.

— Explique-toi.

— Oui, jusqu'à la sortie du camp; non, jusqu'au rendez-vpus.

— Viens, dit Ammalat à Sophyr-Ali.

Et il sauta sur son cheval.

— Et loi? demanda-t-il à Nephlali.

— Ne t'inquiète pas de moi, Ammalat; je suis entré au camp sans toi, j'en sortirai bien sans loi.

— Oîi te retrou verai-je?

— Ce n'est pas loi qui me retrouveras ; c'est moi qui te retrouverai.

118 AMi\lAI,Aï-I!Iîll

El Neplilali se perdit (laiis l'ol)sciirilé, siiiis plus (le bruit que n'en f;iil un fanlônic.

Animalat et SopIiyr-AIi niurclièrenl droit à la première senlineilej dirent le mol d'ordre cl jiassèrent.

Tous les soirs, le mot d'ordre était communi- (lué à Animalal par le colonel Vcrkovsky. C'était une délicatesse de celui-ci, afin (lu'Ainnialat comprît liien qu'il n'était prisonnier ([ue sur parole.

A vingt pas de la sentinelle, Ammalat tressaillit malgré lui. Un troisième cavalier marchait à ses côtés. Il avait surj,'! sans que l'on sût d'oîi il venait. On eût cru qu'il sortait de terre.

— Kli ! dit Sopliyr-Ali, qui va là?

— Silence ! dit Ncplitali.

— Silence ! répéta Ammalat-Beg.

Sopliyr-Ali se tut, mais en grommelant; la seconde bouteille, abandonnée au moment où on allait la lui apporter, lui tenait au cœur. II se fàcliail à chaque pas contre l'obscurilé, contre les buissons , contre les fossés. Il toussa , cracha , jura, dans l'espoir de faire parler l'un ou l'autre de ses compagnons; mais ce fut inutilemcnl : tous deux restèrent muets.

AMMAIiAT-BEG 119

Enfin, après un instant, son cheval ayant butté contre une pierre :

— Que le diable emporte notre conducteur, qui, du reste, m'a bien l'air de venir de sa part ! Qui sait on il nous mène? Il est capable de nous conduire à quelque embuscade.

— Il n'y a pas de danger, répondit Ammalat; c'est l'envoyé d'un ami, et mon ami luimême.

— Oh! oui, c'est vrai; tu as fait bien des amis nouveaux depuis que nous nous sommes quittés, Amraaial... Puissent les nouveaux t'êlre aussi dévoués que les anciens t

On avait quitté tout chemin tracé et l'on était engagé dans une espèce de pépinière de ces arbustes aux épines entêtées que connaît quiconque a voyagé dans le Caucase.

— Au nom du roi des Esprits, dit Sophyr-Ali à son guide, dis-nous tout de suite si tu es associé avec les buissons pour leur faire arracher les galons de ma tchouska. Ne connais-tu pas un meilleur chemin? Je ne suis ni un serpent ni un renard.

Nephlali s'arrêta.

l'^y ammalat-bi:g

— Tu es servi à souhait, dit-il. Ta course est (iiiie; reste ici à garder les chevaux.

— Kt Ammalut? dit Sophyr-AIi.

— Aniniaiat vieut avec moi.

— Où cela ?

— A ses affaires, apparemment.

— Auinialat, s'écria Sopliyr-Aii, iras-tu sans moi dans la monlai,'ne avec ce bandit ?

— Ce qui veut dire, rép]i(|ua Ammalat en descendant de cheval, que tu ne te soucies pas de rester seul.

Il lui jeta la bride sur le bras.

— Moi, dit Sopliyr-Ali, j'aime cent fois mieux être seul ici qu'en la compagnie du drôle qui l'est venu chercher.

— Tu ne seras pas seul, dit Ammalat-Beg en riant : je te laisse dans une aimable société, celle des loups et des chacals. Tiens, les entends-lu chanter? Écoule !

— Dieu veu ille que, demain matin, je ne sois pas forcé de débarrasser tes os de ces chanteurs, dit Sophyr-AIi.

Ils se séparèrent.

En s'éloignanl, Ammalat entendit Sophyr-AIi

AMMAIiAT-BEG 121

qui, à tout Iiasard et par précaution, armait son fusil.

Nephtali conduisit Amnialat entre les buissons aussi sûrement que s'il faisait grand jour. On eût dit que le jeune Tchetchen jouissait de la faculté, accordée par la nature à certains animaux, d'y voir aussi bien la nuit que le jour.

Après une demi-verstefaiteentreles buissons et sur les pierres, le chemin commença de descendre; enfin, après un passage assez dilBcile, le chemin devint un peu meilleur, et l'on arriva à l'entrée d'une caverne au fond de laquelle brûlait un feu de branches de buissons.

Ackmeth-Khan était couché près de ce feu, son fusil sur ses genoux.

Au bruit que firent les deux jeunes gens, il se souleva sur sa bourka.

A la rapidité du mouvement, il était facile de juger qu'il attendait avec impatience.

En reconnaissant Ammalat, il se leva tout à fait.

Ammalat se jeta à son cou.

— Je suis content de te voir, Ammalat, dit le khan, et j'ai la faiblesse de ne pas te cacher ce

•1:22 AMMALAT-UIU;

scnlimenl. Mais je nie liàle de le dire que ce n'est pas pour une simple entrevue que je l'ai dérange. Assieds-loi, Ainmalal, et causons d'une affaire sérieuse.

— Pour moi, klian?

— Pour nous deux. J'ai été l'ami de ton père, Ammalat, et il fut un temps où j'étais le tien.

— Alors, ce temps n'est plus?

— Non. Il dépendait de loi qu'il durât toujours. Tu ne l'as pas voulu, ou pliilôt, non, ce n'est pas toi qui ne l'as pas voulu.

— Qui donc?

— Ce démon de Vei'kovsky.

— Khan, lu ne le connais i)as.

— C'est toi qui ne le connais pas, mais bientôt tu le connaîtras, j'espère. En attendant, parlons de Seltanella.

Le cœur d'Amnialat bondit.

— Tu sais que j'ai voulu en faire ta femme, Ammalat; lu l'as refusée aux conditions auxquelles je te l'offrais. N'en parlons plus ; je présume que tu avais fait toutes tes réflexions, comme doit les faire un homme dans les circonstances sérieuses de la vie. Mais lu comprendras

AMMAL.4.T-BEG 423

une chose, c'est qu'elle ne peut pas et surtout ne doit i)as rester (ille. Ce serait une honte pour ma maison.

Ammalat sentit |)erier la sueur sur son front.

— Ammalat, continua Aclunelh-Khan, on me demande sa main.

Ammalat sentit ses genoux faiblir; son cœur sembla près de cesser de battre dans sa poitrine. Enfin, la voix lui revint.

— Et quel est ce hardi fiancé? demanda-t-il.

— Le second fils du chamkal Abdul-Moul;inine. Après toi, c'est bien certainement, de tous les princes montagnards, le plus digne de devenir l'époux de Seltanetta.

— Après moi? dit Ammalat. Mais, par Mahomet ! il me semble qu'on parle de moi comme si j'étais mort; mon souvenir est-il donc tout à fait éteint au cœur de mes amis?

— Non, Ammalat, ton souvenir n'est pas éteint dans mon cœur, et tout à l'heure je t'ai avoué, à toi-même, que j"avais du plaisir à te revoir ; mais sois aussi franc que je suis sincère, je te fais juge dans ta propre cause ; ([ue veux-tu de plus? ([ue demandes-tu de mieux? que devons-

124 AMHALAT-BKG

nous, que pouvons-nous faire? Tu ne veux pas le séparer des Russes; je ne puis pas, moi devenir leur ami.

— Si, lu le peux. Tu n'as qu'à vouloir, qu'à désirer, qu'à dire un mot, cl loul sera oublié, toul sera pardonné. J'y engage ma lèle el réponds de la parole de Verkovsky : el c'est ce qu'il y aura de mieux pour ton bien, pour la traïKiuillilé des Avares, pour le bonheur de Sellanella, pour le mien. Oh ! je te le demande, je te supplie, je l'implore à genoux, à genoux! Ackmeth-Khan, sois l'ami des Russes, el tout, jusqu'à ton grade, le sera rendu.

— Tu réponds de la vie des autres, toi qui n'es pas même maitre de ta liberté !

— Qui donc a besoin de ma vie, qui s'inquiète de ma liberté, quand je les méprise moimême ?

— Qui a besoin de ta vie, enfant que lu es? Dis-moi, crois-tu que l'oreiller ne se retourne pas de lui-même sous la tête du chamkal Tarkovsky, lorsqu'il pense ([ue tu es l'héritier de sa principauté de Tarkl el que tu es l'ami des Russes?

— Je n'ai jamais reclierché son amitié, je ne l'ai jamais craint comme ennemi.

— Ne crains pas, mais ne méprise pas, Ammalal. Sais-tu qu'un messager a été envoyé à Yermoloff pour lui dire de te tuer comme un traître? Auparavant, c'eût été par un baiser qu'il t'eût tué s'il avait pu; mais, aujourd'hui que tu lui as renvoyé sa fille, il ne cache plus sa haine, et ce sera par la balle ou le poignard.

— Sous la protection de Verkovsky, nul ne peut m'atteindre, excepté un assassin. Contre les assassins , qu'Allah me garde !

— Écoute, Animalat, je vais le dire une fable. Un mouton, poursuivi par des loups, se réfugia dans une cuisine. Il y trouva un abri, fut bien logé, bien nourri; il se vantail tout haut des soins qu'on avait de lui, et ne s'était jamais trouvé si heureux.

» Trois jours après, il était rôti !

» Ammalal, c'est ton histoire.

» Il est temps que je t'ouvre les yeux. L'homme que tu appelles le premier entre tes amis, t'a trahi le premier. Tu es entouré de traîtres, Ammalat. Mon principal désir, en t"appelant à une entrevue,

126 AMMAIAT-KEG

élail de t'en prévenir. En me faisant demander la main de SeIlanella,on m'a fait comprendre, de la part du chamkal, que i)ar lui je puis devenir l'ami des Russes beaucoup plus sûrement ([ue par Ammalat, qui est maintenant un objet de défiance même pour ceux qui répondent de lui. D'ailleurs, ceux qui répondent de toi seront bientôt débarrassés de toi. On t'éloignc, et lu n'es plus à craindre. J'ai soupçonné beaucoup, et j'ai su plus que je ne soupçonnais. Aujourd'hui, j'ai arrêté un nouker du chamkal ; il était envoyé à Verkovsky ; sous quel prétexte, je n'en sais rien, et ne m'en suis pas inquiété. Ce dont je me suis inquiété, c'est que le chamkal donne six mille roubles à qui te tuera. Verkovsky n'est pour rien là dedans, bien entendu; mais, maître devant le chamkal, il ne sera pas maître devant son gouvernement. Tu es coupable de trahison. Après avoir fait serment aux Russes, tu as été pris les armes à la main. On t'a fait grâce de la vie, soit; mais il faut bien faire quelque chose de loi. On t'enverra en Sibérie.

— Moi? s'écria Ammalat.

— Écoule, et vois si je suis bion instruit. De-

amuuijAT-beg -127

main, le réginienl rentre dans ses quartiers; domain,une entrevue, où il sera longuement question de toi et de ton sort, se débattra dans ta propre maison de Bouinaky. On amassera contre toi des dénonciations, on réunira un certain nombre de plaintes. On l'empoisonnera avec ton propre pain, Ammalat, et l'on te mettra au cou une chaîne de fer en le promollanl des monts d'or.

Si Ackmeth-Klian voulait voir souffrir Ammalat, il eut ce sombre plaisir pendant tout le temps (ju'il lui parla. Chaque mot, comme un fer rouge et acéré, s'enfonçait dans le cœur du jeune beg; toutes ses croyances étaient détruites si la moitié de ce que lui disait le khan était vraie. Plusieurs fois il voulut parler, l'interrompre, lui répondre : chaque fois, les paroles expirèrent sur ses lèvres. La bête sauvage qui, apprivoisée par Verkovsky, dormait dans Ammalat, s'était réveillée peu à peu aux paroles d'Acknieth - Khan ; elle secouait déjà sa chaîne et il s'en fallait de peu qu'elle ne la brisât.

Enfin, un torrent de menaces et de malédictions s'échappa de la bouche du jeune homme.

— Ah ! si lu ne mens pas, s"écria-t-il , ah ! si

■128 AM>nL\T-r,i;G

tu dis vrai, Acknielh-KIian, nialliciirà ceux tjui auront abusé de ma bonne foi et surpris ma reconnaissance ! Que j'aie la preuve de ce que tu dis, et vengeance, vengeance sur eux !

— Voilà le premier mot digne de loi qui soit sorti de ta bouche, Ammalal, dit kiian Ackmctli n'essayant même pas de dissimuler la joie qui! ressentait de la colère du jeune prince. Tu as assez courbé la tête sous le pied des Russes. Aigle, il est temps de reprendre tes ailes et de t'envoler au-dessus des nuages. Tu verras mieux tes ennemis de là-baul. Rends vengeance pour vengeance, mort pour mort!

— Oh ! oui ! reprit Ammalat, mort au chamkal, qui marchande ma vie! mort à Abdul-Moussaline, qui étend la main sur mon trésor!

— Oui, sans doute, mort à eux ! mais ne perds pas de vue un autre ennemi que lu exclus de ta vengeance et qui pèse bien autrement sur ta destinée qu'aucun de ceux que lu viens de nommer.

Un frisson passa dans les veines d'Ammalai.

— Tu veux parler de Verkovsky, dit-il en faisnnt malgré lui un pas en arrière. Tu le trompes, khan Ackmeth : il ne pcul vouloir ma mort, celui

\MM\L\T-BKG 129

qui m'a sauvé de la mort, et de iiuelle mort? (riine mort infâme.

— Pour le rendre une vie infâme, Aminalat. Et toi, ne l'as-tu pas sauvé aussi : une première fois, des défenses d'un sanglier ; une seconde fois, du poignard des Lesghiens? Fais tes comptes rigoureusement, Ammalat, et c'est Verkovsky qui te redevra.

— Non, non, Ackmetli-Klian, dit le jeune homme en frappant avec force sa poitrine de sa main, non ! il y a une voix là qui parle plus haut que la tienne, et qui me dit que je ne suis pas quille, que je ne serai jamais quitte avec Verkovsky, et cette voix, c'est celle de ma conscience.

Ackmelli-Klian haussa les épaules.

— Ta conscience! ta conscience! murmurat-il. Tiens, Ammalat, je vois bien que, sans moi, lu ne sauras rien faire, pas même épouser Seltauetta. Eh bien, écoute ceci ;

» A celui qui voudra devenir mon gendre, la première, la seule, l'unique chose que je demanderai, la chose en échange de laquelle celui-là obtiendra la main de Seltanelta, c'est la vie de Ver- '•.o\:<ky. Verkovsky, c'est la tête du Daghestan.

Il 0

130 AMMALAT-niîr.

Que celle lêle-là tombe, el le Dagheslan lout entier est décapité. J'ai vingt mille hommes prêts à se lever à un mot de moi. J(; descends avec eux comme l'avalanche sur Tarki ; et suppose que ce soit loi qui aies mérité la main de Seltanetta, lu es chamkal non-seulement de Tarki , mais encore de tout le Daghestan. Ton sort est entre tes mains comme il n'a jamais été en celles d'aucun homme. Choisis : ou une prison — tout au moins un exil éternel en Sibérie — ou le bonheur avec Seltanetta, la puissance avec moi. Après cela , peut-être Tai-je mal jugé, et n'as-tu dans le cœur ni ambition ni amour. Et maintenant, adieu ! mais souviens-loi que la première, la seule fois que nous nous reverrons, ce sera comme parents inséparables ou comme ennemis mortels.

El khan Ackmelli, s'élançanl hors de la caverne, disparut avant qu'Amnialat eût eu le temps de songer à le retenir.

Il resta longtemps immobile et ntuel el la tête inclinée sur sa poitrine. Enfin, il releva le front, regarda autour de lui, el vil Neplilali qui Tatti'udail.

Sans lui dire un nml. ic jt'unc Tclictclicii le-

conduisit où Sopliyr-Ali attendait avec les deux chevaux. Ammalat lui tendit silencieusement la main en signe de remercîment et se sépara de lui, sans même prononcer le nom de Seltanetta.

Puis, toujours muet, il remonta sur son cheval, regagna le camp, rentra dans sa tente et se jeta sur son lit.

Là seulement, il se roula et se tordit avec des cris étouffés et de sourds gémissements.

Tous les serpents de l'enfer lui rongeaient le cœur.

— Veux-tu te tuire, fils de louve? disait une vieille femme à son pelit-fils, réveillé et pleurant avant le jour. Tais-loi, ou je t'envoie coucher dans la rue.

La vieille Tatare avait été la nourrice d'Ammalat. Sa maison était bâtie près du palais du beg. C'était un cadeau de son nourrisson.

Nous l'avons entrevue au premier chapitre de cette histoire, regardant avec amour les prouesses d'Ammalal-Beg.

13i AMMALAT-BEG

Colle maison où nous conduisons nos lecteurs, à un seul élage el surmonlcc d'une lerrasse, comme toutes les maisons talares, consistait en deux chambres proprement arrangées. Le plancher était couvert de tapis. Dans les niches brillaient des coffres garnis de fer, sur lesquels étaient roulés des lits de plume avec leurs couvertures, symbole de l'aisance chez les Talars. Sur les planches pendues contre la muraille étaient placées les lasses de fer-blanc, brillantes comme l'argent, pour le pilau. La figure de la vieille femme exprimait celle mauvaise humeur continue qui est le fruit amer d'une vie solitaire et triste, et, comme une digne représentante de ses compatriotes qu'elle était, elle ne cessait de marmotter el de gronder à haute voix, et du malin jusqu'au soir, son pelil-fils.

— Tais-toi, s'écria-t-elle enfin, Kcsse, ou je le donne aux cinq cent mille diables ! Entends-tu le bruit qu'ils font sur le toit et comme ils frappent aux carreaux pour le prendre?

La nuit était sombre, l'eau tombait à verse. La pluie fouettait la lerrasse et les carreaux, et le vent, s'engouffranl dans la cheminée, semblait le

AMHALiT-BK(i 13."

sanglot lamentable qui accompagnait les larmes do la nature.

Le petit garçon se calma, et, en ouvrant ses grands yeux aux paupières noires, il écouta avec crainte les divers bruits de la tempête.

Mais à toutes ces rumeurs vint se mêler un bruit plus effrayant : malgré l'heure avancée de la nuit — il était trois heures du matin à peu près — 0!i frappait à la porte.

Alors ce fut au tour de la vieille à s'effrayer.

Son ami intime, un vieux chien noir, rele\a la tête et hurla d'une voix plaintive.

Les coups redoublèrent, et, avec un accent remarquable de colère, une voix inconnue cria :

— Atch-Kaninii ! .\khirine! Akhirisi ! Jlais enfin ouvriras-tu la porte?

— AUah-Bismillah ! prononça la vieille, tantôt levant les yeux au ciel , tantôt poussant du pied son chien, tantôt essayant de calmer le petit garçon, qui s'était remis à pleurer. Qui est là ? qui peut frapper à cette heure ? quel homme de bien viendra, pendant une pareille nuit, heurter à la porte d'une pauvre femme? Es-tu le diable? Alors va chez la voisine Kachtkina. Il est temps

(If lui nionlirr I(! clicinin de l'ciil'ii'. Mais, si lu n'os pas le diable en personne, va-l'en! Mon (ils n'est pas à la maison, si c'est à lui que tuas affaire par iiasanl. Il est près tl'Ammalal-Iîeg. Huant à moi, le beg m'a donné mon congé; ce nï'sl donc pas de sa part que lu peux venir. Je ne lui dois ni canards, ni poules, ni œufs ; il m'a relevée de toute redevance. Dame ! tu comprends i)ien que je ne l'ai pas nourri pour rien.

— M'ouvriras-tu, i)alai du diable? cria la voix impatiente, ou sinon je brise ta porte sans en laisser une planche pour te faire un cercueil.

— Soyez le bienvenu, soyez le bienvenu, dit la vieille en courant à la porte, et en l'ouvrant d'une main tremblante.

La porte tourna sur ses gronds, et un homme petit de taille, mais d'une figure sombre et belle à la fois, apparut sur le seuil.

II était en costume tcherkesse. L'eau ruisselait sur son bachlik et sur sa bourka blanche. Il la jeta sans façon sur le lit de la femme, et se mit à détacher le bachlik qui lui couvrait le visage. Fatma, pciidriut ce temps, allumait la chandelle et se t<'nait devant le nouveau venu, tremblant de

AMMAÎ.AT-BEG 137

(ous ses membres. Le chien s'étnit fourré dans un coin en cachant sa queue entre ses jambes, et le petit garçon s'était sauvé dans la cheminée, qui, ne s'aliumant jamais, était plutôt un ornemen! qu'un meuble d'utilité.

— Eh bien, Fatma, dit le nouveau venu lorsqu'il en fut arrivé à détacher son bachlik , tu es devenue fière, à ce qu'il paraît ; tu ne reconnais plus les vieux amis?

Fatma regarda l'étranger avec curiosité, et une expression de bien-être se répandit sur son visage.

Elle avait reconnu Ackmeth-Khan qui, pendant cette nuit d'orage, venait de Kafir-Koumiek à Bouinaky.

— Que le sable aveugle mes mauvais yeux, qui n'ont pas reconnu leur ancien maître! dit la vieille en croisant, en signe de soumission et de respect, ses mains sur sa poitrine. Pour dire vrai, khan, ils se sont éteints dans les larmes que j'ai versées pour mon pays, pour la pauvre Avarie. Pardonne, khan, à la malheureuse Fatma ; elle est vieille, et la vieillesse ne voit plus grand'chose dans la nuit, si ce n'est le tombeau que la mort creuse pour elle.

138 AMMALy\T-I!i;G

— Allons, ;illoiis, lu n'es pas cncoro la vieille que lu te dis, Falma. Je me rappelle, enfant, l'avoir vue jeune fille à Kliunlsack.

— Le pays étranger vieillit Télrangèrc, répondit Fatnia ; khan, dans nos montagnes, je serais encore peut-être un fruit bon à cueillir; mais, ici, je suis une malheureuse pelote de neige qui a roulé de la montagne dans la boue des chemins. Placez-vous ici, khan ; mettez-vous sur ce coussin, vous serez mieux. Mais comment dois-je régaler le cher hôte? Khan a-t-il besoin de quelque chose ?

— Khan désire que tu le régales de ta bonne volonté, voilà tout.

— Je suis en ton pouvoir, khan, tu le sais bien. Commande donc, ordonne donc ; c'est à ta servante d'obéir.

— Écoute, Fatnia, je n'ai à perdre ni temps ni paroles. En deux mots, voici pourquoi je suis venu ici. Rends-moi service avec la langue, alors je réjouirai tes dents. Je te donne dix moutons si tu fais ce que je te dis, et je t'habille de soie de la tête aux pieds, les souliers compris.

— Dix moutons et une robe désole ! 0!i ! mon

A>ni.VLAT~BEG -139

bon aga ! oh t mon cher khan ! Je irai jamais vu un pareil hôle entrer dans ma maison depuis que j'ai été prise par ces Talars maudits et que l'on m'a mariée ici contre ma volonté. Pour une robe de soie et dix moutons, tu peux faire tout ce que lu voudras, même me couper une oreille.

— Il ne faut pas te couper les oreilles, femme; non, mieux vaut t'en servir. Voici l'affaire : Animalat viendra chez loi, aujourd'hui, avec le colonel. Tu connais le colonel?

— Allah ! je le crois bien , noire ennemi mortel.

— C'est cela même ! Le chamkal Tarkovsky en sera. Le colonel est l'ami d'Animalat. Il est en train de lui faire boire du vin et manger du cochon.

— A celui qui a sucé mon lait! s'écria la vieille montagnarde avec horreur.

— Oui. Si nous n'y veillons pas, avant trois jours, Ammalat sera chrétien.

— Que Mahomet le garde ! dit la veille en crachant et en levant les mains au ciel.

— Pour sauver Ammalat delà damnation éternelle, vois-tu, femme, il faut le brouiller avec son Verkovski.

liO AMMAL\T-I5i:(i

— Ai-jo quclqno clinse à fnire là (l('(l;ins,kliim? Aussi vrai (itic jo suis la servaiile el celle (rAllali, je le ferai.

— Oui, écoule bien.

— Je ne perds pas une parole, klian.

Les yeux de la vieille brillaient de fanatisme.

— Tuasàte jeter à ses pieds, à pleurer comme si lu suivais les funérailles de ton propre fils. Tu n'auras pas besoin d'eniprunier des larmes chez les voisins, tu aimes assez Ammalat pour pleurer la perte de son àme. Tu lui diras que (u as entendu une conversation du colonel avec le clianikal; que celui-ci se plaignait qu'Ammalat lui eût renvoyé sa fille; qu'il a dit qu'il le délestait à cause de sa principauté de Tarkovsky, sur laquelle Ammalat se croit des droits. Tu lui diras que le cliamkal suppliait le colonel de le laisser libre de disposer de la vie d' Ammalat.

— Et j'ajouterai que le colonel a consenti?

— Non, vieille, dit vivement khan Ackmelh, il ne te croirait pas. Tu lui diras, au contraire, que le colonel a été indigné de la proposition et a répondu... Écoute bien, comprends bien.

— J'écoute et je comprends, sois tranquille.

— El que le colonel a répondu : « Tout ce que je peux faire pour loi, chamkal, mais à la condilion que lu serviras fidèlemenl les Russes, c'esl de l'envoyer en Sibérie. »

— En Sibérie î

— Voyons, répèle ce que je l'ai dil.

La vieille femme avail bonne mémoire et répéta la cliose mot pour mot. Mais, pour plus grande sécurité, le khan la lui fit répéter une seconde fois.

— Maintenant, continua khan Ackmeth, brode là-dessus tout ce que tu voudras. Tu es célèbre pour tes contes. Ne mange donc pas de boue, parle clairement, et ajoute que la preuve de ce que lu avances, c'eslque le colonel veut prendre Ammalat avec lui àGeorgievsk pour le séparer de sa famille et de ses noukers, et, de là, l'envoyer au diable, îoul enchaîné.

Ackmelh-Khan ajouta à cette fable principale iDUtes sortes de détails que Falma classa dans sa mémoire, en faisant renouveler au kan sa promesse (les dix moulons et surtout de la robe de soie.

IjekhaMJura,el, comme à-compte, lui donnauiie pièce d'or, celte chose si rare chez les montagnards , [ii'ils on font des ornements de toilelle.

l ii AMMA.LAT-BEG

— Alhih ! s'écria la vieille en scrranl la i)iccc «ror dans sa main. Que le sel se réduise pour moi en cendre, khan, que je meure de faim, (lue...

— Allons, interroni|)it Ackmelh , assez; ne nourris pas le diable avec les serments, et dis des paroles qui servent à quelque chose. Amnialat a toute confiance en toi, je le sais. N'oublie pas que c'est de son bonheur qu'il s'agit ; qu'en le tirant des mains des Russes, tu le tires des mains du démon. Une fois convaincu qu'on veut l'envoyer en Sibérie, il quitte ses nouveaux amis et épouse ma fille. Alors vous venez tous chez moi à Khuntsack, dans ton ancien pays, et tu finis, en chantant, ta vie dans le pays où tu l'a commencée en chantant. Mais prends-y garde, si tu nous trahis, ou si tu gâtes l'affaire avec ton bavardage, je te jure à mon tour, moi qui ne fais pas de serments, que je nourris le diable du scliislik que j'aurai fait avec ta vieille peau.

— Tu peux cire Iranquilio, khan; je suis une honnête femme, sur la chair de laquelle le diable n'a aucun droit. Je garderai le secret aussi sûrement que s'il était dans la tombe de

mon défunt, et je mettrai ma chemise sur Amnialal '.

— Alors, assez; et, pour qu'il ne soit plus question de cela qu'au moment opportun, je crois que je dois mettre sur tes lèvres un cachet d'or.

Et le khan tira une seconde pièce d'or, qu'il donna à Fatma.

— Sur ma tête et sur mes yeux, je suis à toi ! s'écria la vieille en saisissant et en baisant la main du khan.

Puis elle se jeta à genoux pour baiser ses pieds.

Ackmelh-Khan s'éloigna avec mépris

— Esclavage, esclavage, murmura-l-il , sois maudit, toi qui peux, pour deux pièces d'or, faire ramper l'homme comme le serpent !

Et il sortit.

1 Expression tatare. Mettre sa cliomise sur quelqu'un, c'est faire qu'il n'ait point d'autre sentiment que celui ou celle dont il porte la chemise.

Le colonel Verkovsky à sa fiancée

Août 1832.

Du camp, près du village Kafir-Koumiek.

Oui, Ammalal aime, chère Marie. Mais conimenl aime-t-il, l'insensé? Jamais, dans ma plus folle jeunesse, mon amour pour loi — cet amour qui était ma vie, cependant! — ne s'éleva à une pareille extrémité. Je brûlais, moi, comme un papier enflammé par les rayons du soleil ; il brûle, II 10

I ;n 4Y,M,\LAT-r.EG

lui, conimo un vaisseau oiiflainmé par In foudre l'I perdu sur l'Océan.

Marie, te rappelles - lu qu'autrefois nous lisions, temps heureux! VOthellu de Sliakspeare? Eh bien, le seul Olliello peut te donner une idée de celle flamme tropicale qui brûle les veines de notre Tatar. Il est vrai que le Tatar est, dans Ammalal, greffé sur le Persan.

Maintenant que la glace est rompue, il aime à parler longtemps et souvent de sa Sellanella. Et moi, j'aime à le voir s'enflammer en parlant d'elle. Tantôt il ressemble à une cataracte tombant du haut d'un rocher, tantôt à une de ces sources de naphte de Bakou. Comme elles, il brûle d'une flamme inextinguible. Alors ses joues s'allument, ses yeux lancent des étincelles. Il est magnifique dans ces moments-là. Touché alors, entraîné, je lui ouvre mes bras et le reçois sur ma poitrine, tout brisé de son exaltation. Puis bientôt il a honte de lui-même. Il n'ose plus me regarder, il me livre la main, rentre chez lui, et passe, à la suite de ces cris, des journées entières silencieux et muet.

Depuis son retour de Khuntsack, il est en-

AMMALAT-BEG i kl

core plus sombre qu'auparavant, et surtout ces derniers jours.

Il m'a supplié de le laisser encore une fois aller à Kliunlsack pour revoir encore une fois sa belle. Mais je lui ai refusé sa demar.de. C'est à moi de garder son honneur. Avec cette violence de passion, un jour ou l'autre, il manquerait à sou serment, et je perdrais l'idéal que je me suis fait de ce beau jeune homme, de ce noble cœur.

J'ai écrit tout cela à Yermoloff. Il m'a dit de l'emmener avec moi à Georgievsk, où il sera luimême. Là, par Ammalat, il nouera, avec Ackmeih- Rhan, des négociations qui pourront être de la plus grande utilité pour la Russie, et qui peuvent faire le bonheur d'Ammalaten amenant son union avec Sellanetta. Je serai bien heureux, chère Marie, le jour où j'aurai fait ce jeune homme heureux! Et lui, lui qui ne sait pas éprouver à moitié, quelle reconnaissance il me vouera! Alors, chère Marie, je le mettrai à genoux devant toi et je lui dirai : « Adore-la : si je n'avais pas aimé Marie, tu ne serais pas l'époux de Seltanetta. »

Hier , j'ai reçu une lettre du lieutenant gouverneur. Comme il est bon ! il a été au-devant de

I'8 AMMAI,AT-I!F.G

mes désirs. Tout est arrange, mon amouP; je (c rejoins aux eaux. Je mène seulemenl mon régiment à Derbend, et je pars. Je ne saurai pas ce que c'est que la fatigue pendant le jour, et le sommeil pendant la nuit, jusqu'au jour où je me reposerai dans tes bras. Quel aigle me préicra ses ailes pour mon voyage? <iucl géant me prêtera des forces pour porter mon bonlieur? En vérité, mon cœur est si léger, que, pour qu'il ne s'envole pas, je serre ma poitrine à deux mains. Si je pouvais m'endormir jusqu'au moment où je te reverrai, et ne vivre jusque-là que dans des rêves où tu serais présente ! Et avec tout cela, chère bicn-aimée, je me suis réveillé aujourd'hui triste comme la mort. Je ne sais quel sombre pressentiment j'ai dans le cœur. Je suis sorti de ma tente, je suis entré dans celle d'Ammalat. Il dormait encore; son visage était pâle et contracté. Il y a dans ce cœur-là quelque haine qui lutte avec l'amour. Il m'en veut de mon refus ; mais comme je me vengerai, le jour où j'aurai fait son bonheur, et où je lui dirai : «La vie! qu'était-ce que cela? Seltanetla, à la bonne heure!»

Aujourd'hui, je dirai pour longtemps adieu à

AM5ULAT-EEG 149

mes montagnes du Daghestan. Qui sait? peut-êlrc pour toujours. C'est curieux, mon ciier amour, si je me prends ù regarder les montagnes, la mer, le ciel, quel triste et en même temps quel doux sentiment oppresse et élargit tout à la fois mon cœur.

O ma chère àme ! que je suis heureux de pouvoir te dire maintenant et avec certitude : Au revoir !

Le poison du mensonge brûlait le cœur d'Amnjalal et circulait dans ses veines.

Sa nourrice Fatma avait consciencieusement gagné ses dix moutons, sa robe de soie et ses deux pièces d'or.

Elle lui avait raconté en détail tout ce que lui avait soufflé Ackmeth-Klian, pendant celte même soirée où Ammalat était arrivé à Bouinaky avec le colonel et où le colonel avait eu une entrevue avec le chamkal.

4 53 AMMALA.T-BEG

Il avait voulu douter d'abord; mais comment soupçonner dans Tatma, dans sa bonne nourrice, dans celle (|ui raimail comme son (ils, une complice d'Ackniel-Klian?

La flèche empoisonnée avait pénétré au plus profond du cœur. Dans son premier mouvement de colère, il voulait tuer le colonel et le ciiamkal.

Son respect ponr riiospilalilé Ten empêcha.

Il remit sa vengeance à plus lard, mais comme on remet son poignard au fourreau pour l'en tirer brillant et mortel.

La journée se passa ainsi ; le régiment s'arrêta pour prendre deux heures de repos.

Pendant ces deux heures de repos, voici ce qu'Ammalat écrivait à Ackmeth-Khan, espérant soulager son cœur en le répandant sur le papier :

« Minuit !

» Ackincth-Ivlian ! Acknielh-Khnn ! pourquoi as-tu fait briller cet éclair à mes yeux? Sais-tu que la flamme en a pénétré dans ma poitrine! Oh ! ramilié oubliée ! la trahison d'un frère ! Tassas-

sinat d'un frère! quelles terribles extréniilés, et entre elles seulement un pas... ou un abîme !

» Je ne puis pas dormir , je ne saurais penser à autre chose. Je suis enchaîné à cette pensée, comme un criminel au mur de son cachot. Une mer de sang coule et se répand autour de moi, et, au-dessus des vagues sombres, au lieu d'étoiles brillent des éclairs.

» Mon âme ressemble maintenant à un rocher où viennent, le jour, les oiseaux sauvages pour y déchirer leurs proies, la nuit, les esprits de l'enfer pour y méditer le meurtre. 0 Verkovsky! que t'avais-je fait? pourquoi effacer du ciel d'un montagnard la plus belle étoile, la liberté? pourquoi? Parce que je t'ai trop aimé peut-être. Je te sacrifiais mon amour. Tu m'eusses dit simplement : « Amnialal, j'ai besoin de ta vie, » je te l'eusse donnée aussi simplement que tu la demandais. Comme le tils d'Abraham , je me fusse couché sous le couteau et je serais mort en te pardonnant.

« Mais vendre ma liberté! me prendre Seltanelia ! Oh ! non ! traître.

» Et il vit encore !

» De temps en temps, comme une colombe ira-

154 AMMVI,AT-BF.(i

VLTsanl la fumée d'iiii inccnilic. je vois ton beau visage, ma Scllaiietla. Pourquoi doue , comme aulrefois, celle vue ne me réjouil-elle pas? On \eul te séparer de moi, ma bien-aimée, te donner à un autre , me marier avec la louibe. Mais il n'en sera pas ainsi, je rentrerai chez toi par un cheniin de sang. J'accomplirai l'acte affreux qui m'est imposé pour l'obtenir et je l'obtiendrai. Outre les amis cl les amies, Sellanclta, invile à nos noces les vautours cl les corbeaux. Oh î je saurai faire un festin pour tous les convives. Je donnerai un riche kaliin ' ; au lieu d'un coussin de velours , je mettrai sous la tête de ma promise le cœur que je respectai, que j'aimai prcs(iue autant que le sien.

» Fille innocente, lu seras la cause d'un horrible crime! Donne créature, pour loi deux amis s'égorgeront dans les étreintes d'une infernale colère. Pour toi ! pour loi! mais est-ce bien pour toi seule V

» J'ai entendu dire vingt fois à ^'erkovsky que c'était lâche de se défaire de son ennemi d'un loup de fusil ou d'un coup de poignard.

' Cadeau de noce.

AMMALAT-BEG d55

» Ils sont étranges, ces Européens ! Selon eux, lorsqu'un ennemi vous a écrasé la tête avec son pied, vous a broyé le cœur entre ses mains, on va lui dire : «Tu m'as déshonoré ; tu as effeuillé » l'arbre de ma vie ; tu as fané les roses de mon >■ cœur, nous allons nous battre! Si je suis plus )' adroit que toi, jeté tuerai ; si tu es plus adroit " que moi, tu me tueras. »

» Et l'on va présenter sa poitrine à la balle ou au fer d'un traître.

» Oli ! ce n'est point ainsi chez nous,Verk.ovsky; mais ce n'était pas assez pour toi d'enchaîner mes mains, lu voulais encore enchaîner ma conscience.

» Inutile ! paroles perdues !

» J'ai chargé mon fusil ; mon fusil me vient démon père; mon père l'avait reçu démon grandpère. On m'a raconté plusieurs des coups célèbres qu'il avait portés. Pas un seul jusqu'aujourd'hui, c'est vrai, n'a été tiré dans la nuit, ni eii embuscade. Toujours il a soufflé le feu et craché la mort dans le combat, aux yeux de tous, au premier rang; mais il combattait des guerriers loyaux, de nobles ennemis, il n'avait point à venger l'offense, la trahison. Mais cette fois ! Oh !

156 AMMALAT-BKU

ne tremble pus, ma main ! l'iic charge de poudre, une balle de plomb, un éclair, un peu de bruil répélé par Téclio, el tout sera fini.

» Une charge de poudre ! Comme c'est peu de chose! Cependant la voilà dans le creux de ma main et à peine le couvre-t-elle, et cela suffit pour pousser hors de son cor|)s l'âme d'un homme. Soit maudit celui qui t'a inventée, grise poussière qui met la vie du héros dans la main du lâche ; (jui tue de loin l'ennemi qui est désarmé, qui l'assassine par son seul regard !

» Ainsi un seul coup déliera tous mes liens dautrefois et m'ouvrira mon chemin vers de nouveaux. Dans la fraîcheur de la montagne, sur la poitrine de Sellanetta, mon cœur flétri reprendra ses forces. Comme l'hirondelle, je ferai mon nid dans un pays étranger et je rejetterai toutes mes douleurs passées, comme on jette un vieux vêtement déchiré par les ronces et par les épines

» Mais ma conscience !

■) Une fois, il m'est arrivé de reconnaître dans les rangs de mes ennemis un homme dont j'avais juré la mort. Je pouvais lui envoyer une balle, sans qu'il sût d'où la balle lui venait; j'eus honle.

AMMALAT-BEG Vol

J(3 retournai mon cheval et ne tirai point sur lui Et je percerais le cœur sur lequel je me suis reposé comme sur le cœur d'un frère! Il me trompait; mais étais-jesi malheureux de croire à son amitié, si fausse qu'elle fût ?

» Oh ! si mes larmes pouvaient étouffer ma colère, ma soif de vengeance; si elles pouvaient ni'acheler, m'obtenir Sellanetla !

» Pourquoi donc l'aurore tarde-t-elle tant? Qu'elle vienne ! Je regarderai le soleil sans rougir, et, sans pâlir, je soutiendrai le regard de Verkovsky. Mon cœur est sans pitié. La trahison appelle la trahison. Je suis résolu. Voici le jour... c'est le dernier.

D Non. C'était simplement un éclair. »

Et, pour se donner un courage qu'il sentait lui manquer, Ammalat-Beg saisit une bouteille de vin que Sophyr-Ali avait fait apporter pour lui, et la vida d'un trait.

Puis il se rejeta sur son oreiller; mais ce fut inutilement ; il ne put dormir. Une vipère lui rongeait le cœur.

458 AMMAI,AT-l!i;r,

Alors il ;il!a à Sopliyr-Ali, qui durm:ii(, cl le secoua rudement.

— lÀ've toi! s'écria-t-ii ; il fait jour. Sopliyr-Ali ouvrit les yeux etregarda Animalat-

Begcn i)àillant.

— Jour ! sur tes joues; mais c'est la flamme du vin ((u'clies reflètent, et non les rayons de l'aurore.

— Lève-toi ! te dis-je. Les morts eux-mêmes doivent se lever de leurs tombeaux pour venir au-devant de celui que je vais leur envoyer.

— Que dis-tu ? Est-ce que je suis un mort? Tu deviens fou, par Allah ! Ammalat-Beg. Que les morts se lèvent si cela les amuse, que les quarante imans reviennent au jour si cela leur convient; moi, je suis un vivant qui n'ai pas assez dormi. Bonsoir !

— Tu aimes à boire, Sopliyr-Ali. J'ai soif ce malin, bois avec moi.

— Ah ! c'est autre chose, et voilà la raison qui te revient. Verse un plein verre, verse une corne tout entière. Allah ! je suis toujours prêt à boire et à aimer.

— Et à te venger d'un ennemi, n'est-ce pas?

AMMALAT-lîEfi 159

A la santé du diable, qui cîiange les amis en ennemis mortels ! — Où j'irai tu me suivras, n'est-ce pas, Sopliyr-Ali ?

— Ammalat, ce n'est pas seulement le vin du même verre que j'ai bu avec toi, c'est le lait de la même mamelle. Je serai à toi, fisses-tu ton nid à la plus haute cime du rocher de Khuntsack. Pourtant, un conseil...

— Pas de conseils, Sopliyr-Ali ; pas de reproches surtout. Ce n'est pas l'heure.

— Tu as raison. Conseils et reproches se noieraient dans le vin, comme des mouches. Ce n'est l'heure ni des reproches ni des conseils, c'est l'heure de dormir.

— Dormir, dis-tu? Il n'y a plus de sommeil pour moi. As-tu examiné la pierre de mon fusil? est-elle bonne? en as-tu renouvelé l'amorce, et n'est-elle pas humide?

— Qu'as-tu, Ammalat? 11 y a quelque mystère, quelque crime peut-être dans ton cœur. Ton œil est fiévreux, ton visage livide; tes paroles sentent le sang.

— Mes actions seront plus terribles encore, Sophyr-Ali. Seltaiietta est belle, ma Sellanetta!

ItU) AMM,vij\T-i)i;r.

Kst-cc une chanson de noce qui rclonlil à mon oreille? Non. Ce sont les vagissements des esprits, ce sont les cris des chacals. Hurlez, loups! pleurez, démons! Vous êtes las d'attendre. Soyez tranquilles, vous n'attendrez plus longtemps, lilncore du vin, Sophyr-Ali î encore du vin !... et puis du sang !

Ammalat avala d"nn Irait une seconde bouteille, lonibn ivre-mort sur son lit, balbutia quelques mots inintelligibles. Sopliyr-Ali le déshabilla, le coucha et veilla à son chevet tout le reste de la nuit, cherchant en vain à s'expliquer le sens de ses paroles.

Enfin, au pointdujour, il se recoucha lui-même, en se disant :

— Il était ivre.

Le malin, avant de se ineltre en marche, le capilaine de service vint avec le rapport chez le colonel.

Après lui avoir annoncé que tout était en bon état au régiment, il regarda toutautour de lui, et, «'approchant de Verkosvky avec inquiétude :

— Colonel, lui demanda-t-il, puis-je vous parler?

— Sans doute, répondit Vcrkovsky disirait.

— Mais de choses sérieuses, colonel.

Il a

ili:2 AM.MVLAT-IlIiG

— De choses sérieuses?

— Oui.

— Piirlez, capitaine.

— Nous sommes bien seuls?

A son tour, Veriiovsky regarda autour de lui.

— Nous sommes bien seuls, dit-il.

— Colonel, ce que j'ai à vous dire est grave, Irès-grave.

— J'écoute.

— Hier, à Bouinuky, un soldat de notre régiment a entendu la conversation d'Ammalal avec sa nourrice. C'est un Tatar de Kasan qui comprend parfaitement le talar du Caucase. Eh bien, il a entendu la nourrice d'Ammalal, la vieille Fatma, disant à votre prisonnier que vous et le chamkal vouliez l'envoyer en Sibérie. Ammalal était furieux. Il disait qu'il avait déjii été prévenu (le cotte intention par Acknieth-Khnn, mais qu'avant cela il vous aurait tué de sa propre main.

» P(!nsanl qu'il avait mal entendu, ou que, s'il avait bien entendu, vous couriez danger de mort, II' Tatar se mit à espionner toutes les actions il".\mmalat-r-eg, dppui> bior.

ANMALAT-BEG 463

» Le soir, Aninialat a parlé avec un homme inconnu, et, en le congédiant, il lui a dit :

» — Annonce au khan que , demain , quand paraîtra le soleil , tout sera fini ; qu'il se prépare lui-même, je le verrai bientôt.

— Est-ce tout? capitaine, demanda Verkovsky.

— Croyez-vous que ce n'était pas assez pour inquiéter des gens qui vous aiment, colonel? Écoulez ceci : J'ai passé ma vie au milieu des ïatars; fou est celui qui se confiera au meilleur d'entre eux. Le frère n'est pas siir de sa tête, du moment où il la pose sur l'épaule de son frère.

— La jalousie est la cause de la mauvaise humeur d'Ammalat-Beg, capitaine. Caïn la laissa en héritage à tout le genre humain, et surtout aux voisins de l'Ararat. Nous n'avons rien à débattre, Ammalal et moi. Je ne lui ai jamais fait que du bien, et je ne veux pas lui faire de mal. Soyez donc Iranquillc, capitaine. Je crois à la bonne foi de votre soldat, mais point à sa connaissance de la langue tatare. Je ne suis pas un homme si considérable, que les bcgs et les khans songent à me faire assassiner, onpitainc. Je connais 1res-

ItU AMMALAT-BKG

bien Amiiialat : il est violent, mais il a un bon l'unir.

— iNc vous abusez pas , colonel, Aninialat est un Asiatique. Ne lui demandez donc ni les vertus ni les vices d'un Européen. Ici, ce n'est point comme chez nous; ici, le molcaclie la pensée, le visage masque l'âme. Un Talar vous paraît honnête homme à la surface; crouscz-le, et vous trouverez dans son cœur la bassesse, la colère et la férocité.

— L'expérience vous a donné le droit de penser ainsi, capitaine; mais, moi, je n'ai aucun motif de soupçonner Ammalat en aucune chose. Que gagnerait-il à me tuer? Je suis tout son espoir. Je devais être mort au point du jour ; le soleil est assez haut sur l'horizon, et, comme vous voyez, je suis vivant encore. Je ne vous en remercie pas moins, capitaine; mais ne soupçonnez pas Ammalat. Maintenant, la marche.

Le capitaine partit. Les tambours firent leur roulement, et le régiment se mit en marche, en effet.

La matinée était claire et fraîche. Le régimcnl semblait un long serpent aux écailles d'acier.

AMMALAT-BEG i65

tantôt se déroulant au fond de la vallée, tantôt rampant sur la montagne.

Amnialat marchait en avant, paie et triste. Il espérait que le bruit du tambour l'empèchorait d'entendre la voix de son cœur.

Le colonel l'appela et lui dit amicalement :

— Il faut que je te gronde, Ammalat. Tu suis trop à la lettre les leçons de Hafiz : le vin est un bon compagnon, mais un mauvais maitre. Tu as passé une nuit atroce, Ammalat.

— Oui, une terrible nuit, colonel; Allah veuille permettre que jamais je n'en passe une semblable! J'ai rêvé beaucoup et d'horribles rêves.

— Ammalat, Ammalat, il ne faut pas faire ce que défend notre religion. Ta conscience non plus n'est pas en repos.

— Heureux celui chez qui la conscience n'a d'autre ennemi que le vin î

— De quelle conscience veux- tu parler, cher ami? Chaque peuple, chaque siècle à sa conscience : ce que l'on regardait hier comme un crime, sera adoré demain comme une grande action.

— Je présume cependant, répondit Ammalat,

166 AMM.VLAT-Bi;r.

(|ii(' In (lissiniiiliilion, la vciigciincc cl russnssiiuil n'ont jamais été regardés comme des vertus.

— Je ne dis pas cela, qiioicjuc nous vivions en un siècle où le succès, presque toujours, porte avec lui son absolution. Les gens les plus consciencieux de cette époque n'iiésitenl pas à dire et même à pratiquer le proverbe. « Qui veut la fin veut les moyens. »

Ammaiat lança au colonel un regard de côté.

— Traître! murmura-t-il, tu parles bien comme un traître.

Puis, plus bas, sourdement dans sa poitrine, dans son cœur, il ajouta :

— Voici l'heure.

Le colonel, sans soupçons, marchait près du jeune homme. A huit verstes de Karakent, on aperçu tout à coup la mer Caspienne.

Verkovski devint pensif.

— C'est étrange, Ammaiat, dit-il, je ne puis voir la triste mer, ton pays sauvage , peuplé de maladies et d'hommes pires que les maladies, sans que mon cœur se serre, sans que mon esprit devienne mélancolique. .le déteste la guerre avec les ennemis invisibles ; je déteste le service avec

AMMALAT-BF.G iCyl

des camarades qui ne sont presque jamais nos amis. Je sers avec amour mon pays, avec fidélité l'empereur; pour remplir mes devoirs militaires, je me suis refusé toutes les jouissances de la vie ; mon esprit s'est pétrifié dans l'inaction, mon cœur s'est enterré dans la solitude. Je me suis séparé de tout, même de la bien-aimée de mon cœur ! Qu'ai-je obtenu pour récompense? Un grade secondaire. Quand viendra le moment où je me jetterai dans les bras dj ma fiancée? quand viendra le moment où, las du service, je me reposerai dans ma maison des bords du Dnieper ? J'ai enfin mon congé dans ma poche. Dans cinq jours, je serai à Georgievsk; mais c'est étrange, j'ai beau me rapprocher d'elle, il me semble toujours que s'étend entre nous le désert de la Libye, une merde glace, une éternité sombre et infinie comme relK^ du tombeau. Oh ! mon cœur! mon pauvre cœur!

Verkovsky se tut, il pleurait.

Son cheval, sentant que la bride lui était abandonnée, doubla le pas, et Ammalat et lui devancèrent le régiment.

Lui-même se livrait à son meurtrier.

Mais, à la vue de ses larmes, au bruit étouffé de

I(')R AMMALAT-nrc;

s(>s sanglots, la pilit; so glissa dans le cœur d'Ainmalal comme un rayon de soleil pénèlre dans une sombre caverne.

Il voyait la douleur de celui qui avait été si longtemps son ami, et il se disait :

— .\on. il est impossible qu'un liomnic suit dissimulé à ce point.

Mais, comme s'il était honteux de ce moment de faiblesse, Verkovsky releva la tète, et, faisant un effort pour sourire, il dit :

— Apprclc-loi, Ammalat, tu viens avec moi. A ces fatales paroles, tout ce qui pouvait rester

de bons senlimenls dans le cœur d'Ammalat fut foudroyé.

La pensée du marché fait entre le colonel et le chamkal se présenta à son esprit, le chemin d'un exil éternel se déroula devant lui.

— Avec vous? dit-il les lèvres frémissantes de colère, avec vous en Russie? Si vous y allez, pourquoi pas?

Et il partit d'un éclat de rire si étrange, qu'il semblait un grincement de dents, et, fouettant son cheval, il bondit en avant.

Il lui fallait le temps de préparer son fusil.

AMMAI.AT-BF,G 169

Alors il relourna son cheval, revint sur le colonel el le dépassa; puis il commença à tourner en cercle autour de lui, comme fait l'aigle autour de sa proie, et, à chaque tour, il devenait plus pâle, plus furieux, plus rugissant. Il lui semblait que l'haleine d'un démon sifflait à ses oreilles, el lui disait :

— Tue! tue! tue!

Pendant ce temps, le colonel, qui n'avait aucun soupçon, regardait en souriant les évolutions d'Ammalat, croyant que, selon l'habitude des Asiatiques, il voulait lui faire admirer son adresse en faisant de la fantasia.

Il lui vit mettre son fusil à l'épaule, et, croyant qu'il continuait le jeu :

— Dans ma fouraska ! dans ma fouraska, dit le colonel en levant sa casquette de dessus son front: je vais te la jeter en l'air.

— Non, dit Ammalat-Beg, dans ton cœur.

Et, à dix pas du colonel, il fit feu sur lui.

Le colonel ne poussa pas un cri, pas un soupir, il tomba.

La balle lui avait traversé le cœur, comme l'avait annoncé Ammalat.

170 AMMALAT-BKU

Le cheval d'Aininalat, cinportt^ dans sa course, s'arrêta devant le cadavre en pliant sur ses pieds de derrière.

Aniniaial sauta à terre, s'appuya sur son fusil fumant, comme s'il voulait se prouvera lui-même qu'il était insensible à ce regard éteint, froid devant ce sang qui coulait de la plaie.

Que se passait-il en ce moment dans le cœur de l'assassin? Dieu seul le sait.

Sopliyr-Ali arriva et se jeta à genoux devant le cadavre.

Il se pencha sur les lèvres, les lèvres ne respiraient plus.

— Il est mort ! s'écria Sophyr-Ali épouvanté, en regardant yVmmalat.

— L'est-il tout ù fait? dit-celui-ci, comme s'il s'éveillait d'un sommeil profond. En ce cas, tant mieux ; car sa mort, c'est mon bonheur,

— Le bonheur à toi, s'écria Sophyr-Ali ; à toi, l'assassin de ton bienfaiteur? Le jour où tu trouveras le bonheur maintenant, c'est que, ce jourlà, le monde entier reniera Dieu et adorera le démon.

— Sophyr-Ali, dit rudement Ammalat, sou-

AMMALAT-BKG il[

viens-toi que lu n'es pas mon juge, mais mon serviteur.

El, sautant sur son cheval :

— Suis-moi ! lui dit-il.

— Que le remords seul le suive comme un spectre, Ammalat, mais pas moi. Fais ce que tu voudras, deviens ce que tu pourras ; de ce jour, nous ne sommes plus rien l'un pour l'autre, et je te renie pour mon frère. Adieu, Caïn!

A cette réponse deSopliyr-Ali, Ammalat poussa un rugissement, et, faisant signe à ses noukers de le suivre, il s'élança dans la montagne, rapide comme la flèche.

Dix minutes après, la tête de la colonne russe s'arrêtait devant son colonel mort.

Aminalul erra (rois jours par les iiioiitngiics du Daghestan.

Quoique dans les villages soumis, il était en sûreté, les montagnards, malgré leur soumission, gardant toutes leurs sympathies pour les ennemis des Russes.

Mais, hors de danger, il n'était pas hors du remords, et la malédiction de Sophyr-Ali s'était attachée à lui avec des griffes de fer. Ni son cœur ni son esprit n'essayaient même d'excuser son crime,

174 AM.MAIiAT-BEG

iiiainloiiaiit (|u'il cUait coiiiinis. Il voyait toujours ce nionicut suprême du meurtre où, à travers la fumée qui enveloppait assassin et victime, le colonel était tombé de son cheval. C'était un Asiatique qui avait commis le premier crime, qui était devenu le premier traître, et la tradition du remords éternel était née au bord de l'Ararat.

Puis il n'en avait pas fini avec un menrtre. Il lui restait une action plus grave encore que cela à accomplir.

— Ne te présente pas à Kliiiiitsack sans la tête de Verkovsky, lui avait dit Ackmeth-Klian, et, comme si aucun des degrés du crime ne devait lui être épargné dès son premier crime, il lui fallait maintenant celte tête.

Chez les Orientaux, l'ennemi n'est vraiment mort que lorsqu'il est décapité. La vengeance n'est complète que lorsque la tête de son adversaire est aux mains de celui qui se venge.

N'osant pas découvrir son intention à ses noukers, sur la bravoure dcsqucl.', en pareille occasion, il savait ne pas devoir compter, il résolut de retourner seul à Derbend à travers la moninsne.

Et, en effet, aucun de ses hommes, sur le champ (le bataille, n'eût hésité à accomplir une action que tout montagnard regarde comme le complément obligé du combat; mais nul, trois jours après le combat, n'eût osé entrer la nuit dans un cimetière et violer une tombe.

C'était cependant ce qui restait à faire à Ammalat.

La nuit était sombre, lorsque le jeune homme sortit de la caverne, creusée à une demi-verste de la forteresse de Marienkale, qui sert de citadelle à Derbend. Il attacha son cheval à un arbre surmontant la colline, d'où YcrmololT, encore lieutenant, foudroyait Derbend. C'était à cent pas de cette colline qu'était situé le cimetière russe.

3Iais, au milieu de cette grande obscurité, comment retrouver la tombe fraîche de Verkovsky ?

Le ciel était sombre, et les nuages, en s'abaissant vers la terre, semblaient peser sur les montagnes; le vent qui sortait des vallées semblait, comme un oiseau de niiil. haltre de ses ailes les !ir:u)c!ir's desarlims.

176 AMMALAT-CKG

Ammalal frissoiinu on niellaiil le picfl dans ce pays des niorls, dont il venait troubler le funèbre repos.

Il écouta.

La nier grondait en battant sa rive; autour de lui retentissaient les cris des loups et des chacals dont il était devenu le compagnon. Puis, tout à coup, tout bruit cessait, excepté cet éternel et lugubre sifflement du vent, qui semblait la plainte des esprits des morts,

Que de fois, par une nuit pareilte, avait-il veillé avec Verkovsky ! Qu'était devenue cette âme si intelligente, qui alors lui expliquait tous les mystères de la nature, dans celte contrée inconnue où il l'avait précipitée?

Alors il l'ccoulait, couché près de lui ou bien appuyé à son bras. Et voilà maintenant que, spoliateur des tombes, après avoir volé la vie au corps, il venait voler la tète au ton)beau.

— Terreurs iiuniaines! nuirmiira Ammalat en essuyant son front ruisselant de sueur, que faitesvous donc dans un cœur où il ne reste plus rien d'iiumain"? Loin de moi! loin de moi! Eh quoi! j'ai pris la vie à l'homme, o( je crains maintenant

de prendre la (êle au cadavre, quand celte têle est pour moi un trésor. En vérité, je suis fou ! Kst-ee que les morts ne sont pas insensibles?

Ammalat, d'une main tremblante, alluma des branches sèches, et, à leur irenibianle et fugitive lumière, se mit à chercher la tombe du colonel.

La terre fraichement remuée, une croix sur laquelle on lisait le nom de Verkovskylui indiquè- -renl la dernière demeure de celui qu'il avait appelé si souvent son frère.

Il arracha la croix, et se mit à creuser la fosse.

Le travail n'était ni long ni difficile. En Orient, on enterre presque à fleur du soi.

Le poignard d'Animalal heurta bientôt le couvercle du cercueil.

Par un dernier effort, le couvercle fut enlevé.

Il lui fallait, à la lueur rougeàtre des branches enflammées, jeter un dernier regard sur ce corps.

Ce fut la punition terrible, suprême, incomparable à tous les supplices qu'eût pu inventer la justice humaine. En se penchant sur le cadavre, -Ammalat, pins livide que le cadavre même, sem- II 12

i'iS a.m>ialat-bi;g

bla un inslant s'être changé en pierre. Qii'élaii-il venu faire là? Comnieiil et pourquoi y était-il? Aucun liallenienl de son cœur suspendu, aucune fibre de son esprit anéanti n'eût pu lui répondre; une odeur de cadavre l'enveloppait, une vapeur de mort troublait sa vue.

— Il faut cependant en (inir ! murmura-t-il en essayant de se tirer de son engourdissement au bruit de ses propres paroles.

Mais ni vanité, ni vengeance, ni amour, ni aucun de ces sentiments dont l'ivresse lui avait fait commettre son premier crime ne le soutenaient plus pour commettre le second. C'est que le second était plus qu'un crime, c'était un sacrilège.

Enfin, il plaça son poignard près du cou qu'il devait trancher,jetaloinde lui les branches sèches pour se cacher à lui-même dans l'obscurité son labeur infâme, et, après quelques eflorts inutiles, il sentit avec terreur qu'il avait atteint son but.

La tête était détachée du corps.

Il la prit, et, avec un indéfinissable sentiment d'angoisse et de dégeût, il la jeta dans un sac qu'il avait apporté dans cette intention.

Jusqu'à i)r<5seiU, il s'était senti maître de iuiniènio; mais, en ce moment, lorsqu'il comprit enfin que la plus lâclie des deux actions venait de s'accomplir; lorsque pesa à son bras cette tête qu'il avait cru pouvoir échanger contre son bonheur ; lorsqu'il lui fallut arracher ses pieds de cette terre molle et mouvante, terre des tombeaux, dans laquelle il était entré jusqu'aux genoux ; lorsque, en s'arrachant de cette poussière des morts, son pied glissa sur les cailloux, et qu'il retomba dans cette fosse ouverte, comme si le cadavre, à son tour, ne voulait plus le lâcher, oh ! alors, toute présence d'esprit l'abandonna. Il lui sembla qu'il devenait fou.

Les branches allumées qu'il avait jetées derrière lui avaient mis le feu aux herbes séchées par l'ardent soleil de juin. Il avait oublié d'où venait cette flamme. Pour lui, c'était celle de l'enfer. Il lui semblait que les esprits des ténèbres, riant et criant, voltigeaient autour de lui. Lui-même se mit à crier, se prit à rire, et s'enfuit sans se retourner, avec un sourd gémissement, dans lequel étaient venus se fondre son rire et ses cris.

Enfin, sur la colline, il retrouva son cheval, sauta

•180 AMMALAT-ltKG

dessus, le laiira à travers la nionlagnc, sans s'iiiqiiicter des roches ni des précipices, prenant chaque buisson auquel il s'accrodiait pour la main du cadavre qui ne le voulait pas lâcher, et le cri des chacals et des hyènes pour les derniers ràlcmenls de son bienfaiteur, deux fois tué par lui.

Il arriva à Ivbuntsack le soir du second jour.

Frissonnant d'impatience, il sauta à bas de son cheval, et détacha de l'arçon de la selle le sac maudit.

Il monta le perron si bien connu, et pénétra dans les premières chambres.

Elles étaient pleines de montagnards en costume de guerre. Les uns marchaient couverts de leur cuirasse de mailles, les autres causaient couchés côte à côte sur leurs bourkas.

Tous parlaient bas, — ceux qui parlaient du moins, car beaucoup gardaient un sombre silence.

Les sourcils froncés, les figures sombres indiquaient que l'on était, à Khunlsack, sous le poids de tristes nouvelles.

Les noukers allaient et venaient : tous connaissaient Ammalnt, et cependant aucun d'eux ne le

questionna. Nul ne parut même faire attention à lui.

Près de la porte de la chambre d'Ackmeth était Soukay-Kiian, son second fils. 11 pleurait amèrement.

— Que veut dire ceci? demanda Ammalat avec inquiétude. Toi que l'on appelait l'enfant sans larmes, tu pleures maintenant?

Soukay-Klian, sans répondre un mot, lui montra la porte de la chambre.

Ammalat y entra.

Là, un terrible spectacle l'attendait.

Au milieu de la chambre, sur un matelas recouvert d'un tapis, était couché Ackmelh-Khan, déjà défiguré par le souffle de la mort. De temps en temps, sa poitrine se soulevait, mais c'était avec un douloureux effort.

Il venait d'entrer dans cette lutte suprême de l'agonie qui attend l'homme à la porte du tombeau.

Sa femme et sa fille pleuraient à genoux devant lui. Son fils aine, Moulzale-Khan était couché sans mouvement à ses pieds, la tête perdue dans ses deux mains.

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Plusieurs fciiimcs et les noukers favoris plouraieiil, un peu |)kis loin du inouranl.

Mais, tout à la pensée (errible qui vivait en lui, Animalal s'approcha du ivlian, cl, seul debout au milieu de tous ces consternés :

— Bonjour, khan ! lui dit-il. Je l'apporte un cadeau pour lequel peut se lever un mort. Prépare la noce : voici le kalim de Seltanetla.

Et, à ces mots, il jeta la tête du colonel aux pieds d'Ackmeth-Khan.

La voix d'Ammalal avait semblé réveiller le mourant. Il se souleva pour voir le cadeau que lui apportait le jeune bcg. La tête coupée de Verkovski était à ses pieds.

Il frissonna de tout son corps.

— Que celui-là mange son propre cœur, dit-il, qui donne un pareil spectacle aux yeux d'un mourant !

Puis, se soulevant dans un effort suprême et lovant les deux bras aux ciel :

— Allah! s'écria le khan, sois témoin que je pardonne à tous mes ennemis; mais, toi, toi, Ammalat, je te maudis !

Et il retomba mort sur son coussin.

La femme d'Ackmetli avait regardé avec un sentiment de profonde (erreur ce qui venait de se passer. Mais, lorsqu'elle vit son époux expiré, lorsqu'elle put croire que la vue d'Ammalat et de son fatal présent avait pu hâler sa mort :

— Messager de l'enfer! s'écria-t-elle les yeux endammés, lui montrant le mort, liens, voilà Ion œuvre. Sans loi, mon mari n'eût pas songé à soulever l'Avarie contre les Russes; sans loi, il serait à celte heure bien portant et tranquille au milieu de nous. Mais, pour toi et par toi, en allant chez les begs pour les soulever, il tomba du haut d'un rocher; et toi, misérable! toi, traître! toi, meurtrier ! au lieu de venir adoucir son agonie et calmer sa mort, tu viens comme une bête féroce jeter, au milieu des fantômes qui entourent le lit d'un mourant, la terrible réalité d'une tête coupée! Et quelle léte? Celle de ton défenseur, de ton ami, de ton bienfaiteur !

— Mais c'était la volonté du khan ! s'écria Ammalat anéanti.

— N'accuse pas un mort. Ne tache pas d'un sang inutile le cadavre de celui qui ne peut plus se défendre! reprit la veuve de plus en plus irritée,

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loi, qui n'as pas craint de venir demander en mariage la liile au lil de mort du père, el qui as espéré recevoir la récompense des hommes en obtenant la malédiction de Dieu. Sacrilège et infâme ! je jure par le tombeau de mes ancêtres, par les sabres de mes fils, par l'honneur de ma fille, que lu ne seras jamais ni mon gendre, ni mon hôte. Sors de ma maison, traitre !

Ammalat poussa un cri.

— Sors! ajouta la veuve; j'ai des fils que lu peux égorger en les embrassant; j'ai une fille que tu lieux empoisonner en la regardant. Cache -toi dans les cavernes de nos montagnes, apprends-y aux tigres àse dévorer les uns les autres. Va! et sache une chose, c'est que ma porte ne s'ouvrira jamais pour l'assassin.

Ammalat semblait frappé de la foudre.

Tout ce que sa conscience lui avait déjà dit à voix basse, lui était répété hautement et cruellement. Il ne savait où regarder. Sur le plancher la tête de Verkovsky ; sur le lit, le cadavre d'Acknielh; devant lui, sa veuve, c'est-à-dire la malédiction 1

Seulement, les veux de Seltanelta, novés dans

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les larmes, lui apparaissaient connue deux étoiles à travers un nuage.

Il s'approcha d'elle en disant :

— Seltanetta, tout cela, tu le sais bien, c'est pour toi que je l'ai fait, et je (e perds. Si la fatalité le veut, cela doit être ; mais dis-moi seulement si, loi aussi, tu me hais ; si, loi aussi, lu me méprises.

Seltanetla leva sur celui qu'elle avait tant aimé ses yeux noyés de larmes ; mais, en voyant le visage d'Ammalat pâle et marbré de sang, elle cacha ses yeux avec une de ses mains et, de l'aulre, lui montrant alternativement le cadavre de son père et la tète du colonel, elle lui dit avec fermeté :

— Adieu, Ammalal. Je te plains, mais jamais je ne serai à toi.

Et, épuisée par l'cfTort, elle tomba évanouie près du corps de son père.

La fierté native d'Ammalat reflua vers son cœur avec son sang.

— Ah! c'est ainsi qu'on me reçoit ici, dit-il en jetant un regard de mépris sur les deux femmes ; c'est ainsi que l'on remplit les sermenls dans la

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iiiiiison d"Ackinelh-Klian ! Ali ! je suis content, et mes yeux y voient clair, enfin'... J'étais bien fou de faire reposer mon bonheur sur le c(iiur (l'une jeune lilie volage, et j'ai été bien patient en écoutant les imprécations d'une vieille femme. Ackmetli-Klian, en mourant, a emporté avec lui I honneur et l'hospitalité de sa maison. Place! ji! sors.

Jetant un regard de défi sur les fils du khan, les noukcrset les cavaliers qui, accourus au bruit, encombraient la chambre, il s'avança à leur rencontre, la main au manche de sonkandjar, comme pour les inviter au combat.

Mais tout le monde s'écarta, plutôt l'évitant que le craignant, et plus uneseule parole ne lui fut adressée, ni dans la chambre mortuaire, ni lorsqu'il traversa les autres chambres.

Sur le perron il retrouva ses noukers, et au bas du perron, son cheval.

Il sauta en selle sans dire mot, sortit au pas du palais, traversa lentement les ruesdeKhuntsack; puis, de l'éminenceoù il avait vu pour la première fois la maison du khan, il la regarda une dernière fois.

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Son cœur était gonflé de fiel, ses yeux étaienl injectés de sang; l'orgueil offensé enfonraitauplns profond de sa poitrine ses serres d'acier.

Avec une sombre colère, il jeta un dernier regard sur cette maison où il avait connu et perdu tous les plaisirs du monde.

II voulut parler; il voulut prononcer le nom de Seltanetta; il voulut récriminer, il voulut maudire.

Il ne put pas prononcer une seule parole, une montagne de plomb semblait s'être écroulée sur lui.

Enfin, pour ressource suprême, il voulut pleurer, il lui semblait que ce poids énorme qui l'oppressait c'étaient ses pleurs ; il lui sembla qu'une larme, une seule, le réconcilierait avec le genre humain et demanderait pour lui grâce à Dieu.

— Une larme, une larme ! une seule ! cria-t-il.

Tout fut inutile, ses yeux restèrent secs, brûlants, arides. Il faut encore aimer et être aimé, pour verser des larmes, et Ammalat, comme Satan, haïssait et était haï.

Les jours, les mois, les années s'écoulèrent.

I SS AMMALAT-IIEG

OÙ était allé l'assassin tic Verkovskj ? qu'étaitil devenu?

i\ul n'en savait rien.

On disait bien qu'il était chez les Tchctclicns où son kounack Neplilali n'avait pu lui refuser l'hospilalilé. On disait que la malédiction d'Achnielh-Khan mourant lui avait tout enlevé : beauté, santé, courage même.

Mais qui pouvait affirmer cela?

Enfin, peu à peu, on oublia Ammalat ; mais le souvenir de sa trahison est encore aujourd'hui frais et vivant parmi les Russes et parmi les Talars.

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